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Critique internationale

2014/1 (N° 62)


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depuis une dizaine d’années, la réflexion portant sur la « race » a fait son entrée (pour le meilleur et pour le pire) sur la scène des sciences sociales françaises. Poussés par les dynamiques et explosions sociales [1][1] Laurent Mucchielli, Véronique Le Goaziou (dir.), Quand... d’une France marquée par la déliquescence du pacte national-social caractéristique du capitalisme fordiste [2][2] Étienne Balibar, Droit de cité, Paris, PUF, 2002., par la déstructuration des cultures ouvrière et populaire [3][3] Saïd Bouamama, Les classes et quartiers populaires.... et par la montée en puissance de la rationalité politique néolibérale [4][4] Pierre Dardot, Christian Laval, La nouvelle raison..., les chercheurs ont été contraints de complexifier leurs modèles explicatifs et compréhensifs focalisés jusqu’alors sur la seule « question sociale » [5][5] Sur l’articulation entre « question sociale » et « question.... Et de fait, alors même que l’éloge de la diversité constitue désormais le ton dominant, un double constat s’impose. D’une part, le racisme demeure une force politique et idéologique significative dans la société française du XXIe siècle. D’autre part, et surtout, la racialisation du discours relatif aux dynamiques sociales [6][6] Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes..., la consolidation de l’idéologie ethno-nationaliste et d’une conception ethnoculturelle de la nation [7][7] Rogers Brubaker, Citoyenneté et nationalité en France..., la prégnance du discours différentialiste [8][8] Pierre-André Taguieff, Le racisme, Paris, Archives..., l’installation depuis au moins une décennie d’une xénophobie d’en haut en grande partie « décomplexée » [9][9] Collectif Cette France-là, Xénophobie d’en haut. Le... et la visibilisation concomitante, dans l’espace public, des enfants issus de l’immigration postcoloniale et de leurs mémoires et histoires spécifiques [10][10] Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire... ont rendu inéluctable l’approfondissement de la réflexion sur les discriminations racistes, les mutations de l’idéologie raciste, les processus de construction et d’imposition d’identités sociales de nature raciale et la redéfinition de la citoyenneté.

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L’ouvrage de Magali Bessone arrive donc fort à propos pour problématiser et contextualiser un débat complexe, urgent et périlleux. En effet, si « dans l’état actuel des choses en France, la race, quoique passée sous silence, est tenue pour inévitable » (p. 115), alors il convient de prendre le concept à bras le corps pour le déconstruire et en saisir les effets bien réels car « les races sont réelles parce que la catégorisation raciale existe et entraîne une stigmatisation, une domination et une perpétuation des inégalités sociales, politiques et économiques (…) dans nos sociétés contemporaines » (p. 186). Or comment parler de « race » sans, du même coup, apporter une caution scientifique à une notion marquée du sceau de l’essentialisme ? À trop rendre compte de l’effet des catégorisations et classifications raciales sur la formation des identités socioraciales contemporaines, on risque de tomber dans la réification dont peuvent être victimes les agents sociaux dominés, soumis à la mécanique raciste et racialisante. Et comment analyser le fait « racial » sans laisser de côté tout ce que le racisme et la racialisation doivent à la structure des rapports socioéconomiques de classe ? Il faut considérer ici, dans un même mouvement interprétatif et dans une même visée analytique, les diverses modalités de la discrimination : de genre, de sexe, de classe, de génération et de « race ». Enfin, pour « déterminer si tout usage du concept de race n’est pas d’abord raciste » (p. 115), ne convient-il pas de l’analyser aussi bien dans les discours officiels que dans les propos ordinaires ou les travaux scientifiques ? Tel est le défi, théorique autant que politique, que se propose de relever M. Bessone, philosophe et spécialiste du libéralisme ainsi que de la question raciale dans les États-Unis de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

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Pour ce faire, elle commence par déconstruire le concept – ici saisi « comme [un] objet d’étude légitime » (p. 19) – et par montrer que la race n’a aucune validité biologique ; puis elle s’interroge sur la construction sociale de la race ; enfin elle détourne l’usage raciste du concept pour tenter de penser la possibilité d’une « justice raciale ». Il s’agit donc de retourner le concept de race contre lui-même tout en évitant de nier l’existence bien réelle de la « race » comme opérateur de catégorisation, de classification, de discrimination mais aussi d’identification, puisque « se rendre aveugle à l’existence de la catégorisation raciale, telle qu’elle est utilisée sans arrêt dans nombre de pratiques sociales, ne résoudra pas la question du racisme et risque de laisser l’usage du concept aux mains des plus grossières acceptions biologiques » (p. 80-81). Si les deux premiers chapitres du livre sont une synthèse réussie des travaux réalisés par de nombreux spécialistes sur la « préhistoire de la “race” » et sur sa déconstruction en tant que genre naturel ou réalité biologique, c’est l’analyse de la « race » en tant que construction sociale qui retient ici notre attention. « Imposture légitime », aurait dit Pierre Bourdieu, « fiction réelle » selon James Clifford, à laquelle on doit par conséquent se référer sans guillemets, la réalité de la race « réside non pas dans l’anthropologie ou la biologie, mais dans les relations sociohistoriques produites par des pratiques fondées sur [elle] » (p. 86). Et c’est à partir de cette approche constructionniste et interactionnelle que M. Bessone nous invite à réévaluer le statut de ce concept (chap. III). Nier sa validité biologique ne doit pas conduire à en rejeter à la fois la réalité sociale et la pertinence analytique pour penser les interactions entre des « agrégats d’individus partageant des propriétés superficielles qui servent de critère pour une pratique sociale ou une ascription » (p. 87) ou entre « des groupes de personnes produits causalement ou institutionnellement par une telle pratique sociale » (idem). La grille interprétative du constructionnisme interactif adoptée par l’auteure pose qu’il y a « interaction causale entre la personne classée et la classification raciale, par effet de boucle » (p. 113). À partir de là, penser la « race » et les catégories raciales comme « des constructions sociales et des genres sociaux réels aux effets extrêmement puissants » (p. 87) implique, certes, de prendre le risque de s’inscrire dans la logique raciste, raciale et racialiste des penseurs proprement racistes d’hier et d’aujourd’hui. Mais cela ouvre surtout la possibilité d’échapper aux contradictions d’un discours universaliste abstrait, qui se refuse à prendre en compte le fait que « dès que les classifications (raciales) sont connues et qu’elles fonctionnent dans des institutions, elles transforment les manières dont les individus font l’expérience d’eux-mêmes ainsi que les sentiments et les comportements élaborés, en partie parce qu’ils sont catégorisés de telle ou telle façon ou que la catégorie existe dans l’espace public » (p. 93).

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Ayant ainsi posé que « la race est une institution parmi d’autres » (p. 94), M. Bessone s’attache à « dévoiler sa fonction et son fonctionnement construits » (p. 97). Cependant, il ne faut pas, selon elle, se contenter de demander comment la « race » existe ou d’en dévoiler le caractère contingent. En effet, le discours critique qui soutient qu’un genre peut être réel tout en étant construit devrait conduire le chercheur en sciences sociales à s’engager dans une transformation du concept qui « puisse servir un projet de justice raciale » (p. 97). La question est alors de savoir en quoi consiste ce « projet racial » qui vise à prendre au sérieux « les effets d’inégalité et de domination induits par la situation actuelle » (idem), et comment utiliser le concept de « race » pour « déconstruire les hiérarchies et les dominations sociales existantes » (p. 114) et pour aller « au-delà du racisme » (p. 113). Pour ce faire, il convient d’opérer la distinction entre un « projet racial raciste » et un « projet racial non raciste » (p. 115).

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Après avoir déconstruit les deux derniers avatars de la pensée naturaliste (le racisme différentialiste, qui essentialise les cultures, et la psychologie évolutionniste expérimentale, qui renvoie la croyance en la race à une biologie naïve de caractère universel) et opéré une critique convaincante du « retour de la nature » sous les formes d’un « racisme sans races » d’un côté et de la recherche an-historique d’une supposée nature humaine de l’autre (chapitre IV), l’auteure développe une analyse du concept de racisme et du rapport des phénomènes racistes à la morale (chapitre V). Synthétisant les débats actuels, elle définit le racisme comme un concept qui se réfère à un phénomène situé « à l’intersection d’un discours, de croyances, d’affects, de conduites et de structures construits par des interactions collectives et individuelles » (p. 155). Essentialisation, hiérarchisation, institutionnalisation : telles sont, selon Michael Omi et Howard Winant – que suit dans un premier temps Magali Bessone – les trois caractéristiques permettant d’identifier un projet social comme raciste, et ce en dépit de la multiplicité de ses manifestations sociohistoriques concrètes. Elle observe cependant que l’approche macrosociologique ou institutionnelle du racisme ne permet pas de rendre compte du consensus normatif autour de « l’idée que le racisme est un mal moral » (p. 171). Ce n’est qu’en appréhendant aussi le racisme comme croyance, attitude ou comportement de l’agent social singulier, c’est-à-dire pas uniquement à l’aune des structures sociales de la discrimination, qu’il est possible d’en spécifier le caractère moralement blâmable. Une personne sera alors qualifiée de raciste et, ce faisant, moralement condamnée, dans la mesure où elle fondera son jugement d’autrui sur des croyances (un vice moral) qui servent un « système de justification de haine et de mépris » (p. 175). Certes, c’est en s’interrogeant sur les interactions entre l’individu et la structure que l’on pourra prendre la pleine mesure du phénomène raciste. Mais c’est aussi en saisissant le racisme en termes de manque de respect (ne pas reconnaître le statut égal d’une personne prise comme membre d’un groupe racialisé dans nos délibérations morales) que nous serons en mesure de l’évaluer moralement et, par conséquent, de le condamner.

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À l’issue d’un long mais nécessaire détour qui a permis de définir le racisme comme un phénomène dynamique, pluriel et normativement dépendant, M. Bessone se propose d’esquisser, dans le sixième et dernier chapitre de son ouvrage, une théorie critique de la « justice raciale ». En d’autres termes, elle ambitionne, en partant de la reconnaissance de « notre réalité raciale actuelle » (p. 186), de se donner les moyens de penser « une société de plus grande justice raciale » (idem). Cela passe par une « transformation des conditions structurelles de la domination » permettant de « déconstruire la catégorisation » (idem). Le paradoxe réside ici dans le fait d’user du concept de « race » afin de s’acheminer vers une société post-raciale où « la norme du respect pour tous [serait] définitivement établie à travers la “color line” » (idem). C’est en se réclamant d’une théorie politique et critique non idéale de la justice raciale que l’auteure écarte ce paradoxe apparent car, selon elle, « si l’enjeu normatif d’une théorie politique est de fournir une structure institutionnelle de base pour une société juste, il n’y a pas d’autre choix que de partir des injustices et de leurs causes » (p. 188-189) tout en proposant « un discours à la fois descriptif et normatif sur les conditions de domination qui s’exercent sur les êtres humains (…) et sur les modalités de transformation de ces conditions pour parvenir à l’émancipation de tous » (p. 191). La solution aux problèmes du racisme se trouve alors déplacée de l’aspiration idéale de l’universalisme à construire une société « sans races » à la définition pragmatique de politiques visant à corriger les inégalités raciales. Et cela passe nécessairement par l’utilisation d’un langage racial et la mise à plat du « cadre conceptuel nécessaire à la reconnaissance et à la compréhension de l’injustice raciale contemporaine » (p. 189). En effet, en ne prenant pas en compte la question du racisme et des rapports raciaux, les théories libérales de la justice auraient contribué à perpétuer le « chauvinisme de l’universel » [11][11] Pierre Bourdieu, « Préface » à Abdelmalek Sayad, La... et à neutraliser toute « critique de l’universalisme en tant qu’universalisation de valeurs particulières » [12][12] Jérôme Baschet, La rébellion zapatiste, Paris, Champs-Flammarion,.... À l’instar de l’anthropologie critique cherchant à échapper à la profession de foi du relativisme culturel qui se déploie en quelque « ciel pur des cultures » [13][13] A. Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré..., la philosophie politique et morale critique dont se réclame M. Bessone aspire à enraciner sa réflexion dans le réalisme sociologique. Sa théorie critique des races, qui vise à déconstruire les catégorisations raciales, suppose « un usage résolu du concept de race comme construction sociale » (p. 194) car la « race n’a jamais disparu de nos horizons de pensée » (p. 193). La proposition critique et néorépublicaine présentée très (trop ?) brièvement dans les deux dernières pages de l’ouvrage repose alors sur la mise en place d’un dispositif de justice réparatrice remettant en cause la structure sociale de domination qui se situe à l’origine de la construction du groupe racialisé. Il convient de reconnaître la dimension ethnique des relations sociales, de ne pas invisibiliser la « question raciale » et de déconnecter la citoyenneté du fait national. Bref, afin d’agir efficacement contre les pratiques discriminatoires à fondement racial, il faut prendre le risque de reconnaître que « les catégories raciales sont pertinentes » (p. 220) pour traiter ces premières.

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On observera néanmoins, au terme de ce parcours bien argumenté et documenté, que la ligne est ténue qui sépare cette quête de « justice raciale » de l’acceptation de la détermination biologique du social et de la revendication de reconnaissance d’identités raciales. Car alors que Magali Bessone vise à fonder, en philosophe, un « néorépublicanisme critique » (p. 24) en lieu et place du multiculturalisme et du libéralisme républicain [14][14] Voir son excellente critique du multiculturalisme (p. 195-206)..., d’autres, en praticiens du politique, se mobilisent en vue d’une véritable « lutte des races ». C’est en effet à partir d’un diagnostic similaire de racialisation des rapports sociaux et de la volonté de maintenir l’usage du concept de « race » (de façon pragmatique) que certains pourfendeurs de la « suprématie blanche » en appellent désormais à la lutte de la « race dominée » (« non blanche » ou « indigène ») contre « la race dominante » (« blanche ») [15][15] Sadri Khiari, « Nous avons besoin d’une stratégie décoloniale »,.... Comment donc être certain que le philosophe aura les moyens d’exercer une sorte de contrôle épistémologique sur l’usage politico-théorique qui sera fait d’une notion qui, qu’on le veuille ou non, nous éloigne toujours déjà de la pensée critique, c’est-à-dire d’une pensée anti-essentialiste et historique des faits de domination ? Et s’il est certain que l’appréhension anti-essentialiste des discriminations racistes passe par l’adoption d’une « théorie de la domination qui insiste sur les relations de pouvoir et non sur les relations d’identité dans le traitement des conflits ethniques et culturels contemporains » (p. 222), comment se prémunir contre un usage racialisant des catégories raciales ? De ce point de vue, il me semble que des auteurs racialisants ou racistes comme Sadri Khiari font preuve d’une certaine cohérence en affirmant que « la question raciale est inséparable de la lutte des races » [16][16] Ibid., p. 153.. Faudra-t-il nous résigner, pour contrer les effets du racisme, à « consacrer la division raciale pour abolir les hiérarchies raciales qui produisent les races » [17][17] Ibid., p. 169. comme le propose le « dialecticien » Khiari ? Faudra-t-il prendre le risque de s’approprier une notion qui porte en elle l’absolutisation des différences et la réification des identités racialisées ? Confrontée à la réalité des luttes et à la praxis politique de certains « indigènes racialisants », la thèse défendue par M. Bessone me paraît périlleuse.

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Bien qu’elle se démarque clairement de toute position différentialiste ou racialiste, il me semble que sa critique théorique convaincante de la notion de « race » (à laquelle je propose, pour ma part, de remettre des guillemets) aurait dû la conduire à l’abandonner comme concept tout en poursuivant l’effort de dénonciation, d’analyse et de déconstruction des processus de racialisation, des discriminations racistes, des pratiques d’exclusion et de la nature de l’idéologie raciste ainsi que des rapports que ces phénomènes entretiennent avec le système d’accumulation capitaliste à l’ère néolibérale. À l’instar du sociologue Robert Miles, je pense que l’enjeu n’est pas de créer une théorie constructiviste de la « race », mais plutôt de poursuivre la tâche sans cesse renouvelée de sa déconstruction, d’évaluation des effets des processus de racialisation et de dévoilement des figures du racisme contemporain tout en restituant les liens qui les unissent au développement du système économique capitaliste global [18][18] Robert Miles, Race after « Race Relations », Londres/New.... Pourquoi, en effet, retenir la « race » en tant que concept analytique alors que les processus décrits par M. Bessone entrent parfaitement dans la catégorie de la racialisation, c’est-à-dire des « processus par lesquels sont construites les idées relatives à la race » [19][19] Karim Murji, John Solomos, « Introduction : Racialization... ou des « processus par lesquels des significations raciales sont articulées à des problèmes spécifiques – souvent traités comme des problèmes sociaux – et (…) dans lesquels la race apparaît comme étant un, ou souvent le, facteur clé permettant de les définir et de les comprendre » [20][20] Ibid., p. 3. ? Pourquoi s’évertuer à restaurer ce pseudo-concept dont nous connaissons les effets dévastateurs lorsqu’il se transforme en référent central des pratiques politiques ? Les travaux de Colette Guillaumin [21][21] Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, Paris, Gallimard,..., Jean-Loup Amselle [22][22] J.-L. Amselle, Logiques métisses. Anthropologie de..., Pierre-André Taguieff [23][23] P.-A. Taguieff, La force du préjugé. Essai sur le racisme..., Saïd Bouamama [24][24] S. Bouamama, Les classes et quartiers populaires. Paupérisation,..., Maurice Olender [25][25] Maurice Olender, Race sans histoire, Paris, Le Seuil,..., Didier Fassin [26][26] D. Fassin, « Ni race, ni racisme. Ce que racialiser..., Éric Fassin [27][27] D. Fassin, É. Fassin, « À l’ombre des émeutes », cité,..., Étienne Balibar [28][28] É. Balibar, « La construction du racisme », Actuel... et désormais de Magali Bessone nous ont permis d’engager le débat théorique et la lutte politique sur des bases saines en évacuant les faux problèmes et en mesurant, comme le souligne Didier Fassin, les coûts et bénéfices de l’usage de certaines notions toxiques ou minées (« race », « culture », « ethnie »). Tâchons de ne plus apporter d’eau au moulin des tenants de l’ethno-différentialisme, du racialisme et culturalisme de tout acabit, toujours prêts à faire renaître la bête immonde de ses cendres. Et s’il s’agit « de développer des stratégies de luttes contre les discriminations raciales » (p. 140-141), il s’avère que le dévoilement du caractère sociohistoriquement construit de la « race » et la mobilisation des groupes discriminés pour déconstruire le stigmate et réinscrire leur destin particulier d’opprimés dans une lutte à caractère universel est une (la seule ?) des voies possibles. Notre tâche incessante consiste à démasquer « le système perceptif essentialiste » [29][29] C. Guillaumin, L’idéologie raciste, op. cit., p. 2... que représente l’idéologie raciste et à prendre en considération « l’implication réciproque des groupes en présence » [30][30] Ibid., p. 180. dans les processus d’altérisation, afin de déconstruire, dans un même mouvement analytique et politique, le « nègre » comme le « blanc », le « souchien » comme « le maghrébin ». « Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc » [31][31] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le... observait Frantz Fanon. Et il ne semble pas exister d’autre chemin possible pour lutter contre la pensée de la « race » que celui qui consiste à se désaliéner à travers le refus de se laisser enfermer dans « la Tour substantialisée du Passé » [32][32] Ibid., p. 187.. En résumé, penser la « race », cet impensé de la république racialisante [33][33] Achille Mbembe, « La République et l’impensé de la..., c’est penser contre « la pensée de la race ». C’est certainement aussi, depuis une posture cosmopolitique, penser contre le nationalisme dont la « race » a toujours constitué une composante centrale [34][34] R. Miles, Race after « Race Relations », op. cit... C’est finalement penser en articulation avec la façon dont le capitalisme a contribué à produire des « autres » racialisés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Europe. De ce point de vue, il faut bien reconnaître qu’une recherche approfondie sur le capitalisme différentialiste ou sur ce que j’ai nommé ailleurs l’ethno-gouvernementalité néolibérale reste en grande partie à faire [35][35] Guillaume Boccara, « Le gouvernement des autres. Le.... Or, comme le dit avec beaucoup d’humilité M. Bessone, son ouvrage, dense et ouvert, a été conçu comme une « propédeutique à la critique » (p. 193). Le débat se poursuit donc qui devrait conduire la philosophie et les sciences sociales à construire, de concert, une théorie critique des formes de la domination raciste à visée explicative, pratique et normative. Et malgré les quelques doutes que nous inspirent la volonté de perpétuer l’usage de la notion de « race », saluons cet ouvrage important, qui pose clairement que, face à la radicalisation de l’idéologie raciste et racialisante comme à celle des revendications des porte-parole autoproclamés des minorités racialisées, altérisées, « assignées et érigées en groupes distincts et homogènes par la majorité républicaine certaine de l’unicité et de la validité morale du modèle de conduite qu’elle incarne » (p. 219), le temps est en effet venu « de s’attaquer aux structures de domination qui servent à désigner [les “races”] » (p. 223). ?

Notes

[1]

Laurent Mucchielli, Véronique Le Goaziou (dir.), Quand les banlieues brûlent…, Paris, la Découverte, 2007.

[2]

Étienne Balibar, Droit de cité, Paris, PUF, 2002.

[3]

Saïd Bouamama, Les classes et quartiers populaires. Paupérisation, ethnicisation et discrimination, Paris, Éditons du Cygne, 2009 ; Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Hachette, 2003.

[4]

Pierre Dardot, Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010.

[5]

Sur l’articulation entre « question sociale » et « question raciale », voir Didier Fassin, Éric Fassin, « À l’ombre des émeutes », dans D. Fassin, É. Fassin, De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006, p. 5-16.

[6]

Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains, Paris, Stock, 2010.

[7]

Rogers Brubaker, Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne, Paris, Belin, 1997.

[8]

Pierre-André Taguieff, Le racisme, Paris, Archives Karéline, 2010.

[9]

Collectif Cette France-là, Xénophobie d’en haut. Le choix d’une droite éhontée, Paris, La Découverte, 2012.

[10]

Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (dir.), La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, Paris, La Découverte, 2005 ; P. Blanchard, N. Bancel (dir.), Culture postcoloniale, 1961-2006, Paris, Autrement, 2006 ; N. Bancel et al., Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, Paris, La Découverte, 2010.

[11]

Pierre Bourdieu, « Préface » à Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Le Seuil, 1999, p. 12.

[12]

Jérôme Baschet, La rébellion zapatiste, Paris, Champs-Flammarion, 2005, p. 258.

[13]

A. Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, op. cit., p. 19.

[14]

Voir son excellente critique du multiculturalisme (p. 195-206) qui tend, d’une part, à réduire les injustices et inégalités à des problèmes d’ordre culturel, d’autre part, à « admettre de manière an-historique l’existence actuelle de groupes constitués autour d’une culture commune, sans faire un travail de généalogie critique de cette “culture” » (p. 205), tenant pour acquises et enkystées « des caractéristiques qui sont pour une grande part le produit d’une histoire de domination et de résistance à cette domination sur une base raciale » (p. 205).

[15]

Sadri Khiari, « Nous avons besoin d’une stratégie décoloniale », dans Félix Boggio Ewanjé-Épée, Stella Magliani-Belkacem, Race et capitalisme, Paris, Éditions Syllepse, 2012, p. 147-170.

[16]

Ibid., p. 153.

[17]

Ibid., p. 169.

[18]

Robert Miles, Race after « Race Relations », Londres/New York, Routledge, 1993.

[19]

Karim Murji, John Solomos, « Introduction : Racialization in Theory and Practice », dans K. Murji, J. Solomos (eds), Racialization. Studies in Theory and Practice, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 1.

[20]

Ibid., p. 3.

[21]

Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, Paris, Gallimard, 2002.

[22]

J.-L. Amselle, Logiques métisses. Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Paris, Payot, 1990.

[23]

P.-A. Taguieff, La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, Gallimard, 1987.

[24]

S. Bouamama, Les classes et quartiers populaires. Paupérisation, ethnicisation et discrimination, op. cit..

[25]

Maurice Olender, Race sans histoire, Paris, Le Seuil, 2009.

[26]

D. Fassin, « Ni race, ni racisme. Ce que racialiser veut dire », dans D. Fassin (dir.) Les nouvelles frontières de la société française, Paris, La Découverte, 2010, p. 147-172.

[27]

D. Fassin, É. Fassin, « À l’ombre des émeutes », cité, p. 5-16.

[28]

É. Balibar, « La construction du racisme », Actuel Marx, 38 (2), 2005, p. 11-28.

[29]

C. Guillaumin, L’idéologie raciste, op. cit., p. 23.

[30]

Ibid., p. 180.

[31]

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, 1971 (1ère édition 1955), p. 183.

[32]

Ibid., p. 187.

[33]

Achille Mbembe, « La République et l’impensé de la “race” », dans P. Blanchard, N. Bancel, S. Lemaire (dir.), La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, op. cit., p. 143-157.

[34]

R. Miles, Race after « Race Relations », op. cit..

[35]

Guillaume Boccara, « Le gouvernement des autres. Le multiculturalisme néolibéral en Amérique latine », Actuel Marx, 50 (2), 2011, p. 191-206 ; G. Boccara, « Pour une anthropologie du capitalisme différentialiste », L’Homme. Revue française d’anthropologie, à paraître, 2014.

Pour citer cet article

Boccara Guillaume, « De la condamnation morale à la quête périlleuse d'une " justice raciale ". À propos de Sans distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques de MAGALI BESSONE(Paris, Vrin, 2013, 240 pages) », Critique internationale, 1/2014 (N° 62), p. 127-135.

URL : http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2014-1-page-127.htm
DOI : 10.3917/crii.062.0127


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