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Critique internationale

2014/1 (N° 62)


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le succès des think tanks aux États-Unis, en Europe et dans un nombre grandissant de pays émergents [1][1] Il y en aurait quelque 5 000 actuellement de par le... s’accompagne depuis les années 1990 de la floraison d’une littérature universitaire, grise et populaire sur ce phénomène. Le terme lui-même désigne les « cellules de réflexion », « laboratoires à idées » et autres « creusets de la pensée » qui orientent les débats politiques par la production d’une expertise en matière de politiques publiques, tout en constituant un vivier, par un système de « revolving doors » (« portes tournantes »), pour le recrutement des élites politiques. Les travaux universitaires, pour la plupart anglo-saxons, mettent l’accent sur le caractère nouveau de ces institutions et s’intéressent en majorité à leur finalité soit pour analyser leur influence sur les décisions et politiques publiques [2][2] Par exemple Donald E. Abelson, Do Think Tanks Matter ? :..., soit pour dénoncer un effet mécanique et corrélatif de politisation des savoirs, de dépolitisation de l’arène publique et d’internationalisation des débats [3][3] Corinne Delmas, Sociologie politique de l’expertise,.... Renonçant à problématiser le caractère flou du label think tank et les formes disparates d’institutions qui s’en revendiquent, ces travaux se contentent ainsi, le plus souvent, de proposer des définitions en creux – le critère commun aux think tanks étant leur indépendance formelle présumée – et des typologies [4][4] Selon une typologie classique, il y aurait quatre catégories.... À rebours de ces représentations savantes, qui reflètent autant qu’elles reproduisent une opposition entre intellectualisme de « tour d’ivoire » et expertise mercenaire, l’ouvrage que Thomas Medvetz a tiré de sa thèse de sociologie soutenue à l’Université de Californie à Berkeley en 2007 offre une analyse bienvenue. Assistant Professor au département de sociologie de l’Université de Californie à San Diego, spécialiste des think tanks, du mouvement conservateur américain et du rôle des intellectuels dans la sphère publique états-unienne, T. Medvetz s’attache en effet à problématiser et à déconstruire la catégorie think tanks aux États-Unis, en articulant la genèse de ces institutions à l’émergence d’un sous-espace généré par des caractéristiques propres au champ du pouvoir américain, et en analysant leur effet sur la structure de production, de circulation et d’effectivité des savoirs dans le débat public américain. Il s’appuie pour ce faire sur une riche enquête empirique à plusieurs tiroirs : archives, entretiens, observations participantes et bases de données de type prosopographique relatant la formation et la trajectoire professionnelle de plus d’un millier de « policy experts » affiliés à ces institutions.

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Son analyse, fondée, d’une part, sur une approche de sociologie historique, d’autre part, sur un outillage théorique – le « champ interstitiel » – dérivé de la théorie des champs de Bourdieu, offre un double apport [5][5] Ces analyses ont fait en partie l’objet d’une publication.... L’auteur montre tout d’abord que la forme organisationnelle tout comme l’efficience politique des think tanks sont le produit d’un long processus d’institutionnalisation et de convergence dont les ressorts sont à trouver à la fois dans la structure et l’évolution du champ du pouvoir et dans les logiques de production d’expertises en matière de politiques publiques et de réponse au marché de la demande (« buyers’ market », p. 211). Il distingue ainsi trois caractéristiques du champ du pouvoir, qui correspondent aux phases successives d’une proto-histoire des think tanks et ont défini le sous-espace dans lequel ils s’inscrivent.

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La première caractéristique est l’émergence, au tournant du XXe siècle, de sciences sociales véhiculant un savoir technocratique censé pallier les contestations sociales provoquées par la révolution industrielle, et la création concomitante d’institutions de recherche sur les politiques publiques sous l’impulsion de milieux d’affaires progressistes, la Brookings Institution, créée en 1927, étant à cet égard emblématique. La deuxième caractéristique tient à un relatif vide institutionnel en matière d’institutions étatiques de production de savoirs d’État. On pourrait d’ailleurs retrouver ici – bien que cette référence ne soit pas mobilisée par l’auteur – la caractérisation du champ du pouvoir états-unien en tant qu’« État en creux » (hollow core State) [6][6] John P. Heinz, Edward O. Laumann, Robert L. Nelson,... et ce avec un double effet : dans l’entre-deux guerres, la politique étrangère est devenue la chasse gardée d’une élite – le Foreign Policy Establishment – composée de conseillers de l’ombre, de juristes et d’hommes d’affaires issus de l’Ivy League, qui gravitaient autour des institutions étatiques et se mobilisaient contre l’isolationnisme américain au sein du Council on Foreign Relation créé en 1921. En retour, le recours à une expertise technocratique externalisée – sous impulsion cette fois du gouvernement – pour accompagner l’effort de guerre puis la planification de la guerre froide s’est traduit par la création de plusieurs institutions non gouvernementales, dont la première a été la Rand Corporation. La troisième caractéristique est celle qui, selon l’auteur, a produit la topographie actuelle de l’espace des think tanks aux États-Unis. La contre-offensive néoconservatrice contre le New Deal à partir des années 1970 a été alimentée par une puissante manne financière de la part des milieux d’affaires conservateurs qui cherchaient à mettre en place leur propre machine de production intellectuelle. La Heritage Foundation a ainsi été créée en 1973 à la fois comme une « anti-Brookings » (celle-ci étant considérée comme trop élitiste et intellectuelle) et comme un nouveau type d’institution produisant une expertise non pas technocratique mais porteuse de valeurs morales et que l’auteur qualifie d’« advocacy » tank. Cette philanthropie conservatrice a entraîné une concurrence accrue entre think tanks – pour les financements et les audiences – et la domination de ceux qui sont situés à droite de l’échiquier politique.

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L’apport le plus séduisant de l’analyse de T. Medvetz réside dans sa théorisation de la topographie du sous-espace occupé par les think tanks. L’auteur emprunte en effet le concept de « champ interstitiel » à Gil Eyal, spécialiste de la sociologie de l’expertise [7][7] Gil Eyal, « Spaces Between Fields », dans Philip S...., pour définir ce réseau semi-structuré d’organisations s’inscrivant au croisement d’espaces plus autonomes : académique, politique, économique et médiatique. Il démontre ainsi que l’espace des think tanks déploie des caractéristiques semblables à celles d’un champ, qui sont produites par des processus de convergence – eu égard en particulier à leurs « productions » à l’instar des « policy briefs » [8][8] Dossiers traitant de questions de politique gouvernementale... –, par la circulation du personnel et par l’émergence d’un centre de gravité géographique progressivement centré sur Washington. Pour autant, la propriété essentielle de cet espace est précisément celle d’un positionnement « à l’interstice ». Ce dernier s’opère par un travail d’équilibre permanent, qui est conditionné par la nécessité d’accommoder crédibilité intellectuelle, accès politique, visibilité publique et soutien financier. En signalant simultanément une autonomie et une dépendance des think tanks par rapport à leurs clientèles, il répond en outre à une double logique : celle, centrifuge, visant à brouiller les frontières avec les pôles académique, politique, économique et médiatique auxquels chaque think tank est plus ou moins associé, et celle, centripète, qui veut que l’effet de champ de cet espace soit précisément la promotion de ce que l’on pourrait appeler un capital d’hybridité. Pour garantir sa force et son autonomie, tout autant que sa survie, un think tank aura donc intérêt à recruter les services de « policy experts » aux atouts d’« agents multiples » – dont un excellent « savoir-faire politique » – plutôt que de se lier institutionnellement et financièrement à un parti en particulier.

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Le concept de « champ interstitiel » nous semble particulièrement porteur. D’une part, parce qu’il peut être abordé en complément de celui de « champ faible » forgé par Christian Topalov. Employé par ce dernier pour désigner la nébuleuse de réseaux réformateurs des politiques sociales dans la France du début du XXe siècle, ce concept permet de déceler des effets de champs à travers secteurs en explorant des processus de circulation d’individus et de savoirs [9][9] Christian Topalov, « Les “réformateurs” et leurs réseaux :.... D’autre part, parce qu’il permet de s’attacher à ce que Gil Eyal appelle le « travail de frontières » [10][10] G. Eyal, « Spaces Between Fields », cité. réalisé par des agents et des institutions dont la principale ressource est d’opérer une médiation entre différents champs. Ainsi, ce travail de frontières des think tanks leur permet d’occuper une place privilégiée dans le champ du pouvoir états-unien en tant que courroie de transmission entre savoirs et politiques publiques. Pour autant, l’hypothèse de l’auteur selon laquelle ce travail induit un déclassement du savoir universitaire ne nous paraît pas entièrement fondée.

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Le dernier chapitre, consacré à l’évolution des politiques publiques en matière de sécurité sociale, détaille finement le « travail de frontières » opéré par les chantres de la théorie de la dépendance comme Charles Murray qui, bien que marginaux dans le champ académique, ont réussi à disqualifier des recherches universitaires plus progressistes. En revanche, la distinction faite dans l’ensemble de l’ouvrage – hormis ce dernier chapitre – entre les think tanks fournisseurs de services et leurs diverses clientèles demeure encore trop mécanique. Certes, on comprend assez bien les avantages institutionnels d’un jeu de combinatoire des ressources tirées d’autres champs. L’auteur montre en effet la façon dont ces dernières peuvent trouver une efficience dans le sous-champ des think tanks pour produire des expertises « clé en main », mobilisables directement dans le débat politique, déclassant ainsi les savoirs et analyses scientifiques moins accessibles. Toutefois, et indépendamment des données quantitatives sur le type de diplôme et le « profil » – académique, médiatique, politique ou économique – des « policy experts » [11][11] Ces données sont analysées de manière plus approfondie..., T. Medvetz n’apporte pas d’éclairage suffisant pour comprendre leur position par rapport à ces champs et les avantages ou effets qu’ils peuvent retirer d’un passage (ou éventuellement d’une carrière) dans ce sous-champ. S’il souligne l’ambivalence des think tanks vis-à-vis du champ académique, l’argument central de sa conclusion – la marginalisation du savoir universitaire – se fonde sur des discours anti-intellectualistes prégnants dans le débat public américain et apparaît plus comme une position « éthique » que comme une analyse structurale. Il aurait été par ailleurs également souhaitable qu’il aille plus loin dans le sens des analyses proposées par G. Eyal, en explorant le jeu de dépendance-autonomie des think tanks au-delà d’une simple réponse à une « demande » pré-déterminée de leurs clientèles, et en étudiant davantage comment les « produits » experts des thinks tanks s’inscrivent dans le jeu politique et, ce faisant, dans une dépendance du champ politique, entre autres, à l’égard des think tanks.

Notes

[1]

Il y en aurait quelque 5 000 actuellement de par le monde, dont plus de 1 000 en Europe. Sur leur présence encore faible dans la fabrique des politiques publiques et des débats en France, voir Stephen Boucher, Martine Royo, Les think tanks, cerveaux de la guerre des idées, Paris, Éditions du Félin, 2009, p. 9.

[2]

Par exemple Donald E. Abelson, Do Think Tanks Matter ? : Assessing the Impact of Public Policy Institutes, Montréal/Kingston/Londres, McGill-Queen’s University Press, 2009 (2002).

[3]

Corinne Delmas, Sociologie politique de l’expertise, Paris, La Découverte, 2011, p. 77-81.

[4]

Selon une typologie classique, il y aurait quatre catégories principales de think tanks : les think tanks universitaires ou « universités sans étudiants », à l’instar de la Brookings Institution ; les instituts de recherche sous contrat, comme la RAND Corporation ; les « advocacy » tanks (ou think tanks de plaidoyer, produisant des recherches ciblées idéologiquement et médiatiquement) ; et les think tanks de partis politiques. James G. McGann, R. Kent Weaver (eds), Think Tanks and Civil Societies : Catalysts for Ideas and Action, New Jersey, Transaction Publishers, 2000.

[5]

Ces analyses ont fait en partie l’objet d’une publication en français dans Thomas Medvetz, « Les think tanks aux États-Unis. L’émergence d’un sous-espace de production des savoirs », Actes de la recherche en sciences sociales, 176-177, 2009, p. 82 à 93.

[6]

John P. Heinz, Edward O. Laumann, Robert L. Nelson, Robert H. Salisbury, The Hollow Core : Private Interests in National Policy Making, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1997.

[7]

Gil Eyal, « Spaces Between Fields », dans Philip S. Gorski (ed.), Bourdieu and Historical Analysis, Durham/ Londres, Duke University Press, 2013, p. 158-182.

[8]

Dossiers traitant de questions de politique gouvernementale et censés être suffisamment courts pour tenir dans le cartable des hommes politiques et pouvoir être lus sur le chemin de l’aéroport.

[9]

Christian Topalov, « Les “réformateurs” et leurs réseaux : enjeux d’un objet de recherche », dans C. Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999 ; Antoine Vauchez, « The Force of a Weak Field : Law and Lawyers in the Government of the European Union (For a Renewed Research Agenda) », International Political Sociology, 2, 2008, p. 128-144 ; Sara Dezalay, « Revamping Law by Circumventing the State. Non-governmental Organizations in the International Management of Social Violence on the African Continent », thèse de doctorat en sociologie du droit, Institut universitaire européen, Florence, 2011.

[10]

G. Eyal, « Spaces Between Fields », cité.

[11]

Ces données sont analysées de manière plus approfondie dans T. Medvetz, « Les think tanks aux États-Unis. L’émergence d’un sous-espace de production des savoirs », art. cité.

Pour citer cet article

Dezalay Sara, « Thomas Medvetz. Think Tanks in America? Chicago, The University of Chicago Press, 2012,XIV-324 pages. », Critique internationale, 1/2014 (N° 62), p. 141-145.

URL : http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2014-1-page-141.htm
DOI : 10.3917/crii.062.0141


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