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Critique internationale

2014/1 (N° 62)


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l' anthropologue Vasiliki Neofotistos propose dans cet ouvrage un récit ethnographique de la vie des milieux ouvriers et des classes moyennes albanaises (musulmanes) et macédoniennes (orthodoxes) à Skopje, au moment de l’escalade du conflit armé entre rebelles albanais et forces de sécurité macédoniennes au printemps 2001. L’auteure a étudié les pratiques quotidiennes des acteurs sociaux, dans des quartiers à habitat mixte de la capitale, alors même que le conflit armé s’en rapprochait lentement mais inéluctablement. Son interrogation a porté sur la façon dont Albanais et Macédoniens se mettaient en scène vis-à-vis de leur Autre ethnonational respectif et, ce faisant, parvenaient à maintenir ordre et stabilité dans un environnement politique de plus en plus tendu. Afin d’accéder à une intelligence des relations interethniques, elle a pris résidence dans le quartier ethniquement hétérogène de Çair, une municipalité à majorité albanaise où vivent également des citoyens d’ethnicité macédonienne et d’autres communautés. Çair se situe le long de la rive septentrionale de la rivière du Vardar et forme l’ancien centre ottoman de Skopje, qui a survécu au tremblement de terre de 1963.

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La ville elle-même est ethniquement divisée, la partition la plus visible étant celle de l’espace urbain, puisque les Albanais résident au Nord du Vardar, tandis que les citoyens d’ethnicité macédonienne sont concentrés au Sud. Cette ségrégation spatiale reproduit des clivages culturels, sociaux et économiques profonds, qui s’expriment à travers des langues, des alphabets, des religions, des représentations politiques et des systèmes d’information distincts. Les écoles aussi sont ségrégées ; les jeunes des deux communautés se mêlent rarement dans la vie de tous les jours, et les mariages entre Macédoniens et Albanais sont quasi inexistants. Dans cet environnement clivé, la vie urbaine se caractérise par une conjugaison de distance sociale, de préjugés et de suspicion. Toutefois, les divisions ethniques ne recouvrent pas la totalité de l’espace social ; il existe des sphères où Macédoniens et Albanais se croisent et entretiennent des relations qui vont plus loin que cette coexistence distanciée. C’est le cas à Çair où l’auteure a rencontré des Albanais et des Macédoniens qui se rendaient visite régulièrement et entretenaient des relations institutionnalisées. V. Neofotistos a mené une enquête de terrain sur le long terme, de mars 2000 à août 2001. Sur le plan linguistique, elle bénéficiait d’atouts remarquables puisqu’elle fait partie du cercle très étroit des chercheurs qui maîtrisent aussi bien le macédonien que l’albanais. Cette connaissance rend son étude particulièrement stimulante et la distingue de la majorité des recherches ethnographiques consacrées aux relations macédono-albanaises.

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Le livre est organisé en six chapitres, un épilogue et des annexes comprenant l’accord cadre d’Ohrid et les amendements constitutionnels de 2001. Après une introduction qui présente les principales questions de recherche et les choix méthodologiques retenus, le premier chapitre retrace brièvement les raisons de la création d’une République socialiste de Macédoine au sein de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et les controverses qui ont accompagné l’ambitieux projet de construction d’un État et d’une nation macédoniens après la seconde guerre mondiale. Du temps de la Yougoslavie, les revendications nationalistes de pays voisins niant l’existence même d’une langue (Bulgarie), d’une Église (Serbie) et d’une identité macédoniennes (Grèce) ont entretenu dans la République un climat d’insécurité qui s’est accentué après son accession à l’indépendance en 1991. Livré à lui-même, ce petit État a dû concevoir des stratégies pour se frayer un chemin à travers les incertitudes immenses de la transition. L’auteure accorde une attention particulière aux événements dits « critiques », ces moments de crise entre Albanais et Macédoniens antérieurs au conflit de 2001. Compte tenu de la présence numérique relativement importante des Albanais (environ un quart de la population), les principales controverses ont porté sur la représentation constitutionnelle (dans le préambule) et statistique (dans le recensement et la loi sur la citoyenneté), sur la revendication de l’usage de la langue maternelle dans l’enseignement supérieur et sur l’utilisation des symboles nationaux dans l’espace public. V. Neofotistos qualifie les années 1991-2001 de « paix nerveuse » ; le choix des moments critiques qu’elle opère et la description précise qu’elle en donne fournissent une bonne introduction à la complexité des rapports interethniques et permettent de comprendre l’extrême fragilité et la vulnérabilité du jeune État macédonien durant ces années.

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Le deuxième chapitre, consacré au conflit armé de 2001, présente de manière très détaillée et vivante l’émergence fantomatique de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK) en janvier 2001, la confusion sur son origine, son pouvoir, ses intentions et ses cibles futures, et la peur qui s’est alors répandue sur tout le pays. Le fait que les premiers combats aient eu lieu à la frontière avec le Kosovo a alimenté les soupçons relatifs à l’existence d’un projet, fomenté depuis l’étranger, de création d’une Grande Albanie. Parallèlement, l’auteure met en lumière la porosité de la frontière étatique macédonienne et l’incapacité évidente des forces de sécurité à contrôler le territoire et à en assurer l’intégrité. Elle mentionne un autre point important, à savoir le lien entre l’explosion de la violence et la ratification de l’accord de démarcation de la frontière. Cette coïncidence temporelle – les deux événements se sont produits en l’espace de 24 heures – a suscité maintes spéculations quant à une implication directe du crime organisé dans la rébellion, la zone frontalière ayant été utilisée comme voie de contrebande au cours des années précédentes. La couverture médiatique du conflit ainsi que les images de maisons en feu et de civils en fuite ont réactivé des visions datant des guerres yougoslaves et amplifié les craintes d’une cruelle « répétition » de celles-ci. Le troisième chapitre traite dans la même veine de l’escalade du conflit et des systèmes de production de vérité mutuellement exclusifs des médias albanais et macédoniens. L’engagement supposé de musulmans radicaux étrangers dans les rangs de l’UÇK a constitué une source supplémentaire de peur et d’inquiétude parmi les Macédoniens et contribué à la détérioration des perceptions.

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C’est dans le quatrième chapitre que l’auteure approfondit vraiment son analyse ethnographique. Pour cela, elle déplace son attention des milieux ruraux vers le quartier de Çair où elle aborde les rencontres interpersonnelles entre des hommes et des femmes macédoniens et albanais liés par des relations professionnelles de longue durée et/ou par des rapports amicaux. Ce qu’elle appelle une « mise en scène de la civilité » (performing civility) réside dans un code de conduite qui instaure une stricte distinction entre la « politique » et les « citoyens ordinaires », et dans lequel le conflit persistant est présenté comme l’œuvre d’hommes politiques irresponsables et corrompus, qui n’ont rien à voir avec les « citoyens ordinaires » intègres, honnêtes et mutuellement respectueux. Au cours de ces interactions entre Macédoniens et Albanais, toute responsabilité personnelle concernant des dommages infligés lors des combats, toute accusation ou imputation de blâme sont écartées. Selon l’auteure, c’est en séparant discursivement les sphères privées et personnelles des sphères publiques et politiques et en invoquant la nostalgie du socialisme de Tito que ses interlocuteurs parvenaient à maintenir leurs relations en dépit du conflit. Par ailleurs, ces rencontres avaient lieu dans le cadre du foyer, espace où la « culture de l’hospitalité » joue un rôle important. De fait, cette notion d’hospitalité, laquelle implique tout un ensemble de règles, constitue une clé de compréhension centrale de ces interactions formalisées entre Albanais et Macédoniens.

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Le cinquième chapitre explore les constellations de rencontres interethniques en dehors du monde domestique : entre des hommes, macédoniens et albanais, qui se connaissent déjà, entre des Macédoniennes et des Albanais ou entre des personnes d’origines ethniques différentes qui ne se connaissent pas. Quelle que soit la configuration, les Macédoniens constituent la partie active, les Albanais étant systématiquement placés en position de réagir. Dans une rencontre entre un Macédonien et un Albanais, l’auteure identifie le déploiement par le premier d’« un art de mettre en scène la masculinité » (performences of manhood) visant à garder le contrôle et à exercer une suprématie sur le second. Ces interactions conflictuelles renvoient à un modèle patriarcal méditerranéen et/ou balkanique et sont liées à une conception traditionnelle des rôles selon laquelle les hommes sont censés défendre la famille, la maison et la nation. D’autres observations portent sur les mères macédoniennes sollicitant la protection d’hommes albanais lorsque le conflit armé échappe à tout contrôle. L’auteure interprète de telles actions comme des « tactiques d’anticipation » et de mobilisation d’un capital social à travers un appel à la compassion émis depuis la position de mère. Enfin, dans le sixième chapitre, il est question des Albanais qui adoptent un comportement hautement respectable et affichent une identité moderne et disciplinée afin de contredire les stéréotypes qui leur attribuent un manque de fiabilité ou une certaine arriération. V. Neofotistos montre que ces ethos sont mobilisés en vue d’éviter d’éventuelles mesures de rétorsion de la part d’employés du secteur public macédoniens à l’égard de leurs collègues albanais et de démontrer les affinités de l’islam des Albanais avec la « civilisation » et la « modernité » occidentales.

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Les interactions interpersonnelles étudiées dans cet ouvrage donnent à voir une variété de mécanismes culturels qui ont contribué à contenir l’escalade de la violence en Macédoine et permis le maintien de la coexistence inter-ethnique à un moment où la guerre devenait une réelle menace pour les citoyens de Skopje. Ces résultats sont particulièrement importants dans la mesure où les relations macédono-albanaises sont généralement dépeintes comme extrêmement antagonistes. Mettant au jour l’existence d’une longue tradition d’accommodement des différences culturelles, la recherche de V. Neofotistos suggère que les contrastes culturels ne sauraient être tenus en tant que tels pour cause du conflit. Toutefois, elle montre également que ces mécanismes de coexistence sont fondés sur des stratégies d’évitement : la distinction entre « politique » et « citoyens ordinaires » détourne les relations personnelles des questions politiques et socioéconomiques, empêchant l’ouverture de débats sur l’inégalité des rapports de pouvoir, les politiques publiques nationalistes ou les racines des divergences culturelles et sociales. La même remarque vaut pour la religion en tant que source de différences culturelles et d’orientations idéologiques contrastées.

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Malgré l’importance et la pertinence des conclusions de V. Neofotistos, il convient de souligner quelques lacunes dans sa démonstration. Tout d’abord, le récit de l’auteure donne l’impression que toutes les relations interethniques sont semblables à celles qu’elle présente, alors même qu’elle n’indique à aucun moment avec quelle fréquence, quelle régularité et quelle intensité ont eu lieu les interactions qu’elle a observées au cours de son terrain. Elle ne parvient pas non plus à préciser le nombre des personnes de telle ou telle origine qui étaient engagées dans ces interactions. Qui plus est, le lecteur ne dispose de quasiment aucune information sur la situation démographique, sociale et économique du quartier étudié. Les changements sociaux intervenus à Çair, les flux migratoires, le boom de la construction et l’économie politique sous-tendant ces développements sont laissés pour l’essentiel hors du prisme de la recherche. Négliger la diversité des profils sociaux conduit par ailleurs à offrir une image déformée des relations interethniques : seule une minorité d’Albanais partagent une mémoire nostalgique de la Yougoslavie ; beaucoup d’entre eux n’ont aucune intention (et souvent nullement les moyens) d’impressionner leurs homologues macédoniens en faisant du shopping ou en fréquentant les cafés à la mode, et ils sont encore plus nombreux à être hostiles au mode de vie à l’occidentale en raison d’un fort attachement aux préceptes de l’islam. Ignorer cette diversité crée une image partielle d’une situation donnée. Il est clair que l’enquête n’avait pas pour ambition de couvrir toutes les strates sociales ; cependant, il aurait été important de contextualiser les résultats et de les intégrer à un tableau plus vaste.

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Ensuite, l’auteure n’interroge presque pas sa position de genre, enjeu pourtant si important dans un environnement patriarcal, lorsqu’il s’agit de produire des descriptions fondées sur l’observation de face à face d’individus dans leur environnement. Ce point est particulièrement sensible parce que les chercheures étrangères – je me fonde ici sur ma propre expérience de terrains effectués en Macédoine avec une collègue – ont accès à des sphères de pensée politique différentes, marquées par une plus grande réserve, l’évitement et l’exclusion des enjeux critiques. Il est possible que cela n’ait pas été le cas des classes moyennes urbaines dont sont issus les interlocuteurs de V. Neofotistos. Quoi qu’il en soit, une approche plus réflexive aurait enrichi l’analyse et mieux éclairé les conditions de production du récit.

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Ces réserves mises à part, l’étude ethnographique de V. Neofotistos s’impose comme un travail de très haute qualité. La recherche est innovante, aborde de nouvelles contrées scientifiques et fournit une connaissance unique des réalités quotidiennes macédoniennes dans une conjoncture très difficile. L’ouvrage est en outre écrit d’une belle plume et ses réflexions théoriques sont d’une grande richesse. ?

Pour citer cet article

Pichler Robert,  Traduit de l’anglais parRagaru Nadège, « Vasiliki P. Neofotistos. The Risk of War : Everyday Sociality in the Republic of Macedonia. Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2012,206 pages. », Critique internationale, 1/2014 (N° 62), p. 147-152.

URL : http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2014-1-page-147.htm
DOI : 10.3917/crii.062.0147


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