Revue d'économie du développement 2011/4
Revue d'économie du développement
2011/4 (Vol. 25)
188 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782804166540
DOI 10.3917/edd.254.0087
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Vous consultezHistoires personnelles et pièges de pauvreté

Personal Histories and Poverty Traps

AuteurPartha Dasgupta [*][*] Au cours de la préparation de cette conférence inaugurale,...
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du même auteur

Université de Cambridge et Université de Manchester

La persistance de la pauvreté dans un monde qui a ailleurs et autrement connu une forte croissance du revenu depuis la seconde Guerre Mondiale reste une énigme. Il n’était pas absurde d’imaginer, comme de nombreux économistes du développement l’ont fait dans les années 1980, que la croissance du revenu dans les économies pauvres finirait par toucher même les plus pauvres pour les sortir de la fange, mais cela ne s’est pas produit. Aujourd’hui, la Banque mondiale estime que plus de 1,3 milliard de personnes vivent avec moins de 1,25 dollar par jour, la rude et prompte mesure de la pauvreté absolue de la Banque.

1 - Motivation

2 En parlant d’une « économie », je ratisse large. L’économie pourrait être un village, un district, une province, une nation, ou même le monde entier. Un ménage peut être pauvre dans un village qui est par ailleurs prospère, juste comme un village pourrait être pauvre, même si le pays ne l’est pas, ou encore un pays pourrait être en train de souffrir avec un revenu par habitant de 800 dollars dans un monde où plus d’un milliard de personnes ont un revenu moyen de plus de 35 000 dollars. Il est souvent soutenu que dans une telle situation l’aide extérieure est nécessaire si les pauvres doivent sortir de la pauvreté par eux-mêmes. D’autres s’interrogent sur cet argument. Mais tout le monde semblerait d’accord que la forme qu’une telle aide devrait prendre devrait être déterminée seulement lorsque l’unité à aider est identifiée (un ménage ou un village ou un pays entier) et les voies par lesquelles les vies sont changées bien comprises.

3 Lorsque les économistes du développement parlent de la pauvreté, ils ont à l’esprit la pauvreté absolue (le 1,3 milliard mentionné ci-dessus). Mais les scientifiques sociaux en Europe et aux États-Unis s’inquiètent également de la pauvreté chez eux. Parce que le contexte est important, les militants sociaux sont pressés de souligner que la pauvreté signifie différentes choses pour différentes personnes – que la pauvreté est multidimensionnelle. Mais s’il y a quelque chose de commun dans une notion vaste, il n’est pas insensé d’utiliser un nom pour cela.

4 La question est de savoir s’il y a quelque chose d’important en commun. Une caractéristique qui pourrait être considérée comme commune est la persistance. Que la pauvreté absolue persiste le long des lignées familiales dans les communautés rurales des pays pauvres n’est pas une déclaration controversée, même si peu d’études longitudinales sur les populations urbaines prouvent cette affirmation. Certaines études suggèrent que, même dans les pays à revenu élevé, la pauvreté est héréditaire, en ce sens que les personnes n’entrent, ni ne sortent de la pauvreté périodiquement (Creedy et Kalb 2006). Mais j’ai été incapable de trouver un travail fiable, couvrant un large éventail de lieux, prouvant qu’il y a des effets de blocage expliquant le fait que les pauvres en moyenne restent pauvres et ne bénéficient pas des périodes de prospérité et que les riches en moyenne restent riches et ne deviennent pas périodiquement pauvres.

5 C’est le travail des théoriciens de prédire ce que les données révéleraient si quelqu’un venait à les chercher. Au fil des années, j’ai essayé de comprendre la double présence de la pauvreté et de la richesse dans les pays pauvres, en étudiant une variété de voies métaboliques et socio-écologiques qui conduiraient à la pauvreté persistante (Dasgupta 1993, 1997, 2000, 2003, 2009). Les processus donnant lieu à ces voies fonctionnent à des vitesses différentes et à des échelles spatiales diverses et qui se chevauchent souvent. Et ils sont fortement non linéaires, impliquant des rétroactions positives. Dans certains cas, le feedback positif est le reflet des coûts fixes. Par exemple, l’énergie de maintenance dans les processus métaboliques humains est importante (voir ci-dessous), comme le sont les heures de travail générales dans la gestion d’un ménage dans un monde où l’eau ne peut pas être obtenue en ouvrant le robinet, où l’énergie n’est pas disponible juste en appuyant sur un bouton, et où la cuisine est une activité verticalement intégrée. La caractéristique commune à tous ces processus est que les innombrables intrants nécessaires quotidiennement aux humains sont des compléments les uns des autres. Mon sujet ici est le rôle que ces complémentarités jouent dans la division des populations. La théorie que je développe montre pourquoi nous devrions nous attendre à ce qu’une pauvreté profonde ait une forte tendance à persister à travers des générations.

6 Je suis préoccupé par la pauvreté absolue vécue par ce qui est communément appelé le “milliard d’en bas.” Au cours du raisonnement, je serai en contact avec les conclusions récentes de James Heckman et ses collègues sur les complémentarités qui divisent les populations, même dans les sociétés riches (par exemple, Cunha et Heckman 2007 ; Cunha, Heckman et Schennach 2010).

2 - Encadrement de la pauvreté

7 En étudiant la pauvreté absolue, il est nécessaire d’aller au-delà des revenus et de s’intéresser à l’accès que les personnes ont aux équipements de base. Quand vous faites cela, vous découvrirez que dans les pays à faible revenu, seulement 68 pour cent des populations ont accès à l’eau potable et 39 pour cent à des installations d’assainissement ; les chiffres correspondants pour les pays à revenu élevé sont de 99 pour cent pour les deux (tableau 1). Ces équipements sont les déterminants universels du bien-être humain. Si, au contraire, vous aviez à étudier les chiffres pour les constituants du bien-être, vous découvririez que dans les pays à faible revenu, 28 pour cent des enfants de moins de cinq ans sont minés par une maladie et 44 pour cent ont un retard de croissance. Les chiffres correspondants, même pour les pays à revenu moyen supérieur sont de 4 pour cent et 14 pour cent, respectivement (tableau 2).

Tableau 1 - Accès à l’eau potable et à l’assainissement, 2006


Source : Banque Mondiale (2010), tableau 2.18.

8 Ces chiffres s’accordent avec les impressions générales. La répartition géographique de la pauvreté absolue contribue à la curieuse visualisation de la carte du monde comme le montre le caractère de cette pauvreté. Globalement, la proportion de ceux qui souffrent d’insuffisance pondérale à la naissance est de 14 pour cent, ce qui est environ le même chiffre que pour les pays à faible revenu. Le chiffre correspondant aux États-Unis, 8 pour cent, semble élevé de façon inquiétante (tableau 2). En chiffres, l’essentiel des pauvres du monde, quand ils sont identifiés en termes de revenus, sont toujours situés en Chine et en Asie du Sud : 47 pour cent des enfants en Asie du Sud souffrent d’un retard de croissance et 27 pour cent présentent une insuffisance pondérale à la naissance, alors que les chiffres correspondants pour l’Afrique subsaharienne sont de 43 pour cent et 14 pour cent, respectivement (tableau 2). Et pourtant, la proportion de personnes sans accès à l’eau potable en Asie du Sud est de 33 pour cent, tandis que le chiffre correspondant en Afrique subsaharienne est de 42 pour cent (tableau 1). Je n’ai pas une compréhension satisfaisante de certaines des curieuses différences dans les statistiques, mais ailleurs, j’ai cherché une explication partielle en termes de différences dans les environnements socio-écologiques en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne (Dasgupta 1993, 2000, 2003).

Tableau 2 - Prévalence de la sous-nutrition chez les enfants, 2000-2008


Source : Banque mondiale (2010), tableau 2.20.

9 Banque mondiale (2010), tableau 2.20.

10 Dans le monde des pauvres, la fécondité est élevée. Le taux de fécondité total (TFT) dans les pays à faible revenu est de 4,2, contre une moyenne mondiale de 2,5 (tableau 3)[1][1] Le TFT est le nombre de naissances vivantes auquel une femme...
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. Ce chiffre étant supérieur à 2,1, le TFT global est encore au-dessus du niveau de remplacement à long terme. En Asie du Sud, le TFT est tombé à 2,9, mais en Afrique sub-saharienne, il est à un niveau plus élevé de 5,1, avec un certain nombre de pays qui connaissent un TFT autour de 7. Pour voir combien les TFT coûtent aux femmes, considérons qu’en Afrique une naissance réussie implique au moins deux ans de grossesse et d’allaitement. Dans un pays où le TFT est, disons de 7, une femme passerait environ la moitié de ses années de procréation avec soit un enfant dans son ventre ou à l’allaitement. Et nous n’avons pas pris en compte les grossesses infructueuses. Dans ces circonstances, l’emploi hors du foyer n’est pas une option envisageable.

Tableau 3 - Charge maternelle, 2008


Source : Banque mondiale (2010), tableau 2.19.

11 Banque mondiale (2010), tableau 2.19.

12 L’absence des infrastructures de santé reproductive dans les pays pauvres a fait que les taux de mortalité maternelle sont élevés. Dans plusieurs pays pauvres, la mortalité maternelle est la principale cause de décès chez les femmes en âge de procréer, et l’anémie nutritionnelle joue un rôle central. En Afrique subsaharienne, une femme meurt pour toutes les 110 naissances. En revanche, le taux de mortalité maternelle en Europe est d’un décès pour 20 000 naissances (tableau 3).

13 Les données contemporaines de plus de 180 pays indiquent que le produit intérieur brut (PIB) par habitant est négativement corrélé avec le TFT (Schultz 2006). Cela a été largement étudié dans la littérature démographique et par les médias. Le problème est que la relation trouvée est une simple corrélation, rien de plus. Il n’est pas convenable de recommander aux pays d’augmenter les revenus s’ils souhaitent réduire la fécondité en se basant seulement sur les corrélations, les raisons profondes pour lesquelles les revenus des ménages sont très faibles pourraient aussi être des facteurs qui encouragent les taux de fécondité élevés. Le revenu et la fécondité sont tous deux des variables endogènes.

2.1 - Description

14 Bien que la pauvreté absolue soit généralement définie comme un état des choses dans lequel une personne a très peu de revenu, une importante littérature contemporaine a abouti à la conclusion suivante : « Dans le monde des pauvres, des personnes ne jouissent pas de la sécurité alimentaire, sont malnutries et minées par une maladie, ne vivent pas longtemps, ne savent pas lire ni écrire, n’ont pas un accès facile au crédit, sont incapables d’épargner beaucoup, ont peu de pouvoir, ne peuvent pas s’assurer contre les mauvaises récoltes et les calamités du ménage, ne commercent pas avec le reste du monde, vivent dans des environnements malsains, sont mal gouvernées, et ont des taux de natalité élevés. »[ 2][ 2] Voir, par exemple, Sen (1999), Narayan et al. (2000), Banerjee,...
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15 Il faut aussi ajouter que les pauvres habitent souvent dans des écosystèmes fragiles (Évaluation des écosystèmes pour le millénaire 2003). Même la pauvreté absolue est multidimensionnelle.

16 Nous allons appeler le passage ci-dessus la description. Bien que nous pouvons tous être d’accord qu’il offre peu d’orientation en termes d’action. Il ne dit pas ce qui est une cause et ce qui est un effet, il ne fait pas de distinction entre les causes immédiates et profondes, il ne dit pas ce qui est une variable et ce qui est un paramètre dans l’environnement dans lequel les pauvres vivent, et il ne dit pas si les variables peuvent être interprétées dans les échantillons pour avancer ensemble dans le temps (données en séries temporelles) ou à travers les valeurs de paramètres à un point donné dans le temps (données transversales). Surtout, le passage ne nous aide pas à identifier les voies qui mènent à un état de choses où la description tient.

2.2 - Analyse

17 La description suggère que la pauvreté et la richesse ont des causes multiples, mais la tentation de chercher des explications monocausales de la double présence de la pauvreté et de la richesse dans notre monde est si puissante que même les experts en développement n’ont pas toujours été capables de la surmonter. Mais la causalité mutuelle a des implications pour l’interprétation des données. Bien sûr, les vies des personnes sont soumises à de nombreux processus. Une catégorie - la création des voies métaboliques – joue au niveau des personnes prises individuellement. Les voies sont basées sur des liens physiologiques liant (1) la sous-alimentation et la vulnérabilité d’une personne aux maladies infectieuses, (2) l’état nutritionnel et le développement physique et mental chez les enfants, et (3) l’état nutritionnel et la capacité de travail chez les adultes.

18 Une autre classe de processus, qui fonctionne à un niveau spatialement localisé, est spécifique au site. Elle implique une combinaison de voies écologiques et socio-économiques, donnant lieu à des externalités de reproduction et de l’environnement. Ces processus sont influencés par l’écologie locale. La théorie, basée sur eux, reconnaît que les options économiques qui s’offrent à une communauté pauvre, disons, les savanes africaines sont différentes de celles offertes aux personnes dans la plaine du Gange en Inde. Bien que les politiques économiques et les institutions façonnent les forces auxquelles sont confrontées les personnes, l’écologie locale les façonne elle aussi.

19 Parmi les processus écologiques et socio-économiques, certains impliquent des effets rétroactifs positifs entre la pauvreté, la croissance démographique et la dégradation des ressources naturelles locales de base. Mais la pauvreté, la croissance démographique et la dégradation de l’environnement ne sont pas les causes préalables des unes des autres ; au fil du temps, chacune influence et est influencée par les autres. Les deux grandes catégories de rétroactions positives sont capables de coexister dans une société parce que, sauf dans des conditions extrêmes de stress nutritionnel, l’état nutritionnel n’a pas beaucoup d’incidence sur la fécondité.[3][3] Pour un compte rendu plus détaillé, voir Dasgupta (2000). ...
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20 Ceux qui sont pris dans le piège de pauvreté ne descendent pas nécessairement en colimaçon. Pour la plupart d’entre eux, il y a peu de place en dessous pour y tomber - beaucoup sont déjà sous-alimentés et sensibles aux maladies. La science moderne de la nutrition a montré que les taux de mortalité relativement faibles peuvent coexister avec une forte incidence de sous-alimentation et de morbidité. Bien sûr, beaucoup de personnes meurent des raisons directement liées à leur pauvreté. Par contre, un grand nombre de personnes continuent de vivre sous alimentées et dans un environnement malsain. En outre, les personnes ont tendance à ne pas accepter des conditions défavorables en baissant les bras. Il est donc raisonnable de supposer qu’elles font de leur mieux pour améliorer leur condition. Dans certaines situations, les réactions humaines au stress conduisent à des résultats fructueux. Cependant, parce que je parle de pièges de pauvreté, je vais identifier les conditions sous lesquelles les mécanismes de survie que les personnes adoptent ne sont pas suffisants pour les faire sortir de la fange. Turner et Ali (1996), par exemple, ont illustré la possibilité en montrant que face à la pression démographique au Bangladesh, les petits propriétaires de terre ont périodiquement adopté de nouvelles façons de faire pour intensifier la production agricole. Les auteurs ont cependant montré que cela a entraîné une amélioration imperceptible dans le niveau de vie et une aggravation de la possession des terres, cette dernière probablement due à la prévalence des ventes de détresse. Ce sont ces genres de conclusions que la perspective que j’explore ici a anticipés et a été conçue pour répondre.

21 Les externalités associées à des stratégies d’adaptation des personnes peuvent être assimilées à des différences significatives entre les rendements privés et sociaux de diverses activités économiques. Là où le comportement reproductif est pro-nataliste, les rendements privés d’avoir un grand nombre d’enfants sont élevés par opposition à la rentabilité sociale. De même, là où les communautés dégradent leurs ressources naturelles de base, les efforts collectifs pour les maintenir sont incapables de résister à la pression des malversations privées. Et ainsi de suite.

3 - Les complémentarités

22 Dans un large éventail de cas, les complémentarités entre les sources des voies métaboliques et socio-écologiques se manifestent comme des coûts fixes. Quand un individu maintient l’équilibre nutritionnel, quelque part dans la région de 60 pour cent à 75 pour cent de son apport énergétique est consacré à la maintenance, ce qui est un coût fixe pour être en vie. Le reste est utilisé pour le travail et les activités discrétionnaires.[4][4] Voir OMS (1985) pour des estimations des exigences de moyenne...
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Les nutritionnistes se réfèrent à ces coûts fixes métaboliques comme « des coûts de maintenance » et parfois comme « des taux métaboliques au repos. » Environ un tiers des coûts de maintenance peuvent être attribués à la dépense énergétique associée aux innombrables activités du cerveau qui sont synchronisées de la manière dont des systèmes complexes et adaptatifs s’organisent généralement. Ces activités sont complémentaires les unes des autres – elles détruisent les principales étapes d’un parcours de neurones, et la performance globale du cerveau s’aggrave discrètement.

23 Les complémentarités ont été beaucoup étudiées dans le domaine de l’éducation. Il est fréquent aujourd’hui de dire qu’on n’apporte pas assez à l’éducation en fournissant des salles de classe aux enfants s’il n’y a pas d’enseignants pour enseigner, ou il n’est pas efficace de fournir des salles de classe et des enseignants si les enfants arrivent à l’école affamés et sont incapables de se concentrer, ou encore on n’apporte pas beaucoup en fournissant des salles de classe, des enseignants et les repas scolaires gratuits si les enfants souffrent d’une carence en iode contractée durant la petite enfance. Le retour sur investissement dans chacun de ces facteurs serait faible si l’un des autres facteurs était fourni de façon insuffisante. Il est facile de reconnaître les complémentarités dans le cas des salles de classe et des enseignants, car les deux doivent être disponibles au même moment. Il est moins facile de reconnaître les complémentarités lorsqu’elles opèrent de manière séquentielle, remontant au passé lointain de la vie d’une personne. Les complémentarités à travers le temps donnent lieu à des irréversibilités dans le développement humain.

24 Une autre implication des complémentarités est que dans le monde des pauvres, chaque élément de la description renforce les autres, ce qui implique que la productivité de l’effort de travail, des idées, du capital, de la terre et des ressources naturelles est faible et reste faible. La vie des pauvres est pleine de problèmes chaque jour. De l’autre côté, les mêmes facteurs donnent lieu à des réactions vertueuses, ce qui signifie que les riches ne souffrent d’aucune de ces privations. Les personnes dans le monde des riches sont confrontées à ce qu’on appelle aujourd’hui les « défis ». Une implication des complémentarités et des rétroactions positives qu’elles engendrent est que dans le monde des riches, la productivité de l’effort de travail, des idées, du capital, de la terre et des ressources naturelles est élevée et augmente continuellement. La réalisation de chaque défi renforce les perspectives de succès pour relever les défis supplémentaires.

25 Ainsi, les processus qui façonnent nos vies abritent de multiples régimes de stabilité. Certains affichent des progrès contrairement aux autres. La présence de multiples régimes de stabilité signifie que dans certaines régions de l’espace des caractéristiques personnelles, les processus violent le principe d’équité horizontale, afin que des personnes très proches divergent cumulativement pour faire face à des chances de vie très différentes. L’iniquité horizontale est une manifestation d’une société divisée, et les pièges de pauvreté sont une forme extrême de l’iniquité horizontale. (Voir l’annexe pour un exemple stylisé.)

26 Parmi les nombreux facteurs complémentaires qui façonnent nos vies, je veux me concentrer sur une large classe qui illustre la mainmise que le début de la vie d’une personne peut avoir sur sa capacité à fonctionner de manière satisfaisante au cours des années ultérieures. Ces processus vont de la malnutrition et des maladies infectieuses aux tout premiers stades de la vie à la non-acquisition des compétences socio-économiques dans la petite enfance. Je travaille en sens inverse de l’âge adulte au stade prénatal de la vie en passant par l’enfance, et de là au statut de la mère. J’ai besoin de retracer la vie des personnes parce que si, par exemple, vous placez une personne souffrant de malnutrition à côté d’une personne en bonne santé, elles ne se ressemblent pas du tout. Vous devez alors demander où est l’iniquité horizontale qui caractérise prétendument les pièges de pauvreté ? En retraçant le passé lointain d’une personne, ce passé qui comprend l’état de sa mère avant qu’elle ne soit conçue et peut-être même avant, la préoccupation est de montrer comment de petits chocs pourraient avoir des effets cumulatifs sur son développement ultérieur. C’est dans ce sens que deux individus très semblables peuvent faire face à des expériences de vie très différentes. Les complémentarités constituent la cause des ruptures sociétales.

4 - La santé des adultes et la productivité

27 Par sous-alimentation, je veux dire une combinaison entre un apport nutritionnel insuffisant et une exposition à un environnement de maladies. Le retard de croissance est le reflet de la sous-alimentation de long terme, tandis que le fait d’être miné par une maladie est une manifestation de la sous-alimentation de courte durée. Chacun d’entre eux limite considérablement les capacités de travail physique, où la force et l’endurance sont nécessaires.

28 Lorsque les nutritionnistes parlent de la capacité de travail physique (Collins et Roberts, 1988 ; Ferro-Luzzi 1985 ; Pollitt et Amante 1984), ils veulent dire la puissance maximale (c’est-à-dire le travail maximal par unité de temps) qu’une personne est capable d’offrir. Les méthodes de laboratoire pour estimer la puissance maximale incluent la capacité de courir sur un tapis roulant et de pédaler sur un vélo ergomètre. L’indice le plus convaincant de la capacité de travail physique d’une personne est son absorption maximale d’oxygène, généralement désignée par la disgracieuse expression O2max. C’est le plus haut taux d’absorption d’oxygène qu’une personne est capable d’atteindre lorsqu’elle est engagée dans un travail physique au niveau de la mer. La consommation maximale d’oxygène dépend de la capacité du corps pour des transferts de séries d’oxygène liées (diffusion à travers les tissus, la circulation de l’hémoglobine, la ventilation pulmonaire). Elle mesure la santé cardiorespiratoire – plus la valeur est élevée, plus grande est la capacité du corps à convertir l’énergie des tissus en travail (Astrand et Rodahl 1986). Cette capacité dépend de la masse des tissus métaboliquement actifs, qui est presque la même que la masse des cellules musculaires (parfois appelée le résidu de la cellule). Les essais cliniques suggèrent que l’O2max par unité de masse de cellules musculaires est à peu près constant chez les personnes bien nourries et marginalement sous-alimentées (Viteri, 1971). Même parmi les personnes sous-alimentées, la différence n’est pas grande. Dans une série d’études, plus de 80 pour cent de la différence d’O2max entre les personnes modérément et sévèrement malnutries sont attribués à des différences dans leur masse de cellules musculaires (Barac-Nieto et al. 1980). Il est donc utile d’avoir une mesure d’O2max par unité de masse de cellules musculaires. Une approximation est fournie par la puissance aérobique maximale, qui est l’O2max par unité de poids corporel. Comme la masse des cellules musculaires et la masse corporelle dégraissée sont liées, nous ne perdons pas beaucoup en ne cherchant pas particulièrement à savoir lequel des deux nous identifions comme le principal déterminant de l’O2max.[5][5] La masse des tissus musculaires et du muscle constitue environ...
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29 Nous essayons, cependant, d’identifier les déterminants de la capacité de travail physique. Une personne doit jouir d’un bon état nutritionnel actuel, afin de bien exécuter un travail physique intense, mais cela n’est pas suffisant, car on peut être en bonne santé, et avoir un retard de croissance. Pour deux personnes ayant le même indice de masse corporelle (IMC), la plus grande possède généralement une plus grande masse de cellules musculaires ; son O2 max est donc plus élevé. Grosso modo, les personnes plus grandes et plus lourdes (mais non obèses) ont une plus grande capacité de travail physique. L’O2max dépend également du niveau d’activité physique habituelle (entraînement, dans le jargon sportif), mais j’ignore ce facteur ici.[6][6] Les ouvriers non qualifiés dans les pays pauvres sont souvent...
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L’absorption maximale d’oxygène dépend aussi de la concentration d’hémoglobine dans le sang. J’ignore également cela dans ce qui suit.[7][7] Un article classique sur l’anémie ferriprive et son effet...
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L’O2max est généralement exprimé en litres par minute (l/min). Pour obtenir une idée des ordres de grandeur, sachez que 6 l/min est à peu près aussi élevé que cette mesure peut l’être, tandis que 2 l/min et en dessous sont les chiffres observés chez les personnes souffrant de malnutrition chronique.

30 L’O2max mesure le volume maximal d’oxygène que le corps est capable de transférer par minute. Sauf pour de très brèves activités, ce maximum ne peut pas être atteint. Le plus haut niveau du transfert d’oxygène qu’une personne peut soutenir sur une période étendue de 8 heures environ est de l’ordre de 35 pour cent à 40 pour cent de son O2max. Il y a une relation entre la vitesse à laquelle une personne travaille (exprimée comme une fraction de son O2max) et son endurance dans le maintien de ce taux de travail. La fonction exponentielle négative a été trouvée comme une bonne approximation, même chez les sujets sous-alimentés (Astrand et Rodahl 1986) ; ainsi, en notant la durée du travail par T, nous avons :

31 Dans l’équation (1), b (> 0) est une constante. Barac-Nieto et ses collègues (1980) ont montré que b n’est pas significativement différent pour les personnes souffrant de degrés de malnutrition allant de léger à sévère. Le temps d’endurance pour 80 pour cent d’O2max dans leur échantillon a été en moyenne de 97 minutes, avec un coefficient de variation de 12 pour cent. Cela signifie que b= 0.0023/min. La suggestion n’est pas que cela est une constante humaine et on ne prétend pas que le coût énergétique d’une tâche ne varie pas avec la vitesse à laquelle elle est effectuée. Tout l’objectif de la formule est de montrer, par une approximation très grossière, qu’on peut distinguer la capacité des personnes pour des activités physiques en fonction de leur capacité de travail physique, que je définis ci-dessous.

32 Soit P la capacité de travail physique, et V l’absorption maximale d’oxygène (O2max). De l’équation (1), nous concluons que

33 K est une constante positive. La quantité totale de travail qu’une personne au repos est capable d’exécuter est alors PTKVTexp (-bT), qui atteint sa valeur maximale à T= 1/b. Je conclus que si nous sommes intéressés par le travail agrégé, la durée du travail devrait être de 1/b. Si b= 0,0023/min, 1/b= 7,2 heures. Je ne sais pas si, parmi les personnes en bonne santé dans les pays occidentaux industrialisés, une journée de sept heures prend en compte une telle considération.

34 Pour un travail ardu, ceux qui ont un faible O2max ont besoin d’être proches de leur capacité de travail physique. Cela signifie que leur cœur doit battre à un rythme rapide. Ils sont alors surchargés et incapables de maintenir le rythme de travail pendant longtemps. Ceci est reflété dans l’équation (2). Prenons comme exemple les séries d’études bien connues de G.B. Spurr et ses collègues sur les hommes adultes souffrant de malnutrition chronique et les sujets témoins normalement nourris chez les coupeurs de canne à sucre, les chargeurs et les travailleurs agricoles en Colombie (Spurr, 1990). L’état nutritionnel a été évalué sur la base, entre autres, du poids par la taille, des épaisseurs des plis cutanés, de l’hémoglobine totale du corps, et de l’excrétion de la créatinine quotidienne. Grosso modo, les trois premiers indices reflètent la situation nutritionnelle actuelle, tandis que le quatrième reflète l’histoire nutritionnelle dans une certaine mesure (par exemple, les personnes de grande taille ont une plus grande masse de cellules musculaires). Une analyse de régression multiple avec des données a révélé que l’O2max est positivement lié au poids par la taille, au taux d’hémoglobine totale et à l’excrétion de la créatinine quotidienne ; il est négativement lié aux épaisseurs des plis cutanés. Les sujets souffraient de malnutrition chronique, de légère à moyenne et à sévère. Les valeurs approximatives de leur O2max ont été, respectivement, de 2,1 l/min, 1,7 l/min et 1,0 l/min. La moyenne d’O2max des coupeurs de canne à sucre normalement nourris était de 2,6 l/min. C’est à peu près aussi clair que tout élément de preuve que nous pouvons espérer trouver pour la thèse selon laquelle les personnes mal nourries souffrent de bas niveaux d’O2max.

35 Considérons une activité dont le coût en oxygène est de 0,84 l/min. Le groupe normal au plan nutritionnel pourrait la maintenir à 0,32 d’O2max, alors que les trois autres groupes la maintiendraient à 40 pour cent, 50 pour cent et 80 pour cent, respectivement, de leurs O2max. À ces taux, le groupe normal au plan nutritionnel pourrait travailler pendant 8 heures, et les trois groupes malnutris pendant 6,5 heures, 5 heures, et 1,5 heure respectivement.

36 Tout cela se base sur la capacité de travail physique et l’endurance, et non la productivité physique, bien que l’on s’attende à ce qu’elles soient étroitement liées pour les travaux manuels non qualifiés. Et elles le sont. Pour les tâches telles que la coupe de canne à sucre, le chargement et le déchargement, et la cueillette du café, il est possible de mesurer la productivité physique directement en termes du montant réalisé. En effet, le paiement pour un tel travail est souvent à un taux à la tâche. Un grand nombre de preuves lient l’état nutritionnel à la productivité dans ces professions. Dans leurs travaux sur les coupeurs de canne et les chargeurs colombiens, Spurr et ses collègues (Spurr 1990) ont trouvé que la taille, le poids et la masse corporelle dégraissée (en gros l’O2max) sont d’importants déterminants de la productivité mesurée par le tonnage journalier de la canne livrée. Mesurant la productivité (W) en unités de tonnes par jour, l’O2max (comme avant, V) en litres par minute, et la taille (H) en cm, et en notant le pourcentage du poids du corps en graisses par F, leur spécification préférée a été :

37 Dans un travail similaire, Immink et ses collègues (1984) ont trouvé que la stature (et donc la masse corporelle dégraissée et l’O2max) sont positivement corrélées avec la quantité de grains de café cueillis par jour, la quantité de canne à sucre coupée et chargée, et le temps qu’il a fallu pour désherber une zone donnée.

38 J’en viens maintenant aux enquêtes économiques. Dans leur étude sur un échantillon d’hommes et de femmes qui travaillent dans les zones urbaines du Brésil, Thomas et Strauss (1997) ont rapporté que la taille a un fort effet positif sur les salaires du marché. Cela est cohérent avec les conclusions de Immink et ses collègues (1984) et Spurr (1990), parce qu’on pourrait s’attendre à ce que les salaires soient basés sur une relation positive avec la productivité. La relation entre la taille et la productivité est importante, parce que la taille n’est pas une variable pour un adulte, donc il y a moins d’ambiguïté sur le sens de la causalité. Cependant, les enquêteurs ont généralement étudié les liens entre l’état nutritionnel actuel et la productivité. Dans un échantillon de travailleurs d’usine produisant des fusibles de détonateur en Inde, Satyanarayana et ses collègues (1977) ont montré que le poids par la taille est un important déterminant de la productivité. Deolalikar (1988) a trouvé de forts effets du poids par la taille à la fois sur la productivité et les salaires chez les travailleurs agricoles en Inde du Sud. L’élasticité de la production agricole par rapport au poids par la taille est estimée à environ 2, et l’élasticité des salaires dans la région était de 0,3 à 0,7, la valeur inférieure reflétant l’effet pendant les saisons de pointe et la valeur supérieure pendant la saison morte, lorsque les tâches sont différentes. Dans une étude sur les travailleurs agricoles en Sierra Leone, Strauss (1986) a montré que l’apport énergétique a un effet positif sur la productivité jusqu’à environ 5200 kcal par jour. Il a également montré qu’un travailleur qui consomme 5200 kcal par jour était deux fois plus productif que celui qui consomme 1500 kcal par jour. Strauss n’a pas reporté les différences de statut nutritionnel entre les travailleurs. Mais, si nous supposons que les travailleurs étaient en équilibre énergétique, nous pourrions interpréter les différences dans l’apport quotidien comme reflétant une combinaison de différences dans l’état nutritionnel et dans l’énergie dépensée dans les tâches qui ont été accomplies. Thomas et Strauss (1998) ont montré que l’IMC est positivement corrélé aux salaires chez les travailleurs brésiliens.

39 J’ai déjà souligné que l’énergie nécessaire pour maintenir la vie humaine est importante et que seulement 25 pour cent à 40 pour cent de l’apport énergétique quotidien d’une personne sont consacrés à des activités discrétionnaires – le travail et le loisir. Les coûts de maintenance (taux métaboliques au repos) sont plus élevés pour les personnes de grande taille pour un même niveau d’IMC. Cela constitue le côté coût des personnes en bonne santé. D’autre part, elles sont plus productives. Il peut être démontré que, parce que les coûts d’entretien sont considérables, les marchés ne sont pas en mesure d’éliminer facilement la malnutrition, car les malnutris sont dans une situation désavantageuse dans leur capacité à obtenir leurs besoins quotidiens. Parce que leur capacité de travail est réduite, ils sont incapables d’offrir la qualité du travail nécessaire pour obtenir la nourriture dont ils ont besoin pour améliorer leur état nutritionnel. Les coûts de maintenance impliquent qu’il n’est pas possible pour chacun dans une économie qui, dans l’ensemble est pauvre, d’atteindre un état nutritionnel acceptable. Ainsi, au fil du temps, la sous-alimentation peut être à la fois une cause et une conséquence du fait de tomber dans un piège de pauvreté (Dasgupta et Ray 1986). En outre, parce que la sous-alimentation affiche l’hystérésis (il y a une rétroaction positive supplémentaire entre la nutrition et l’infection), l’analyse de Dasgupta et Ray implique que nous devrions nous attendre à ce que la pauvreté soit dynastique. La théorie est qu’une fois qu’un ménage tombe dans un piège de pauvreté, il est difficile pour les descendants de s’en sortir.

5 - Les expériences de l’enfance

40 Une façon dont une personne peut économiser ses dépenses d’énergie est de réduire les activités physiques. Il a été observé que les enfants d’âge préscolaire légèrement ou modérément minés par une maladie, dans des conditions de vie libre, passent plus de temps dans des activités sédentaires et légères que leurs homologues en bonne santé. Ils se reposent plus longtemps et jouent plus souvent dans une position horizontale. Une étude jamaïquaine a montré que les enfants avec un retard de croissance dans la tranche d’âge 12-24 mois sont nettement moins actifs que leurs homologues ne souffrant pas de retard de croissance. L’énergie économisée était comparable au coût énergétique de la croissance à cet âge. De façon extrême, lorsque nous observons les petits enfants dans les pays pauvres couchés aux bords des routes et inexpressifs, ne chassant même pas les mouches de leurs visages, on peut en déduire qu’ils sont en train d’économiser de l’énergie. Chez les enfants d’âge préscolaire, la première ligne de défense contre le faible apport énergétique semblerait être l’activité physique réduite. Cette adaptation comportementale ne s’apprend pas ; les humains sont faits de cette façon. Les petits enfants au bord de la voie économisent moins consciemment leur emprise précaire sur l’énergie que les cyclistes résolvent des équations différentielles pour maintenir l’équilibre.

41 Chavez et Martinez (1979, 1984) ont rapporté que parmi les nourrissons issus des ménages pauvres en milieu rural au Mexique, les différences de niveaux d’activité ont été marquées d’environ six mois d’âge entre ceux qui ont reçu des suppléments nutritionnels et le groupe de contrôle. Les enfants qui ont reçu des suppléments nutritionnels ont eu plus de contact avec le sol, ont dormi moins pendant la journée, ont passé plus de temps dehors, et ont commencé à jouer presque six mois plus tôt. La thèse défendue ici est qu’un apport nutritionnel faible déprime l’activité et isole le nourrisson ou l’enfant du contact avec l’environnement et des sources de stimuli qui sont d’une importance vitale à la fois pour les développements cognitifs et moteurs. Il est important de noter que le groupe témoin dans l’étude de Chavez-Martinez était seulement modérément sous-alimenté.

42 Le développement moteur est le processus par lequel un enfant acquiert les habitudes des mouvements de base et des compétences telles que marcher, courir, sauter, sautiller, lancer, donner des coups de pieds, et tenir quelque chose dans sa poignée. Dans des circonstances normales, les enfants développent ces habitudes motrices fondamentales à l’âge de six ou sept ans. C’est grâce à de telles habitudes de mouvements et de compétences que de nombreuses expériences de l’enfance, en particulier l’apprentissage et les relations interpersonnelles, sont transmises (Grantham-McGregor, 1990). Pendant la petite enfance, les interactions entre la mère et l’enfant sont d’une importance cruciale dans ce développement. C’est là où le coût de l’anémie et du faible apport énergétique de la part des mères se fait sentir. Étant donné que les activités ménagères et de production sont obligatoires, la réduction des activités discrétionnaires et d’éducation des enfants offre à la mère un moyen de maintenir son équilibre énergétique. Bien sûr, les sociétés diffèrent dans la manière dont les personnes autres que la mère sont impliquées dans l’éducation d’un enfant, mais dans toutes les sociétés la mère est un personnage important pour le développement cognitif et moteur de l’enfant.

43 La malnutrition de long terme chez les nourrissons est particulièrement liée au développement cognitif. Les carences alimentaires en fer et en iode pendant les deux premières années de la vie sont connues pour provoquer des problèmes auxquels on ne peut pas remédier par un régime alimentaire adéquat dans les années suivantes (Benton 2010). Dans des conditions de sous-alimentation sévère (le marasme ou le kwashiorkor marasmique), les développements moteurs et cognitifs sont entravés chez les nourrissons. La malnutrition sévère affecte le développement du cerveau, qui connaît une croissance rapide à partir d’environ 10 semaines de grossesse et continue en s’accélérant jusqu’à environ trois ou quatre ans (Benton 2010). La carence en iode fœtale est bien connue pour endommager le système nerveux central. Les réactions d’équilibre (« réflexes de redressement ») sont des fonctions du cervelet et jouent un rôle important dans le développement du contrôle moteur. Certains des dégâts sont extrêmement difficiles à inverser et peuvent même être irréversibles (Kar, Rao et Chandramouli 2008 ; Walker 2005). Par exemple, même après six mois de réadaptation nutritionnelle des nourrissons hospitalisés pour malnutrition sévère, Colombo et Lopez (1980) n’ont observé aucune reprise dans leur développement moteur (voir aussi Celedon et de Andraca 1979). Il est possible que les changements anatomiques qui ont été observés soient des retards plutôt que des préjudices permanents, mais cela n’est pas connu avec certitude.[ 8][ 8] L’étude de l’effet de la malnutrition sur le développement...
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44 Parmi les écoliers, les choses sont quelque peu différentes. La pression des pairs tend à contrecarrer l’instinct de réduction des activités physiques, surtout chez les garçons. Mais même pour des enfants d’âge scolaire, l’activité réduite est une ligne de défense. Des études indiquent que chez les enfants d’âge scolaire la faible dépense énergétique associée à une carence nutritionnelle peut être attribuée à un faible poids corporel ; leurs taux métaboliques de base sont faibles. En outre, le développement de la masse corporelle dégraissée chez les enfants sous-alimentés est retardé, ce qui a un effet néfaste sur leur capacité à travailler en tant qu’adultes. Les garçons marginalement malnutris ne semblent pas connaître une moindre fonction musculaire. Leur faible capacité de travail est due au fait que leur masse corporelle dégraissée est faible.

45 Sur un front plus large, il est montré que la malnutrition et l’infection ont un effet néfaste prononcé chez les écoliers sur des processus cognitifs comme l’attention et la concentration. Beaucoup de preuves existent montrant que les enfants qui souffrent de carences nutritionnelles et d’infections produisent de mauvais résultats dans les tests d’aptitude. Dans les cas extrêmes, les carences nutritionnelles affectent le système nerveux central (Levitsky et Strupp, 1995). Dans des situations moindres que les cas extrêmes, le problème n’est pas celui des fonctions du cerveau ; mais les absences fréquentes et les attritions affectent aussi l’apprentissage (Bhargava 1994 ; Pollitt, 1990).

46 Les complémentarités intertemporelles existent aussi le long des voies non métaboliques. Dans une vaste étude, Cunha et Heckman (2007) ont développé un cadre théorique pour tenir compte du fait que les écarts de capacité entre les individus et entre les groupes socio-économiques apparaissent à un âge précoce à la fois pour les compétences cognitives et non cognitives. Des études ont montré que des améliorations des environnements familiaux améliorent le développement cognitif précoce de même que les compétences socio-émotionnelles chez les enfants (par exemple, la persévérance, la confiance, la motivation, l’autocontrôle). Ces compétences sont retardées à l’adolescence si elles ne sont pas acquises pendant la petite enfance (voir Cunha, Heckman et Schennach 2010, et leurs références).

6 - Les expériences prénatales

47 La controverse nature contre nourriture ou gènes contre environnement a été reconnue comme étant insensée (Bateson et Martin, 1999 ; Ehrlich 2002). Beaucoup de changements importants dans l’expression des gènes se produisent pendant les premières semaines de grossesse. L’ADN subit des changements épigénétiques pendant la première semaine en particulier. Ces changements déterminent le profil de l’expression génique qui ne contrôle pas seulement l’étape suivante du développement du fœtus, mais aussi de nombreux attributs de la personne toute sa vie. Le statut nutritionnel de long terme de la mère détermine comment elle mobilise les éléments nutritifs pour soutenir le développement du fœtus. Ainsi, les expériences qui façonnent un adulte commencent avant sa naissance et peut-être même avant la naissance de sa mère. Dans un travail pionnier, David Barker et ses collègues (Barker et al. 1989a, 1989b, 2002) ont montré que les taux des maladies ischémiques cardiaques en Angleterre et au Pays de Galles étaient plus étroitement liés aux conditions de mortalité qui prévalaient au moment de la naissance des patients cardiaques qu’aux conditions récentes. L’hypothèse est que les conditions maternelles dans la période prénatale ont un impact important sur l’émergence de maladies cardiovasculaires ultérieures.

48 Quelles sont les signatures des expériences prénatales ? Bien qu’il soit surprenant si un unique indice scalaire à la naissance pouvait résumer les expériences prénatales, un ensemble considérable de travaux ont montré que le poids à la naissance est un indicateur raisonnable des conditions prénatales.[9][9] Pour de plus d’information sur le fait que le poids à...
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En outre, les études qui n’étaient pas seulement basées sur le poids à la naissance confirment que la privation de nourriture dans l’utérus affecte le métabolisme des adultes et la santé cardiovasculaire. En effet, il a été prouvé que cette privation a même des effets néfastes sur les baisses des fonctions cognitives liées à l’âge.[10][10] Bateson et Martin (1999) offrent un excellent compte rendu...
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49 Quels mécanismes pourraient déterminer la relation entre les conditions prénatales et le pôle cardiovasculaire et métabolique des maladies chroniques ? Barker et ses collègues (2002) ont suggéré qu’une énergie insuffisante durant le développement fœtal entraînait une répartition biaisée de l’énergie disponible pour le développement du cerveau. Le stress maternel peut être communiqué au fœtus via des altérations du débit sanguin placentaire et des changements dans l’énergie disponible pour la croissance fœtale, et compromet ainsi le développement d’autres organes, y compris les reins, le pancréas et le tissu adipeux. Par exemple, les petits bébés ont moins de néphrons dans leurs reins, moins de cellules bêta dans leur pancréas, et une quantité plus faible de cellules grasses que leurs pairs qui sont plus grands à la naissance. Cependant, la plupart des résultats délétères des adultes résultant de la petite taille à la naissance semblent être liés à la sensibilité d’insuline modifiée et à l’activité de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS). Ces deux systèmes sont d’importants modulateurs du métabolisme énergétique. Une grande attention a été portée ces dernières années aux voies qui impliquent le degré auquel la sensibilité à l’insuline et la réactivité de l’axe HHS sont établies in utero ; au potentiel de l’état nutritionnel de la mère à affecter ces aspects de la physiologie du métabolisme ainsi que les mécanismes cellulaires par lesquels les effets sont transmis (Ellison 2010). Entre 24 et 42 semaines de gestation, le développement du cerveau est particulièrement vulnérable aux carences nutritionnelles, en raison de l’évolution rapide des processus vitaux neurologiques, y compris la formation des synapses. Et pourtant, à ce moment, le cerveau en développement démontre également son plus grand degré de plasticité (Georgieff 2007).

50 Qu’est-ce-qui compte pour cet aspect du développement du fœtus ? Une possibilité est que dès les premières semaines après sa conception et jusqu’à la petite enfance, le fœtus étudie les principales caractéristiques de son environnement et se prépare à s’adapter à un monde extérieur qui peut considérablement varier de par son niveau de sécurité, d’autosuffisance, et de danger. Lorsque les premières expériences préparent un enfant en développement pour des conditions impliquant des niveaux élevés de stress ou d’instabilité, les systèmes du corps conservent cette programmation initiale et mettent le système de réponse au stress sur une réponse rapide et un état d’alerte élevé. Dans ces circonstances, le prix de la survie à court terme pourrait être la santé à plus long terme. C’est ce qu’on appelle « l’hypothèse de la programmation fœtale », et elle a suscité beaucoup d’intérêt dans la plasticité phénotypique et les mécanismes qui la régissent.[11][11] Voir l’excellente revue de Shonkoff, Boyce et McEwen (2009). ...
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51 Gluckman, Hanson, et Spenser (2005) ont proposé que le paradoxe apparent des processus de développement adaptatif produisant des résultats pathologiques peut être résolu si (a) les processus adaptatifs sont destinés à ajuster la physiologie de l’organisme à un environnement postnatal prévu, et (b) il y a une inadéquation entre l’environnement prévu et le vrai environnement postnatal. L’hypothèse est que le fœtus peut détecter l’environnement dans lequel il peut s’attendre à naître à partir des signaux maternels. La disponibilité de la nourriture est l’un de ces signaux, le stress maternel reflété dans les changements hormonaux en est un autre, et la privation en liquide et la disponibilité de l’oxygène en sont d’autres. L’argument des auteurs est qu’il y a des avantages de sélection quand nous essayons de faire correspondre la physiologie que nous développons dans la phase plastique de notre développement à l’environnement que nous pouvons habiter. Cela peut conduire à des réponses paradoxales, comme lorsqu’un fœtus qui « s’attendait » à un environnement fortement contraignant arrive dans un monde où la nourriture est abondante. L’obésité et l’apparition de diabète de type 2 sont des phénomènes familiers aujourd’hui. Dans un travail de grande envergure, Gluckman et Hanson (2006) appellent la discordance de réponse inadaptative, une sorte de programmation qui explique pourquoi les régimes riches en protéines et en calories ont été connus pour avoir des effets néfastes chez les enfants qui ont une insuffisance pondérale à la naissance. Les auteurs suggèrent que les conditions in utero peuvent refléter non seulement les conditions maternelles du moment, mais également la sensibilité de la mère à ces conditions. Par exemple, l’énergie disponible pour le fœtus est affectée par la sous-nutrition maternelle et la sensibilité de la propre physiologie de la mère à la variation de l’énergie à sa disposition. La sensibilité maternelle à la disponibilité de l’énergie, à son tour, peut en partie être une conséquence des conditions dont elle a été confrontée in utero, qui à leur tour dépendraient de la sensibilité de sa mère à la disponibilité de l’énergie, et ainsi de suite.[12][12] La question de savoir si la programmation fœtale est adaptative...
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52 Beaucoup de recherches médicales sur le développement prénatal ont été menées sur des sujets dans les pays à revenu élevé. Dans ces pays, le problème n’est généralement pas une question de carence énergétique de la mère. Le stress, l’anxiété ou la dépression pendant la grossesse ont été associés à une insuffisance pondérale à la naissance et même à la psychopathologie par la suite (Fumagalli et al. 2007). Il a été démontré que le stress maternel est lié à une augmentation fondamentale de l’activité de l’axe HHS de la progéniture à différents âges, y compris six mois, cinq ans et dix ans. L’activation accrue de l’axe HHS provoque la production des glucocorticoïdes par la glande surrénale. Elles sont importantes pour la maturation normale du cerveau, mais des niveaux élevés nuisent au développement et au fonctionnement du cerveau. Certaines de ces conditions sont réversibles, et les effets du stress prénatal sont souvent atténués par la qualité des soins postnataux et d’autres ne le sont pas (Cottrell et Seckl 2009). L’exposition chronique aux hormones stressées – que cela survienne pendant la période prénatale ou dans la petite enfance, à l’enfance, à l’adolescence, à l’âge adulte, ou à la vieillesse - a un impact sur les structures du cerveau impliquées dans la cognition et la santé mentale (Evans et Schamberg 2009 ; Lupien et al. 2009 ; Rice et al. 2010). Le fait qu’il y ait de nombreux facteurs entraînant des faibles poids à la naissance pourrait peut-être expliquer pourquoi l’incidence de l’insuffisance pondérale à la naissance reste élevée dans les pays riches (tableau 2).

7 - Moralités

53 Quelles moralités retirons-nous de cet exposé ? Ce qui suit semble avoir le mérite d’être salué :

  1. Les coûts de maintenance élevés de la bonne santé physique et émotionnelle sont à la base de l’existence de pièges de pauvreté.
  2. De (1) il s’ensuit que dans les pays à faible revenu, la pauvreté absolue est à la fois une cause et une conséquence de la répartition inégale des actifs.
  3. Les coûts de maintenance élevés sont des manifestations de la complémentarité entre les apports dont les humains ont besoin pour survivre. Les coûts de maintenance sont plus élevés chez les personnes qui ont assez de chance pour s’épanouir.
  4. L’acquisition du capital humain est continue et cumulative. Pour parler de façon formelle, les investissements dans le capital humain sont complémentaires dans le temps. Ces complémentarités dans le temps donnent lieu à des irréversibilités dans le développement humain. Les atteintes nutritionnelles pendant les premiers stades de la vie ont un effet marqué sur la capacité ultérieure d’une personne à acquérir le capital humain. Si les gouvernements et les organisations internationales croient que la formation du capital humain est importante, ils devraient traiter toutes les périodes de la vie d’une personne avec respect.
  5. De (4) nous pouvons conclure que l’histoire personnelle a une longue portée, affectant non seulement la personne en question mais aussi ses descendants.

Ces observations nous ramènent au point à partir duquel j’ai commencé : que la productivité actuelle d’une personne est fonction de son histoire nutritionnelle et de sa morbidité. Un indice raisonnable de la productivité d’une personne au cours du temps pourrait être la somme actualisée escomptée de la production de son travail. Le calcul doit commencer dès les premiers stades de la vie de la personne. Le calcul est sans aucun doute très, très dur, mais on ne peut y échapper.

54 Beaucoup d’attentions internationales ont été accordées à la sauvegarde des vies en temps de crise collective dans les pays pauvres. C’est comme il se doit. Les organismes internationaux ont également prêté attention au maintien des enfants en vie en temps normal par des mesures de santé publique, telles que les conseils de planification familiale, la vaccination et la réhydratation orale. Cela aussi est comme il se doit. Le fait que de nombreux pays pauvres ne parviennent pas à le faire non plus ne veut pas dire que les problèmes sont particulièrement difficiles à résoudre. En effet, ils font partie des problèmes sociaux les plus faciles - ils peuvent être résolus sans aucune modification majeure du mécanisme d’allocation des ressources qui prévaut. Le problème le plus difficile pour la conception intellectuelle, l’engagement politique et l’administration est de s’assurer que ceux qui sont conçus ont une chance d’avoir une vie en bonne santé. C’est un problème dont la solution n’apporte aucun bénéfice visible. Mais le retard de croissance de la capacité cognitive et motrice est un coût caché primordial du déficit énergétique et de l’anémie chez les enfants et, à un pas de là, chez les mères. Il affecte l’apprentissage et la formation des compétences, et ainsi la productivité future. Le prix est payé au cours des années ultérieures, mais il est payé.

Annexe

Annexe

Pièges de pauvreté et iniquité horizontale

55 Les pièges de pauvreté sont une notion plus claire que l’iniquité horizontale. Pour illustrer les différences à l’interface nutrition-productivité, nous considérons un exemple stylisé.

56 Notons par t (≥ 0) le temps. Le présent est t= 0. Considérons une personne dont l’état nutritionnel à l’instant t est un scalaire, H(t). Soit J(H, q) le revenu d’une personne, où q est un paramètre (scalaire), reflétant l’environnement socio-écologique de la personne. Nous supposons que dJ(H, q)/dH> 0 et que J se déplace verticalement vers le haut lorsque q augmente. Soit R(H) le besoin nutritionnel de la personne (exprimé en unités de revenu). Nous supposons que dR(H)/dH> 0, pour refléter le fait que le taux métabolique au repos d’une personne augmente avec la taille corporelle. Lorsque la santé d’une personne est considérée comme un stock, elle est supposée obéir à l’équation différentielle déterministe,

57 dH (t)/dtJ(H(t),q) - R(H(t)), H3>H(t)>H1,

58 et si, pour chaque t*, H(t*)=H1 (resp. H3), alors H(t)= H1 (resp. H3) pour tout tt*. H1 et H3 sont des états absorbants. (A1)

59 Parce que le taux métabolique au repos est positif, R(H1)> 0 et J(H, q)=0 dans le voisinage de H1. Dans la figure 1, >J(H,q) et R>(H) ont été conçus de sorte qu’ils se croisent une fois, en H2. Le système défini par (A1) a trois équilibres : H1, H2> et H3. Parmi eux, H2 est instable, alors que H1 et H3 sont stables. Une personne dont l’état de santé initial H (0) est au-delà de H2, même légèrement, aura une amélioration de son état de santé, tandis qu’une personne pour qui H(0) est inférieur à H2, même légèrement, sera prise dans un piège qui détériorera sa situation. Il s’ensuit qu’il pourrait y avoir des personnes dans le voisinage de H(0) qui sont semblables, mais qui font face à des fortunes très diverses. L’exemple montre les limites des études qui s’intéressent à la qualité de vie à un seul point dans le temps. Des personnes semblables ne resteraient pas semblables si elles avaient vécu des histoires de vie largement différentes. Le principe d’équité horizontale ne pourra pas leur être appliqué à des périodes ultérieures. C’est l’une des raisons pour lesquelles le principe a peu de mordant éthique, comme il est traditionnellement formulé. Lors de l’évaluation d’une économie, la vie de ses citoyens devrait être considérée comme un ensemble, et ne devrait pas être étudiée à un moment figé dans le temps.

60 Qu’est-ce que q pourrait refléter ? Il pourrait refléter les facteurs qui sont exogènes à l’économie, tels que les précipitations, ainsi que les facteurs qui sont exogènes à la personne mais endogènes à l’économie, tels que l’efficacité des droits de propriété, le degré auquel le gouvernement et les communautés ont mis en place des systèmes de soutien efficaces, le degré auquel les marchés sont ouverts à la personne, et à ses actifs non liés au travail, y compris l’éducation. Et nous pouvons ajouter le degré auquel la personne a des raisons de faire confiance aux autres et auquel d’autres lui font confiance. Si les politiques publiques améliorent q, J pourrait monter verticalement. Si l’objectif était de monter suffisamment haut (qq*), il ne couperait pas R(H), et H3 deviendrait le seul point d’équilibre (stable) du système défini dans (A1). L’aide sociale (qu’elle soit communautaire ou du fait de l’État) et les garanties de revenu seraient un autre ensemble de mécanismes par lesquels J(H,q) pourrait être augmenté. Ces dernières figurent parmi les différentes voies par lesquelles les pièges de pauvreté basés sur la nutrition ont été éliminés dans un certain nombre de pays.

...
Figure 1

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Notes

[ * ] Au cours de la préparation de cette conférence inaugurale, j’ai largement bénéficié des conversations et de la correspondance avec Patrick Bateson, Peter Gluckman et Trevor Robbins. Retour

[1] Le TFT est le nombre de naissances vivantes auquel une femme peut s’attendre si elle devait vivre ses années de procréation, et avoir des enfants à chaque âge en conformité avec les taux de fécondité par âge qui prévalent. Si le TFT était de 2,1 ou environ, la population devrait se stabiliser sur le long terme. Retour

[2] Voir, par exemple, Sen (1999), Narayan et al. (2000), Banerjee, Benabou, et Mookherjee (2006), Banerjee et Duflo (2007), et - depuis sa création en 1990 - chaque édition annuelle du Rapport des Nations Unies sur le développement humain. Retour

[3] Pour un compte rendu plus détaillé, voir Dasgupta (2000). Retour

[4] Voir OMS (1985) pour des estimations des exigences de moyenne protéino-énergétique selon le sexe, les professions et les groupes d’âge. Retour

[5] La masse des tissus musculaires et du muscle constitue environ 40 pour cent du poids corporel et 50 pour cent de la masse corporelle dégraissée. Retour

[6] Les ouvriers non qualifiés dans les pays pauvres sont souvent minces et faibles, mais ils ne sont jamais obèses; les travailleurs sédentaires sont souvent obèses. Retour

[7] Un article classique sur l’anémie ferriprive et son effet sur la capacité de travail physique est Basta et al. (1979). Retour

[8] L’étude de l’effet de la malnutrition sur le développement mental se heurte à des difficultés d’interprétation. Sur ce point, voir le chapitre par S.M. Grantham-McGregor dans Waterlow (1992). Pour une large revue sur les conséquences d’une carence énergétique chronique, voir Schurch et Scrimshaw (1987). Retour

[9] Pour de plus d’information sur le fait que le poids à la naissance ne tient pas compte de nombreux aspects frappants de l’expérience du fœtus et peut même à certains égards induire en erreur, voir le résumé dans Schulz (2010). Ellison (2010) fournit une excellente revue de la littérature. Retour

[10] Bateson et Martin (1999) offrent un excellent compte rendu général. Pour les études sur les conséquences pour le développement fœtal de la faim hollandaise dans l’hiver 1944-1945, voir Roseboom, de Rooij et Painter (2006) et Rooij et al. (2010). Retour

[11] Voir l’excellente revue de Shonkoff, Boyce et McEwen (2009). Ils notent que les origines de nombreuses maladies chez les adultes peuvent être trouvées dans les premières années de la vie, qui établissent les « mémoires biologiques » qui affaiblissent les systèmes physiologiques et produisent des vulnérabilités latentes à des problèmes qui émergent ainsi durant les années ultérieures à l’âge adulte. Retour

[12] La question de savoir si la programmation fœtale est adaptative ou pas reste controversée. Certains voient ces effets comme des perturbations du développement optimal avec des conséquences permanentes – les pathologies développementales qui peuvent être plus fréquentes dans des environnements évolutifs nouveaux (Barker 1994; Barker et al. 2002).Retour

Résumé

Cet article développe une théorie expliquant les raisons pour lesquelles une pauvreté profonde a une forte tendance à persister à travers des générations. L’auteur montre que les coûts de maintenance élevés de la bonne santé physique et émotionnelle, qui sont des manifestations de la complémentarité entre les apports dont les humains ont besoin pour survivre, sont à la base de l’existence de pièges de pauvreté. Ainsi, les atteintes nutritionnelles pendant les premiers stades de la vie d’une personne peuvent avoir des conséquences irréversibles sur sa capacité future à acquérir le capital humain.




This paper sketches a theory explaining why deep poverty has a strong tendency to persist across generations. The author shows that high maintenance costs of good physical and emotional health, which are manifestations of complementarities among the inputs that humans need for survival, underlie the existence of poverty traps. Thus, nutritional insults at the earliest stages of life of a person could have irreversible consequences on his subsequent ability to acquire human capital.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Partha Dasgupta « Histoires personnelles et pièges de pauvreté », Revue d'économie du développement 4/2011 (Vol. 25), p. 87-114.
URL :
www.cairn.info/revue-d-economie-du-developpement-2011-4-page-87.htm.
DOI : 10.3917/edd.254.0087.