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Revue d'économie du développement

2005/1 (Vol. 13)



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Introduction

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Durant la période 1983-92, l'économie marocaine a connu un taux de croissance annuel moyen de l'ordre de 3,5 pour cent. Ce taux s'est élevé à 3,1 pour cent durant la période 1993-2000, ceci malgré une volatilité assez élevée (générée principalement par le secteur agricole) du niveau de production. Toutefois, la croissance rapide de la population a limité la croissance du revenu par habitant aux alentours de 1,4 pour cent durant les années 80 et à un taux négligeable durant les années 90. De plus, l'importante augmentation de l'offre de travail (environ 2,5 pour cent pendant les deux dernières décennies) induite par des taux de participation croissants, conjuguée avec une croissance économique relativement faible a conduit à une accélération du chômage dans les zones urbaines et du sous emploi dans le secteur rural.

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L'inquiétude soulevée par le faible rythme de création d'emplois a conduit à de nombreuses réflexion sur les réformes structurelles destinées à accélérer le taux de croissance économique. Dans ce contexte, un intérêt particulier a été porté aux différentes réformes du marché du travail et à leurs éventuelles répercussions sur le chômage et l'allocation des ressources. L'objectif de cet article est de développer un cadre macroéconomique quantifiable permettant d'évaluer l'impact de diverses réformes du marché du travail sur le taux de chômage, les salaires et la croissance économique au Maroc. Le point de départ de l'analyse est qu'une bonne connaissance du marché du travail, particulièrement dans les zones urbaines, est une condition essentielle pour la mise en place de réformes favorisant la croissance. En effet, divers travaux empiriques ont montré que le marché du travail est un facteur déterminant du bien-être individuel dans les économies en voie de développement. Son fonctionnement a une incidence directe sur le revenu des ménages car les pauvres génèrent l'essentiel de leurs ressources en offrant leur force de travail. De plus, le marché du travail est un canal de transmission important des différents chocs exogènes et des politiques d'ajustement (à la fois macroéconomiques et structurelles) sur l'activité économique, l'emploi, les prix relatifs et l'allocation des ressources. Par exemple, la segmentation du marché du travail a un effet déterminant sur la nature de l'impact des réformes du marché du travail sur l'allocation des ressources. En effet, en présence d'une faible mobilité des travailleurs, un marché de travail segmenté contribue à perpétuer les écarts de niveaux de salaire, ce qui pourrait retarder la réallocation des ressources nécessaires pour amortir les chocs externes ou ceux induits par des politiques. En plus de la segmentation du marché du travail et de l'imparfaite mobilité du facteur travail, il est aussi important de prendre en compte l'hétérogénéité de la force de travail et les spécificités de chaque secteur dans la formation des salaires. Ces considérations sont au coeur du fonctionnement du marché du travail dans les zones urbaines. En revanche, on peut considérer que le fonctionnement du marché du travail dans les zones rurales dans les pays en voie de développement est plutôt concurrentiel.

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Le reste de cet article est organisé comme suit. La section 2 présente un aperçu du marché du travail marocain. Elle expose les principales contraintes affectant le marché du travail et identifie quelques-uns des défis majeurs que le Maroc continuera à affronter dans les prochaines années. La section 3 présente un modèle permettant d'étudier l'impact de diverses réformes du marché du travail sur la croissance, le chômage et les salaires. Le modèle développé dans cet article est basé sur le modèle IMMPA développé par Agénor (2003), Agénor, Izquirdo et Fofack (2003) et Agénor, Fernandes, Haddad et Jensen (2003) [2]  Divers modèles d'équilibre général ont été récemment... [2] . Toutefois, la version développée ici est différente, ceci afin de refléter les spécificités institutionnelles du Maroc et les types de politiques que nous avons voulu étudier. Premièrement, nous prenons en compte l'existence de chômage déclaré pour le travail non qualifié en zone urbaine, par l'introduction d'un mécanisme du type Harris-Todaro pour déterminer l'offre de main-d'œuvre non qualifiée dans le secteur formel. Cette extension est très importante pour le Maroc où le chômage des non qualifiés représente une fraction très importante du chômage déclaré. Deuxièmement, nous utilisons une approche de monopole syndical pour déterminer le salaire des travailleurs qualifiés dans le secteur privé formel qui prend en compte les coûts de licenciement, le chômage déclaré et le rôle de signalisation des salaires du secteur public sur le salaire cible des syndicats. Ce cadre analytique conduit à une équation de salaire dans laquelle il y a un effet du niveau du chômage sur les salaires, comme prédit par diverses variantes de la théorie du salaire d'efficience (comme celles mettant l'accent sur un lien entre productivité et salaire ou sur les coûts de rotation de la main-d'œuvre, un cadre de négociation entre les entreprises et un syndicat central ou un effet négatif du chômage sur le salaire de réserve des travailleurs). Troisièmement, par hypothèse, nous estimons que les salaires nominaux sont totalement flexibles pour les travailleurs syndiqués et non syndiqués du secteur agricole des biens échangeables et non échangeables et qu'ils s'ajustent continuellement pour équilibrer l'offre et la demande de travail sur le marché du travail rural. Quatrièmement, les salaires du secteur public sont traités comme exogènes. Par hypothèse, nous considérons aussi qu'il existe des avantages non pécuniaires (en termes de sécurité du travail par exemple) qui induisent une absence de rotation pour cette catégorie de travailleurs, même en présence de salaires plus importants pour la même catégorie de travailleurs dans le secteur privé. Cinquièmement, afin d'analyser l'impact des changements dans la taxation des salaires sur l'emploi, nous introduisons un impôt sur le revenu pour la main-d'œuvre qualifiée et non qualifiée dans le secteur privé formel urbain. L'impact de l'impôt sur le revenu sur la demande de travail (particulièrement pour la main-d'œuvre non qualifiée) est une question de politique économique majeure au Maroc. Notre modèle nous permet de considérer les implications générales dues au changement du niveau de ces taxes et les divers canaux de transmission à travers lesquels elles affectent le chômage, en plus des complémentarités possibles entre les politiques du marché de travail et la réforme de ces impôts. Finalement, nous prenons en considération les effets de congestion associés à l'utilisation des ressources publiques dans les zones urbaines.

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La section 4 simule une diminution du salaire minimum et une réduction du niveau de taxation du travail non qualifié. Dans les deux cas, nous portons notre attention sur le comportement des salaires à travers tous les secteurs, sur la demande du travail et le chômage. La section 5 résume les principaux résultats de l'analyse. Nous soulignons, en particulier, l'importance d'étendre le champ des simulations afin de considérer l'impact de diverses « règles de fermeture » pour le budget (à savoir, des mesures fiscales compensatoires), des réductions des coûts de licenciement, des licenciements dans le secteur public (qui peuvent être combinés avec une augmentation des subventions à l'emploi en faveur des entreprises du secteur privé formel), des changements dans le pouvoir de négociation entre syndicats et employeurs, et les effets du changement de la composition des dépenses publiques (comme l'allocation entre l'investissement dans l'infrastructure, l'éducation et la santé) sur la croissance et le chômage.

Le marché du travail Marocain

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Cette section présente une revue du marché de travail marocain. Premièrement, nous présentons ses caractéristiques structurelles de base et son degré de segmentation en mettant particulièrement l'accent sur le rôle du secteur informel. Deuxièmement, nous examinons l'ensemble de la composition de la force de travail (incluant l'emploi public), la structure du chômage et les rendements privés des investissements en éducation. Troisièmement, nous présentons les caractéristiques réglementaires et institutionnelles du marché du travail. Nous discutons également la législation sur le salaire minimum, les restrictions à l'embauche et au licenciement, les coûts non salariaux du travail et le rôle des syndicats. Quatrièmement, nous examinons le degré de flexibilité des salaires. Cinquièmement, nous discutons les facteurs affectant la migration interne et internationale du travail. Finalement, nous mettons l'accent sur les grandes contraintes et défis que le marché du travail pose aux décideurs.

La structure de base

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Le marché du travail urbain dans les économies en développement est généralement représenté par une structure duale composée de deux marchés, formel et informel, avec deux modes de fonctionnement distincts. Cette hypothèse de segmentation a d'importantes implications sur le fonctionnement du marché du travail.

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Malgré le manque de données exhaustives à l'échelle micro-économique sur les entreprises, le point de vue partagé est que le marché du travail urbain du Maroc est segmenté en deux marchés. À travers notre modèle, nous avons essayé de mesurer la taille relative de chacun des deux segments. Par exemple, les fonctionnaires (gouvernement central et gouvernement local), les travailleurs dans les entreprises publiques et ceux couvert par la sécurité sociale (CNSS) constituent le secteur formel. Le secteur informel correspond alors au résidu [3]  Voir, par exemple, Belghazi (1998) et Touhami (200... [3] . D'autres études ont montré que le marché du travail marocain urbain est fortement segmenté et que son fonctionnement est loin d'être compétitif [4]  Les tests effectués par El Aynaoui (1998) confirment... [4] . D'importants différentiels de salaires non compensatoires sont présents entre des travailleurs à dotations productives similaires : des revenus supérieurs sont fréquemment observés quand des travailleurs (même non qualifiés) se trouvent dans des segments particuliers du marché du travail. En effet, malgré l'existence d'un excès d'offre de travail, les salaires dans le secteur formel ne s'ajustent pas. Et le secteur informel n'absorbe pas tous les demandeurs d'emplois. De plus, des enquêtes montrent que les entreprises privées sont disposées à payer une prime (comme suggéré par les théories du salaire d'efficience) pour garantir l'effort productif des travailleurs.

Emploi, chômage et rendement de l'éducation

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La première partie de notre revue des principales caractéristiques du marché du travail marocain est centrée sur la répartition sectorielle de la force de travail, la structure de l'emploi public, la composition du chômage, et le rendement de l'éducation.

La répartition sectorielle de la force de travail

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Au Maroc, une part importante de la force de travail (autour de 55 pour cent en 2000) est employée dans le secteur agricole. Cette proportion est relativement élevée puisque dans les pays à revenu moyen, elle est en moyenne de 35 pour cent. En même temps, les femmes continuent à ne représenter que 22 pour cent de la force de travail urbaine. Les données sur la distribution par occupation de la force de travail dans les zones urbaines montrent que l'emploi salarié domine, suivi par les travailleurs indépendants. Les salariés constituent 61 pour cent de l'emploi total alors que les travailleurs indépendants ne représentent que 24 pour cent. La majorité des salariés travaille dans le secteur urbain privé, les emplois du secteur public (gouvernement central, autorités locales, entreprises publiques) représentent, eux aussi, une proportion importante de la force de travail occupée (environ 19,5 pour cent). Le reste des travailleurs sont des aides familiaux non rémunérés, des apprentis, des employeurs ou des travailleurs à domicile. Le niveau d'éducation moyen de la force de travail est assez bas puisque 55 pour cent des travailleurs ne possèdent, en 2000, aucun diplôme.

Les emplois du secteur public

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Le secteur public (gouvernement central, municipalités, entreprises publiques) joue un rôle très important au Maroc. Il représente en 2000 environ 18 pour cent du PIB, soit environ 635 000 employés (non compris les militaires et le personnel des municipalités), ce qui équivaut à 15 pour cent du total de la force de travail ou 19,5 pour cent si nous incluons les entreprises publiques. En conséquence, la politique salariale dans le secteur public a des conséquences très importantes sur le fonctionnement du marché du travail. Une étude récente de la Banque mondiale (2002) indique que les compensations monétaires dans le secteur public sont de 8 pour cent supérieures à celles du secteur privé. Si nous incluons les compensations non pécuniaires, comme la sécurité de l'emploi, un fonds de pension généreux, un rendement moins élevé au travail, alors la divergence entre le secteur public et le secteur privé est encore plus importante. L'enquête sur les niveaux de vie réalisée en 1998-99 suggère que ces compensations non pécuniaires sont en moyenne équivalentes à 60-100 pour cent de la rémunération nominale. Ceci implique qu'un fonctionnaire obtiendra un salaire de 1,5 à deux fois supérieur à celui qu'obtiendrait un travailleur du secteur privé. Ceci pourrait expliquer la très forte demande d'emploi adressée au secteur public, surtout de la part des travailleurs qualifiés.

Le chômage

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Comme dans de nombreux pays en développement le chômage déclaré au Maroc est essentiellement un phénomène urbain. En 2000, le taux de chômage urbain a été de 21,4 pour cent contre 15,9 pour cent en 1990. En 2000, ceci équivaut à une population de 1,1 million de chômeurs par rapport à une population active de 5,4 millions. Les jeunes (15-24 ans) sont particulièrement exposés au chômage dans les zones urbaines, avec un taux supérieur à 30 pour cent depuis le début des années 90. Tandis que le taux de chômage des individus sans instruction est relativement faible (12,2 pour cent en 2000) et fluctue de façon significative avec l'activité économique, le taux de chômage persiste à des niveaux assez élevés pour les individus ayant un niveau d'éducation avancé. En 2000, le taux de chômage pour cette catégorie a atteint 30,7 pour cent. Les différences entre les hommes et les femmes sont importantes : en 2000, 26,7 pour cent des femmes actives urbaines ont été au chômage contre seulement 19,9 pour cent des hommes.

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Des éléments additionnels révèlent les caractéristiques du chômage urbain au Maroc. La majorité des chômeurs (environ 54,5 pour cent) sont à la recherche de leur premier emploi. Parmi les chômeurs, l'impact du chômage de long terme est très important : en 2000, environ 75 pour cent des chercheurs d'emploi ont été à la recherche d'un emploi pour plus de 12 mois. De plus, le niveau d'éducation ne réduit pas significativement la probabilité de rester au chômage. En effet, si nous considérons les individus ayant reçu un niveau d'éducation supérieur, 85 pour cent ont été à la recherche d'un emploi pour plus d'un an. Plus généralement, la durée moyenne de chômage était de 41 mois en 2000.

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Une grande majorité des chômeurs (2/3 environ) cherchent un emploi à travers des contacts personnels [5]  Voir Montmarquette et al. (1996). [5] . Dans un contexte de réglementation très stricte sur l'embauche et le licenciement, l'importance accordée aux relations personnelles peut aussi être une manière pour les employeurs de minimiser, à travers le maximum d'information sur le candidat, les risques associés à l'embauche.

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Dans les zones urbaines, le taux de chômage pour les pauvres est environ 50 pour cent plus élevé que le taux de chômage général. Dans l'ensemble, l'insertion sur le marché du travail est un facteur déterminant du niveau de vie. De même, les indicateurs économétriques estimés indiquent, toutes choses étant égales par ailleurs, que le chômage augmente d'une manière significative la probabilité d'être pauvre (voir El Aynaoui (1998)). Le lien entre la pauvreté et le fonctionnement du marché du travail est un élément décisif en faveur d'une accélération des réformes du marché du travail pour résoudre les problèmes de segmentation et de chômage.

Le rendement de l'éducation

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Globalement, le peu d'études disponibles évaluant l'impact du niveau d'éducation sur les revenus montrent l'influence positive habituelle. L'expérience professionnelle détermine également le rendement de l'éducation – il y a un effet quadratique. Les estimations de fonction de gains pour les salariés aux niveaux national et régional indiquent que le rendement privé marginal de l'investissement en éducation est de l'ordre de 10 pour cent pour chaque année d'étude additionnelle (voir Touhami (2003) et Cherkaoui et al. (2002)). Les rendements de l'éducation sont plus élevés pour les femmes et dans les zones urbaines. Toutefois, les rendements de l'éducation sont un peu différents quand on prend en considération l'hypothèse de segmentation (voir El Aynaoui (1998)). En fait, un effet est observé seulement dans le secteur formel alors que les rendements privés de l'éducation ne sont pas significatifs dans le secteur informel. Ce résultat peut limiter les incitations à investir dans le capital humain, surtout pour les catégories d'individus qui, comme évoqué plus haut, ne peuvent pas avoir accès au secteur formel.

Caractéristiques réglementaires et institutionnelles

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Les caractéristiques réglementaires et institutionnelles du marché du travail marocain qui sont importantes pour comprendre la formation des salaires et la création d'emplois comprennent le salaire minimum, les réglementations d'embauche et de licenciement, les institutions d'intermédiation entre l'offre et la demande de travail, la structure des coûts non salariaux et le rôle des syndicats.

La réglementation du salaire minimum

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Le salaire minimum urbain représente 50 pour cent du salaire moyen dans le secteur privé formel et 178 pour cent du PIB par tête en 2000 – un niveau élevé relativement à d'autres pays en développement. Benhayoun et al. (2001) ont montré que la législation du salaire minimum influence, toutefois faiblement, la structure générale des salaires dans le secteur privé formel. Leur étude a aussi montré qu'une augmentation du salaire minimum tend à réduire les inégalités salariales dans le court terme, mais cet effet est plutôt limité sur le long terme à cause de l'effet de diffusion à toute la structure salariale. D'autres estimations réalisées au niveau des entreprises du secteur privé formel (Mouime (2001)) indiquent qu'une augmentation du salaire minimum induit aussi une augmentation du salaire moyen à travers le temps. Plus spécifiquement, les élasticités à court et à long terme sont respectivement inférieure et supérieure à l'unité. Azam (1995) ne trouve pas de relation significative entre le salaire minimum urbain et le niveau de l'emploi, mais conclut qu'il affecte le niveau de l'emploi à travers l'écart entre le salaire minimum et le salaire moyen payé dans le secteur privé formel. Benhayoun et al. (2001) indiquent également que le salaire minimum urbain a tendance à décourager la création d'emplois dans le secteur formel. Ici, une préoccupation majeure pour la politique économique, est d'évaluer si le salaire minimum décourage la création d'emploi formel – particulièrement pour les travailleurs à faible qualification – par l'introduction d'une rigidité à la baisse des salaires réels. Comme discuté au préalable, c'est un outil important dans l'évaluation de l'impact des réformes du marché du travail au Maroc.

Les réglementations de l'embauche et du licenciement

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Le Maroc dispose d'une réglementation du marché du travail plutôt restrictive, particulièrement à l'égard des procédures de licenciement dans le secteur privé. Ces réglementations sont appliquées, à travers le rôle actif de l'administration et des syndicats. Par exemple, les licenciements des individus pour motif économique sont prohibés. De plus, la réduction des effectifs des entreprises en raison d'objectifs économiques est préalablement soumise à l'approbation des autorités locales. Un employeur ne peut licencier un employé que pour des raisons disciplinaires. Même dans ce cas, la loi octroie au licencié un droit d'appel devant un tribunal qui examinera les conditions de son licenciement. La longueur et la complexité de la procédure font que les entreprises préfèrent des arrangements coûteux avec le licencié. En fait, plus que dans sa rigidité, le principal défaut du cadre actuel réside dans le caractère imprévisible et incohérent de la jurisprudence dans le temps et l'espace découlant de l'importante liberté d'action garantie par la loi aux tribunaux.

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Ce cadre très contraignant entrave la demande du travail. La pratique judiciaire accroît de plus la sécurité de l'emploi pour les travailleurs permanents, donnant ainsi à ceux qui se trouvent à l'intérieur d'une entreprise un fort pouvoir de négociation, de facto désavantageant les outsiders. Aussi, les difficultés engendrées par le licenciement des travailleurs, et le coût financier potentiel que le licenciement peut causer expliquent, en partie, pourquoi les employeurs comptent souvent sur les relations personnelles quand ils décident d'embaucher comme déjà mentionné. À travers les contacts personnels, les employeurs minimisent le risque lié à l'embauche car ils recueillent le maximum d'informations sur le travailleur. Globalement, néanmoins, ce cadre légal handicape les entreprises dans leur adaptation au cycle de l'activité économique et dans leurs réponses aux changements dans les prix relatifs, et encourage les contrats temporaires. La nature même de ces contrats empêche la réalisation de gains de productivité importants, parce qu'ils dissuadent les entreprises d'investir dans le capital humain de leur force de travail.

Les processus institutionnels d'appariement

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Formellement, le processus d'appariement est un monopole public. Le pays a récemment adopté un ensemble de politiques actives du marché du travail appelées à améliorer le processus d'appariement pour les jeunes qualifiés. Cette politique est principalement basée sur des institutions publiques régionales chargées d'améliorer le processus d'appariement entre l'offre et la demande de travail des jeunes qualifiés, et des déductions fiscales spécifiques favorisant leur appariement. Une étude réalisée par Ibourk et Perelman (1999) montre que ces institutions ont tendance à améliorer l'efficacité du processus d'appariement, mais qu'elles sont limitées dans leurs actions par l'important écart qui existe entre l'offre et la demande du travail.

Les coûts non salariaux du travail

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En plus de la réglementation sur le salaire minimum et de la législation sur le licenciement, de nombreuses contributions sociales obligatoires existent et affectent la fonction de demande de travail du secteur privé. Dans le secteur industriel formel privé, mis à part l'impôt sur le revenu [6]  Les taux de taxation sont compris entre 13 % et 44... [6] , les coûts non salariaux du travail représentent environ 24 pour cent du coût total de la force de travail. Donc, pour un travailleur dans le secteur privé formel, il y a un écart important entre le salaire brut et le revenu net. D'après le cadre réglementaire actuel, les employeurs paient environ 18,6 pour cent du salaire brut à la sécurité sociale (CNSS) pour les contributions à la retraite et d'autres couvertures sociales. Il y aussi une taxe obligatoire de 1,6 pour cent sur la masse salariale d'une entreprise pour contribuer au financement du système public de formation professionnelle. L'employeur est aussi responsable de la sécurité de ses employés – accident du travail et maladie professionnelle – et il doit souscrire à une assurance spécifique pour couvrir ces risques. Le coût varie entre 1 pour cent et 3 pour cent du montant total des salaires. De plus, le secteur privé formel souscrit souvent une assurance maladie à ses employés car elle n'est pas incluse dans le système de sécurité sociale actuelle. Le coût de ces assurances maladie privées varie entre 2 pour cent et 4 pour cent du montant total des salaires. Enfin, le plan de retraite obligatoire offert par la Sécurité Sociale a conduit plusieurs entreprises à souscrire à des plans d'épargne additionnels. En général, le coût de ces plans complémentaires représente 12 pour cent du montant total des salaires. Souvent, le coût des couvertures-santé et des plans de retraite est partagé équitablement entre employeur et employé.

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Il est utile de noter qu'aucun plan d'indemnité de chômage n'existe au Maroc. Le remplacement des réglementations coercitives de licenciement et des onéreuses indemnités de licenciement par un schéma d'indemnité de chômage pourrait améliorer le fonctionnement du marché du travail urbain.

Les syndicats

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Le Maroc a trois principaux syndicats avec des représentations à l'échelle nationale. Ils tirent leur pouvoir de négociation de la relation étroite qu'ils ont avec les partis politiques, un héritage de leur implication dans la lutte pour l'indépendance. Les syndicats sont très actifs et leur pouvoir de négociation est important aussi bien au niveau du secteur public qu'au niveau du secteur privé formel. En particulier, ils jouent un rôle très actif dans l'exécution des différentes conventions collectives en vigueur dans des secteurs spécifiques (banques, transport), mais aussi dans la formulation du corpus des règles du travail dans l'administration et les entreprises publiques. Cette action collective crée une situation duale, à savoir que les travailleurs dans n'importe lequel des secteurs syndiqués sont protégés alors que les autres secteurs sont soumis aux forces du marché. Les syndicats contribuent au respect de l'application des réglementations sur le salaire minimum et les modalités de licenciement, comme noté au préalable. En 2001, les syndicats ont été capables de négocier une augmentation de 10 pour cent du salaire minimum malgré une faible inflation et d'importantes contraintes budgétaires. Ils ont aussi bloqué pendant de très nombreuses années l'adoption d'un nouveau code du travail, à cause des divergences de vue qu'ils ont avec les employeurs sur la flexibilité des contrats du travail.

La flexibilité des salaires

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Plusieurs des facteurs institutionnels déjà examinés (dont les plus importants sont le salaire minimum, les règles de licenciement et des syndicats ayant un pouvoir de négociation important) peuvent entraver la flexibilité du salaire réel. Des données précises sur l'évolution du salaire réel au Maroc à travers les secteurs et les catégories de qualifications ne sont pas disponibles. Néanmoins, plusieurs études sectorielles indiquent que le salaire réel est relativement flexible sur le marché du travail urbain. Par exemple, entre 1980 et 1987, des données provenant de la Sécurité Sociale (CNSS) ont montré que le salaire réel moyen dans le secteur privé formel a diminué de 10 pour cent [7]  Voir Morrisson (1991). [7] .

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Au Maroc, les salaires nominaux tendent à être partiellement indexés aux prix. Selon les calculs économétriques effectués par Mouime (2001), l'élasticité à court terme du salaire nominal moyen par rapport à l'indice des prix à la consommation est de 0.85 dans le secteur formel. L'auteur indique également que dans le secteur industriel, le lien entre salaire et productivité est expliqué par une relation de salaire d'efficience. Bien que cette analyse ne soit pas différenciée par niveaux de qualifications, on peut penser que cette relation est particulièrement forte pour les travailleurs qualifiés, introduisant ainsi un degré significatif de rigidité des salaires pour cette catégorie de travailleurs dans le secteur formel privé.

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Les faits empiriques présentés ici n'impliquent pas qu'il n'y a pas de rigidité relative entre les niveaux de qualification et/ou les secteurs d'emplois. Ceci est important car comme on va voir dans ce qui suit, en présence d'un marché du travail segmenté, la rigidité relative des salaires à travers les segments et les catégories de qualification peut expliquer la persistance d'un chômage de masse.

Migration interne et internationale du travail

La migration rurale-urbaine

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L'importance des flux migratoires rural-urbain accroît les pressions sur le marché du travail urbain. Les estimations disponibles indiquent que, chaque année, environ 200,000 migrants (en termes nets) s'installent dans les zones urbaines, soit l'équivalent de 40 pour cent de l'augmentation totale de la population urbaine. Ces mouvements importants vers les villes sont accompagnés de flux sortants des villes ainsi que de migrations internationales. Parmi d'autres facteurs, un faible niveau de productivité et des performances décevantes de la production agricole durant la dernière décennie ont amplifié cette dynamique. En général, la population rurale est globalement stable en termes absolus alors que son taux de croissance naturelle est autour de 2,6 pour cent. La population urbaine qui augmente à un rythme de 3 pour cent par an absorbe l'essentiel de cette croissance.

La migration internationale

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Les immigrés marocains constituent une part importante des étrangers résidant dans l'Union européenne. Du fait de performances économiques décevantes et de nombreux liens familiaux, les flux d'immigration continuent à être importants comme l'indiquent des données récentes de l'OCDE. Les données ne sont disponibles que pour les flux officiels pour la Belgique, la France et la Hollande, des destinations traditionnelles pour les immigrés marocains. Durant la période 1990-99, environ 222,000 personnes ont émigré vers ces pays, ce qui équivaut à environ 25,000 personnes par an. Correspondant à 6-13 pour cent de l'augmentation de la force de travail domestique (selon les années), le flux annuel vers ces pays réduit la pression sur le marché du travail. En plus, le nombre élevé de travailleurs à l'étranger se traduit par un volume substantiel de transferts qui représentent une part importante du PIB et des revenus tout en fournissant une source importante de devises.

Un cadre quantitatif

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Nous présentons maintenant un cadre quantitatif pour analyser les effets des différentes réformes du marché du travail sur la croissance, l'emploi et les salaires au Maroc. Comme indiqué précédemment, ce cadre analytique est en partie basé sur le modèle IMMPA développé par Agénor, Izquirdo et Fofack (2003) et Agénor, Fernandes, Haddad et Jensen (2003), adapté pour reproduire les principales caractéristiques structurelles du marché du travail marocain. Dans ce qui suit nous revoyons en détail les blocs production et marché du travail du modèle. Les autres blocs (la demande, le commerce extérieur, les prix sectoriels et agrégés, la formation des revenus et le secteur public) sont présentés de manière condensée seulement. À travers toute la discussion, nous utilisons souvent des formes « génériques » pour spécifier les relations fonctionnelles. Les formes fonctionnelles explicites ainsi que les notations des variables et les définitions figurent dans les Annexes A et B.

La production

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Nous commençons par distinguer entre production rurale et production urbaine. L'économie rurale est divisée en un secteur des biens échangeables, qui fournit un produit homogène vendu sur le marché domestique et à l'étranger, et un secteur des biens non échangeables produisant un bien composite destiné exclusivement au marché domestique. La production urbaine inclut les productions formelle et informelle. De plus l'économie urbaine formelle est séparée entre la production de biens privés (échangeable et non échangeable) et un bien public.

La production rurale

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Le secteur rural produit deux biens : un bien échangeable et un autre non échangeable. Nous supposons que l'offre de terres disponibles pour chacune de ces activités est fixée et qu'il n'existe aucun marché où il est possible d'échanger des droits de propriété sur ces terres. La production brute de biens non échangeables, XAN, et la production des biens agricoles exportés, XAT, sont égales à la somme de la valeur ajoutée (respectivement VAN et VAT) et des consommations intermédiaires :

Tableau 1
Equation 2

où les aij sont par convention définis comme les coefficients entrées-sorties (les ventes du secteur i au secteur j) et AN, AT, I, P et G sont utilisés pour désigner respectivement le secteur des biens agricoles non échangeables, le secteur des biens agricoles échangeables, le secteur informel, le secteur privé urbain et le secteur public.

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On suppose que la valeur ajoutée de chaque secteur est produite avec une fonction de production Cobb-Douglas, fonction de la terre LAN, et d'un facteur composite défini comme une fonction à élasticité constante de substitution (CES) qui dépend du nombre de travailleurs ruraux non qualifiés employés (UAN dans le secteur des biens non échangeables et UAT dans le secteur des biens échangeables) et du stock total de capital physique public (KG, qui est défini ci-dessous) :

Equation 3
Equation 4
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Par souci de simplicité, nous normalisons dans ce qui suit la surface de terre allouée à la production à l'unité. Étant donné la spécification Cobb-Douglas, la production agricole exhibe des rendements d'échelle décroissants par rapport à l'intrant (composite) restant. Le bien agricole non échangeable est exclusivement produit pour le marché local,

Equation 5

tandis que la production rurale de bien échangeable est allouée à la consommation domestique et à l'exportation (voir plus loin).

La production urbaine informelle

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La production brute du secteur urbain informel, XI, est donnée par la somme de la valeur ajoutée VI et de la consommation intermédiaire :

Equation 6
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La valeur ajoutée est une fonction du nombre de travailleurs non qualifiés dans l'économie informelle, UI, avec des rendements d'échelle décroissants :

Equation 7

À partir de (7), on peut déduire la demande de travail du secteur informel (définie plus loin)

Equation 8
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wI est le salaire donné par wI=WIover PVI , avec PVI le prix de la valeur ajoutée dans le secteur informel.

La production de biens et services publics

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La production brute de biens et services publics (ou bien public pour résumer), XG, est donnée par la somme des valeurs ajoutées, VG, et la consommation intermédiaire :

Equation 9
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La valeur ajoutée du secteur public est mesurée par les salaires payés par le gouvernement :

Equation 10
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Les niveaux d'emploi des deux catégories de travailleurs sont considérés comme exogènes.

La production du secteur urbain formel

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La production du secteur privé formel utilise comme inputs aussi bien le travail qualifié que non qualifié et le capital physique. La main-d'œuvre qualifiée et le capital physique privé sont plus complémentaires (faible degré de substituabilité) que le capital physique et la main-d'œuvre non qualifiée. Afin de prendre en compte ces différences d'une manière explicite dans le degré de substituabilité entre les inputs, nous adoptons une structure de production CES emboîtée. Spécifiquement, la production brute du secteur privé formel urbain, Xp, est prise pour être donnée par la somme des valeurs ajoutées, Vp, et la consommation intermédiaire :

Equation 11

Equation 12

avec dcopsucceq0. Au niveau inférieur de l'équation (12), la main-d'œuvre qualifiée, Sp, et le capital privé Kp, sont combinés pour former l'input composite T2, avec une faible élasticité de substitution entre eux. Au deuxième niveau, l'input composite est utilisé avec la main-d'œuvre non qualifiée, Up, pour former l'input composite T1.

41

L'élasticité de substitution entre T2 et la main-d'œuvre non qualifiée, est plus élevée qu'entre Sp et Kp. Le niveau final de l'équation combine T1 et KG/(UU+S), le ratio du stock du capital public sur la taille totale de la force de travail du secteur urbain , comme input de production. Quand dcop=0, il n'y a pas d'effet de congestion. Au contraire, quand dcop › 0, plus la population urbaine s'élargit, plus le capital public va être congestionné, et moins importante est sa contribution envers le secteur urbain privé.

42

Les entreprises du secteur urbain privé formel destinent leur production à l'exportation, EP, ou au marché domestique, Dp, d'après la frontière des possibilités de production, définie par une élasticité de transformation constante (CET) :

Equation 13

Comme il sera montré, le ratio Ep/Dp dépend des prix relatifs des biens exportés et des biens locaux.

Salaires, emploi, migration et formation

43

La main-d'œuvre non qualifiée dans l'économie peut être employée soit dans l'économie rurale, UR, soit dans l'économie urbaine, UU, alors que la main-d'œuvre qualifiée est employée seulement dans l'économie urbaine. Nous supposons aussi, que la main-d'œuvre qualifiée n'est pas employée dans le secteur informel, pour tenir compte des éléments de signal comme discuté par la suite.

Salaires ruraux, emploi et migration intérieure

44

La demande de travail dans le secteur d'exportation correspondant à la maximisation des profits, UATd, est donnée par :

Equation 14

WA représente le salaire nominal dans le secteur agricole et PVAT le prix net à la production dans le secteur agricole échangeable. L'équation (14) indique que la demande de travail dans le secteur rural d'exportation est positivement liée au niveau de la production nette, VAT, et négativement liée au salaire effectif du produit dans ce secteur, wAT.

45

La demande du travail dans le secteur agricole non échangeable est donnée par une équation similaire à (14) :

Equation 15

avec, encore une fois, wAN représentant le salaire réel dans ce secteur.

46

Les salaires nominaux dans l'agriculture, WA, s'ajustent pour équilibrer le marché du travail. Avec, UR représentant l'offre de travail dans l'agriculture, la condition d'équilibre est donnée par :

Equation 16

La taille de la force de travail dans le secteur rural, UR, est prédéterminée à n'importe quel point dans le temps. Au fil du temps, UR, croît au taux de croissance exogène de la population, gR, net de la migration des travailleurs vers les zones urbaines, MIG :

Equation 17

À la suite de Harris et Todaro (1970), les incitations à migrer dépendent négativement du ratio du salaire (de consommation) moyen anticipé dans les zones rurales par rapport à celui prévalant dans les zones urbaines. Les travailleurs non qualifiés dans l'économie urbaine peuvent être employés soit dans le secteur formel, dans lequel ils sont payés au salaire minimum, WM, soit dans l'économie informelle et reçoivent le salaire déterminé par les mécanismes de marché dans ce secteur, WI. Quand les travailleurs ruraux prennent la décision de migrer dans les zones urbaines, ils sont incertains à l'égard du type d'emploi qu'ils pourront avoir, et donc ils pondèrent les salaires dans chaque secteur par la probabilité de trouver un emploi dans ce même secteur. Ces probabilités sont approchées par les ratios d'emploi existants. Finalement, les migrants potentiels considèrent aussi ce que sera leur pouvoir d'achat escompté dans les zones rurales et urbaines, selon qu'ils restent dans les zones rurales et consomment le panier de biens « type » des ménages ruraux ou qu'ils aillent dans les zones urbaines et consomment le panier de biens « type » urbain.

47

Le salaire réel anticipé des urbains non qualifiés, EwU, est alors une moyenne pondérée du salaire minimum dans le secteur formel et du salaire en vigueur dans le secteur informel, déflaté par l'indice de prix à la consommation urbaine PUU, (défini ci-dessous). Le salaire réel escompté du travailleur urbain non qualifié à la période courante, EwU, est alors :

Equation 18
Equation 19
48

Un raisonnement similaire est utilisé pour calculer le salaire réel de consommation escompté, EwA. Ici, la probabilité d'emploi est égale à l'unité, car les travailleurs peuvent toujours trouver un emploi au salaire en vigueur. En supposant un décalage d'une période, nous avons :

Equation 20

PR est l'indice composite des prix à la consommation rurale (défini plus haut).

49

La fonction de migration peut alors être spécifiée comme :

Equation 21

où 0<λm<1 mesure la vitesse d'ajustement et σM>0 mesure l'élasticité des flux migratoires par rapport aux salaires anticipés. Cette spécification suppose que les coûts associés à la migration ou à d'autres frictions peuvent retarder le processus de la migration, introduisant une persistance dans les flux migratoires.

Salaires urbains non qualifiés, emploi et chômage

50

Le secteur public emploie un nombre exogène de travailleurs non qualifiés, UG, au taux du salaire nominal WUG, alors que la demande de travail non qualifiée par le secteur privé est déterminée par la maximisation du profit par les entreprises étant donné le salaire minimum, WM. Les deux salaires sont partiellement indexés à l'indice général du prix à la consommation, PLEV :

Equation 22

où ωM et ωUG mesurent les salaires réels en termes constants, et 0<indUG, indM<1. Dans les exercices de simulation rapportés par la suite, nous supposons que les deux salaires sont pleinement indexés (indM=indUG=1).

51

La demande de travail dans le secteur formel privé est déterminée par la maximisation du profit des entreprises. Nous supposons aussi que les entreprises paient une taxe sur les salaires, au taux 0<ptaxU<1 pour les travailleurs non qualifiés, proportionnelle à la masse salariale, WMUP. La demande de travail non qualifié par le secteur privé est ainsi donnée par :

Equation 23

Afin d'éviter des solutions de coin, nous supposons que le taux du salaire réel payé au travail non qualifié dans le secteur urbain formel est systématiquement supérieur au taux du salaire réel payé dans le secteur informel. Par conséquent, les travailleurs urbains non qualifiés commenceront par chercher un travail dans le secteur privé formel. Le niveau d'emploi offert dans ce secteur est déterminé par l'équation (22).

52

Nous supposons aussi que, comme conséquence des coûts de réallocation et de congestion, la mobilité de la force du travail non qualifiée entre les secteurs formel et informel est imparfaite. Les flux migratoires sont déterminés par les opportunités de revenu espéré, à l'instar de Harris et Todaro (1970) [8]  Il convient de signaler que dans cette synthèse, le... [8] . Spécifiquement, l'offre des travailleurs non qualifiés dans le secteur formel (les travailleurs du secteur public inclus), UFs, est supposée changer graduellement au cours du temps comme fonction du différentiel de salaires à travers les secteurs, mesuré en termes réels. Le salaire et les perspectives d'emplois sont déterminés sur la base des conditions prévalant sur le marché du travail. Parce qu'il n'y pas de rotation de la main-d'œuvre dans le secteur public, le salaire nominal espéré dans l'économie formelle est égal au salaire minimum pondéré par la probabilité d'être embauché dans le secteur privé. En supposant que l'embauche dans ce secteur est aléatoire, cette probabilité peut être approximée par le ratio des travailleurs couramment employés au nombre de ceux qui cherchent un emploi durant la période précédente,

Equation 24

Le salaire nominal espéré dans l'économie informelle, WI, est simplement le salaire courant, parce que il n'y pas de barrières à l'entrée dans ce secteur. En supposant un décalage d'une période, les changements dans l'offre de travailleurs non qualifiés dans le secteur formel (mesurée en proportion de la force de travail non qualifiée urbaine totale) évoluent dans le temps selon :

Equation 25

indique la vitesse d'ajustement [9]  Comme noté par Agénor (1999), l'absence d'indications... [9] . Le taux de chômage des non qualifiés dans le secteur formel, UNEMPU, est alors donné par :

Equation 26

L'offre de travail dans l'économie informelle, UIs, est obtenue en soustrayant, de la force de travail non qualifiée urbaine, UU, la quantité UFs+UG :

Equation 27
53

Le marché du travail informel s'équilibre continuellement de sorte que UIs=UId. À partir des équations (8) et (25), le salaire nominal d'équilibre est alors donné par :

Equation 28
54

L'offre de travail non qualifiée urbaine, UU, résulte de la croissance « naturelle » de la population urbaine et de la migration de la force de travail non qualifiée en provenance de l'économie rurale, comme précédemment discuté. De plus, une partie des travailleurs urbains non qualifiés, SKL, acquièrent des qualifications et augmentent ainsi l'offre de travail qualifiée. Nous retenons l'hypothèse supplémentaire que les individus sont nés non qualifiés, et donc la croissance naturelle de la population urbaine non qualifiée (ne résultant pas de la migration ou des facteurs d'acquisition des qualifications) est représentée par la croissance de la population urbaine non qualifiée au taux exogène gU. Finalement, on considère les migrations internationales, dont le flux est mesuré par IMIG (voir plus loin). Donc la taille de l'offre de travail non qualifiée évolue selon :

Equation 29

Salaires urbains qualifiés, emploi et chômage

55

Comme indiqué précédemment, les niveaux de l'emploi pour les travailleurs qualifiés et non qualifiés du secteur public (urbain) sont exogènes. Le salaire nominal que les travailleurs qualifiés perçoivent, WSG, est indexé sur l'indice des prix à la consommation approprié :

Equation 30

WSG est le niveau du salaire réel exogène et 0<indSGle 1 [10]  Pour éviter la solution en coin dans laquelle aucun... [10] .

56

Les entreprises privées urbaines payent une taxe sur les salaires, au taux 0<ptaxU<1, proportionnelle à la masse salariale de l'entreprise, WSSp. À partir de (12), la demande du travail qualifié est donnée par

Equation 31
57

Le salaire nominal pour le travail qualifié dans le secteur privé, WS, est déterminé sur la base d'une approche de « monopole syndical » comme suit [11]  Voir Agénor (2003) pour une discussion plus détaillée.... [11] . Par ωSc, notons le salaire réel de consommation, à savoir, le salaire nominal gagné par les travailleurs qualifiés déflaté par l'indice du coût de la vie dans le secteur urbain approprié, PUS. ωSc est supposé être fixé par les syndicats qui ont pour objectif de maximiser la fonction d'utilité qui dépend des déviations des niveaux d'emploi et du salaire de consommation de leurs valeurs cibles, déterminées par la demande planifiée par les entreprises. Spécifiquement, la fonction d'utilité des syndicats est donnée par

Equation 32

avec SPd, donné par l'équation (29). Les quantités ωScT et S3T, mesurent le niveau cible pour les syndicats et les emplois, respectivement, et sont déterminées par rapport à ωSc.

58

Le paramètre ν reflète l'importance relative que les syndicats confèrent aux déviations du salaire, par opposition aux déviations dans le niveau d'emploi.

59

Si l'on substitue la courbe de demande du travail (29) dans la fonction d'utilité le problème du syndicat devient :

Equation 33
60

La condition de premier ordre est donnée par

Equation 34

ou de façon équivalente en normalisant le niveau de l'emploi cible SpT à zéro :

Equation 35

cette expression peut être résolue pour trouver le salaire optimal :

Equation 36

où nous supposons que

Equation 37
61

Le salaire cible des syndicats, ωScT, est présumé relié positivement au salaire de la main-d'œuvre qualifiée du secteur public (mesuré en termes d'indice des prix approprié), ωSG, et négativement au taux de chômage de la main-d'œuvre qualifiée, UNEMPS, et aux coûts de licenciement par travailleur qualifié, fS. La détermination des salaires dans le secteur public est supposée jouer un rôle de signal dans l'établissement du niveau des autres salaires de l'économie. Quand le chômage est élevé, la probabilité de trouver un emploi (avec n'importe quel salaire) est faible. Par conséquent, plus le chômage est élevé, plus les syndicats sont incités à modérer leurs demandes salariales et à plutôt relancer l'emploi. La perte excessive d'emplois durant les mauvaises périodes est limitée par les coûts de licenciements (et par conséquent ils limitent la perte en termes de capital humain au cas où les mauvaises périodes sont temporaires) mais ils découragent aussi les nouvelles embauches. Par exemple si les compétences d'un employé ne correspondent pas parfaitement à la tâche qui lui a été assignée, le processus de son licenciement pour trouver un travailleur avec des aptitudes plus appropriées risque d'être coûteux. Les syndicats internalisent l'effet démotivant des interruptions de paiements sur la demande de travail. Par conséquent, plus les coûts de licenciement sont élevés, plus les syndicats sont incités à modérer leurs exigences salariales afin d'encourager les entreprises à embaucher. L'expression précédente peut être réécrite comme suit :

Equation 38

UNEMPS, est défini plus bas. Cette équation implique, en particulier, qu'un niveau plus élevé de chômage réduit le niveau des salaires, comme il est d'ailleurs démontré dans plusieurs modèles de salaire d'efficience.

62

Étant donné que les entreprises fixent les salaires nominaux et sont sur leur courbe de demande de travail, du chômage ouvert qualifié peut émerger. Le taux de chômage de la main-d'œuvre qualifiée, UNEMPS, est donné par le ratio des travailleurs qualifiés qui ne sont employés ni dans le secteur public ni dans le secteur privé divisé par la population totale de travailleurs qualifiés :

Equation 39
63

Nous supposons que les travailleurs qualifiés ne pouvant pas trouver d'emploi dans le secteur formel décident de rester au chômage plutôt que d'intégrer l'économie informelle (contrairement aux travailleurs non qualifiés).

64

L'évolution de la force de travail qualifiée dépend du taux auquel la force de travail non qualifiée acquiert des qualifications :

Equation 40

0<δS<1 est le taux de « dépréciation » ou de « déqualification » de la force de travail qualifiée.

L'acquisition des qualifications

65

L'acquisition des qualifications par les travailleurs non qualifiés est supposée dépendre de trois facteurs : a) les salaires relatifs de consommation espérés des travailleurs qualifiés par rapport à ceux des travailleurs urbains non qualifiés (que l'on prendra comme proxy pour déterminer les flux futurs associés à des niveaux d'éducation supérieurs) ; b) le stock de capital public, KE, en éducation qui limite la capacité d'investir dans les qualifications.

66

Considérons premièrement l'effet des salaires. Dans le cas où ils acquièrent des qualifications, les travailleurs actuellement non qualifiés espèrent gagner un salaire WS s'ils sont employés (avec une probabilité θS) et rien s'ils ne sont pas employés. Le pouvoir d'achat (le salaire réel) est obtenu après avoir déflaté WS par un indice des prix à la consommation, PUS,-1 (comme défini au dessus) :

Equation 41

θS est approximé par le ratio initial du nombre de travailleurs qualifiés employés dans le secteur privé, sur le nombre total de travailleurs non qualifiés qui ne sont pas employés dans le secteur public :

Equation 42
67

S'ils restent non qualifiés, les travailleurs espèrent recevoir le salaire moyen des travailleurs non qualifiés, qui est une moyenne pondérée du salaire minimum WM et du taux du salaire informel. En supposant encore qu'il n'y pas de licenciement dans le secteur public, le salaire réel moyen espéré est donné par l'équation (18) qui est répétée ici pour référence :

Equation 43
68

Étant donné ces effets, la croissance du flux de l'offre de travail qualifié peut s'écrire comme :

Equation 44

0<λS<1 et kappae est un paramètre de déplacement [12]  Notons que nous faisons abstraction du coût d'acquisition... [12] .

La migration internationale du travail

69

Comme noté précédemment, les migrations internationales sont une caractéristique importante du marché du travail au Maroc. Nous supposons ici que la migration ne concerne que les travailleurs non qualifiés, et les migrants potentiels se trouvent dans les zones urbaines comme indiqué dans l'équation (27). De plus, les flux migratoires internationaux sont déterminés par deux facteurs : le taux de chômage du travail non qualifié prévalant dans le secteur urbain formel et le salaire réel anticipé pour le travail non qualifié, EwU, donné par (18) relativement au salaire espéré à l'étranger mesuré en termes de l'indice des prix urbain domestique, EwF, défini comme

Equation 45

avec WF représentant le salaire à l'étranger, mesuré en termes de devises, supposé exogène. En adoptant une spécification similaire à l'équation (20), la fonction de migration est spécifiée comme :

Equation 46

0<λim<1 mesure la vitesse d'ajustement, et σIM>0 l'élasticité partielle de la migration par rapport aux salaires espérés. De nouveau, les coûts associés à la migration (tels que les frais de déménagement) sont supposés introduire un certain degré de persistance (voir Lopez et Schiff (1998) pour d'autres discussions). Comme discuté ci-dessous, les transferts associés aux flux de migration internationale du travail non qualifié sont supposés bénéficier aux ménages non qualifiés des secteurs urbain formel et informel.

L'offre et la demande

70

Les biens des secteurs public et informel sont tous les deux non échangeables. L'offre totale dans chaque secteur est ainsi égale à la production brute. D'une manière similaire, il n'y pas d'importations de biens agricoles échangeables, et une partie est exportée. L'offre totale est alors égale à la production brute moins les exportations. Les biens agricoles non échangeables et les biens du secteur urbain formel privé concurrencent les produits importés. L'offre du bien composite de chacun de ces secteurs consiste en une combinaison CES de biens importés et de biens localement produits.

71

La demande agrégée pour chacun de ces secteurs est composée des consommations intermédiaire et finale, des dépenses du gouvernement et de la demande d'investissement. Pour les secteurs agricole échangeable et non échangeable, la demande agrégée comprend la demande pour la consommation finale par le secteur privé et le gouvernement, et la consommation intermédiaire. Pour le secteur informel, la demande agrégée est composée de la demande pour la consommation finale et intermédiaire seulement. La demande agrégée pour le bien public et le bien du secteur privé formel est composée des demandes de consommation finale et intermédiaire par les ménages et le gouvernement, de la demande d'investissement par le secteur formel privé (comme indiqué plus haut) et par le secteur public (qui nécessite seulement des biens du secteur privé urbain). Les dépenses publiques pour chaque bien (à l'exception du bien informel) sont proportionnelles à la dépense totale.

72

La consommation finale pour chaque secteur de production est la somme à travers toutes les catégories des ménages de la consommation nominale du bien i, déflatée par le prix de demande du bien i. Les parts relatives sont basées sur le système de dépense linéaire. Enfin, l'investissement privé total des entreprises urbaines consiste en l'achat de biens et de services aussi bien du secteur public que du secteur privé urbain.

Le commerce extérieur

73

Les exportations du bien agricole échangeable sont déterminées comme un résidu, une fois la demande domestique satisfaite. Comme indiqué au préalable, les entreprises dans le secteur formel privé allouent leur production aux exportations ou au marché domestique selon la frontière des possibilités de production (FPP) spécifiée dans l'équation (13). Les conditions d'efficience déterminent cette allocation sur la base des prix relatifs.

74

Nous supposons que les importations sont en concurrence avec les biens locaux dans le secteur agricole non échangeable aussi bien que dans le secteur privé formel. En utilisant les fonctions d'Armington pour la demande de biens importés relativement à la demande des biens domestiques, on obtient les ratios des importations relativement aux biens domestiques dans les deux secteurs en fonction des prix relatifs de ces biens.

Les prix

75

Le prix net ou prix à la valeur ajoutée de la production est donné par le prix brut net des taxes indirectes moins le coût des inputs intermédiaires (achetés au prix composite). Les prix mondiaux des biens importés et exportés sont exogènes. Le prix en monnaie domestique de ces biens est obtenu en ajustant le prix mondial par le taux de change, avec des prix à l'importation ajustés aussi par le taux des droits de douane.

76

Du fait que la fonction de transformation entre les exportations et les ventes domestiques du bien privé urbain est linéairement homogène, le prix des ventes est déduit à partir de l'identité de dépenses, avec un prix domestisque déterminé à partir de l'égalité entre l'offre de biens composites et la demande pour ces biens.

77

Pour les secteurs informel et public (tous les deux n'exportent pas et ne sont pas en compétition avec les importations), le prix des ventes est égal au prix du marché domestique. Dans le secteur agricole, le prix des ventes du bien agricole échangeable est simplement le prix en monnaie domestique des exportations agricoles, alors que le prix de vente du bien non échangeable est égal au prix domestique des biens agricoles.

78

Pour le secteur agricole non échangeable et la production urbaine privée, la fonction de substitution entre les importations et les biens domestiques est aussi linéairement homogène, et le prix de marché (composite) est déterminé à partir de la contrainte de dépense. Pour les secteurs qui ne sont pas en concurrence avec les importations (ceux produisant les biens informels et publics), le prix domestique est simplement égal au prix du marché.

79

La fonction de production CES emboîtée des biens urbains privés formels est aussi linéairement homogène ; les prix des inputs composites sont donc dérivés de la même façon. Le prix du capital (privé) est construit en utilisant l'identité de la dépense d'investissement pour les entreprises privées, qui englobe les biens pour lesquels il y a une demande d'investissement, principalement, le bien public et le bien du secteur privé urbain formel. L'indice des prix à la consommation pour le secteur rural, ainsi que les indices des prix à la consommation pour les travailleurs du secteur urbain non qualifié et qualifié, sont donnés comme moyennes pondérées des prix composites.

Les profits et le revenu

80

Les profits des entreprises sont définis comme leurs revenus moins le coût total du travail. Les profits des entreprises du secteur privé urbain prennent en considération les salaires payés aux deux catégories de travailleurs, ainsi que les coûts totaux de licenciement.

81

Le revenu des entreprises est égal aux profits moins les impôts et les intérêts sur les crédits étrangers. Seules les entreprises du secteur privé urbain formel accumulent du capital et paient des impôts sur le revenu. Le niveau de l'emprunt extérieur par les firmes du secteur urbain privé est fixé de manière exogène, pour prendre en considération les plafonds que les entreprises auront peut-être à respecter dans leur accès aux marchés étrangers.

82

Le revenu des ménages est basé sur le rendement du travail (salaire), les profits distribués, et les transferts. Les ménages sont définis selon les catégories de travail et selon le secteur dans lequel ils se trouvent. Il y a deux types de ménages ruraux, le premier englobe les travailleurs employés dans le secteur des biens échangeables, et l'autre les travailleurs employés dans le secteur des biens non échangeables. Dans le secteur urbain il y a deux types de ménages non qualifiés, ceux qui travaillent dans le secteur informel et ceux qui sont employés dans le secteur formel. Le cinquième type de ménages est constitué de travailleurs qualifiés employés dans l'économie urbaine formelle (dans les deux secteurs privé et public). Il y a des ménages capitalistes-rentiers dont le revenu provient du produit des entreprises du secteur privé formel, du secteur agricole des biens échangeables et des banques commerciales.

83

Nous supposons de plus que les ménages qui sont à la fois dans le secteur des biens agricoles non échangeables et dans l'économie urbaine informelle possèdent les entreprises pour lesquelles ils travaillent – une hypothèse qui prend en compte le fait que les entreprises dans ces secteurs ont tendance à être petites et familiales. Les ménages recoivent tous des transferts gouvernementaux. Les ménages dans le secteur urbain (formel non qualifié et informel) recoivent également des transferts provenant des employés (non qualifiés) à l'étranger. Les revenus des entreprises dans le secteur agricole échangeable et dans le secteur urbain privé vont aux ménages capitalistes-rentiers. Parce qu'il n'y a pas d'accumulation de capital à financer dans le secteur agricole échangeable, la totalité des profits des entreprises en provenance de ce secteur sont transférés aux ménages capitalistes-rentiers. En revanche, les entreprises dans le secteur privé urbain retiennent une proportion des bénéfices après impôts, pour le financement des investissements et transfèrent le reste aux capitalistes-rentiers.

La consommation, l'épargne et l'investissement

84

Chaque catégorie de ménage épargne une fraction constante de son revenu disponible et alloue le reste à la consommation. L'accumulation du capital dépend du niveau des investissements. L'identité agrégée entre l'épargne et l'investissement implique que l'investissement total doit être égal à l'épargne totale. Cette dernière est égale aux bénéfices après impôts des entreprises, à l'épargne des ménages après les taxes, à l'épargne du gouvernement, et à l'emprunt extérieur des entreprises et du gouvernement. Dans les simulations reportées ci-dessous, cette équation est résolue de manière résiduelle pour le niveau d'investissement privé. Ainsi, le modèle est « guidé par l'épargne » (correspondant à la règle classique de fermeture discutée par Dewatripont et Michel (1987). C'est une hypothèse à notre sens raisonnable pour le Maroc à la lumière du comportement de l'épargne nette durant la deuxième moitié des années 1990. En effet, durant la période 1996-99, la désépargne gouvernementale nette a été accompagnée par une augmentation de l'épargne privée nette, ce qui peut résulter d'un niveau d'investissement privé plus faible que par le passé. De plus, comme noté par Schmidt-Hebbel et Muller (1992) dans leur revue du comportement de l'investissement privé durant la période 1970-88, les déficits du secteur public avaient un effet négatif sur la formation du capital privé au Maroc. D'autres règles de fermeture sont évidemment envisageables. Par exemple, avec l'investissement privé traité comme variable exogène, l'équilibre épargne-investissement pourrait être résolu pour trouver le taux d'épargne des capitalistes-rentiers, comme dans Agénor (2003). Cette règle de fermeture rendrait le modèle guidé par l'investissement.

Le gouvernement

85

Les dépenses gouvernementales sont composées par sa consommation, qui a seulement des effets du côté de la demande, et par l'investissement public, qui a des effets à la fois du côté de la demande et de l'offre. L'investissement public consiste en l'investissement en infrastructure, l'éducation et la santé. Nous définissons l'investissement en infrastructure comme étant les dépenses influençant l'accumulation du capital dans les infrastructures publiques, qui inclut les actifs publics tels que les routes, les centrales électriques et les chemins de fer. L'investissement dans l'éducation influence le stock public de capital en éducation, qui est composé d'actifs tels que les écoles et toute autre infrastructure influençant l'acquisition des qualifications mais qui ne représente pas du capital humain. De la même manière, l'investissement dans la santé rajoute au stock des actifs publics tels que les hôpitaux et toute autre infrastructure gouvernementale dans le domaine de la santé.

86

Le déficit budgétaire courant est la différence entre le total des revenus fiscaux et la dépense courante totale. Les recettes fiscales sont composées des revenus générés par les tarifs sur les importations, de la taxe sur les ventes, de l'impôt sur les revenus (des ménages et des entreprises dans le secteur urbain privé) et des impôts sur les salaires. La dépense courante totale est la somme des transferts du gouvernement aux ménages, les dépenses en biens et services, et les intérêts versés sur les emprunts publics intérieurs et extérieurs. L'épargne gouvernementale nette est obtenue en ajoutant les dépenses d'investissement public au déficit budgétaire courant (avec un signe inversé).

87

L'investissement du gouvernement accroît le stock de capital public soit dans l'infrastructure, dans l'éducation ou dans la santé. L'infrastructure et le capital santé influencent le processus de production dans le secteur privé comme ils sont combinés pour produire le stock gouvernemental en capital.

88

Étant donné l'équilibre investissement-épargne agrégé défini précédemment, l'équilibre budgétaire n'a pas besoin d'être imposé période par période. Un déficit budgétaire plus élevé se traduit (toutes choses étant égales par ailleurs) par un investissement privé plus faible.

La balance des paiements

89

La contrainte extérieure implique qu'un excédent (ou déficit) du compte courant doit être compensé par un flux net de capital étranger, donné par la somme de la variation dans les emprunts étrangers faits au gouvernement et aux entreprises privées. Le flux des transferts est donné par le salaire à l'étranger et le nombre de travailleurs nationaux se trouvant à l'étranger.

90

Dans les simulations reportées si-dessous, nous supposons que le montant des emprunts publics étrangers est exogène, et que l'emprunt privé étranger s'ajuste pour équilibrer la balance des paiements.

Calibrage et paramètres

91

L'annexe C discute le calibrage du modèle, et notre choix des valeurs des paramètres. Le modèle a été essentiellement calibré sur la base d'une matrice de comptabilité sociale décrite amplement dans Touhami (2003). Les estimations des différentes variables de stock apparaissant dans le modèle (telles que le stock de capital privé, et le stock du capital public dans l'infrastructure, santé et éducation), ont été obtenues en utilisant la méthode conventionnelle de l'inventaire permanent. Les valeurs des paramètres que nous avons sélectionnés ont été autant que possible tirées de la littérature sur le Maroc (telles que les élasticités d'importation et d'exportation) mais elles résultent aussi de choix raisonnés, en ce qui concerne l'importance relative des salaires qualifiés relativement aux emplois qualifiés dans la fonction d'utilité du syndicat, et l'effet de leadership des salaires du secteur public sur le salaire cible du syndicat. Ces paramètres sont évidemment importants dans l'évaluation des effets des divers chocs de politiques sur le marché du travail. Bien que nous nous limitions dans ce papier à présenter un ensemble restreint d'expériences, évaluer la sensibilité des résultats à différentes valeurs de ces paramètres, ainsi que par rapport à d'autres pour lesquels des choix ont été faits, est essentiel pour évaluer la robustesse des enseignements que l'on peut tirer du modèle.

Impact des réformes du marché du travail

92

Les contraintes et les défis que le Maroc affronte pour réformer son marché de travail sont le résultat d'une variété de facteurs structurels, incluant la structure démographique de la population, de faibles taux de croissance économique (qui se traduisent par une faible croissance de la demande de travail), le degré élevé de vulnérabilité de l'économie aux chocs exogènes (tels que les chocs climatiques, et le cycle économique dans les pays industrialisés), et aux distorsions induites par les réglementations existantes du marché du travail. Dans un contexte de chômage élevé et persistant, nous soutenons que les réformes du marché du travail devraient être une priorité dans l'agenda de politique économique au Maroc. Plusieurs économistes soutiennent que l'assouplissement des réglementations d'embauche et de licenciement, la restriction du champ d'application du salaire minimum (particulièrement pour les jeunes et les non qualifiés), la réduction des coûts non salariaux du travail et des taxes sur les salaires, la modération de l'influence des syndicats dans le processus de négociation collective pourraient améliorer la flexibilité et avoir un effet positif sur la croissance et la demande de travail, réduisant ainsi le chômage [13]  Par exemple, une étude portant sur 19 pays d'Amérique... [13] . Le cadre quantitatif décrit précédemment peut en effet être utilisé pour obtenir des estimations quantitatives des effets de ces diverses politiques du marché du travail sur l'allocation des ressources, le taux de croissance économique, et le chômage au Maroc. Particulièrement, nous nous concentrons ici sur l'effet d'une réduction du salaire minimum (contraignant seulement pour les travailleurs non qualifiés dans l'économie informelle urbaine) et d'une réduction des taxes payées par les entreprises privées sur le travail non qualifié du secteur urbain. Dans le deuxième cas, nous considérons un choc non neutre, à savoir, qu'il n'y a pas de variations compensatoires dans le revenu, et que le gouvernement emprunte localement pour équilibrer son budget (courant) – impliquant alors un effet d'éviction total de l'investissement privé, comme impliqué par l'équilibre épargne-investissement. Comme noté ci-dessous, ceci nous mène à illustrer l'importance du lien entre les réformes du marché du travail et les ajustements budgétaires.

Réduction du salaire minimum

93

Les résultats de la simulation associée à une réduction permanente de 5 pour cent du salaire minimum sont illustrés dans les tableaux 1 et 2, qui indiquent les changements en pourcentage ou en valeurs absolues à partir de la solution de base pour une variété de variables sectorielles, macroéconomiques, et structurelles. La consommation publique, l'investissement et les transferts aux ménages sont maintenus constants, alors que les taxes s'ajustent d'une manière endogène comme réponse aux fluctuations de la production, du revenu, et des dépenses dans des biens domestiques et étrangers.

94

L'effet d'impact d'une réduction du salaire minimum est une augmentation de la demande de travail non qualifié dans le secteur privé, qui croît de 3,7 pour cent durant la première année. Cette augmentation dans la demande est satisfaite par le pool existant de travailleurs non qualifiés à la recherche d'un emploi dans le secteur urbain. Ainsi, le taux de chômage de la main-d'œuvre non qualifiée baisse d'une manière significative, d'environ 2,4 pour cent durant la première et les années suivantes.

95

À moyen et long terme, puisque le salaire anticipé des travailleurs non qualifiés dans l'économie formelle baisse, des dynamiques de migration entre les secteurs, formel-informel, rural-urbain, interne-international, se mettent en place. Premièrement, l'augmentation de l'emploi dans le secteur privé formel (au niveau initial de l'offre de travail non qualifié dans le secteur formel), augmente la probabilité de trouver un emploi dans ce secteur. Cependant, ceci n'est pas suffisant pour compenser la réduction du salaire minimum lui-même, et le salaire escompté des travailleurs non qualifiés dans le secteur formel baisse (de 2 points de pourcentage environ durant la deuxième année, par exemple, par rapport au salaire du secteur informel). Ceci provoque une diminution du nombre des travailleurs désireux d'attendre un emploi formel tout en restant dans l'économie formelle. Après dix ans, la réduction du chômage des non qualifiés est d'environ 2,6 points de pourcentage. La réduction du nombre de travailleurs non qualifiés cherchant un emploi dans le secteur formel privé s'accompagne d'une augmentation de l'offre de travail dans l'économie informelle, ce qui tend à réduire les salaires dans se secteur. Cependant, le différentiel anticipé de salaire urbain-rural baisse, ce qui tend à réduire les flux migratoires vers le secteur urbain et donc l'offre de travail dans le secteur informel. L'effet net est une réduction de l'offre des travailleurs dans l'économie informelle (avec une baisse de l'emploi de 0,5 pour cent durant la troisième période, 1,1 pour cent dans la cinquième période, et 1,7 pour cent dans les périodes 8 à 10), ce qui tend à exercer une pression à la hausse sur les salaires du secteur informel (qui augmentent de 2,1 pour cent en termes nominaux après 10 ans). Ceci réduit encore plus l'incitation d'attendre pour obtenir un emploi dans le secteur privé formel et augmente le salaire urbain espéré (étant donné que la probabilité d'être employé dans le secteur informel est égale à 1), donnant lieu ainsi à un flux migratoire du secteur rural vers les zones urbaines (après la 8ème période) induisant des pressions à la baisse sur les salaires du secteur informel. Dans l'ensemble, l'emploi et l'activité baissent tous les deux dans le secteur informel, avec une valeur ajoutée réelle diminuant de 0,14 pour cent dans le long terme. En même temps, la réduction des flux migratoires du secteur rural vers le secteur urbain est accompagnée par des salaires plus bas, davantage d'emplois, et une production plus importante du secteur agricole, avec une croissance de la valeur ajoutée réelle d'environ 0,1 pour cent après dix ans aussi bien dans le secteur des biens échangeables que des non échangeables.

96

La réduction initiale du salaire urbain anticipé de la main-d'œuvre non qualifiée relativement à l'augmentation du salaire étranger accroît l'incitation à émigrer à l'étranger, mais à cause des paramètres du modèle (l'élasticité de ces flux aux salaires est supposée relativement faible et il y a un important degré de persistance), les flux de migration internationale ne baissent que faiblement (quand ils sont mesurés en proportion de l'ensemble de la force de travail urbaine non qualifiée). L'augmentation du nombre d'émigrés internationaux implique également une baisse dans l'offre domestique de travail non qualifié, ce qui exerce des pressions à la hausse sur les salaires du secteur informel, limitant par conséquent les effets initiaux sur la migration.

97

La réduction dans le salaire minimum, par la réduction du coût relatif de la main-d'œuvre non qualifiée, conduit aussi à travers le temps à une substitution entre les facteurs de production. Parce que la main-d'œuvre non qualifiée a un degré de substitution assez élevé relativement au facteur composite constitué de la main-d'œuvre qualifiée et du capital physique (secteur public et privé), la baisse du coût de cette catégorie de travail incite les entreprises à substituer leur main-d'œuvre au capital physique. Cependant, cet effet n'est pas important, en dépit de l'augmentation des salaires de la main-d'œuvre qualifiée après la période 3, du fait d'une augmentation de l'indice des prix du panier de consommation des ménages qualifiés (voir tableau 2). En fait, l'offre de main-d'œuvre qualifiée change très peu durant la période de simulation, car le stock de capital public dans l'éducation, et le nombre d'enseignants sont tous les deux exogènes. Cependant, à cause de l'effet global de la croissance de la production sur la demande de travail (la valeur ajoutée réelle dans le secteur urbain formel augmente au cours du temps, de 0,2 pour cent dans les périodes 9 et 10), l'emploi qualifié a tendance à croître. Par conséquent, le taux de chômage de la main-d'œuvre qualifiée tend aussi à décroître.

98

L'effet sur le PIB réel est négligeable durant les premières années mais tend à croître dans le temps du fait de la croissance de la valeur ajoutée réelle dans les secteurs agricole et formel urbain. Le revenu disponible agrégé, la consommation privée et l'investissement tendent aussi à croître. Le revenu disponible réel et la consommation privée suivent la même trajectoire pour chaque groupe de ménages, à l'exception des travailleurs non qualifiés du secteur urbain formel.

99

En ce qui concerne le secteur public, il y a deux effets à considérer. Premièrement, l'indice du prix du panier de consommation des ménages urbains qualifiés et non qualifiés augmente légèrement (sous l'effet d'une augmentation de la demande de biens provenant du secteur formel privé), le salaire nominal que le gouvernement paie à ses employés augmente aussi légèrement à travers le temps. Étant donné que l'emploi pour les deux catégories de travailleurs est exogène, la masse salariale augmente quelque peu (voir tableau 2), mais ceci n'a pas d'effet sur l'équilibre budgétaire courant du gouvernement. Deuxièmement, étant donné que l'activité, la consommation et l'importation tendent à augmenter légèrement dans le temps, les recettes fiscales suivent cette évolution – diminuant ainsi l'endettement vis-à-vis des agents domestiques. Ainsi, étant donné la règle de « fermeture » macroéconomique adoptée ici, la réduction du besoin de financement du gouvernement exerce un effet de relance de l'investissement privé, qui croît de 0,4 pour cent après 10 ans. L'augmentation graduelle de l'accumulation du capital physique privé a des effets à court terme (qui prennent la forme de pressions à la hausse sur la demande agrégée et les prix) mais aussi des effets du côté de l'offre dans le long terme car elle influence la productivité marginale de (et donc la demande pour) toutes les catégories de travailleurs.

Réduction des taxes salariales sur la main-d'œuvre non qualifiée

100

Les résultats de la simulation d'une réduction permanente de 5 points de pourcentage du taux de taxation de la main-d'œuvre non qualifiée sont illustrés dans les tableaux 3 et 4. Comme indiqué précédemment, nous supposons que le choc n'est pas neutre, ce qui implique que l'endettement domestique du gouvernement peut exercer un effet d'éviction total sur l'investissement privé.

101

L'effet d'impact de ce choc est qualitativement similaire à une réduction du salaire minimum : en réduisant le coût effectif du travail non qualifié, cela a tendance à augmenter immédiatement la demande pour cette catégorie de main-d'œuvre, d'environ 3-4 pour cent la première année et les trois années suivantes. Le chômage de la main-d'œuvre non qualifiée baisse de l'ordre de 2 pour cent. À travers le temps, le processus d'ajustement du marché du travail suit les mêmes dynamiques que celles décrites précédemment, excepté que maintenant ces dynamiques s'effectuent dans le sens inverse : parce que le salaire minimum ne change pas, et que la probabilité d'emploi augmente (comme résultat de l'effet initial sur la demande du travail de la diminution des taxes sur le coût du travail), le ratio salaire formel/informel espéré pour la main-d'œuvre non qualifiée augmente d'environ 4,1 pour cent durant la période 2. Ceci a tendance à drainer le travail hors du secteur informel, conduisant ainsi à une augmentation du nombre des chercheurs d'emplois non qualifiés dans le secteur formel. En même temps, l'augmentation du salaire escompté dans le secteur urbain draine les travailleurs du secteur rural vers l'économie informelle. Le résultat net est une croissance de l'emploi dans le secteur informel et une chute des salaires dans ce secteur. La réduction de l'emploi dans le secteur agricole conduit aussi à des salaires plus élevés dans ce secteur. La chute dans le salaire escompté urbain non qualifié conduit à une légère diminution des flux migratoires internationaux.

102

Dans le long terme, la valeur ajoutée réelle baisse dans tous les secteurs – excepté dans l'économie informelle, qui finit par absorber une partie de la force de travail qui au préalable, cherchait de l'emploi à l'étranger. La raison est que l'augmentation du besoin de financement du gouvernement initialement due à la réduction initiale de la taxe salariale tend à évincer l'investissement privé, réduisant ainsi la demande des biens du secteur formel et l'activité dans ce secteur. Ceci tend également à avoir un effet négatif sur les recettes fiscales à travers le temps, compliquant ainsi le problème. En effet, comme le déficit public augmente, le taux auquel l'investissement privé diminue s'accélère à travers le temps (de -0,3 pour cent dans la période 2 à -0,9 pour cent dans la période 5, de -1,9 pour cent dans la période 8, et -3 pour cent dans la période 10), générant par conséquent une spirale insoutenable de faible niveau d'activité et d'emploi et des déficits croissants. Ainsi, après avoir chuté initialement de 2 points de pourcentage par rapport à la valeur de base, le chômage non qualifié commence à croître de nouveau – à la suite de la diminution globale de la demande de travail et de l'augmentation des travailleurs à la recherche d'un emploi dans le secteur formel. À la période 10, la baisse est seulement de 1,2 pour cent. La réduction de l'investissement privé réduit la demande agrégée, exerce une pression à la baisse sur les prix, et ralentit l'accumulation du capital physique – réduisant ainsi la croissance de la demande de travail pour toutes les catégories de travailleurs. Le chômage de la main-d'œuvre qualifiée dans le secteur privé baisse à un taux croissant sur la période, à cause de son degré élevé de complémentarité avec le capital physique.

103

Cette simulation illustre ainsi un résultat important : étant donné le lien entre les besoins en financement du gouvernement et l'équilibre épargne-investissement privé, les réformes du marché du travail occasionnant un effet adverse initial sur le budget peuvent être négatives si elles ne sont pas accompagnées par des réformes fiscales appropriées.

Conclusion

104

Réduire le chômage et améliorer le taux de croissance économique sont des défis fondamentaux pour le Maroc d'aujourd'hui. L'objet de cet article a été de développer un cadre quantitatif qui permet l'analyse de l'effet d'une variété de politiques macroéconomiques et structurelles sur la croissance et le marché du travail au Maroc. La première partie de cet article a présenté une vue d'ensemble du marché du travail marocain, et a identifié quelques-unes des contraintes et défis que le pays continuera à affronter dans les années à venir. Ensuite, nous avons présenté notre cadre quantitatif qui capte plusieurs des caractéristiques du marché du travail au Maroc, telles que le chômage urbain de la main-d'œuvre qualifiée et non qualifiée, l'existence de coûts de licenciement, et le rôle de signal des salaires du secteur public sur l'objectif salarial des syndicats et la taxation salariale dans le secteur urbain formel privé. L'impact de la fiscalité sur le travail sur le niveau d'emploi, notamment sur la demande de main-d'œuvre non qualifiée, est une question de politique économique très importante au Maroc. Notre modèle nous permet de considérer comment les changements dans ces taxes influencent l'emploi et les salaires tout en tenant compte de leurs effets budgétaires et macroéconomiques.

105

La troisième partie de l'article présente les résultats des simulations d'une réduction du salaire minimum et d'une réduction de la taxe salariale sur le travail non qualifié, sous l'hypothèse que l'endettement public interne exerce un effet d'éviction total sur l'investissement privé. Nous avons montré que les deux politiques peuvent conduire à une baisse du chômage non qualifié dans le court terme, et que le processus d'ajustement du marché du travail implique plusieurs types de dynamiques : migration rurale-urbaine, ajustement formel-informel de l'offre de travail, et des flux des migrations domestique et internationale. Toutefois, la deuxième simulation illustre bien le problème potentiel associé aux réformes du marché du travail : l'augmentation du besoin de financement du secteur public due initialement à la réduction de la taxation sur les salaires réduit l'investissement privé, réduisant par conséquent la demande pour les biens du secteur formel, l'activité, et la demande pour les deux catégories de travail. La baisse de la production tend aussi à réduire les recettes fiscales, conduisant ainsi à une augmentation insoutenable des déficits publics dans le temps. Ainsi, les réformes du marché du travail basées sur un ajustement des niveaux de taxation au Maroc, peuvent apporter peu de bénéfices dans le long terme si elles ne sont pas accompagnées d'un ajustement budgétaire adéquat.

106

Les réformes considérées ici peuvent être étendues dans plusieurs directions. Par exemple, on pourrait considérer la baisse de la taxation du travail non qualifié dans le cadre d'un budget neutre, c'est-à-dire accompagnée par un ajustement de l'impôt sur le revenu, ou des réductions des transferts aux ménages, ou des taxes sur les ventes domestiques. Bien que les implications qualitatives de ces règles alternatives de fermeture du budget puissent être similaires à celles décrites précédemment, les effets quantitatifs peuvent différer de manière significative, particulièrement concernant la composition de l'emploi dans le secteur formel. De plus, il y a une variété d'autres politiques sur le marché du travail qui peuvent être analysées dans la présente configuration. Par exemple, l'impact d'une réduction des coûts de licenciement, des licenciements au niveau du secteur public (probablement couplés avec une augmentation des subventions à l'embauche par les entreprises privées du secteur formel), des changements des préférences des syndicats entre salaires et emploi. Comme noté précédemment, les coûts de licenciement ont été souvent considérés comme un obstacle majeur à la flexibilité du marché du travail marocain (c'est également le cas dans de nombreux autres pays), parce qu'en contraignant l'aptitude des entreprises à réagir aux chocs adverses, on les oblige à restreindre (de façon permanente) l'embauche dans les périodes « favorables » et de dépendre encore plus du travail précaire ou temporaire en phase de croissance. Une autre simulation intéressante serait d'examiner les effets d'un changement dans la composition des dépenses publiques (à savoir, l'allocation entre investissement dans l'infrastructure, éducation et santé) sur la croissance et l'emploi. Bien que quelques-unes de ces expériences de politique puissent être utiles dans l'établissement d'une séquence appropriée des réformes du marché du travail marocain, le message clef découlant de ce travail restera très probablement valide : les réformes du marché du travail qui occasionnent de larges effets budgétaires peuvent être insuffisantes pour augmenter l'emploi durablement. Elles doivent être considérées dans un contexte plus large (impliquant très probablement des changements importants dans l'allocation de l'investissement public), celui d'un policy mix cohérent visant à stimuler la croissance.

107
Equation 47
Equation 48
Equation 49
Equation 50
Equation 51
Equation 52

Références

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Notes

[1]

Nous remercions les participants à des présentations au Ministère des Finances au Maroc et à l'Université du Caire pour des commentaires utiles sur une version antérieure, et Abdelkhalek Touhami qui a construit la matrice de comptabilité sociale sous-jacente au modèle. Henning Jensen et Nihal Bayraktar nous ont fourni une assistance technique de grande qualité. Une version plus détaillée de cet article, contenant les Appendices A, B et C, est disponible sur demande.

[2]

Divers modèles d'équilibre général ont été récemment élaborés pour le Maroc. Ils incluent Cogneau et Tapinos (1995), Lofgren (1999) et Rutherford, Rustrom, et Tarr (1994).Toutefois, aucun de ces modèles ne traite les problématiques discutées dans ce papier.

[3]

Voir, par exemple, Belghazi (1998) et Touhami (2003).

[4]

Les tests effectués par El Aynaoui (1998) confirment la prévalence de l'hypothèse de segmentation.

[5]

Voir Montmarquette et al. (1996).

[6]

Les taux de taxation sont compris entre 13 % et 44 %. Les cotisations sociales sont déductibles de la base imposable.

[7]

Voir Morrisson (1991).

[8]

Il convient de signaler que dans cette synthèse, le cadre d'analyse de Harris-Todaro est utilisé pour expliquer les flux migratoires entre le secteur urbain informel et le secteur urbain formel plutôt que la migration entre les secteurs rural et urbain.

[9]

Comme noté par Agénor (1999), l'absence d'indications sur la recherche de travail dans le secteur informel pourrait se justifier ici de plusieurs façons. Une raison importante est l'existence d'inefficiences informationnelles qui peut résulter de l'absence d'institutions capables de traiter et de fournir à temps une information pertinente sur les opportunités de travail aux candidats potentiels. En conséquence, la recherche d'activités pour les travailleurs non qualifiés dans le secteur informel implique, à proprement parler, une attente aux portes de l'usine.

[10]

Pour éviter la solution en coin dans laquelle aucun ouvrier ne veut chercher un emploi dans le secteur public, nous supposons que le travail pour le gouvernement procure un gain non pécuniaire (probablement en termes de sécurité de l'emploi ou de la réduction de la volatilité des revenus futurs) suffisamment important pour assurer que le différentiel entre WSG et WS ne soit pas excessif (en ce sens que SG reste toujours positif)

[11]

Voir Agénor (2003) pour une discussion plus détaillée. Alternativement, on peut supposer que les entreprises et les syndicats négocient les salaires avec des entreprises déterminant l'emploi. Comme montré formellement par Creedy et McDonald (1991), du point de vue de la détermination des salaires, cette approche ne conduit pas à une spécification qui diffère beaucoup de celle qui suit.

[12]

Notons que nous faisons abstraction du coût d'acquisition des qualifications (mesuré par le nombre d'années d'éducation multiplié par le coût moyen d'une année d'éducation), qui affecterait aussi la propension à investir dans l'acquisition des qualifications.

[13]

Par exemple, une étude portant sur 19 pays d'Amérique Latine, faite par Rama (1995), a montré que les économies ayant des régimes de travail plus flexibles favorisent une productivité plus importante et une croissance plus rapide, comparées à celles qui ont un code de travail rigide. D'autres ont prouvé que l'effet assez limité des syndicats et autres distorsions sur le marché du travail était un facteur essentiel pour atteindre des taux de croissance soutenus en Asie de l'Est avant la crise de 1997-98.

Résumé

Français

Cet article étudie l'impact des politiques concernant le marché du travail sur le chômage au Maroc. Il débute par un aperçu des principales caractéristiques du marché de travail. Il présente ensuite un cadre quantitatif qui capte plusieurs de ses caractéristiques, comme un secteur public très large, des indemnités de licenciement élevées, des syndicats puissants et la migration internationale du travail. La troisième partie simule l'impact d'une diminution du salaire minimum et des cotisations salariales. Les résultats indiquent que ces politiques auraient des répercussions non négligeables à court terme au niveau du chômage des non qualifiés. Toutefois, les résultats montrent aussi que les réformes, pour être efficaces à long terme, doivent être accompagnées par des mesures budgétaires compensatoires afin d'éviter les effets d'éviction sur l'investissement privé.

Mots-clés (fr)

  • marché du travail
  • modèles d'équilibre général
  • salaire minimum

Français

This paper studies the impact of labor market policies on unemployment in Morocco. It begins by reviewing the main features of the labor market. It then presents a quantitative framework that captures many of these features – such as a large public sector, high redundancy payments, powerful trade unions, and international labor migration. The third part simulates the impact of a cut in the minimum wage and a reduction in payroll taxation. The results indicate that these policies may have a significant impact in the short term on open unskilled unemployment. However, they also show that labor market reforms, to be effective in the long run, may need to be accompanied by offsetting changes in the budget to avoid crowding-out effects on private investment

Mots-clés (fr)

  • marché du travail
  • modèles d'équilibre général
  • salaire minimum

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Le marché du travail Marocain
    1. La structure de base
    2. Emploi, chômage et rendement de l'éducation
      1. La répartition sectorielle de la force de travail
      2. Les emplois du secteur public
      3. Le chômage
      4. Le rendement de l'éducation
    3. Caractéristiques réglementaires et institutionnelles
      1. La réglementation du salaire minimum
      2. Les réglementations de l'embauche et du licenciement
      3. Les processus institutionnels d'appariement
      4. Les coûts non salariaux du travail
      5. Les syndicats
    4. La flexibilité des salaires
    5. Migration interne et internationale du travail
      1. La migration rurale-urbaine
      2. La migration internationale
  3. Un cadre quantitatif
    1. La production
      1. La production rurale
      2. La production urbaine informelle
      3. La production de biens et services publics
      4. La production du secteur urbain formel
    2. Salaires, emploi, migration et formation
      1. Salaires ruraux, emploi et migration intérieure
      2. Salaires urbains non qualifiés, emploi et chômage
      3. Salaires urbains qualifiés, emploi et chômage
      4. L'acquisition des qualifications
      5. La migration internationale du travail
    3. L'offre et la demande
    4. Le commerce extérieur
    5. Les prix
    6. Les profits et le revenu
    7. La consommation, l'épargne et l'investissement
    8. Le gouvernement
    9. La balance des paiements
  4. Calibrage et paramètres
  5. Impact des réformes du marché du travail
    1. Réduction du salaire minimum
    2. Réduction des taxes salariales sur la main-d'œuvre non qualifiée
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Agénor Pierre-Richard, El Aynaoui Karim, « Politiques du marché du travail et chômage au Maroc : une analyse quantitative », Revue d'économie du développement 1/ 2005 (Vol. 13), p. 5-51
URL : www.cairn.info/revue-d-economie-du-developpement-2005-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/edd.191.005


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