Revue d'économie du développement
De Boeck Université

I.S.B.N.280415128X
180 pages

p. 167 à 173
doi: en cours

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Vol. 20 2006/2-3

Cet article fournit une analyse exhaustive et très convaincante du débat en cours sur les avantages comparatifs des dons et des prêts en tant qu’instruments efficaces d’APD. Sa thèse principale peut être résumée par les points d’argumentaire suivants :
  • des défaillances de marchés étendues limitent l’accès aux marchés internationaux de capital pour les pays bénéficiaires de l’APD ;
  • dans beaucoup de cas, des prêts subventionnés sont dès lors supérieurs aux dons directs pour mobiliser des ressources pour le développement, sous réserve qu’ils s’attaquent effectivement à la question cruciale du maintien de la soutenabilité de la dette du pays ;
  • les agences de développement ont un avantage comparatif par rapport au marché pour faire ces prêts et pour concevoir le « mélange » le plus efficace et le plus approprié de « prêt classique » d’un côté (l’élément d’intermédiation financière) et de « subventions » (c’est-à-dire l’élément-don) de l’autre ;
  • pour concevoir de tels mélanges efficients de « prêts+subventions d’APD », de nouvelles approches pour fournir l’APD doivent être explorées.
J’aimerai préciser quelque peu les arguments sur quatre thèmes sélectionnés qui constituent les problèmes clés de l’article : la soutenabilité de la dette ; la conception de nouveaux instruments de prêt d’APD ; la coordination des donneurs ; le cadre de comptabilité pour l’APD.
 
1. La soutenabilité de la dette
 
 
C’est clairement cette question qui a, dans le débat actuel dons ou prêts, conduit à favoriser les dons directs pour les pays pauvres pour lesquels, étant donné l’expérience passée, les perspectives d’assumer une dette additionnelle sont faibles. De nouveaux prêts, même en des termes concessionnels appropriés, devraient donc n’être envisagés que pour les pays dont le stock de dette est en dessous d’« un seuil de soutenabilité de la dette » et dont on s’attend à ce qu’elle y demeure, dans des circonstances normales. Les prêts sont dans ce cas désirables pour le pays bénéficiaire parce qu’ils impliquent un engagement de la part du bailleur qui est a priori plus élevé qu’un flux promis de dons directs, avec une valeur présente nette équivalente en termes d’APD. Le donneur, cependant, ne peut justifier cet engagement plus fort devant ses électeurs ou devant d’autres bénéficiaires potentiels des ressources allouées à l’APD que si l’on s’attend à ce que la part non-APD du prêt concessionnel soit pleinement remboursée dans tous les états de la nature. Cela soulève les deux problèmes proches suivants :
  • premièrement, le problème général de la conception appropriée du « cadre de conditionnalité » sous lequel un prêt donné serait initialement engagé et à l’intérieur duquel les déboursements programmés seraient réalisés plus tard. Sur ce problème, je voudrais mettre l’accent sur le fait qu’une conditionnalité effective signifie nécessairement une conditionnalité crédible. Pour que la conditionnalité soit crédible, il y a deux conditions nécessaires : i) un premier pré-requis nécessaire est la pleine « propriété du pays » ; seulement dans ce cas le gouvernement du pays bénéficiaire sera capable de s’engager pleinement, ii) une seconde condition est que les bailleurs devraient absolument clarifier le fait que la conditionnalité sous laquelle le prêt est octroyé sera bien, ex post, effectivement appliquée comme annoncée.
  • deuxièmement, la définition appropriée du seuil de soutenabilité de la dette : dans le nouveau cadre pour les prêts concessionnels d’APD proposé par les auteurs, l’importance de ce seuil de soutenabilité de la dette est double. D’abord, il détermine à tout moment si un pays peut être qualifié pour un prêt ; ensuite, c’est un paramètre crucial pour le mécanisme de déclenchement qui permet à l’emprunteur de bénéficier de la composante « assurance contre les chocs négatifs » qui est incluse dans le package « prêt-don ». Le service de la dette est alors ajusté pour correspondre aux capacités actuelles de remboursement du service de la dette du pays, ce qui empêche celui-ci de tomber dans une trappe de dette. Comment dès lors devrait être défini ce seuil de soutenabilité de la dette ? Les auteurs indiquent que ce point devrait donner lieu à un « débat consciencieux ». En effet, ce problème est crucial, mais aussi en lui-même plutôt complexe. Le seuil utilisé pour l’éligibilité à la réduction de la dette dans le cadre de l’initiative PPTE a été principalement le ratio dette sur exportations, modulé seulement par la fameuse fenêtre fiscale, qui introduit la dette dans les revenus du gouvernement en tant qu’alternative au ratio comme définition du seuil. Pour le ratio dette sur exportations, la valeur critique de non-soutenabilité de la dette, pour les pays pauvres, était initialement établie à 250 %, mais elle a été progressivement abaissée à 150 %. Les auteurs suggèrent que cela devrait être un maximum. Un nouveau cadre pour l’analyse de la soutenabilité de la dette est en effet maintenant considéré par le FMI. Dans un effort pour fournir des incitations plus fortes pour la réforme institutionnelle, il module le « seuil indicatif » de soutenabilité de la dette selon les qualités des politiques du pays et la force de ses institutions. Pour des pays pauvres avec de faibles institutions, la dette serait considérée comme non soutenable si la Valeur Présente Nette (VPN) de la dette excède 100 % de ses revenus d’exportations. Plus généralement, il est tenu comme raisonnable que ce qui est requis sont des seuils de soutenabilité de la dette qui anticipent le futur et qui soient « taillés sur mesure » pour chaque pays – et non des seuils identiques et fixes pour tous conformément à l’approche « one size fits all » sur lesquels l’Initiative PPTE a été basée. En liaison avec ceci, je voudrais aussi soumettre au débat la question suivante : ne serait-il pas plus désirable de mettre un peu plus l’accent sur la perspective du Développement Humain et donc, de moduler aussi ce seuil de soutenabilité de la dette selon les performances du pays pour les indicateurs sélectionnés dans l’IDH ? En effet, étant donné le fort engagement des bailleurs pour les objectifs du Millénaire, ne serait-il pas approprié, par exemple, qu’un pays faisant face à des difficultés non prévues pour satisfaire son programme de développement humain, tel que compris dans son Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté (CSLP), ait le droit, dans le schéma d’assurance inclus dans l’engagement de prêt, à une réduction plus rapide et plus importante du service de la dette ?
 
2. La conception des nouveaux instruments de prêt d’APD
 
 
Comme cela a déjà été mentionné, un point clé, mis en lumière avec raison par les auteurs – et jusqu’ici malheureusement insuffisamment exploré dans le financement du développement – est que les prêts d’APD devraient, pour être efficaces, être combinés avec un mécanisme qui assure l’emprunteur contre des chocs négatifs de revenus. D’où leur proposition pour développer de nouveaux instruments qui incluent ce mécanisme d’assurance en tant que subvention d’APD. Sous ce schéma, le financement du développement est ouvert à des instruments financiers de type équitable qui offrent, comparés aux prêts traditionnels, des opportunités accrues pour un partage de risque efficient. Les auteurs suggèrent différentes manières d’y parvenir, proposant un schéma global qui essaie aussi de minimiser, autant que possible, le hasard moral émanant de l’emprunteur.
Bien sûr, les types de mécanismes qui assurent l’emprunteur contre des chocs négatifs sont aujourd’hui rarement offerts par le marché. Les obligations indexées sur les contrats à terme ont été émises en tant que composant des accords de restructuration de dette : le Mexique et le Vénézuela ont au début des années 1990 inclus les fameuses clauses de reprise dans les « obligations Brady » qu’ils avaient émises lors de l’accord de réduction de dette passé avec leurs créditeurs. Plutôt récemment, l’Argentine a émis pour chaque obligation restructurée une garantie indexée sur le PIB, promettant de payer plus si la croissance effective du PIB excédait les projections de référence. Mais ce sont des exceptions et elles ne concernent que des pays à revenu intermédiaire. Compte tenu de l’état observé de défaillance de marché, il y a clairement un rôle pour l’intervention publique, notamment pour les pays à faible revenu qui apparaissent comme les plus vulnérables aux chocs exogènes. La défense de l’intervention publique est encore renforcée une fois que l’on prend en compte le fait qu’assurer les pays en développement contre des risques spécifiques génère des bénéfices pour le système entier et donc une externalité positive. Quels sont, sous cet angle, les avantages comparatifs des agences de développement pour fournir ce type de prêts concessionnels qui incluent des clauses spécifiques d’assurance ? Tout d’abord, elles sont sûrement moins exposées à des asymétries informationnelles, compte tenu de leur engagement de long terme avec l’emprunteur. Deuxièmement, et probablement le plus important, elles peuvent rassembler la capacité nécessaire pour atteindre une mutualisation effective des risques entre les pays. Si elles ont offert, par exemple, des prêts indexés sur le PIB, elles auraient la capacité d’accroître la diversification des risques individuels de PIB, étant donné que, comme le montre la recherche actuelle, les taux de croissance du PIB sont faiblement corrélés entre les pays. La même chose serait vraie pour les prêts indexés sur l’inflation et en monnaie locale (inflation indexed local currency), conçus pour protéger le pays des effets négatifs des dépréciations du taux de change réel. Ce type de prêts serait aussi clairement un nouvel instrument utile ajouté à la gamme des prêts d’APD des agences de développement.
Il devrait toutefois être noté qu’une forte coordination entre les donneurs, multilatéraux comme bilatéraux, est un pré-requis pour appliquer successivement ce cadre de prêts d’APD, nouveau et hautement désirable, orienté vers l’assurance : premièrement, pour atteindre une diversification optimale du risque, le nouveau schéma doit être lancé sur une échelle suffisamment large dès le départ ; une masse critique est nécessaire ; la mutualisation entre les pays doit être suffisamment grande, ce qui, à tout le moins, implique que les bailleurs acceptent d’entrer dans un système de contrats mutuels de réassurance. En plus, la réduction de la dette ou du service de la dette, sous réserve que l’on se place dans ce cadre d’assurance, pourrait être facilement torpillée par des problèmes de passager clandestin entre les créditeurs/bailleurs. Cela appelle encore plus pour une coopération maximale entre les donneurs d’APD.
Un problème clé est dès lors de savoir si les bailleurs sont effectivement prêts à s’engager dans une collaboration multilatérale suffisamment proche pour lancer ce nouveau type de prêts d’APD. Les enjeux sont énormes, et pas seulement pour les pays pauvres. En effet, les pas réalisés par les donneurs pour fournir des prêts subventionnés indexés sur le PIB ou sur l’inflation en monnaie locale (inflation indexed local currency) pourraient être un puissant signal et une incitation forte pour que le marché et les acteurs privés fournissent des obligations similaires qui puissent être émises par des marchés émergents souverains, ou même par des pays développés.
 
3. La coordination des bailleurs
 
 
Alors que la coordination des bailleurs est évidemment cruciale pour mettre en place le cadre de « prêts d’APD avec assurance » proposé dans l’article, il y a d’autres arguments qui plaident pour renforcer le niveau actuel de coordination parmi les bailleurs.
Une telle coordination apparaît en ce moment principalement au sein du Comité d’Assistance au Développement (CAD) de l’OCDE. Elle doit être étendue au-delà, compte tenu que le CAD n’inclut pas plusieurs acteurs importants, comme la Russie et la Chine.
Une large coordination est aussi particulièrement cruciale pour établir un cadre harmonisé de conception de la conditionnalité : une conditionnalité qui promeuve l’efficacité de l’aide ; aussi une conditionnalité qui soit taillée sur mesure pour les besoins du pays emprunteur d’une manière qui rende possible un plein engagement de la part du gouvernement du pays receveur, mais qui soit néanmoins toujours suffisamment épurée pour éviter les énormes coûts que différents niveaux de « conditionnalité croisée » sont connus pour provoquer. La coordination est également cruciale pour éviter que la compétition des donneurs et la tentation de « pousser aux prêts » s’imposent, en fin de compte, dans la conditionnalité la plus faible mise en place ou, au moins autant indésirable, que l’aide soit allouée sans référence aux besoins en développement ou à la capacité d’absorption du pays bénéficiaire.
Etant donné les avantages évidents d’une coordination plus forte entre les bailleurs et l’insistance répétée avec laquelle elle est demandée, particulièrement par les pays en développement, comment doit-on s’y prendre, pour l’encourager ? Comment contrer la tendance observable vers plus de bilatéralisme en ce qui concerne l’APD, tendance sans doute largement inspirée par des raisons géopolitiques ? Ne devrions-nous pas espérer de l’Union Européenne, qui après tout fournit une grosse partie de l’APD totale, qu’elle prenne un rôle de leader pour organiser et inspirer un cadre de coordination renouvelé et plus fort ?
 
4. Le cadre de comptabilité de l’APD
 
 
Les auteurs mettent l’accent sur les problèmes soulevés par la manière actuelle dont est mesurée l’APD. C’est une combinaison opaque de dons directs et de déboursements nets de prêts ; des prêts qui incluent, selon leur degré de concessionnalité, une composante variable mais non mesurée d’élément-don (d’au moins 25 %). Il est impossible de surveiller de façon adéquate l’allocation de l’APD si le cadre de comptabilité n’est pas transparent. Une utilisation efficiente et équitable des fonds publics consacrés à l’APD ne peut pas être garantie dans ces circonstances. Ce qui est requis est une identification transparente des deux différentes catégories de flux qui sont agrégées dans la définition actuelle de l’APD : d’un côté les flux d’aide qui représentent en effet les dépenses budgétaires, et, de l’autre côté, les déboursements ou les remboursements de prêts qui représentent les opérations du bilan. Seule la première catégorie de flux devrait être comptée comme APD.
Un point crucial à cet égard est donc de mesurer correctement l’élément-don dans les prêts subventionnés. Du soin doit être apporté pour mesurer correctement le contenu d’APD dans les garanties de prêts ou autres prêts contingents, les opérations hors bilan, les responsabilités qui sont autant d’éléments essentiels de la nouvelle approche des auteurs pour fournir l’APD. Calculer la valeur des divers types d’option écrits par les créditeurs et laissés pour gratuit pour l’emprunteur en tant que partie « don financé par l’APD » d’un prêt n’est pas nécessairement aisé, que ce soit pour les garanties d’un prêt traditionnel, ou pour les prêts plus innovants indexés sur le PIB ou sur le taux de change réel. Cela devrait être rapidement abordé.
Un point lié concernant la comptabilité correcte de l’APD est le traitement de la réduction de la dette qui est assimilée à de l’APD, même pour sa partie qui représente juste la prise en compte dans le bilan des arriérés sur les dettes non recouvrables, et même si en aucun cas elle résulte en un transfert de ressources réelles pour le pays bénéficiaire. Ces flux peuvent être assez importants pour n’importe quelle année donnée. Les opérations de réduction de dette comptées comme APD représentaient en 2003, pour la Belgique et la France par exemple, une part exceptionnellement élevée de l’APD – environ 50 %. Cela est bien entendu plutôt atypique mais pointe du doigt le besoin de règles budgétaires qui tiennent compte correctement du provisionnement pour les pertes sur les prêts et de l’amortissement. Avec de telles règles, le coût de la réduction de la dette pourrait être étalé dans le temps, plutôt que d’être budgété en totalité comme APD l’année pendant laquelle elle est finalement octroyée. Avoir à compter comme une dépense budgétaire le montant d’annulation de dette à sa valeur faciale peut en effet avoir poussé plusieurs gouvernements européens à refuser d’accepter les opérations de réduction de dette nécessaires. Compte tenu de la norme budgétaire du Pacte de Stabilité et de Croissance de l’UE, des gouvernements ont pu s’inquiéter des effets sur leur déficit budgétaire des réductions globales de dette proposées. Une comptabilisation budgétaire correcte de l’amortissement et de la réduction de la dette pourrait aussi contribuer à faciliter dans le futur des réductions de dette bien ordonnées et au moment souhaitable pour des pays écrasés par leur dette.
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