Revue d'économie du développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4723-1
174 pages

p. 123 à 171
doi: 10.3917/edd.194.0123

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Vol. 19 2005/4

2005 Revue d’économie du développement

Migration internationale vers les pays à haut revenu : quelles conséquences pour le développement économique des pays d’origine ?

Robert E. B. Lucas Professeur à l’Université de Boston
La plupart des observations issues des données récentes indiquent que le développement économique des pays d’origine réduit les pressions à l’émigration, notamment lorsque des tensions sur les marchés du travail apparaissent du fait du développement ; s’il existe des indications suggérant l’existence de la partie croissante d’une courbe en U renversé de la migration, qui impliquerait que le développement accélère les départs, ce phénomène semble confiné aux pays les plus pauvres. Les effets de la migration sur le développement économique des pays d’origine dépendent en grande partie de la nature et de la composition de la migration, du contexte économique des pays d’origine, et des expériences des migrants dans le pays d’accueil. La fuite des cerveaux, en particulier vers les États-Unis, est importante, mais les coûts réels imposés aux pays à faible revenu ne sont pas bien compris. Quelques observations d’un gain à la migration, lié à l’effet qu’elle exerce sur le commerce, commencent à être relevées. Mais les impacts positifs les plus importants proviennent certainement de la migration circulaire des travailleurs non qualifiés ou moyennement qualifiés, ainsi que des transferts financiers qu’ils effectuent et qui jouent un rôle critique pour l’allègement de la pauvreté dans de nombreux pays à faible revenu.
Classification JEL : O15, J61
Most of the evidence from recent data indicates that economic development at origin diminishes pressures to emigrate, especially when tighter labor markets occur as a result of development ; if there is any indication of a lower arm to a migration hump, whereby development accelerates departures, it is apparently confined to very low-income countries. The effects of migration on economic development in countries of origin vary from context to context. Much depends on the nature and composition of migration, the economic environment in the sending countries, and the experiences of the migrants while away. The brain drain, particularly to the United States, is large, but the real costs it imposes on lower-income countries are not well understood. Some evidence of a brain gain is beginning to emerge, through the effect on trade. But the largest positive impacts almost certainly come from the circular migration of unskilled and semiskilled workers and their remittances, which play a critical role in alleviating poverty in many low-income countries.
La migration internationale fait l’objet d’une attention croissante : une Commission Globale sur la Migration Internationale a été créée pour tenir informées les Nations Unies ; chaque nouvelle présidence de l’Union Européenne rappelle la nécessité d’harmoniser les lois migratoires au niveau européen ; et le 7 janvier 2004, le Président Bush a proposé une nouvelle initiative qui pourrait déboucher sur la régularisation de 6 à 8 millions de migrants sans papiers vivant aux États-Unis, ainsi que la mise en place d’un nouveau programme de travailleurs invités. Ce surcroît d’intérêt est bienvenu, même s’il est un peu tardif. Jusqu’alors, les avancées chaotiques vers une plus grande libéralisation commerciale avaient en grande partie concentré l’attention. Certaines simulations indiquent pourtant qu’une augmentation de la migration internationale, même de petite ampleur, pourrait avoir des effets plus importants sur la production globale que la suppression complète des barrières au commerce (Walmsley et Winters 2003).
Dans l’intervalle, la migration internationale et le système de transferts financiers qui y est associé se sont accrus. A l’exception des migrations forcées, les migrants ou leurs familles gagnent à ces déplacements, et ce malgré les rentes importantes que parviennent à obtenir les intermédiaires pour l’accès aux documents administratifs, les paiements liés à la traversée clandestine des frontières et les transferts de fonds vers le pays d’origine.
Il est plus difficile de déterminer avec exactitude si les personnes qui restent dans le pays d’origine, perdent ou gagnent à l’émigration. Cela dépend probablement des contextes. Les gains et les coûts sont en partie fonction de la nature du flux migratoire : la durée de l’absence ou la permanence de la migration, le niveau de qualification de ceux qui partent ou encore la possibilité qu’a, ou non, la famille de suivre le migrant. Mais les caractéristiques de la migration dépendent aussi du niveau de développement économique du pays d’origine. Les liens entre migration et développement sont donc ambivalents : la migration affecte le développement mais le développement affecte son tour la migration. Pour autant le sens de l’impact de ces deux relations reste encore sujet à débat dans la littérature. Nous examinons ici quelques aspects de chacune d’elles.
Un consensus semble émerger sur le fait que le développement économique du pays d’origine n’a pas d’effets sur la migration, voire même accentue les pressions à l’émigration. L’examen de cette affirmation fait l’objet d’une première partie, dans laquelle nous contestons sa validité. L’article s’intéresse ensuite à trois canaux au travers desquels la migration est supposée influencer le développement économique du pays d’émigration : les transferts des migrants, la fuite des cerveaux et la possibilité d’un gain à la migration, puis l’incidence et la nature de la migration de retour. Cet ensemble de sujets ne couvre pas, loin s’en faut, l’ensemble des effets de la migration sur le développement. L’espace disponible exclut la possibilité d’un traitement plus approfondi (pour cela, se référer à Lucas 2004). Cette sélection s’en tient aux trois sujets sur lesquels, selon Martin et Straubhaar (2001), une politique visant à « maximiser les bénéfices de la migration » devrait se focaliser, à savoir les transferts financiers des migrants, les caractéristiques des migrants et l’impact du retour dans le pays d’origine.
Chacun de ces canaux reste controversé : la question de savoir si les transferts financiers des migrants permettent un accroissement de la production nationale ou, au contraire, tendent à la faire diminuer, n’est pas tranchée ; les arguments traditionnels concernant la fuite des cerveaux ont été contrebalancés par ceux affirmant qu’il existe un gain à la migration ; enfin la migration de retour pose le problème de l’assimilation dans le pays pourtant d’origine, particulièrement lorsque des retours de grande ampleur ne sont pas anticipés. Ces trois éléments sont par ailleurs intimement liés. Par exemple, l’intention d’un migrant de retourner dans son pays d’origine peut constituer une motivation clé des transferts financiers ; les transferts des migrants, ainsi que la contribution du retour d’individus fraîchement diplômés à l’étranger dans leur pays d’origine, peuvent constituer une partie du gain de la migration.
Nous nous appuierons ici principalement sur les apports à ces questions de la littérature et des données les plus récentes. En outre, nous nous intéresserons aux questions auxquelles les observations n’apportent pas de réponses, et par conséquent aux thèmes de recherche les plus pressants. Nous nous concentrons sur la migration des pays en développement ou en transition vers les pays à haut revenu. L’article débute donc par une très brève présentation de ces flux migratoires de manière à mettre en perspective la discussion qui suivra.
 
1. Migration vers l’Amérique du nord, l’Europe, l’Asie et les états du golfe
 
 
La Division de la Population des Nations Unies (UN) estime qu’en 2000, 175 millions de personnes vivaient en dehors de leur pays de naissance, une croissance de 14 % par rapport à la décennie précédente et un doublement par rapport au nombre enregistré 30 ans auparavant (UN 2002a) [1]. Cependant, cela ne reflète pas de changements significatifs de la propension à migrer d’un pays à l’autre au cours du dernier quart de siècle. En effet, le ratio du stock de migrants rapporté à la population mondiale est resté relativement constant. Le nombre de réfugiés reconnus par le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (HCRNU) a augmenté dans les années 1980 mais a significativement diminué depuis le début des années 1990, lorsque avait été enregistré le niveau le plus élevé. En 2000, 9 % des migrants étaient des réfugiés, 81 % desquels vivaient dans les régions les moins développées. Cependant, pris dans leur globalité, 60 % des migrants vivaient dans les pays développés. Ils représentaient 9 % de la population totale de ces pays.
L’ouverture aux migrants varie considérablement au sein des pays de l’OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Économique), à la fois dans le temps et entre pays, de même que la sélectivité des types de migrants. Selon le Bureau du Recensement des États-Unis, environ 10 % de la population est d’origine étrangère, proportion la plus élevée depuis les années 1930 ; la Division de la Population des Nations Unies en recense quant à elle presque un quart de plus (UN 2002a). Au Canada, comme aux États-Unis, la migration en provenance d’Asie a fortement augmenté depuis l’assouplissement des restrictions antérieures. En 2000, presque 19 % de la population était d’origine étrangère. En Australie la proportion a atteint presque un quart.
Selon les Nations Unies (UN 2002a), la plupart des migrants mondiaux (56 millions) vivent en Europe. Seuls quelques pays d’Europe fournissent des données sur la population d’origine étrangère, ce qui rend les comparaisons difficiles. Cependant, les non-nationaux recensés dans l’Union Européenne (UE) représentent 5 % de la population, bien que presque un tiers soient citoyens d’autres États membres de l’UE. Même si l’on ajoute les 3 millions de travailleurs irréguliers recensés par l’Organisation Internationale pour les Migrations, la fraction de la population non européenne au sein de l’Union Européenne resterait en deçà de 4, 5 %, un nombre bien moins élevé que les 6, 3 % de non-nationaux recensés pour les États-Unis en 2000 (U.S Census Bureau 2001). La forte augmentation de demandeurs d’asile arrivés dans l’Union Européenne depuis les années 1990 a été une source majeure de préoccupation, mais le taux d’acceptation a été très faible (une moyenne de 14, 1 % entre 1992 et 2001), et en 2000 la part des réfugiés dans la population européenne était de moins de 0,5 % selon le HCRNU. Le nombre de demandeurs d’asile non acceptés mais qui restent au sein de l’Union Européenne n’est pas connu.
Les non-nationaux au Japon et les résidents d’origine étrangère en République de Corée représentent moins de 1,5 % de la population, malgré l’admission par le Japon de personnes d’origine japonaise en provenance d’Amérique du Sud et l’admission par la Corée de personnes d’origine coréenne en provenance de Chine, ainsi que le recours croissant à divers types de travailleurs temporaires irréguliers dans les deux pays. A l’opposé, quelques-uns des autres pays à haut revenu d’Asie de l’Est ont connu une transition migratoire, qui s’est traduite par des flux substantiels de travailleurs irréguliers ou sous contrat entrant à Brunei, à Hong Kong, en Malaisie, à Singapour et à Taiwan (Chine).
Les observateurs qui pensaient que les migrations de masse vers le golfe Persique allaient diminuer avec le déclin des prix du pétrole des années 1980 ont, jusqu’ici, eu tort. Malgré la guerre du Golfe en 1991 et des tentatives déclarées, destinées à ce que les emplois soient occupés par des locaux, les estimations officielles de la migration brute vers les six États du Conseil de Coopération du Golfe ont continué d’augmenter, et les pays d’origine se sont diversifiés. En 2000, 10 millions d’étrangers enregistrés travaillaient dans ces pays (UN 2002a).
 
2. Les effets du développement économique sur la migration observée
 
 
La migration telle qu’elle est observée globalement est en réalité le résultat combiné de l’ensemble des tentatives visant à contrôler l’immigration ainsi que du désir de migrer. Les contrôles à eux seuls ne parviennent pas à expliquer complètement ce qui est observé ; les pressions à la migration affectent le nombre de demandes d’entrée légales autant que la volonté d’entreprendre une migration illégale.
De nombreux facteurs contribuent à la décision de migrer, et notamment des considérations géographiques, la présence de réseaux sociaux qui permettent de soutenir les migrants au moment de, ou avant, leur arrivée, ainsi que la menace de violences dans le pays d’origine. Un consensus semble émerger sur le fait que le développement économique dans le pays d’origine n’ait, soit pas d’effet sur la migration, soit, peut-être, un rôle pervers qui la favoriserait. La Commission Américaine pour l’Étude de la Migration Internationale et le Développement Economique Coopératif (1991, p. 241) [2] relève que « le processus de développement en lui-même tend à stimuler la migration dans le court à moyen terme. » Selon cette opinion, les pressions à la migration s’accroissent en fait avec le développement lorsque celui-ci s’effectue dans des pays très pauvres, alors que dans des pays avec de plus hauts niveaux de développement, ce processus est inversé.
L’existence d’un tel mécanisme, connu sous le nom de « migration hump [3] », fait désormais partie des faits admis sur le sujet. Ainsi Massey (2003, p.25) cite comme la première de l’ensemble des « nombreuses vérités basiques sur la migration internationale… le fait que la migration ne provient pas d’un manque de développement, mais du développement lui-même. » (Voir aussi O’Neil 2003.)
De telles conceptions des effets du développement économique soulèvent des questions de fond. Par exemple, le Groupe de Haut Niveau sur l’Asile et la Migration, établi en 1998 par le Conseil Européen des Affaires Générales, doit-il continuer d’appréhender le développement social et économique comme un des instruments essentiels d’un plan d’action pour les pays concerné ?
Etant donné l’observation, certes effectuée un nombre de fois réduit mais de façon quasi systématique, que les flux migratoires répondent positivement et de façon monotone à la différence entre les opportunités d’emploi dans le pays d’origine et celles à l’étranger, l’apparition d’un tel consensus sur le rôle du développement économique peut sembler surprenante. Dans le contexte des États-Unis, Freeman (1993) résume les constatations sur le rôle joué par les différences d’opportunités d’emploi sur l’immigration en notant le fait suivant : une fois prise en compte la dynamique des effets cumulatifs des migrations, les estimations de l’élasticité de la migration vers les États-Unis aux différences de gains avec le pays d’origine sont d’une ampleur relativement similaire à celles effectuées pour la migration entre États au sein des États-Unis, ou pour la migration entre provinces à l’intérieur du Japon. Malheureusement, la plupart des estimations rigoureuses sont limitées aux États-Unis, bien que les quelques études appliquées à d’autres pays confirment le rôle significatif joué par les opportunités sur le marché du travail (Straubhaar 1986 ; Lucas 1987 ; Faini et Venturini 1993 ; Faini et de Melo 1995 ; Gonzalez 1995). Bien entendu, la différence de rémunération n’est qu’un facteur parmi les nombreux qui influent sur la migration, et il est possible que la différence de rémunération n’ait pas l’effet (lorsqu’il est normalisé) le plus important sur la migration. Par ailleurs, il se peut que des flux de migrations bilatérales ne soient pas observés en dépit de différences de rémunération. Cependant, on peut conclure sans crainte que la différence moyenne dans les opportunités de rémunération joue un rôle dans la décision de migrer (Massey et al. 1998). Pourquoi, dès lors, se pourrait-il que le développement économique n’ait pas d’influence sur les pressions à la migration, ou même qu’il agisse de façon « perverse » ?
Au moins cinq idées distinctes ont été avancées qui pourraient expliquer une relation en forme de U renversé entre la migration et le développement économique.
  • Les phases de libéralisation s’accompagneraient de pertes d’emploi temporaires ;
  • La transformation structurelle vers d’autres activités que l’agriculture peut s’accompagner de pertes d’emploi ;
  • La hausse de la croissance de la population à des faibles niveaux de développement augmente les pressions à la migration ;
  • Des niveaux de revenu plus élevés facilitent le financement d’une migration internationale coûteuse ;
  • Le rendement des transferts financiers des migrants qui sont investis est plus élevé dans les pays à revenu intermédiaire.
Les deux premiers effets agissent via le marché du travail, les pertes d’emploi générées par le développement économique, malgré l’augmentation de revenu, expliquant l’augmentation des pressions à la migration. Le troisième effet est également susceptible de passer par le marché du travail, bien qu’une croissance d’une vingtaine d’années du taux de natalité corresponde également à une augmentation de la population de jeunes adultes, au sein de laquelle la propension à migrer est plus grande. Les derniers points suggèrent que les pressions à la migration peuvent aussi s’accroître, même en l’absence d’effet sur le marché du travail dans le pays d’origine. Que nous disent les observations empiriques ?
Les migrations de masse de l’Europe vers l’Amérique du Nord au XIXe siècle et au début du XXe siècle ont clairement accompagné l’augmentation des niveaux de revenu en Europe. Cependant, les fructueux travaux de Hatton et Williamson (1994) présentent ces flux migratoires comme croissant linéairement avec la différence de rémunération entre les nouveaux et les vieux pays, attribuant largement l’émigration croissante à l’accélération de la croissance de la population 20 années auparavant, impact renforcé par ailleurs par l’effet cumulatif des vagues d’émigration précédentes et, de façon moins affirmative, par les évolutions structurelles de la main-d’œuvre qui quittait alors les activités agricoles. L’effet combiné de salaires croissants, qui impliquent des revenus plus élevés, et d’un taux de croissance de la population qui dans un premier temps augmente, puis décline avec le revenu est tout à fait susceptible de générer une relation en U renversé entre la migration et le développement économique, bien que le point de retournement d’une telle relation se situerait alors à un niveau de revenu moins élevé que le point de retournement impliqué par la seule croissance de la population.
Les Nations Unies (UN 2002c, p. 22) relèvent que « la transition démographique… apparaît désormais comme un processus quasiment universel. » Même si les taux de croissance de la population restent élevés dans les pays les moins avancés, les Nations Unies estiment qu’ils ne vont plus en augmentant, et qu’ils devraient même diminuer. L’effet potentiel du développement économique sur l’accélération de l’émigration via l’augmentation de la croissance de la population, tel qu’on a pu le constater en Europe, pourrait ainsi être largement épuisé, même si un effet décalé peut éventuellement persister pendant quelques années encore au sein des pays les plus pauvres.
Commentant les estimations issues de plusieurs bases de données plus récentes, Hatton et Williamson (2002) trouvent qu’une éventuelle tendance de l’émigration à croître avec le revenu est limitée à des pays très pauvres, particulièrement ceux de l’Afrique Subsaharienne. En fait, dans plusieurs études plus anciennes, menées par d’autres auteurs, le point de retournement estimé est très proche, voire même inférieur, au niveau de revenu le plus faible de leurs échantillons, rendant de fait l’extrapolation de la partie croissante de la courbe en U renversé un exercice pour le moins spéculatif (Lucas 1999). Par opposition, Adams et Page (2003) trouvent qu’une relation quadratique entre les propensions à migrer et le revenu est statistiquement significative, avec un point de retournement estimé à un niveau de PIB par tête de 1300 $ (en prix de 1995). Ce niveau se situe au dessus de la moyenne de l’échantillon, les pays à faible revenu étant surreprésentés. La mesure de la migration utilisée dans cette étude est le stock de migrants de 70 pays en développement et en transition, les données étant issues du Bureau de Recensement des États-Unis et des rapports de l’OCDE pour les pays européens, rapporté à la population totale du pays d’origine.
Les estimations des Nations Unies des flux migratoires nets pour 164 pays durant la période 1995-2000 constituent une mesure alternative de la propension à migrer (fig. 1). La figure 1 présente une droite de régression linéaire, superposée aux données, et estimée par morceaux sur un nombre de points assez limité. Selon ces données, parmi les pays les plus pauvres, la propension à émigrer diminue en réalité lorsque le revenu par habitant augmente, et ce de façon statistiquement significative, indiquant l’absence de la partie croissante supposée de la courbe en U renversé. Qui plus est, la fonction estimée n’est jamais plus statistiquement significative qu’au niveau de revenu le plus faible.
Graphique 1
Taux de Migration Nette pour 164 pays, 1995 - 2000
IMGIMGTaux de Migration Nette pour 164 pays, 1995 - 2000IMGIMF
Note : Les pentes correspondent à des valeurs du log du PIB par habitant de 6, 7, 8, 9 et 10, 5. Estimations par les moindres carrés ordinaires. Les tests statistiques sont basés sur des écarts types estimés robustes
Source : United Nations 2002a.
Les données sur les flux migratoires nets n’indiquent donc pas la présence claire d’une courbe en U renversé, au contraire des données sur le stock de migration dans les pays de l’OCDE en Europe et aux États-Unis. D’où provient cette différence ? La Figure 2 superpose les propensions à migrer pour les années 1990 issues de l’étude de la Banque mondiale à la mesure des Nations Unies des flux migratoires nets parmi les pays à bas revenu. Les données sur le stock de migrants ne recensent aucun mouvement migratoire pour 31 des 72 pays pour lesquels les données sont disponibles pour les années 1990. Il est clair, à partir de la figure 2, que la plupart de ces pays appartiennent aux catégories de revenu les plus faibles. Quelques-unes de ces observations sans migration (Burkina Faso, Estonie, Lesotho, Kazakhstan et Mali) sont réputées être des cas d’émigration nette positive et élevée. Une difficulté rencontrée avec les données de l’OCDE est que les stocks de population étrangère (ou nationale) ne sont fournis que pour quelques pays d’émigration, qui ont le stock absolu de migrants le plus élevé. Par conséquent, aucune migration n’est enregistrée pour quelques-uns des pays les plus petits. Mais la figure 2 suggère également une autre possibilité : que les migrants qui quittent les pays à faible revenu ne se dirigent pas vers l’Europe ou les États-Unis.
Graphique 2
Stocks d’Émigrants aux États-Unis et dans les pays OCDE d’Europe et Taux de Migration Nette pour une Sélection de Pays en Développement
IMGIMGStocks d’Émigrants aux États-Unis et dans les pays...IMGIMF
Sources : Adams and Page 2003 ; United Nations 2002a.
Il est clair que les migrants des pays les plus pauvres n’ont pas tendance à ne se déplacer que localement, même si l’essentiel des flux de réfugiés est limité à une immigration locale. Ainsi, pour la période 1995-2000, les Nations Unies ont estimé que le taux d’émigration nette pour l’Afrique était plus élevé que ceux pour l’Amérique du Sud ou que pour l’ensemble des régions les moins développées.
Il est nécessaire de rassembler de manière systématique les données sur les flux migratoires bilatéraux pour examiner ces sujets plus précisément. Malheureusement, pour la plupart des pays, de telles données ne sont pas disponibles. Toutefois, ainsi que le relève l’étude de la Banque mondiale, des mouvements migratoires importants des pays à bas revenu vers le golfe Persique, l’Afrique du Sud, et les pays à revenu élevé d’Asie de l’Est ont fait l’objet d’études. En outre, tout comme dans le cas des pays de l’OCDE, ces flux additionnels semblent dépendre des niveaux de développement économique des pays d’origine et des différences de revenu entre les pays d’émigration et les pays d’immigration.
Les données sur les flux officiels de migrants des sept pays d’Asie pour lesquels l’émigration des travailleurs vers les pays du golfe Persique est la plus importante (Bangladesh, Inde, Indonésie, Pakistan, Philippines, Sri Lanka et Thaïlande), illustrent ce point. Dans une régression du logarithme de ces flux, exprimés en pourcentage de la population totale du pays d’origine, et en contrôlant pour des effets fixes et une tendance par pays, ainsi que pour la propension à migrer de l’année précédente, l’effet du logarithme du PIB par habitant dans les pays d’origine est significativement négatif. Une croissance de 1 % du PIB dans le pays d’origine est associée à une diminution de 1 % du nombre de départs [4]. Il reste encore beaucoup à dire à partir de ces données : le rôle des prix du pétrole, les changements dans les choix d’allocation de leur temps des travailleurs au Moyen-Orient, l’effet des conflits dans le golfe Persique, et potentiellement la préférence pour une diversité de pays d’origine (une caractéristique semblable à celle du régime de recrutement dans les mines d’Afrique du Sud à des époques plus anciennes). Il reste que ces résultats préliminaires suggèrent que le développement dans le pays d’origine a eu un effet sur les flux migratoires vers les pays non-OCDE. De façon similaire, Abella (1995) a défendu l’idée que les différences dans les trajectoires de développement économique ont contribué à la transition migratoire et à l’émergence d’une migration temporaire substantielle des pays à bas revenu vers les pays à haut revenu au sein des pays d’Asie de l’Est.
Plus généralement, une transition d’une situation d’émigration nette à une situation d’immigration nette se produit aux environs de 8000$ de PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat en 2000. Parmi les pays disposant d’un PIB par tête de plus de 9000$, seuls l’Estonie et le Mexique avaient des taux d’émigration nette de plus de 1 pour 1000 dans la période 1995-2000. Il y a, bien entendu, d’importantes variations autour de cette relation un peu simpliste ; beaucoup d’autres facteurs déterminent les propensions à migrer, et en particulier la prévalence de la violence. Ainsi que Castles, Crawley et Loughna (2003) le remarquent, même si les motivations des demandeurs d’asile soient souvent mises en doute, les flux de demandeurs d’asile font en fait suite au déclenchement de conflits armés, et ceux-ci ne sont pas nécessairement associés à de faibles niveaux de développement.
Le développement économique dans le pays d’origine n’est certainement pas le seul facteur déterminant les pressions à la migration et la migration telle qu’elle est réellement observée. En outre, toutes les stratégies de développement n’impliquent pas des marchés du travail plus fournis en emplois. Néanmoins, dans les pays où le développement économique est corrélé avec de meilleures performances sur les marchés du travail, les observations indiquent clairement que les pressions à la migration ont réellement diminué. Si la partie croissante de la courbe en U renversé entre la migration et le développement économique existe, elle est limitée à des contextes de très faible revenu. Le Groupe Européen de Haut Niveau devrait très probablement être assuré que les efforts de promotion du développement économique et social permettent bien de réduire les pressions à la migration.
 
3. Le rôle des transferts financiers dans le développement économique
 
 
En 2003, le rapport Global Development Finance incluait pour la première fois un chapitre sur les transferts financiers des migrants vers leur pays d’origine. Ce chapitre reconnaît que ces transferts constituent une source de financement importante, stable et croissante, et relève que ces transferts sont plus importants, relativement au revenu, dans les pays les plus pauvres et qu’ils ont un effet expansionniste sur les économies des pays d’origine.
Le système international des transferts financiers des migrants est divisé en canaux formels et informels. Des données rassemblées de manière systématique ne sont disponibles que pour les canaux formels, et même celles-ci laissent encore beaucoup à désirer. Les estimations des transferts formels vers les régions en développement indiquent que ceux-ci ont en fait augmenté et dépassent maintenant l’aide au développement officielle, selon le Fonds Monétaire International (IMF 2003). En 2000, l’association négative, estimée sur données transversales, entre le niveau de revenu et les recettes de ces transferts en part du revenu était relativement faible. De plus, les transferts financiers reçus par habitant augmentent en réalité significativement avec le niveau de revenu des pays. Mais quel rôle jouent ces transferts financiers des migrants pour le développement des pays d’origine, et à quel point les efforts investis dans les politiques de promotion de ces transferts sont-ils récompensés ?
Les Effets des Transferts Financiers des Migrants sur le Développement Economique
Les effets des recettes de transferts financiers sur les performances macroéconomiques nationales restent sujets à débat. Les effets potentiels sont bien connus et contradictoires (Russell 1986). L’augmentation des niveaux d’épargne et d’investissement, ainsi que l’effet multiplicateur, stimulant, des dépenses additionnelles constituent les points positifs. Du côté négatif, il faut relever une diminution potentielle de l’offre de travail ainsi qu’un effet similaire au syndrome hollandais, qui en maintenant un taux de change élevé, décourage la production nationale de biens échangeables. Cet effet est bien illustré par les expériences récentes de quelques-unes des économies d’Europe Orientale. Ainsi, même si les niveaux de consommation d’Albanie et de Moldavie auraient été bien inférieurs à ce qu’ils sont s’il n’y avait pas eu d’entrées massives de transferts financiers des nationaux installés à l’étranger, celles-ci ont par ailleurs contribué à l’appréciation du taux de change réel dans les deux pays, retardant probablement l’établissement d’activités d’exportation favorables à la croissance future. Il manque aujourd’hui des tests plus formels de ces deux derniers effets, ainsi que de l’effet prétendu sur l’offre de main-d’œuvre, bien qu’un certain nombre d’études de cas aient relevé des diminutions de main-d’œuvre au sein de familles bénéficiant de transferts (voir, par exemple, Addleton 1992 dans le cas du Pakistan).
La question de savoir si les transferts financiers des migrants ont permis ou non de réaliser des investissements additionnels reste très débattue et les observations empiriques sont mitigées. La plupart des observations sont basées sur l’analyse de l’évolution des dépenses des ménages. Les méthodes habituelles consistant à examiner si les familles investissent les sommes de transferts reçues, ou à relier les accumulations d’actifs à la portion du revenu reçue sous forme de transferts financiers, ne permettent pas véritablement d’éclairer le débat (même si le contrôle de la dépense du ménage par un membre unique puisse dépendre des sources de revenus). Etant donné la fongibilité des budgets ainsi que l’incidence et les effets d’équilibre général des transferts sur les familles qui ne sont pas récipiendaires, il est possible que le seul moyen de tester de façon réaliste les conséquences des transferts financiers sur l’investissement se situe à un niveau macroéconomique. Même dans cette perspective, le problème de la détermination simultanée de la décision des migrants de transférer des fonds et celle d’investir ou non, auquel s’ajoutent les difficultés liées à la réponse décalée du choix d’investir (sans mentionner le manque de données sur les transferts informels) rendent toute procédure de test difficile. Néanmoins, quelques études macroéconomiques trouvent un effet positif et significatif des transferts financiers de migrants (retardés) sur l’investissement. Gyltsos (2002b) estime un modèle dynamique simple d’équations simultanées des niveaux agrégés d’investissement, de consommation, d’importations, ainsi que des effets de causalité inverse de ces différentes composantes au travers d’une identité de revenu pour chacun des sept pays méditerranéens de 1969 à 1993. Simulant dans le cadre de ce modèle les effets directs et indirects des transferts financiers sur les revenus, et donc l’investissement, il trouve que sur une période de six années, l’investissement augmente avec les transferts financiers dans six des sept pays, et que l’investissement augmente d’un montant plus élevé que le montant initial de transfert dans quatre pays [5].
Ainsi que le relève le rapport Global Development Finance (World Bank 2003, p. 164), « si les transferts financiers sont investis, ils contribuent à la croissance du produit, et s’ils sont consommés, ils génèrent également des effets multiplicateurs. » A l’aide d’une matrice de comptabilité sociale, Adelman, Taylor et Vogel (1998) démontrent que les effets multiplicateurs de l’investissement peuvent être localement importants, 100 $ transférés des États-Unis permettant une augmentation du revenu de 178 $ dans un village mexicain. Pour que de telles expansions de la production se produisent, plutôt qu’une simple augmentation de prix ou des importations du village, il est nécessaire que les capacités de production locales soient significativement sous-utilisées.
Mahmud (1989) affirme qu’au Bangladesh les effets multiplicateurs ont été limités par des contraintes d’offre, bien que les services semblent avoir répondu à la hausse de la demande dans les régions de forte migration du pays. En Inde, l’économie du Kerala est entrée en récession en 1991, à la suite du retour massif des migrants du Golfe du fait de la première guerre du Golfe et de la perte de transferts qui y a été associée, et ce en dépit de nombreuses affirmations selon lesquelles l’essentiel des bénéfices issus des transferts financiers vers le Kerala se distribuait au-delà des frontières de l’État, étant donné la part élevée du commerce entre provinces en Inde (Nair 1998). En fait, le taux de croissance du produit national net entre 1981/82 et 1997/98, est positivement corrélé avec l’augmentation des recrutements d’indiens par le Golfe l’année précédente (dont peut-être la moitié étaient originaires du Kerala) : en moyenne, une augmentation de 1 % du recrutement est associée avec une augmentation de 0,1 % du produit national net l’année suivante, en contrôlant pour une tendance. Ainsi, il existe quelques indications qui suggèrent l’existence d’effets expansionnistes de la dépense des transferts des migrants, et tout au moins dans des contextes spécifiques, ces effets peuvent être importants.
Ce genre de simulations du potentiel expansionniste des dépenses des transferts financiers devient de plus en plus courant, et quelques tests des effets sur l’investissement agrégé ont été tentés. Cependant, les tests directs sous forme réduite de l’effet des transferts financiers sur les niveaux de production et de croissance sont rares. Alors toutefois que le rapport Global Development Finance était diffusé, le FMI publiait un document de travail qui affirmait qu’en réalité, des transferts financiers importants réduisaient généralement les performances en termes de croissance (Chami, Fullenkamp et Jahjah 2003). Cet article examine, à partir de données de panel, la croissance des pays en contrôlant (parmi d’autres facteurs) pour la fraction du PIB investie. Les auteurs trouvent un effet significativement négatif des recettes de transferts. Ils défendent l’idée que cet effet négatif provient de la diminution de l’offre de main-d’œuvre, du fait de l’effet revenu associé au soutien financier que constituent les transferts des migrants. Cette idée n’est pas directement testée dans l’article et, bien que le niveau de production doive en principe diminuer à la suite d’une réduction de l’effort de travail, il n’est pas évident que le taux de croissance du produit soit, lui, affecté. Une critique plus importante est que les effets positifs des transferts financiers sur la croissance passent probablement par le canal de l’investissement, une possibilité qui est largement exclue par l’étude du FMI puisque les auteurs contrôlent pour les taux d’investissement (même s’il est vrai que ceux-ci n’incluent pas les investissements dans l’éducation). Plus probablement, l’association négative entre les transferts financiers et la croissance reflète une causalité inverse, les migrants étant plus prompts à partir et à transférer des fonds à des économies dont la croissance est plus faible. Les auteurs tentent de contrôler pour cette causalité inverse mais les instruments utilisés (en particulier le différentiel de taux d’intérêt) apparaissent faibles.
Il n’est donc pas évident de déterminer si les transferts financiers des migrants augmentent ou réduisent la croissance, bien qu’il existe des situations dans lesquelles des investissements additionnels semblent avoir été permis par ces transferts et où d’importants effets expansionnistes liés à la dépense des transferts financiers ont été relevés. Une modélisation macroéconomique plus fine est nécessaire pour pouvoir répondre à ces questions, bien que la nature ambiguë des résultats puisse s’expliquer : les influences sur la croissance et l’investissement peuvent très bien différer selon le contexte étudié. Si tel était le cas, il serait alors plus judicieux de s’intéresser aux conditions qui favorisent la capacité des transferts financiers d’augmenter la croissance et d’élever le niveau de production.
Il convient également de ne pas perdre de vue le fait que le débat porte sur la possibilité que les transferts financiers des migrants augmentent la production nationale et sa croissance. A moins que les transferts réduisent réellement le PIB d’un montant plus important que les transferts effectués, les revenus totaux disponibles pour la consommation sont évidemment plus élevés.
Laquelle des catégories économiques de la population bénéficie le plus de ce surcroît de revenu reste également une interrogation. Y répondre dépasse le cadre de cet article, même s’il peut être noté, à titre d’indication, qu’il existe de nombreuses observations que les pauvres (sinon les plus pauvres) bénéficient des transferts des migrants, en particulier ceux effectués par les travailleurs peu qualifiés travaillant temporairement à l’étranger (Adams et Page 2003).
Graphique 3
Transferts Financiers des Migrants Vers les Pays en Développement, 1988-2001
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Note : GCC = Gulf Cooperation Council.
Source : IMF 2003.
Influence des Politiques de Promotion des Transferts Financiers des Migrants
Malgré les ambiguïtés sur le caractère expansionniste des transferts financiers et les résultats mitigés de leur effet sur les inégalités de revenu, les décideurs politiques de tous les pays d’émigration cherchent à maximiser les flux de transferts financiers. Le volume de transferts est déterminé à la fois par l’importance et la composition de la migration ainsi que par les incitations qu’ont les migrants à effectuer des transferts. Ces deux facteurs peuvent être influencés à des degrés divers par des décisions politiques.
Transferts Financiers des Migrants et Composition de la Migration
Les politiques qui déterminent la nature de la migration, menées à la fois dans le pays d’accueil et, dans une moindre mesure dans le pays d’origine, influencent le volume des transferts effectués. Ces transferts sont en effet fonction du degré de qualification des migrants, du caractère temporaire ou permanent de la migration et du fait que les migrants soient ou non accompagnés par des membres de leur famille proche. En général, les informations sur les transferts internationaux par catégorie de migrants sont plutôt imprécises et peu concluantes. Il n’y a pas de consensus sur le fait de savoir si les migrants très qualifiés transfèrent plus ou moins que les migrants moins qualifiés, les effets étant confondus avec ceux d’autres variables de contrôle telles que l’augmentation du pouvoir d’achat et la fréquence des installations permanentes à l’étranger des migrants les plus qualifiés (Rodriguez 1996 ; Faini 2002 ; Jellal 2002).
Les migrations qui débouchent sur une installation permanente des migrants génèrent-elles moins de transferts financiers que les migrations temporaires ? Etant donné l’importance accordée aux migrations temporaires des travailleurs qualifiés et peu qualifiés, c’est une question d’une grande portée pour la définition des politiques. Les effets sont conflictuels. D’une part, on fait généralement l’hypothèse que l’intention de retourner dans le pays d’origine incite les migrants à épargner davantage. On suppose également que le fait d’être séparé de sa famille est associé à des niveaux de transferts plus importants (Galor et Stark 1990 ; Gyltsos 1997). L’attachement au pays d’origine est susceptible de diminuer avec la durée de l’absence des migrants installés pour de plus longues périodes, ce qui suggère que les migrants temporaires transfèrent des sommes plus importantes que les migrants permanents. D’autre part, il existe de nombreuses observations empiriques d’un rattrapage salarial dans le cas des durées de résidence à l’étranger les plus longues (bien que l’autosélection des migrants, les moins performants quittant le pays d’accueil pour retourner dans le pays d’origine, puisse biaiser ce résultat). Ceci peut expliquer pourquoi la relation entre les transferts financiers et la durée du séjour à l’étranger ne s’avère pas très claire (Brown 1997 ; Elbadawi et Rocha 1992 ; Gyltsos 1988 ; Merkle et Zimmermann 1992). La combinaison de ces deux effets jouant dans des sens opposés suggère que les transferts pourraient initialement croître puis diminuer avec la durée du séjour, ce qui impliquerait une durée optimale qui maximiserait le flux de transferts, résultat des effets contradictoires d’un plus grand pouvoir d’achat et d’une diminution de l’attachement au pays d’origine. En fait, Dustmann (2003) décrit une période de séjour optimale du point de vue des migrants temporaires, notant que la croissance des revenus est susceptible de réduire la durée de leur séjour, en leur permettant d’atteindre plus tôt un niveau d’épargne cible. Cette hypothèse est corroborée par des observations tirées de données allemandes.
Les États du golfe Persique fournissent quelques exemples intéressants. Des visas sont délivrés et les contrats sont renouvelés permettant des prolongements de résidence, mais seuls quelques rares migrants asiatiques restent plus de 10 ans, et la période moyenne de séjour est de 4 à 5 années. L’accompagnement familial est réservé à une élite de quelques personnes avec de hauts revenus, et le niveau de revenus au dessus duquel il est possible d’avoir accès à ce privilège a été relevé. L’acquisition de la citoyenneté est, de fait, impossible. Seule une petite minorité de migrants asiatiques travaille dans des postes très qualifiés ou d’encadrement.
Les transferts financiers de ces migrants temporaires, la plupart non qualifiés, depuis le Golfe ont été massifs, à la fois en termes absolus et par migrant (fig. 3). L’essentiel des transferts financiers effectués depuis le Golfe va vers les pays en développement. Entre 1990 et 2001, les transferts financiers depuis les États du Golfe ont représenté 92 % des transferts nets effectués depuis l’ensemble des pays industrialisés, et 35 % des recettes des transferts financiers bruts totaux vers les pays en développement. Les transferts par migrant depuis le Golfe sont plus élevés que les transferts depuis les autres régions (fig. 4).
Politiques visant à favoriser les transferts financiers de la diaspora
Les décisions politiques qui déterminent les types de migrants affectent les transferts financiers. En outre, le recours aux politiques pour encourager les flux de transferts de la part du stock de migrants déjà existant est largement répandu, bien que peu d’évaluations soient faites de l’efficacité de ces incitations. Les éléments communs à ces politiques d’incitation sont la mise en place d’obligations ou de comptes en monnaie étrangère rapatriables ainsi que des bonifications d’intérêts et de taux de change. De plus, en particulier sur le continent américain, des efforts bilatéraux sont faits de manière à réduire les coûts de transaction des transferts via les circuits formels. Des émissions d’obligations rapatriables se sont révélées très populaires, en particulier auprès des souscripteurs installés à l’étranger les plus fortunés, qui subissent le moins les pressions de redistribution de la part des membres de la famille restés dans le pays d’origine. Cependant, il serait fallacieux de considérer ces instruments comme un succès simplement parce qu’ils ont été bien accueillis : la question est de savoir combien ces migrants auraient de toute façon transféré, et celle-ci n’a pas été posée.
Graphique 4
Transferts de Migrants Enregistrés Rapportés au Stock de Migrants par Régions, 2000
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Note : PNI : Pays Nouvellement Industrialisés.
Sources : IMF 2003; United Nations 2002.
En ce qui concerne l’utilisation de la prime d’intérêt et de taux de change, les observations empiriques sur les déterminants macroéconomiques des transferts sont instructives. Plusieurs études ont examiné les liens entre les flux de transferts enregistrés et les différences d’intérêt entre les pays d’origine et d’accueil. La plupart des études indiquent, soit que la réponse est très faible, soit que des taux relativement plus élevés dans le pays d’immigration ont pour conséquence une augmentation du niveau des flux, ce qui est parfois interprété comme le reflet de rendements plus élevés des affaires des migrants à l’étranger (Chami, Fullenkamp et Jahjah 2003 ; El-Sakka et McNabb 1999 ; Faini 1994 ; Katseli et Gyltsos 1989). De tels résultats posent, à tout le moins, la question de l’efficacité des mesures d’offre de prime d’intérêt pour attirer davantage de transferts financiers des migrants.
Deux rôles centraux ont été assignés au taux de change concernant la détermination des transferts financiers des migrants. L’un découle de la gestion d’un portefeuille d’actifs libellés en différentes devises, auquel cas les incertitudes du taux de change jouent un rôle central (Katseli et Gyltsos 1989). L’autre se concentre sur la décision des migrants d’augmenter le niveau de consommation des membres de la famille restés dans le pays d’origine plutôt que le leur. Le taux de change réel affecte alors le prix relatif de ces alternatives (Faini 1994 ; Garson 1994). De façon surprenante, peu d’études systématiques ont été menées sur les effets de changements sur le marché des changes sur les transferts financiers des migrants ; les quelques-unes qui s’y sont intéressées semblent s’accorder sur le fait qu’une dépréciation (réelle) augmente les transferts enregistrés (Faini 1994 ; Gyltsos 1988). Un nombre plus important d’études ont analysé le rôle de la prime de change sur le marché des changes informel, une réduction de celle-ci tendant à accroître les transferts financiers enregistrés. Il est probable qu’une partie de cet effet provient de ce que des transferts informels soient redirigés vers des canaux formels ; les effets sur les transferts totaux ne sont cependant pas clairs (Gyltsos 2001).
Parvenir à rediriger des fonds des circuits informels vers les circuits formels est un objectif de politique classique qui a ses justifications propres (Passas 1999). De plus, les pressions internationales destinées à renforcer les contrôles du système de transferts informels et à réduire la taille, se sont fortement accrues depuis le 11 septembre 2001, en grande partie parce que l’on redoute que ce système facilite le financement d’activités terroristes. Dans la pratique, les transferts effectués à travers le système de transferts informels sont généralement moins chers, plus rapides et plus pratiques que ceux passant par les banques formelles.
En plus des préoccupations concernant le financement d’activités terroristes ou d’autres activités criminelles, rediriger les flux vers le secteur formel présente l’intérêt de permettre une augmentation de l’assiette fiscale ainsi que de placer plus de devises dans les mains du gouvernement. Lorsque le système bancaire informel est aussi utilisé pour contourner les contrôles sur les fuites de capitaux, rediriger des flux peut aussi permettre d’augmenter les entrées agrégées de devises. Des contrôles plus étroits sur le système de transferts informels peuvent, toutefois, aussi bien réduire le montant total de transferts, particulièrement parmi les migrants pauvres, qui utilisent de façon régulière le système informel ; et il est peu probable que des contrôles plus importants s’avèrent efficaces pour restreindre de manière sérieuse les mouvements de fonds des organisations criminelles ou terroristes.
Synthèse sur les Transferts Financiers des Migrants
Le débat sur le sens de l’impact des transferts financiers sur les niveaux de production et la croissance continue. La plupart des analyses menées au niveau des ménages sont probablement inappropriées ; les approches macro les plus défendables suggèrent que l’effet est positif (Gyltsos 2002b ; León-Ledesma et Piracha 2001 ; Lucas 1987). De nombreuses simulations de l’impact des dépenses des transferts financiers suggèrent des effets expansionnistes importants. Quelques-unes de ces simulations peuvent être critiquées parce qu’elles supposent une absence de contrainte de capacités, bien qu’il y ait peu d’observations laissant penser qu’il y ait pu avoir des pressions inflationnistes liées aux transferts financiers des migrants (Gyltsos 2001). Une modélisation et des analyses plus rigoureuses de ces effets macroéconomiques sont nécessaires, même s’il pourrait s’avérer fructueux d’examiner les situations dans lesquelles les transferts financiers stimulent la production nationale.
Les analyses empiriques des déterminants des flux internationaux de transferts restent très limitées, bien que les observations effectuées suggèrent que les migrants temporaires transfèrent plus que ceux qui se sont installés de façon permanente. C’est un résultat important pour les pays industriels qui se préoccupent des implications en termes de développement de leurs politiques d’immigration. Il devrait cependant être relevé que les périodes de séjour très limitées contraignent les capacités de rémunération des migrants et donc leurs transferts. La question de savoir si les conséquences négatives de la fuite des cerveaux sont compensées par des transferts plus élevés des migrants les plus éduqués reste encore irrésolue. Qui plus est, il n’y a eu jusqu’alors que peu d’efforts fournis pour évaluer les politiques les plus courantes destinées à générer des transferts plus importants de la diaspora. Les observations disponibles font douter de l’efficacité d’une politique visant à offrir une prime d’intérêt aux nationaux installés à l’étranger ; les offres de primes sur le taux de change pourraient s’avérer plus efficaces. Les efforts internationaux visant à réguler et à réduire les opérations du secteur bancaire informel pourraient avoir pour effet de réduire les transferts, et en particulier les transferts effectués par les plus pauvres.
 
4. Fuite des cerveaux et gains à l’émigration
 
 
La plupart des pays de l’OCDE ont maintenant des politiques visant à faciliter le recrutement de migrants très qualifiés. La composition par niveau d’éducation de la population étrangère adulte (âgée de 26 à 64 ans) varie entre ces pays (fig. 5). Selon les estimations de l’OCDE, 33,9 % de la population d’origine étrangère aux États-Unis a un diplôme de l’enseignement supérieur (OCDE 2003). Le Bureau du Recensement des États-Unis (2001) reconnaît qu’en 2000, 42 % de la population d’origine étrangère âgée de 25 ans et plus avaient un niveau d’éducation supérieur, et que 25,8 % disposaient de diplômes équivalents à la licence. Presque un quart de ceux qui sont diplômés du supérieur aux États-Unis ont des niveaux de qualifications correspondant à un diplôme 3ème cycle. Parmi les pays représentés dans la figure 5, seuls la Norvège et le Royaume-Uni enregistrent une proportion plus élevée que les États-Unis de résidents étrangers ayant suivi des cours dans l’enseignement supérieur.
Graphique 5
Population Étrangère Adulte par Niveau d’Éducation des Pays OCDE, 2001-02
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Note : Les données pour l’Australie, le Canada et les États-Unis n’incluent que les adultes nés à l’étranger. Les données pour le Danemark recouvrent les personnes âgées de 15 à 64 ans.
Source : OECD 2003.
Étant donné les différences importantes dans les définitions, les comparaisons entre pays sont difficiles. Des estimations très grossières, basées sur les données des Nations Unies sur les stocks de migrants, et combinées avec les ratios de la figure 5, suggèrent qu’aux États-Unis le nombre d’adultes d’origine étrangère avec un niveau d’éducation supérieur est plus de deux fois plus important que dans les douze pays de l’Union Européenne de la figure 5 réunis. Les États-Unis auraient également à eux seuls bien plus de diplômés du baccalauréat étrangers que les seize autres pays réunis. Les États-Unis sont clairement la destination majeure de la fuite des cerveaux. Les trois quarts des adultes d’origine étrangère des États-Unis avec un niveau d’éducation supérieur sont nés dans les régions à faible revenu ou dans les pays en transition (Afrique, Asie à l’exception du Japon, Amérique Centrale, Europe de l’Est ou Amérique du Sud). Le ratio du stock d’adultes diplômés d’un établissement d’enseignement supérieur aux États-Unis, rapporté au stock d’adultes diplômés d’un établissement d’enseignement supérieur du pays d’origine décroît à mesure que le niveau de revenu du pays d’origine augmente (fig. 6) ce qui suggère que le fardeau de la fuite des cerveaux est supporté de façon disproportionnée par les pays aux revenus les plus bas.
Graphique 6
Fuite des Cerveaux Vers les États-Unis et PIB par Habitant pour Quelques Pays
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Sources : Stock d’adultes disposant d’un niveau d’éducation tertiaire aux États-Unis comme dans le tableau 1. Stock d’éducation du pays d’origine issu de Barro et Lee (1993) et de www. ksg. harvard. edu/ CID. PIB par habitant (en parité de pouvoir d’achat 2000) issu de Nations Unies (2002b).
Traditionnellement, le processus de fuite des cerveaux des pays à bas revenu est supposé imposer des coûts à ceux restant dans le pays d’origine. Plus récemment, les mécanismes qui pouvaient permettre aux personnes restées dans le pays d’origine de bénéficier de la migration à l’étranger des plus éduqués – que nous appellerons le gain à l’émigration [6] - ont fait l’objet d’une attention grandissante. Les observations empiriques à la fois sur la fuite des cerveaux et sur les gains à l’émigration sont limitées.
La Fuite des Cerveaux
La question de la fuite des cerveaux ne se concentre pas sur le fait que le départ de personnes hautement qualifiées ou particulièrement brillantes puisse réduire la production nationale, mais sur la possibilité que ceux qui restent dans le pays d’origine soient affectés par ces départs, les élites émigrantes n’étant plus payées localement. Il y a deux aspects relativement distincts à ce coût potentiel imposé aux autres. Le premier est lié au fait que la présence de personnes hautement qualifiées confère un bénéfice externe, non compensé, aux autres individus ; le départ de cette élite implique la perte de cette externalité pour ceux qui ne partent pas. Le second est la perte de dépenses publiques investies dans la formation des migrants qui s’en vont et, plus généralement, les coûts budgétaires résultant de la fuite des cerveaux.
Quelques-unes des externalités potentielles de l’éducation supérieure sont présentées par le Groupe de Travail de la Banque mondiale sur l’Enseignement Supérieur (2000) [7]. La quantification de l’importance, ou même de l’existence, de telles externalités est une autre affaire, certainement plus complexe. Ces effets externes potentiels de l’éducation peuvent être divisés en trois catégories : les revenus plus élevés des individus du fait de la formation d’autres individus, reflétant la productivité accrue du fait des effets d’agglomération ou de voisinage ; les bénéfices dérivés de l’influence d’une population éduquée sur divers biens publics, tels que le sens civique, la réduction de la criminalité, une meilleure qualité de l’environnement et la santé publique ; et les externalités dynamiques du fait des effets de l’éducation sur la croissance économique, soit directement au travers de l’accumulation de capital humain s’il y a des économies d’échelle de telle sorte que d’autres puissent en bénéficier, ou indirectement à travers le taux de progrès technique. Davies (2003) désigne ces effets sous les termes d’externalités marchandes statiques, non marchandes statiques et dynamiques. Au sein de chacune de ces catégories, au moins deux problèmes majeurs se posent pour l’estimation de bénéfices externes.
La première difficulté est de parvenir à déterminer si la corrélation entre l’éducation moyenne et la croissance, la fourniture de biens publics, ou la rémunération d’un individu reflète un effet causal ou est due au contraire à une causalité inverse, ou bien encore n’est simplement qu’une corrélation fallacieuse, due par exemple à une variable omise. Ceci est bien illustré pour le cas marchand statique par Acemoglu et Angrist (2000) qui, aux États-Unis, ne trouvent pas d’effets du niveau moyen d’éducation secondaire au niveau local sur la rémunération individuelle, une fois que le niveau d’éducation moyen est instrumenté par les variations dans le caractère plus ou moins obligatoire de la scolarisation et celles des réglementations sur le travail des enfants. En fait, après avoir effectué une revue des observations empiriques au niveau macro et microéconomique, Davies (2003) conclut à l’absence d’indications qui pourraient étayer la notion de bénéfices externes marchands statiques qui opéreraient au travers du revenu ou des rémunérations des autres individus.
Les observations sur les effets non marchands et les effets dynamiques sont plus nuancées. Ainsi que le relève Davies (2003, p. 25), « Il existe une grand nombre d’études sur les effets non marchands de l’éducation… Bien que ces études… se soient heurtées aux difficultés caractéristiques de la recherche d’instruments adéquats, beaucoup pensent qu’elles fournissent des indications qu’il existe des effets importants. » (Voir aussi McMahon 1999.)
En ce qui concerne les effets dynamiques de l’éducation, il existe une littérature empirique très substantielle qui met l’accent sur les effets positifs de l’éducation sur la croissance du PIB. Il semblerait, selon les dernières indications disponibles, que l’essentiel de cette contribution s’effectue au travers de l’effet du stock plus élevé de capital humain sur le progrès technique, en partie sous la forme de l’adoption de technologie dans les pays à bas revenu plutôt que par l’augmentation de la productivité du travail du fait de la croissance en capital humain. Toutefois, les effets de l’éducation sur la croissance ne sont pas reconnus par tous ; des doutes sérieux ont été émis sur le sens de la causalité, en d’autres termes laquelle de l’expansion de l’éducation ou de la croissance causait l’autre (Bils et Klenow 2000).
Même si la causalité de l’éducation vers la croissance ainsi que les effets non marchands peuvent être démontrés, il reste une seconde difficulté ; la mise en évidence d’un effet ne signifie absolument pas qu’il existe des bénéfices externes. En déduire que tous les effets de l’éducation sur la croissance qui passent au travers du progrès technique ne fournissent aucun bénéfice privé à la personne éduquée qui génère les nouvelles idées ou promeut leur adoption, paraît excessif. On peut dire la même chose de la présomption selon laquelle les bénéfices de l’éducation sur certains facteurs spécifiques non marchands ne peuvent pas être internalisés par l’individu éduqué simplement du fait de la nature de ces facteurs.
La mesure des bénéfices externes est extraordinairement difficile. Nous ne disposons pas de suffisamment d’indications d’importantes externalités positives de l’éducation de telle sorte que l’émigration des plus qualifiés puisse être universellement décriée. Dans la réalité, il est probable que le coût imposé par le départ des plus qualifiés dépend des situations. Il est aisé d’imaginer que l’émigration de professionnels de la santé met en danger un public très exposé au VIH/SIDA, dans la mesure où ils sont correctement employés dans leur pays d’origine. L’identification d’un bénéfice externe à conserver des personnes travaillant dans les technologies de l’information en Inde peut s’avérer plus problématique, bien que l’enseignement mutuel en constitue ici une source.
L’autre composante majeure des coûts imposés aux personnes qui restent dans le pays du fait de la fuite des cerveaux provient de la perte nette de ressources fiscales. Le coût par étudiant de l’éducation supérieure est bien plus élevé que le coût de l’éducation primaire et secondaire. Qui plus est, relativement au revenu, le coût de l’éducation supérieure est plus important dans les pays à bas revenu, où ces coûts sont largement subventionnés. Même s’il est vrai que ces fonds soient sans rendement direct même avant le départ, l’État perd toutefois les revenus de taxation que le migrant éduqué aurait payés dans le pays d’origine. En ce qui concerne les économies réalisées, la diminution de la dépense publique discrétionnaire versée au migrant, et potentiellement aux proches du migrant, doit être prise en compte, au même titre que les revenus fiscaux liés directement ou indirectement aux transferts financiers des migrants (Johnson 1967).
Desai, Kapur et McHale (2001) fournissent quelques estimations des effets de la fuite des cerveaux de l’Inde vers les États-Unis. Ils prédisent les rémunérations que les indiens non-résidents vivant aux États-Unis auraient pu espérer disposer en Inde, et simulent les pertes d’impôts sur le revenu ainsi que d’impôts indirects (en supposant l’absence d’évasion fiscale) sur la base des revenus estimés. Avec une émigration vers les États-Unis augmentant rapidement, ces pertes de revenus fiscaux sont estimées se situer à environ neuf milliards de roupies, soit 0, 04 % du PIB, en 2001. Cependant, en supposant que les dépenses publiques (autres que la défense et les paiements d’intérêt) constituent une proportion constante du PIB, les économies estimées du fait du départ des migrants vers les États-Unis dominent en moyenne les pertes de revenus fiscaux de 1990 à 2001, même en supposant qu’aucun supplément de revenu fiscal ne découle des transferts financiers. Ces résultats issus du cas indien sont provocateurs, bien qu’il paraisse inapproprié d’en tirer des conclusions plus générales, ne serait-ce que parce que la composition de la dépense publique en faveur des classes émigrantes est susceptible de varier considérablement suivant les pays. De plus, ainsi que l’indiquent les auteurs, leur simulation omet d’autres éléments positifs qui pourraient résulter de l’émigration des plus qualifiés.
Les Gains à l’Émigration
Au moins quatre composantes d’un gain potentiel à l’émigration ont été identifiées dans la littérature récente. Les trois premières font référence aux influences de la diaspora, particulièrement des membres qualifiés de la diaspora, pour la promotion du commerce, des flux internationaux de capitaux et des transferts de technologie vers le pays d’origine. Le quatrième élément renvoie à la possibilité que la fuite des cerveaux induise une expansion du niveau d’éducation parmi les nationaux restant dans le pays d’origine.
Il est certain que les nationaux expatriés possèdent une information plus complète que les étrangers sur la culture et probablement aussi sur les règles générales qui gouvernent le monde des affaires dans leur pays d’origine. Les nationaux peuvent être aussi mieux avertis des opportunités économiques dans leur pays d’origine et sont mieux placés pour acquérir des informations crédibles supplémentaires au travers de leurs contacts sur place. En plus des bénéfices tirés de ces sources d’information, les liens sociaux avec les amis et la famille sur place peuvent permettre aux migrants de faire appliquer les contrats, tandis qu’ils peuvent améliorer leur réputation auprès des firmes du pays d’origine, et ainsi faciliter le commerce avec elles, en ayant recours à des employés étrangers de confiance. Chacun de ces canaux a une importance particulière lorsque les règles du commerce dans le pays d’origine sont opaques et que le recours aux mécanismes judiciaires d’exécution des contrats est peu efficace.
De plus en plus d’observations indiquent que le stock de migrants, et plus particulièrement la diaspora la plus éduquée, peut ainsi jouer un rôle significatif dans la promotion du commerce international. Saxenian (1999) défend l’idée que les ingénieurs en développement de logiciels indiens, qui étaient employés à la Silicon Valley, ont joué un rôle crucial pour l’amorçage de la croissance rapide des exportations de logiciels indiens vers les États-Unis. Les connections entre la migration et le commerce ont également été confirmées statistiquement pour l’Australie (Lloyd 1996), le Canada (Head et Ries 1998), et les États-Unis (Gould 1994). Rauch et Trindade (2002) démontrent que le commerce bilatéral est plus important, particulièrement dans les biens différenciés, entre les pays où se trouvent les communautés chinoises les plus importantes. Ce rôle spécifique pour le commerce en biens différenciés suggère que la transmission d’informations peut s’avérer importante, bien plus importante que tout autre rôle qu’est susceptible de jouer la diaspora, notamment pour l’exécution des contrats. Head et Ries notent toutefois que les effets estimés apparaissent trop importants, et que ce qui est observé peut n’être que le reflet trompeur de forces communes favorisant à la fois la migration et le commerce pour une nation particulière.
Il ne semble pas exister d’analyses similaires pour l’influence de la diaspora sur les flux de capitaux, bien que l’analyse de l’information comme déterminant de l’investissement direct par Mody, Razin et Sadka (2003) puisse offrir une approche qui contribue à combler ce vide. Par ailleurs, il vaut la peine de rappeler que la Chine dispose d’une importante diaspora (35 millions de chinois vivent en dehors de Chine, selon la Commission des Affaires Chinoises à l’Etranger [8] (2003)), et que les investissements directs de ce « réseau bambou » ont été massifs. En 1999, 48 % des actifs totaux des « entreprises à financement étranger » en Chine étaient des entreprises financées par des entrepreneurs de Hong Kong (Chine), Macao, et Taiwan (Chine) (voir, cependant, Huang 2003 sur les questions de mesure). Quelques observateurs suggèrent que, de ce point de vue, les expériences chinoises pourraient se révéler uniques, le reflet d’une combinaison de règles d’affaires opaques, de l’importante réserve de main-d’œuvre bon marché, et de l’ouverture aux investissements étrangers après 1978 (Lever-Tracy, Ip et Tracy 1996). Mais les investissements des émigrants originaires de Taiwan (Chine) aux États-Unis laissent penser que l’expérience n’est pas unique.
L’Inde a aussi une diaspora importante : 20 millions d’indiens d’origine vivent à l’étranger selon le gouvernement indien (2001). Mais les investissements directs par les indiens non-résidents ont été beaucoup plus faibles. Sur les 17 milliards d’investissement direct en Inde durant les années 90 (le chiffre pour la Chine était de 318 milliards), seuls 15 % avaient été réalisés par des indiens non-résidents. La différence est souvent attribuée au fait qu’un nombre substantiel de migrants chinois est impliqué dans des activités commerciales, alors qu’une grande partie des indiens très éduqués exerce des professions plus pointues (Guha et Ray 2000). Cependant, une partie de cette différence est probablement attribuable à l’attitude généralement beaucoup plus hostile à l’investissement étranger en Inde.
Il y a donc des exemples où une diaspora entreprend des investissements majeurs dans le pays d’origine, peut-être particulièrement lorsque de tels investissements sont accueillis favorablement et encouragés, et que les rendements sont importants. Le fait que de tels exemples soient courants ou non reste cependant encore mal connu.
Les réseaux d’échanges de connaissance et la transmission de technologie constituent un troisième canal du gain à l’émigration, qui a récemment fait l’objet d’une attention grandissante. Ces réseaux peuvent revêtir une grande variété de formes, à la fois formelles et informelles (Meyer et Brown 1999). De nombreuses informations descriptives sur ces réseaux sont disponibles, mais il n’existe pas d’observation statistique de leurs effets sur les niveaux de productivité des régions en développement. Même s’il paraît potentiellement possible d’ajouter à la littérature récente sur la diffusion technologique internationale, de manière à incorporer le rôle des scientifiques et des ingénieurs migrants, il ne semble pas que cela ait été, jusqu’alors, déjà réalisé [9]. L’essentiel de la discussion sur les gains à l’émigration au travers des réseaux d’échanges de connaissance a concerné les industries de haute technologie et les pays à revenu intermédiaire. Cela soulève une question cruciale, mais encore non résolue, quant à la capacité des pays à faible revenu (en particulier les plus pauvres) à tirer parti des dernières technologies des nations de l’OCDE, même lorsqu’elles sont transmises par leurs nationaux éduqués installés à l’étranger.
La dernière composante d’un gain potentiel au départ des nationaux très éduqués est l’effet d’amorçage supposé sur l’augmentation des niveaux d’éducation nationaux (Mountford 1997). Cette composante repose sur l’idée que les rendements privés à l’éducation sont accrus du fait d’une émigration potentielle, favorisant des investissements additionnels dans l’éducation, et ce même si seule une partie de la population éduquée supplémentaire va réellement migrer. Beine, Docquier et Rapoport (2001) trouvent un effet positif du taux de migration vers les pays de l’OCDE sur le niveau d’éducation moyen de la population du pays d’origine parmi 30 pays à faible revenu. Ainsi que le note toutefois Faini (2002), ceci pourrait simplement refléter le départ d’un nombre suffisamment important de travailleurs non qualifiés ce qui contribuerait à augmenter le niveau moyen d’éducation parmi ceux restés dans leur pays d’origine.
Faini (2002) met en relation les taux de scolarisation bruts de 51 pays et les mesures de fuite des cerveaux vers les pays de l’OCDE de Carrington-Detragiache, en contrôlant pour le PIB par habitant du pays d’origine. La relation entre le taux de fuite des cerveaux parmi les personnes disposant d’un niveau d’éducation supérieure et le taux de scolarisation supérieure se révèle faiblement négatif. Si le taux de fuite des cerveaux vers les États-Unis présenté dans la figure 5 est utilisé à la place des mesures de Carrington-Detragiache, on retrouve le même type d’effet, ce qui le confirme. En fait, cet effet est statistiquement plus significatif que la mesure de Faini, et est robuste à l’inclusion de variables muettes régionales pour approximer les effets de la distance.
Les effets transversaux entre pays sont susceptibles de masquer d’importants effets spécifiques pays. En 2000, par exemple, 18 % de l’ensemble des philippins titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur vivaient aux États-Unis, et 60 % des philippins diplômés de l’université aux États-Unis étaient des femmes. Etant donné le niveau de revenu des Philippines, le taux de scolarisation supérieur est parmi les plus élevés au monde ; pour les femmes philippines, le taux de scolarisation est 25 % plus élevé que celui des hommes. En 2001, 72 % de l’ensemble des étudiants qui suivaient des cours de l’enseignement supérieur étaient dans des institutions privées. La dépense publique dans l’enseignement supérieur par étudiant est faible, bien que le rendement privé d’une éducation supérieure pour ceux qui restent aux Philippines soit comparativement faible. Il est donc difficile de croire que ces taux de scolarisation élevés, et financés de façon privée, ne soient pas expliqués par la possibilité d’émigrer lorsque l’on dispose d’un niveau de qualification plus important. Il existe même des signes que le choix des principaux domaines d’études des étudiants philippins répond aux variations de la demande internationale. L’éducation supérieure aux Philippines est presque certainement induite, pour une grande part, par la possibilité d’émigrer.
Étudier à l’étranger
Alors que la plupart des philippins diplômés du supérieur aux États-Unis ont obtenu leurs diplômes avant de partir, ce n’est pourtant pas un cas général. En 1993, près de 60 % de la population d’origine étrangère diplômée des États-Unis avaient passé leur diplôme le plus élevé dans une université américaine (Tableau 1). 13 % supplémentaires ont obtenu un diplôme de troisième cycle d’une université en dehors des États-Unis, mais parmi eux 39 % ont obtenu leur licence dans une université américaine.

Tableau 1
Américains d’Origine Étrangère Diplômés du Supérieur : Diplôme Obtenu le Plus Élevé ; Distinction par Région d’Origine et Nationalité de l’Université Diplômante, 1993
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Type de diplôme et Nationalité de l’Université diplômante (pourcents) % de diplômés du supérieur aux USA mais licenciés en dehors des USA Université non Américaine Université Américaine Région Lic. Mast. Doc. Prof. Lic. Mast. Doc. Prof. Total N. America 15.2 3.9 1.4 3.0 43.4 19.7 6.1 7.4 100.0 24.8 C. America 16.2 3.7 2.5 5.7 45.0 19.2 3.3 4.4 100.0 11.3 S. America 19.4 5.2 2.1 6.3 38.3 19.7 4.4 4.6 100.0 27.1 W. Europe 14.3 5.4 3.9 2.6 42.0 20.8 5.7 5.2 100.0 16.0 E. Europe 18.6 16.7 5.5 6.1 27.1 15.5 6.6 3.9 100.0 17.7 Former USSR 32.5 20.9 6.6 4.0 19.5 10.4 3.4 2.9 100.0 7.4 E. Asia 42.9 3.7 1.0 4.3 22.3 18.4 5.2 2.2 100.0 58.5 S. Asia 29.2 12.0 3.6 9.6 9.7 24.8 7.9 3.2 100.0 77.4 W. Asia St ME 16.0 4.8 2.2 5.8 34.9 23.9 8.0 4.4 100.0 34.8 Africa 21.6 4.3 2.3 5.7 30.6 23.0 8.2 4.2 100.0 38.7 Oceania 28.6 4.1 5.3 4.0 26.5 13.3 16.1 2.3 100.0 50.9 Total 26.7 6.0 2..5 4.9 30.4 19.9 5.7 3.8 100.0 39.1 Données basées sur l’Enquête Nationale Américaines des Diplômés du Supérieur 1993 disponible à http:// srsstats. sbe. nsf. gov/ .

Ces données induisent deux remarques. En premier lieu, une part substantielle du coût de l’enseignement des premières années du supérieur des personnes d’origine étrangère vivant aux États-Unis n’est probablement pas supportée par le gouvernement de leur pays d’origine. En second lieu, étudier aux États-Unis est un important moyen d’entrée dans le pays pour les personnes les plus qualifiées. Il y a une corrélation significativement positive entre le taux de fuite des cerveaux vers les États-Unis, tel que présenté dans la figure 5 et le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur à l’étranger relativement à la population totale du pays d’origine (en contrôlant pour le PIB par habitant du pays d’origine).
Nous ne disposons que de peu d’informations sur le nombre d’étudiants qui retournent dans leur pays d’origine après leurs études. Cependant, 51 % des étudiants qui ont obtenu des doctorats en sciences et en ingénierie au sein d’universités américaines en 1994/1995 travaillaient aux États-Unis en 1999 (Finn 2001). Les migrants originaires de quelques pays à haut revenu ont les taux d’installation les plus élevés, mais parmi les pays en développement, une relation significativement négative existe entre les taux d’installation aux États-Unis et le niveau de revenu du pays d’origine, et les migrants issus des pays les plus pauvres ont les taux d’installation les plus élevés (fig. 7).
Graphique 7
Taux d’Établissement des Scientifiques et des Ingénieurs aux États-Unis et PIB du pays d’Origine
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Note : PPA = Parité de Pouvoir d’Achat
Source : Finn 2001.
Une Synthèse sur la Fuite des Cerveaux et le Gain à l’Émigration
La fuite des cerveaux vers les pays de l’OCDE est importante, et plus particulièrement vers les États-Unis, qui attirent un pourcentage élevé du petit nombre des individus hautement qualifiés des pays à revenu inférieur. De nombreuses observations suggèrent que le fait de disposer d’une population avec des niveaux d’éducation plus élevés est corrélé avec une croissance économique plus rapide. Beaucoup d’observateurs, mais pas la totalité, pensent que cette corrélation reflète l’impact de l’éducation sur la croissance et non une demande croissante pour l’éducation à mesure que les revenus augmentent. Il reste encore difficile de dire si une telle contribution de la population éduquée à la croissance s’effectue aux dépens du reste de la population.
Les doutes sont encore plus importants en ce qui concerne toute forme de causalité entre les niveaux d’éducation et un impact positif sur un ensemble de bénéfices sociaux et non marchands, tout autant que pour les externalités qui y sont associées. Les coûts externes de la fuite des cerveaux n’ont ainsi pas été effectivement démontrés, bien que cela ne signifie pas que de tels coûts puissent exister. Le fait que le départ des personnes très qualifiées soit associé à des pertes budgétaires, une fois prises en compte les réductions des dépenses et non seulement les pertes d’imposition, a été mis en doute dans la littérature ; cela nécessite clairement plus de recherches empiriques.
Quelques observations d’un gain à l’émigration commencent à émerger, en particulier l’effet positif d’une diaspora éduquée sur la promotion du commerce. Les effets sur les flux de capitaux et les transferts de technologie nécessitent d’être démontrés de façon plus rigoureuse. Les observations empiriques sur le fait que la fuite des cerveaux permet une expansion des niveaux d’éducation dans le pays d’origine sont mitigées et pourraient bien varier d’un pays à l’autre.
L’association entre le fait d’étudier à l’étranger et la fuite des cerveaux semble claire. Le taux de retour des étudiants est généralement le plus faible dans les pays les plus pauvres des régions en développement. Pour ces pays, la principale option de politique concernant la fuite des cerveaux semble être de reconsidérer les mécanismes de financement des étudiants de manière à réduire les fonds publics investis à perte dans des étudiants éduqués dans le pays d’origine, qui le quittent pour peut-être ne jamais y revenir.
 
5. La migration de retour et les migrants « temporaires »
 
 
La migration de retour, même des personnes installées de manière « permanente », n’est pas un fait nouveau. Cependant, ainsi que le note Hugo (2003, p. 1) « Dans le monde contemporain… la migration internationale circulaire s’effectue à une échelle encore jamais atteinte, et concerne un nombre de groupes plus important, et prend des formes plus variées qu’auparavant. »
Les flux de migrants disposant d’un statut temporaire se sont développés de façon quasi-universelle ces dernières années. Les systèmes de migration temporaire recèlent un mélange d’avantages et de désavantages, à la fois pour le pays hôte et pour le pays d’origine du migrant. En particulier, trois préoccupations concernant la permanence des systèmes de migration temporaire sont discutées. La première est le taux de rotation des migrants. La seconde est de savoir si le programme lui-même s’avère temporaire du fait des chocs dans le pays d’accueil. La troisième est de savoir si le programme s’avère pouvoir être réduit sur le plus long terme.
Taux de Rotation, Installation et Retour
Les plans des migrants « temporaires » n’excluent absolument pas l’installation plutôt que le retour. Le programme de travailleurs invités en Europe avant 1974 impliquait des installations permanentes substantielles. Cependant, même au plus fort de ces programmes, le taux de rotation et la migration de retour vers le pays d’origine étaient élevés. Puis de 1975 à 1985, les flux de sortie de population étrangère d’Allemagne ont officiellement dépassé les flux d’entrée (OCDE 1986). Une minorité non négligeable de migrants n’est cependant pas retournée, et a été suivie par les familles.
L’installation n’est pas limitée aux travailleurs légaux invités. Reyes et Mameesh (2002) rapportent que les mouvements de mexicains vers les zones urbaines des États-Unis se sont souvent avérés permanents ou semi-permanents. Hugo (1998) rapporte quant à lui que parmi les migrants indonésiens de l’est, à Sabah, en Malaisie, dont beaucoup sont des migrants illégaux, un quart y sont restés au moins 10 ans, et beaucoup se sont tout simplement installés de façon permanente à Sabah.
Des taux de rotation rapides du stock d’employés peuvent imposer des coûts significatifs aux employeurs, en fonction du contexte. Lorsque des formations spécifiques, ou que la confiance placée dans les employés, sont critiques, des taux de rotation importants imposent des coûts réels. Dans quelques cas, cela est compensé par des coûts du travail inférieurs pour les migrants temporaires, soit du fait de salaires plus faibles, soit du fait de contributions sociales moins importantes. Il peut y avoir des avantages sociaux pour le pays d’accueil à avoir un taux de rotation élevé, tels que les bénéfices liés à la contribution sociale nette des employés temporaires qui paient des taxes mais ne sont éligibles qu’à des bénéfices publics limités, ou du fait qu’ils reçoivent moins d’allocations du fait de taux de dépendance plus faibles. L’autre bénéfice perçu par de nombreux pays d’accueil, plus pernicieux, est la durée limitée de l’installation des étrangers, de leurs familles, ainsi que de leurs styles de vie propres ; cependant, les taux de rotation constituent la garantie quasi certaine d’un manque d’intégration.
Du point de vue du pays d’émigration, la migration de retour présente de nombreux avantages, bien que des coûts y soient également attachés. Le principal argument en faveur de la migration temporaire est la plus grande probabilité de contacts avec la zone d’origine de la part des migrants dont l’intention est de revenir, et par conséquent la tendance à effectuer plus de transferts et peut-être de contribuer de manière différente pour conserver le statut de membres actifs de la diaspora. Un second avantage affiché est que les travailleurs retournent dans le pays avec des compétences fraîchement acquises, ou au moins enrichis d’expériences, bien qu’ici les observations soient mitigées.
Tan (1993) offre un compte rendu assez saisissant du décalage entre les compétences nouvellement acquises par des travailleurs philippins de retour dans leur pays et l’état de la technologie aux Philippines. De Coulon et Piracha (2002) estiment que les migrants de retour en Albanie gagnaient plus que des individus comparables mais qui n’avaient pas quitté le pays, et ce même si les personnes qui étaient restées en Albanie auraient pu potentiellement gagner plus si elles étaient parties. Ainsi que le soulignent De Coulon et Piracha, la question de l’autosélection est importante dans ces comparaisons. Ainsi, lorsque Azam (1991) indique que les employeurs trouvent que les performances d’un petit échantillon de travailleurs qualifiés, de retour dans le pays, sont meilleures que celles de travailleurs qui ne sont pas allés à l’étranger, il reste difficile de discerner si cela reflète les meilleures méthodes de travail acquises à l’étranger ou simplement que la migration s’apparente en premier lieu à une sélection des travailleurs les plus dynamiques. Dans cette étude, les employés disent avoir acquis de nouvelles compétences lorsqu’ils étaient à l’étranger, mais tant les employés que les employeurs affirment que ces nouvelles compétences n’étaient pas utiles une fois de retour dans le pays d’origine. Il y a donc à la fois des doutes sur l’applicabilité des compétences spécifiques acquises, ainsi que des observations tendant à montrer que les migrants de retour gagnent plus, ce qui pourrait indiquer soit que leurs expériences ont une valeur intrinsèque, soit que les migrants étaient, même avant la migration, les personnes les plus dynamiques.
La plupart du temps les migrants ne recommencent pas immédiatement à travailler après être revenus dans leur pays d’origine ; les périodes de non emploi ou même de chômage peuvent être prolongées, facilitées par l’épargne accumulée, et peut-être entretenues par une aspiration à des niveaux de rémunérations irréalistes. Ainsi que le notent Martin et Staubhaar (2001, p. 6), « il était anticipé que les migrants de retour en Turquie ayant eu une expérience dans les entreprises allemandes deviendraient des travailleurs très productifs une fois employés dans des entreprises turques. Ceci ne se produit que rarement, car les migrants turcs de retour disaient qu’ils étaient fatigués par les dix années de travail ou plus passées en Allemagne. » Les enquêtes de migrants de retour du golfe Persique dans les années 80 ont révélé de très hauts taux de chômage au Bangladesh, au Pakistan et au Sri Lanka (Amjad 1989). Une enquête de 2001 sur des migrants retournés du Golfe au Kerala en Inde, indique qu’environ un quart de ceux en âge de travailler ne faisaient plus partie de la main-d’œuvre disponible, et que 8 autres pourcents étaient toujours en recherche de travail (Zachariah, Nair et Rajan 2001).
Trois remarques peuvent être faites à propos de cette observation. D’abord, lorsque le chômage ou le sous-emploi est substantiel, il n’est pas évident que les choix personnels des migrants de se retirer de la main-d’œuvre disponible de façon temporaire, ou même permanente, doivent être un sujet de préoccupation. Ensuite, la dynamique du processus d’une nouvelle assimilation, et la durée de chômage qui en résulte, réclament une analyse plus rigoureuse, et par conséquent il est pour l’instant difficile d’interpréter les niveaux de chômage moyens enregistrés par ces études. Enfin, il serait intéressant d’examiner l’efficacité de quelques-uns des efforts politiques destinés à faciliter l’assimilation des migrants de retour [10].
Étant donné les préoccupations largement partagées concernant la fuite des cerveaux, il n’est pas surprenant que de nombreux pays, en collaboration avec certaines organisations internationales, recherchent activement à favoriser la migration de retour, et particulièrement celle des nationaux les plus qualifiés. Il existe quelques observations issues des pays industrialisés que les migrants qui retournent dans leurs pays tendent à être ceux qui réussissent le moins bien (voir par exemple, Edin, LaLonde, et Åslund [2000] à propos de la Suède). Quelques pays offrent néanmoins des incitations aux migrants les plus qualifiés à retourner dans leurs pays d’origine. Iredale et al. (2003) ont étudié la migration de retour des plus qualifiés dans quatre pays d’Asie. Ils concluent que « le fait que le gouvernement facilite la migration de retour est aussi important que l’environnement politique, économique et social du pays » (p. 85). A Taiwan (Chine), une des quatre économies étudiées, le gouvernement a créé un panel d’incitations et de mécanismes pour encourager le retour et les retours ont été nombreux. Cependant, l’économie de Taiwan est également un exemple de réussite. En définitive, il manque des observations claires qui permettent de distinguer les effets de tels mécanismes d’incitations de l’attraction exercée par une économie en pleine croissance. Des taux plus faibles de retour des scientifiques et des ingénieurs formés aux États-Unis dans les pays à bas revenu ont déjà été relevés.
Le retournement à la fois de l’économie et de la migration en Irlande fournit un cas d’étude intéressant : les bonnes performances économiques du pays d’origine, ou les mauvaises suivant les cas, apparaissent être un facteur déterminant d’au moins une partie des migrations de retour. L’efficacité de politiques spécifiques destinées à favoriser la migration de retour des plus qualifiés reste encore mal connue. Il est cependant reconnu que des mesures telles que l’offre de salaires élevés, l’investissement dans les parcs technologiques et l’accès à des exemptions fiscales ou des allocations logement, peuvent s’avérer très coûteuses en termes de ressources budgétaires, de ressentiment de la part des personnes restées dans le pays, et d’incitations pour ces dernières à s’expatrier.
Migration Temporaire et Ajustement aux Chocs
En principe, lorsque les taux de rotation sont élevés parmi les travailleurs migrants, il est plus facile pour les États des pays d’accueil, lorsque surviennent des chocs économiques ou des crises, de réduire le stock de travailleurs migrants et d’imposer une partie des coûts d’ajustement aux nations d’où proviennent les migrants. L’incapacité des démocraties européennes à faire s’en aller les travailleurs invités au moment du choc sur le prix du pétrole en 1974 est bien documentée. En désespoir de cause, la France et l’Allemagne ont toutes deux eu recours à des incitations financières pour persuader les travailleurs et leurs familles d’effectuer des retours volontaires. Le niveau de ces incitations n’était toutefois pas suffisamment élevé pour s’avérer efficace. Ainsi que Dustmann (1996) le relève, il est difficile de juger de l’efficacité de cette mesure étant donné la part importante des bénéficiaires qui auraient, de toute façon, décidé de retourner dans leur pays.
Les États du Golfe se sont révélés mieux à même de réduire le nombre d’entrées et de mettre en œuvre le retour obligatoire des travailleurs lors de la survenance de divers chocs, tels que la chute des prix du pétrole dans les années 80, la guerre du Golfe de 1991, et la résolution politique de privilégier les travailleurs nationaux après 1996. Dans tous les cas, le choc a causé des effets récessifs dans les principales régions fournisseuses de main-d’œuvre. Les salaires réels des travailleurs qualifiés de la construction au Pakistan ont chuté au début des années 1980 avec la croissance de la migration de retour, et la croissance solide du Kerala s’est effondrée en 1991 avec le retour d’un grand nombre de travailleurs et la perte des transferts financiers des migrants.
La Malaisie, la République de Corée et la Thaïlande, tous trois parmi les principaux pays importateurs de main-d’œuvre, ont été très affectés par la crise financière de 1997-98. En Thaïlande les arrestations de migrants illégaux ont fortement augmenté, et l’estimation officielle du stock de migrants illégaux a chuté de 987 000 en 1998 à 664 000 en 1999 (Chalamwong 2002). La Malaisie a annoncé une amnistie et a tenté de rediriger le nombre restreint de travailleurs industriels étrangers soit vers le secteur des plantations, soit vers l’étranger, bien qu’il soit difficile de dire dans quelle mesure cela ait permis de réduire le nombre important de travailleurs en situation illégale. Plus de 53 000 travailleurs sans papiers ont quitté la République de Corée dans le cadre d’un programme d’amnistie en 1998, et le taux de séparation des stagiaires étrangers a augmenté (Yoo et Uh 2002). Peu après, le stock de travailleurs « temporaires » a cependant de nouveau augmenté (fig. 8).
Graphique 8
Travailleurs Étrangers par Statut Légal, 1992-2000
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Source : Yoo and Uh 2002.
La Thaïlande est à la fois un des principaux pays importateur et exportateur de main-d’œuvre. L’Indonésie, les Philippines et la Thaïlande fournissent l’essentiel de la main-d’œuvre légale et illégale en Asie de l’Est. Les Philippines et la Thaïlande ont toutes deux tenté de maintenir ou même d’augmenter les sorties de travailleurs légaux nationaux vers les autres pays de l’Asie de l’Est durant les années de crise ; les sorties des travailleurs indonésiens d’Indonésie sont restées bien supérieures au niveau de celles des années antérieures, malgré les tentatives de la République de Corée et de la Malaisie de réduire les entrées. En Indonésie, l’évolution des transferts des migrants n’est pas très claire, car les transferts des migrants proviennent encore quasiment exclusivement des migrants du Moyen-Orient, bien que Hugo (à paraître) note qu’il est possible que les transferts informels vers l’Indonésie de l’Est aient en réalité augmenté du fait de la dépréciation de la Roupie. La chute des salaires dans les pays de destination d’Asie combinée à l’incertitude des taux de change a généré une forte diminution des transferts de migrants vers la Thaïlande et les Philippines en 1998. Cependant, la diminution des transferts a été bien moindre que la chute précipitée des flux financiers du compte de capital ; le système de migration et des transferts s’est ainsi révélé une source stable de financement et d’emplois durant le choc représenté par la crise asiatique.
La Question de la Permanence de la Migration Temporaire
Quelques observateurs ont avancé l’idée que ce modèle de recrutement continuel durant la crise et le retour rapide au niveau des stocks antérieurs était l’illustration de ce que les économies d’Asie de l’Est à haut revenu étaient désormais dépendantes de l’importation continue de migrants peu qualifiés et que la présence de ce stock ne devrait pas être considérée comme temporaire (Debrah 2002 ; Manning 2002). Même s’il est peut-être vrai que la demande de travailleurs non qualifiés soit en effet devenue très importante, l’identification d’une telle inélasticité de cette demande durant la crise est compliquée par les mouvements simultanés de l’offre de travailleurs migrants puisque la crise qui débute en Thaïlande a entraîné une chute des salaires réels en Indonésie et un approfondissement de la faiblesse du marché du travail philippin.
En 1997, la Commission Américaine pour la Réforme de l’Immigration recommandait de ne pas adopter un nouveau programme d’invitation de travailleurs temporaires. Cette recommandation était largement influencée par des points de vue tels que ceux de Martin et Teitelbaum (2001, pp.119, 123), qui prévenaient que « pour ainsi dire, aucun programme de « travailleurs temporaires » à bas salaires dans les démocraties libérales à hauts salaires ne s’est jamais véritablement révélé être tout à fait temporaire… Les universitaires s’accordent largement sur le fait que les 22 années d’emplois bracero ont créé les conditions propices à l’explosion de la migration mexicaine illégale qui a suivi. » Ils affirment que le système bracero (un programme introduit aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale pour accueillir des travailleurs agricoles mexicains de façon temporaire) a encouragé des déplacements vers les régions frontalières et l’adoption de méthodes de production ainsi que des lignes de produits basées sur l’utilisation de main-d’œuvre peu qualifiée et bon marché, et a facilité les entrées illégales en permettant aux migrants illégaux de se mélanger avec ceux entrés légalement aux États-Unis. Etant donné la différence de revenu très importante entre le Mexique et les États-Unis ainsi que la proximité de ces deux pays, la migration illégale aurait de toute manière eu lieu même si le programme bracero n’avait pas été mis en place. Il est donc difficile de déterminer quel est le volume de migration illégale qui a été spécifiquement causé par l’adoption de cet ancien programme.
Les individus qui critiquent les programmes de migration temporaire aux États-Unis perçoivent la migration légale et illégale comme complémentaires. Ce n’est pas le cas d’au moins quelques gouvernements européens [11]. Il serait difficile de défendre de façon convaincante l’idée que l’arrêt du programme de travailleurs invités européens en 1974 est à l’origine de la croissance de la migration illégale qui l’a suivi. En premier lieu, les pays d’origine de bon nombre de ces travailleurs illégaux n’ont jamais été concernés par le programme de travailleurs invités ; pour ce qui est de ces pays, les programmes lancés dans les années 60 ne peuvent pas avoir causé les réponses de l’offre de travail qui ont finalement conduit aux déplacements clandestins. En deuxième lieu, avant 1974, la plupart des travailleurs invités étaient employés dans le secteur industriel, dans lequel peu de travailleurs sans papiers travaillent aujourd’hui. En troisième et dernier lieu, la flexibilité à la baisse réduite de la majeure partie des salaires en Europe, lorsqu’on la compare à celle des États-Unis, suggère qu’une baisse des salaires provoquée par l’ancien programme de travailleurs invités, et par conséquent l’émergence d’alternatives moins intensives en main-d’œuvre que l’industrie, ont été bloquées.
La demande de travailleurs moins qualifiés dans les pays à haut revenu ne s’explique pas entièrement par la préexistence ou non d’une migration légale. L’avenir de la migration temporaire des travailleurs les moins qualifiés en provenance des pays en développement sera très dépendant de la manière dont évoluera cette demande. Lorsque les produits concernés sont échangeables, celle-ci sera surtout fonction de la protection commerciale dans les pays à haut revenu, et en particulier des subventions agricoles et de la sous-traitance. Quelques services sont cependant également des utilisateurs importants de travailleurs plutôt peu qualifiés, et ceux-ci seront plus difficiles à transférer à l’étranger. A moins que des technologies peu intensives en main-d’œuvre permettent aux firmes de se dispenser de recourir à ces travailleurs moins qualifiés dans les secteurs où se situent ces services, la demande de migrants temporaires s’avérera en fait probablement assez persistante.
 
6. Conclusion
 
 
La plupart des observations issues des données récentes indiquent que le développement économique dans le pays d’origine diminue les pressions à la migration, particulièrement lorsqu’apparaissent, du fait du développement, des tensions sur les marchés du travail. S’il existe une indication quelconque de l’existence de la partie croissante de la courbe en U renversé liant la migration au développement économique, le développement accélérant alors l’émigration, ce phénomène semble être limité aux pays très pauvres. Le Groupe Européen de Haut Niveau devrait très probablement être assuré que les efforts effectués pour promouvoir le développement économique et social des pays d’origine constituent un moyen efficace de réduction des pressions migratoires. Au contraire, les politiques protectionnistes favorisant une agriculture intensive en main-d’œuvre et décourageant la sous-traitance auront tendance à accroître la migration, légale ou illégale.
Les effets de la migration sur le développement économique des pays d’origine varient en fonction du contexte. Ces effets dépendent beaucoup de la nature et de la composition de la migration, de l’environnement économique dans les pays d’origine, et des expériences des migrants lors de leurs séjours à l’étranger. Le débat sur l’impact positif ou négatif des transferts des migrants sur le niveau et la croissance de la production nationale des pays d’origine continue, bien que les analyses les plus défendables tendent à indiquer un effet positif des transferts des migrants sur les niveaux d’investissement totaux ou un effet expansionniste de la dépense de ces transferts financiers. Une modélisation et des analyses plus rigoureuses de ces effets macroéconomiques sont nécessaires, et il pourrait s’avérer fructueux d’examiner les circonstances favorables à la stimulation de la production nationale. En fait, un certain nombre d’observateurs ont critiqué le manque de politiques destinées à rediriger l’utilisation des transferts financiers à des fins plus expansionnistes (Nayyar 1994). Cependant, il n’est pas évident que celles-ci soient justifiées. Si les niveaux d’investissement sont sous-optimaux, c’est un sujet qui concerne l’économie dans son ensemble, et non spécifiquement les familles qui reçoivent des transferts.
Indépendamment du fait que les transferts financiers stimulent ou réduisent les niveaux de production nationale, il est probable qu’en moyenne ils permettent d’accroître le revenu total. Les transferts financiers vers de nombreux pays à bas revenu jouent un rôle critique pour la réduction de la pauvreté, même s’ils ne parviennent pas toujours aux ménages ou aux communautés les plus pauvres. Les transferts financiers des migrants constituent une combinaison d’une disponibilité de revenu ou de devises, d’une contribution à l’allègement de la pauvreté et d’une source de financement, qui en a fait, ainsi que des moyens de les promouvoir, un sujet d’intérêt croissant. Cependant, les analyses empiriques des déterminants des flux de ces transferts financiers sont très limitées, même si les observations suggèrent que la migration temporaire génère des transferts plus importants que la migration permanente. De plus, il n’y eut que peu d’efforts fournis pour l’évaluation des politiques destinées à accroître les transferts de la diaspora. Entre temps, les efforts internationaux visant à réguler et à réduire les opérations du système bancaire informel sont susceptibles de limiter de façon importante les transferts en général et probablement les transferts vers les pauvres en particulier.
La fuite des cerveaux vers les pays de l’OCDE est importante, en particulier celle vers les États-Unis, et représente un important prélèvement sur la population la plus qualifiée des pays les moins riches, pourtant déjà peu nombreuse. Nous ne connaissons pourtant que peu de choses sur les coûts réels imposés par la fuite des cerveaux sur les pays les moins riches. Cela ne signifie pas que de tels coûts n’existent pas, bien qu’ils soient probablement dépendants des contextes considérés ; la généralisation des effets des recrutements étrangers de professionnels de la santé dans les régions où les risques liés au VIH/SIDA sont élevés au départ de spécialistes des technologies de l’information est certainement inappropriée.
Quelques indications de l’existence de gains à l’émigration commencent à émerger, en particulier sur l’effet positif de la diaspora sur la promotion du commerce. Les exemples d’effets sur les flux de capitaux et les transferts de technologie réclament des démonstrations plus rigoureuses. On peut mettre en doute le fait que ces exemples soient tout à fait typiques.
Quoi qu’il en soit, la plupart des pays à haut revenu se comportent comme si seule l’admission des plus qualifiés pouvait bénéficier à leur population. Il est encore difficile de dire si les tentatives menées pour attirer les individus les plus brillants reflètent le désir de compléter les investissements en capital avec des travailleurs qualifiés supplémentaires, en ne tenant pas compte de l’existence potentielle d’un effet de substitution des moins qualifiés ou d’une pression exercée sur la rémunération des nationaux les plus qualifiés ; une croyance en l’existence d’importants effets externes ou d’une contribution fiscale nette des migrants plus qualifiés ; ou un simple parti pris. Quelle que soit la motivation véritable, il est peu probable que les nations les plus riches abandonnent leurs efforts pour attirer les migrants les plus qualifiés, dont beaucoup proviennent de pays pauvres. Pour les pays pauvres, la principale option politique concernant la fuite des cerveaux semble être de reconsidérer les mécanismes de financement des étudiants de manière à réduire les fonds perdus à éduquer des étudiants dans leur pays pour les voir ensuite s’en aller et potentiellement ne jamais revenir.
Les pays à haut revenu se tournent de plus en plus vers des systèmes de migration temporaire, à la fois pour les individus les plus éduqués et les moins éduqués, et la migration circulaire s’accroît. Le retour est généralement perçu comme un aspect positif de la migration pour le pays d’origine, favorisant les transferts financiers et les autres contributions au pays de la part de la diaspora. Les observations concernant des gains éventuels tirés des compétences supplémentaires acquises par les migrants de retour dans leur pays sont plus nuancées. D’autres travaux s’avèrent nécessaires pour comparer les rémunérations perçues par les migrants de retour dans leur pays aux rémunérations de ceux qui n’en sont pas partis. Il faut toutefois faire attention à prendre en considération les effets de sélection dans la décision de migrer. La tendance des migrants de retour à se retirer du marché du travail ou à mener des recherches longues a été présentée comme un problème. Mais ceci est loin d’être évident, particulièrement dans les zones où le chômage ou le sous-emploi est élevé ; il serait justifié de prêter davantage attention au ratio coût-bénéfice des politiques visant à remédier à ce « problème ». On peut dire la même chose des efforts fournis pour mettre en place des politiques visant à inciter les plus qualifiés à retourner dans leur pays d’origine, particulièrement au regard du fait que ce sont en général ceux qui réussissent le moins bien qui retournent dans leur pays.
Les impacts les plus importants sur le développement des pays d’origine proviennent certainement de la migration circulaire des travailleurs qualifiés et moyennement qualifiés, ainsi que de leurs transferts financiers. Il serait préférable, pour de nombreuses raisons, que ces emplois soient développés dans les pays d’origine plutôt qu’à l’étranger, en particulier pour ce qui concerne la séparation des familles. Cependant, de tels régimes de migration offrent une soupape de sécurité en termes de réduction de la pauvreté. Il semble inévitable que presque tous les systèmes de migration « temporaire », légaux ou illégaux, conduisent à quelques installations permanentes. Une question importante et non résolue concerne l’ampleur de l’élasticité de la demande de travailleurs non qualifiés dans les pays à haut revenu. Si elle s’avère très inélastique, du fait de facteurs prenant de plus en plus d’importance tels que la demande pour des professionnels de la santé pour l’accompagnement de la population âgée, les systèmes de migration temporaire pourraient s’avérer indispensables et l’installation de migrants, dans la mesure du raisonnable, être le prix à payer.
 
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NOTES
 
[1]Pendant cette période, plusieurs pays, dont l’Union Soviétique, ont éclaté en plusieurs entités, avec pour conséquence la requalification de nombreux migrants internes en étrangers.
[2]US Commission for the Study of International Migration and Cooperative Economic Development (1991, p. 241).
[3]Littéralement, « le dos d’âne de la migration », que nous traduirons par la courbe en U renversé de la migration.
[4]Pour 5 pays la tendance n’apparaît pas significative. Elle est beaucoup plus significative pour l’Indonésie, qui a commencé à ouvrir ses frontières aux travailleurs étrangers plus tardivement. Il n’y a pas de tendance pour les Philippines. Le rôle que jouent les réseaux sociaux pour l’accès aux offres d’emploi et aux visas est perçu comme étant relativement important dans ce contexte (Shah 1998). Cependant, les risques qu’il y a à interpréter la variable retardée comme une mesure de ces effets de réseau sont largement reconnus.
[5]Voir aussi León-Ledesma et Piracha (2001) pour l’Europe de l’Est et Lucas (1987) pour l’Afrique méridionale. L’épargne peut être plus importante là où l’incertitude sur la continuité des flux de transferts est la plus grande (Alderman 1996 ; Gyltsos 2002b).
[6]Traduction de « Brain Gain ».
[7]World Bank’s Task Force on Higher Education (2000).
[8]Overseas Chinese Affairs Commission (2003).
[9]Sur la diffusion technologique internationale, voir Eaton et Kortum (2002). Agrawal, Cockburn, et McHale (2003) offrent une analyse empirique intéressante du rôle de la migration interne sur la diffusion technologique.
[10]Un certain nombre de gouvernements ont mis en place des mécanismes incitatifs destinés à encourager la création d’entreprises par les migrants de retour. Les faillites sont apparemment nombreuses (Puri et Ritzema 1999).
[11]Voir par exemple le cas du Royaume Uni (United Kingdom 2002) et les arguments en faveur de l’établissement d’un nouveau programme pour l’admission d’iraniens, de turcs et de certains européens de l’est grâce à des permis de travail de 12 mois renouvelables.
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Pendant cette période, plusieurs pays, dont l’Union Soviéti...
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Littéralement, « le dos d’âne de la migration », que nous t...
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Pour 5 pays la tendance n’apparaît pas significative. Elle ...
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Voir aussi León-Ledesma et Piracha (2001) pour l’Europe de ...
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[6]
Traduction de « Brain Gain ». Suite de la note...
[7]
World Bank’s Task Force on Higher Education (2000). Suite de la note...
[8]
Overseas Chinese Affairs Commission (2003). Suite de la note...
[9]
Sur la diffusion technologique internationale, voir Eaton e...
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Un certain nombre de gouvernements ont mis en place des méc...
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[11]
Voir par exemple le cas du Royaume Uni (United Kingdom 2002...
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