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Revue d'économie du développement

2007/2 (Vol. 15)


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La contribution du Professeur Riccardo Faini passe en revue de manière synthétique une littérature récente qui met l’accent sur les enjeux des migrations internationales pour les pays d’origine. L’argumentaire peut se résumer en trois temps :

  • les flux migratoires contemporains sont marqués par des politiques restrictives et sélectives de la part des principaux pays d’accueil qui tiennent les mouvements internationaux de population à l’écart du processus de mondialisation des économies ;

  • dans ces conditions, les gains de bien-être associés aux migrations internationales se font au détriment des pays d’origine dans la mesure où la perte de capital humain n’est compensée ni par un effet positif en termes d’investissement éducatif dans le pays d’origine, ni par des transferts de fonds dont le montant tendrait à décroître avec le niveau de qualification des migrants. Les effets indirects sur les flux d’investissement directs étrangers ou de commerce ne seraient pas plus à même de compenser les pertes initiales ;

  • enfin, les transferts de fonds auraient un impact positif sur la croissance essentiellement au travers de l’investissement, mais là encore, trop faible pour compenser l’effet négatif lié à la sélectivité des migrations.

L’auteur conclut que, du point de vue des pays d’origine, seule une plus grande ouverture vis-à-vis des migrations non qualifiées serait susceptible d’exercer un effet de levier sur le développement et de produire un gain net de bien-être. Compte tenu des réticences dans les pays d’accueil en ce domaine, les programmes de migration temporaire à des fins d’emploi apparaissent alors comme la meilleure, voire la seule option possible, à condition toutefois d’éviter les écueils des expériences passées dans ce domaine.

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Revenons sur quelques-uns des points précédents, avant de discuter plus en détail certaines options de politiques concrètes. En premier lieu, le constat selon lequel les migrations internationales sont tenues à l’écart du processus de mondialisation, bien que parfaitement justifié en comparaison avec d’autres composantes de la mondialisation, reste fragile :

  • diversité des situations : les moyennes non pondérées de taux de migration nets présentés par l’auteur cachent en réalité des situations contrastées entre certains grands pays d’origine, mieux intégrés dans les flux mondiaux à l’instar de la Chine, de l’Inde ou de la Russie et qui ont des taux d’émigration relativement faibles et de plus petits pays, notamment en Afrique et dans les Caraïbes, pour lesquels les taux d’émigration sont nettement plus élevés mais qui sont moins bien intégrés à l’économie mondiale.

  • importance des flux migratoires : entre 1990 et 2000, le nombre de migrants dans les pays de l’OCDE a augmenté de plus 17 millions (actuellement les chiffres d’immigration permanente sont même sensiblement plus élevés et correspondent à environ 3 millions d’entrées par année).

  • Ce chiffre est à peu près équivalent à celui évoqué par Walmsley et Winters, selon qui une augmentation de 3 % de la force de travail dans les pays de l’OCDE, correspondant à environ 16 millions de travailleurs supplémentaires, générerait un gain de bien-être global équivalent à 156 milliards de dollars (soit 0,6 % du PIB mondial). Dans quelle mesure ce gain a-t-il été observé sur la période considérée, 1990-2000, et dans quelle mesure les pays en développement ont-ils pu en bénéficier ? Ces questions nécessiteraient probablement une évaluation beaucoup plus précise.

En ce qui concerne le second point, c’est-à-dire l’effet de la fuite des cerveaux, les résultats présentés par Riccardo Faini, qui tendent à remettre en question l’effet positif du brain drain, sont dans l’ensemble convaincants. Pour ce qui est du lien entre émigration et éducation, à partir de la base de données développée par l’OCDE sur les effectifs de migrants par pays de naissance et niveaux d’éducation, et dans un article récemment publié dans la Revue économique, nous montrons en effet qu’il existe une corrélation négative, significative et robuste entre le taux d’émigration qualifiée et le taux de scolarisation dans le supérieur. Toutes choses égales par ailleurs, le manque d’opportunités dans le pays d’origine semble expliquer à la fois le sous-investissement dans le capital humain et la fuite des cerveaux.

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Les arguments concernant les transferts de fonds des qualifiés paraissent toutefois moins clairs. Le fait que les transferts par tête soient négativement corrélés avec le pourcentage d’émigrants qualifiés n’est pas suffisant pour démontrer que les transferts baisseraient avec une plus grande sélectivité des politiques migratoires vis-à-vis des qualifications, du moins à court et moyen terme. Or, c’est sur la base de cet argument que l’absence d’effet compensatoire des transferts est évoquée. Des études plus approfondies, notamment par pays et par durée de séjour, seraient sans doute nécessaires pour corroborer ce raisonnement.

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Sans remettre fondamentalement en question les constats présentés par Riccardo Faini, il faut bien avouer qu’ils offrent une image assez négative des migrations, du moins telles qu’elles se produisent aujourd’hui, mais également une perspective peu réjouissante quant au futur. Ce constat contraste d’ailleurs avec celui dressé dans l’intervention de F. Docquier.

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En tout état de cause, il semble qu’il soit nécessaire de prendre un peu de recul vis-à-vis de cette image en noir et blanc en tentant peut-être d’y apporter quelques touches plus colorées. Quelques propositions concrètes pourraient permettre d’assurer un meilleur partage des bénéfices du processus migratoire entre tous ses acteurs : c’est-à-dire les pays d’origine, les pays d’accueil, et surtout les migrants eux-mêmes et leur famille. Il y a eu en réalité de très nombreuses expériences dans les pays de l’OCDE et au-delà, des succès mais aussi des échecs, à partir desquels on peut aujourd’hui tirer des leçons en matière d’orientation des politiques.

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Ces remarques sont largement inspirées de travaux menés en collaboration avec le BIT et des principales conclusions d’un séminaire que l’OCDE a organisé à Marrakech en 2005 avec le soutien de l’AFD et de la Banque Centrale Populaire du Maroc.

1 - Mobiliser toutes les ressources humaines disponibles

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Dans les cas où des effets négatifs associés à la mobilité internationale des qualifiés seraient à craindre, il convient tout d’abord de souligner que seules des approches multidimensionnelles, qui contribueraient à réduire conjointement les facteurs push et pull, peuvent avoir pour effet un meilleur partage des bénéfices associés à la mobilité internationale. Quelques principes simples pourraient inspirer l’action des politiques en ce qui concerne les travailleurs qualifiés, mais également pour les moins qualifiés :

1.1 - Principe d’efficacité : favoriser la mobilité internationale des travailleurs hautement qualifiés

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La possibilité de disposer de permis de résidence permettant de faire des allers-retours, et plus généralement « d’être ici et là-bas », semble cruciale. La question de la double nationalité est également à évoquer dans ce cadre.

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Du point de vue du pays d’origine, il importe d’identifier et d’éliminer les contraintes au retour, notamment administratives, et de reconnaître et valoriser l’expérience acquise à l’étranger. L’expérience de la Chine est, à cet égard, assez intéressante.

1.2 - Principe d’équité : mieux partager les coûts

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Il existe de nombreuses possibilités d’améliorer le partage des coûts, sans pour autant mobiliser des financements publics supplémentaires. Quand le rendement social de la formation est proche du rendement privé, par exemple le développement d’institutions de formation privées plus ou moins dédiées à ceux qui souhaitent émigrer et un meilleur accès au crédit pour financer ces formations peuvent s’avérer utiles. Les cas des infirmières formées aux Philippines et des informaticiens indiens sont, de ce point de vue, très pertinents.

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Les employeurs publics et privés pourraient aussi contribuer plus directement au coût de la formation des migrants recrutés à l’étranger, par exemple en apportant un appui à la formation dans le pays d’origine ou en développant des opérations de jumelage. De nombreuses initiatives, passées et présentes, sont à noter dans ce domaine, par exemple dans le secteur de la santé. Elles pourraient sans doute porter leurs fruits à plus grande échelle.

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Enfin, le fait de faciliter la mobilité internationale des étudiants étrangers constitue une autre piste intéressante qui fait porter une partie du coût de la formation sur le pays d’accueil et éventuellement le migrant. Ceux qui décident de s’installer dans le pays d’accueil sont alors mieux armés pour s’intégrer à long terme sur le marché du travail et dans la société dans son ensemble alors que ceux qui rentreront éventuellement contribueront à l’accroissement des ressources humaines disponibles dans le pays d’origine.

1.3 - Principe de soutenabilité : mieux gérer les ressources humaines

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A long terme, quels que soient les mécanismes de régulation mis en œuvre, les migrations internationales de personnels qualifiés ne pourront générer des bénéfices équilibrés que si les pays d’origine et d’accueil gèrent plus efficacement leurs ressources humaines.

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Dans ce domaine, la responsabilité des pays d’origine consiste à mettre en œuvre des programmes crédibles de développement et de valorisation des ressources humaines. Dans de nombreux pays en effet, les opportunités d’emploi pour les travailleurs qualifiés restent trop souvent limitées, justifiant par là même l’émigration.

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Le développement de pôles d’excellence disciplinaires au niveau régional pourrait également avoir des répercussions importantes quant à la fixation des talents dans les régions d’origine. L’expérience du Taïpeh chinois est, à cet égard, fort intéressante.

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En ce qui concerne les pays d’accueil, il est important de rappeler que le recrutement international de travailleurs étrangers ne devrait pas être considéré comme une solution de long terme aux pénuries de main-d’œuvre ou aux difficultés de recrutement.

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Par ailleurs, les pays d’accueil pourraient aider les pays d’émigration simplement en fournissant une information plus transparente et actualisée sur l’évolution des flux migratoires par pays d’origine.

1.4 - Principe éthique : promouvoir les pratiques éthiques en matière de recrutement international

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Une initiative intéressante est à mettre au crédit du Royaume-Uni et plus récemment du Commonwealth. Elle concerne l’adoption d’un code de recrutement international qui stipule que des campagnes de recrutement pour les services publics de santé ne peuvent pas être menées dans les pays en développement qui font face à des pénuries de main-d’œuvre.

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En dépit des questions qui se posent quant à l’application de ce code et à sa portée effective, il fournit une incitation pour stimuler les débats dans les pays d’accueil autour des questions liées à la fuite des cerveaux et pour introduire une dimension éthique dans les pratiques de recrutement des employeurs privés et publics. L’Europe pourrait porter ce projet.

2 - Les transferts de fonds : l’essence même du processus de développement ?

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En ce qui concerne les transferts de fonds, le fait qu’ils aient dépassé, au cours des dernières années, les flux d’aide publique au développement apportée par les pays de l’OCDE apparaît comme un leitmotiv. Ceci a conduit certains observateurs à penser que les transferts de fonds pourraient jouer un plus grand rôle pour stimuler les investissements productifs dans les pays d’origine, et par là même, favoriser le développement économique et social.

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Cependant, cet argument, malgré son côté attractif, débouche souvent sur une impasse. Les transferts de fonds sont des transferts privés et les épargnes constituées appartiennent aux migrants et à leurs familles. Les gouvernements peuvent certes offrir des mesures incitatives afin d’accroître le volume des transferts et d’orienter leur affectation dans les pays d’origine, mais il convient de souligner l’échec récurrent des tentatives qui n’ont pas reconnu la primauté du choix individuel. Des exemples de bonnes pratiques existent cependant qui s’appuient sur une relation de confiance ainsi que sur les réseaux qui sont tissés tant à l’étranger que dans les pays d’origine (OCDE, 2006).

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Il doit être rappelé qu’il n’existe pas de substituts à de solides politiques macroéconomiques, à la bonne gouvernance, à un système bancaire fiable, au respect des droits de propriété, à une stratégie tournée vers les échanges extérieurs et l’attraction des investissements directs étrangers. L’État, appuyé par la communauté internationale, a un rôle primordial à jouer afin d’établir ces principes de base du développement économique. Ce dernier ne relève pas de la responsabilité des migrants. Les transferts de fonds ne sont pas des substituts aux flux d’aide publique au développement ou aux flux d’investissements directs étrangers.

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Il convient enfin de reconsidérer la distinction artificielle entre les usages « productifs » et « non productifs » des transferts de fonds. Ces derniers sont utilisés pour réduire la pauvreté des ménages et subvenir aux besoins fondamentaux, mais également pour augmenter l’investissement dans les domaines de la santé et de l’éducation, par exemple en améliorant l’investissement en capital humain dans les pays d’origine. Les initiatives au niveau communautaire, comme le dispositif « tres por uno » (trois pour un) au Mexique et les exemples encourageants aux niveaux local et régional au Maroc, au Mali et au Sénégal, constituent des expériences intéressantes pour d’autres pays qui pourraient les adapter en fonction de leur propre contexte.

3 - Conclusion

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Pour conclure, soulignons une fois encore que, si les migrations internationales ont certainement un rôle à jouer dans le processus de développement, elles ne sont en aucun cas une condition suffisante, ni même une condition primordiale, mais simplement un atout supplémentaire sur lequel les autorités pourront éventuellement s’appuyer. Les politiques visant à renforcer la cohérence entre migration et développement peuvent de ce point de vue faire une différence cruciale.

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Mais cela dit, à l’instar de l’aide au développement, les migrations internationales peuvent-elles et doivent-elles être utilisées comme un instrument redistributif au niveau mondial ? Quel serait l’impact d’une telle politique si elle devait se faire au détriment des droits des migrants et notamment de celui de s’installer et s’intégrer dans les pays d’accueil ? C’est la question que l’on peut poser à la suite de la conclusion présentée par M. Faini, une question complexe mais dorénavant inévitable.


Références

  • Dumont J.-C. et G. Lemaitre (2005), “Beyond the headlines, New evidence on the brain drain”, Revue Économique, vol. 56 n° 6.
  • OCDE (2006), « Migration, transferts de fonds et développement », OCDE, Paris.
  • Walmsley, T. L. et L. A. Winters (2003), “Relaxing the Restrictions on the Temporary Movements of Natural Persons: A Simulation Analysis”, CEPR Discussion Paper N° 3719, Janvier.

Plan de l'article

  1. 1 - Mobiliser toutes les ressources humaines disponibles
    1. 1.1 - Principe d’efficacité : favoriser la mobilité internationale des travailleurs hautement qualifiés
    2. 1.2 - Principe d’équité : mieux partager les coûts
    3. 1.3 - Principe de soutenabilité : mieux gérer les ressources humaines
    4. 1.4 - Principe éthique : promouvoir les pratiques éthiques en matière de recrutement international
  2. 2 - Les transferts de fonds : l’essence même du processus de développement ?
  3. 3 - Conclusion

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