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Revue d'économie politique

2001/1 (Vol. 111)

  • Pages : 188
  • DOI : 10.3917/redp.111.0151
  • Éditeur : Dalloz

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1 - Introduction

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La confiance est souvent vue comme le complément nécessaire du système d’incitations dans les relations entre agents économiques en raison de la difficulté pratique de concevoir des contrats complets. Presque toutes les transactions économiques offrent des possibilités de « triche », et il n’est donc pas surprenant que la plupart de ces transactions incorporent un élément de confiance (cf. Arrow [1975]). A l’instar des normes sociales et d’autres codes de comportement, la confiance a été décrite comme un élément facilitant la prise de décision en présence de coûts de transaction (Arrow [1969, 1974]). Si la confiance est inévitable pour certaines transactions, la question se pose de savoir si la confiance affecte la performance économique. Un niveau plus élevé de confiance conduit-il à des résultats plus profitables pour les parties en présence ? Affecte-t-elle le niveau global de performance économique ? L’intuition suggère que, sans un niveau minimum de confiance, certaines transactions, souhaitables pour les parties, ne se réaliseraient probablement jamais, mais qu’en revanche trop de confiance peut entraîner des allocations indésirables en raison de comportements opportunistes, de l’abus de la confiance d’autrui, et de la triche.

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Selon certaines études récentes (Gambetta [1988], Putnam [1993] Fukuyama [1995]), la confiance entre membres du corps social affecte la performance des institutions d’une société. L’idée centrale de ces études est que la confiance est un élément fondamental du « capital social » qui détermine la capacité des acteurs économiques à coopérer et à contribuer à des résultats socialement efficients. Fukuyama soutient même que la confiance détermine la performance de toutes les institutions, y compris les firmes. La confiance est d’autant plus importante pour la performance des institutions que les interactions entre les personnes sont peu fréquentes et impliquent des personnes étrangères l’une à l’autre plutôt que des partenaires qui se connaissent et interagissent fréquemment (La Porta et. al. [1997]). Lorsque les interactions sont fréquentes et répétitives, les opportunités d’exploration et d’apprentissage relationnel, d’utilisation de menaces, de punitions ou de récompenses deviennent plus nombreuses de même que s’accroissent les occasions de construire des réputations. En revanche, pour des agents qui interagissent peu souvent entre eux, et principalement avec des personnes inconnues, les opportunités permettant de construire la relation sont plus rares, et le rôle de la confiance devient plus important pour le développement d’une coopération. En particulier, dans de grandes organisations, où les acteurs sont rarement impliqués dans des opérations communes, la confiance serait un facteur non négligeable pour la performance globale de l’organisation, voire pour sa pérennité.

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Selon la thèse de Fukuyama, les pays à faible niveau de confiance auraient un niveau de performance économique plus faible que les pays où la confiance est forte. Bien que l’auteur n’apporte aucune démonstration formelle, son argumentation repose sur une analyse historique des institutions qui montre que des niveaux de confiance plus élevés émergent plus naturellement dans certaines sociétés. En particulier, les individus dans la société allemande font plus spontanément confiance aux autres que dans la société française, ceci étant la conséquence de différences fondamentales dans les héritages culturel, institutionnel et religieux. A première vue, la conjecture de Fukuyama paraît difficile à vérifier, du fait que les variables de performance et de confiance dans une société peuvent être définies de plusieurs manières et opérationnalisées par des indicateurs multiples. En outre, la confiance n’est pas en soi directement observable, et les proxies disponibles, telles que celles utilisées par La Porta et al. [1997] sont fortement sujettes à critique. Néanmoins, ces auteurs montrent que la confiance a un impact significatif sur un ensemble d’indicateurs de performance.

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A cause des critiques portant sur les indicateurs de confiance et de performance retenus, nous avons décidé d’explorer la relation entre confiance et performance dans un environnement contrôlé où la confiance peut être mesurée de manière non équivoque à travers un dispositif expérimental. De plus, nous nous fondons sur une approche en termes de théorie des jeux pour établir la définition de la confiance dans notre expérimentation. En nous appuyant à la fois sur la littérature de la théorie des jeux (Dasgupta [1988], Kreps [1990], Raub [1992]), la théorie paramétrique de la décision (Coleman [1990], Hardin [1992]) et l’économie expérimentale (Berg et al. [1995], Bolle [1998], Meidinger et al. [1996]) nous définissons le fait de faire ou ne pas faire confiance à autrui, ainsi que le fait de récompenser ou, au contraire, d’exploiter la confiance de l’autre, comme des stratégies dans un jeu à deux personnes [4][4] La définition de la confiance, en tant qu’alternative.... Pour ce faire, nous étudions le lien entre confiance et performance à partir du jeu de l’investissement élaboré par Berg et al. [1995]. Ce jeu implique deux joueurs, A et B, qui disposent chacun des mêmes dotations initiales. Le joueur A a la possibilité d’investir tout ou partie de sa dotation. S’il décide d’investir le joueur B reçoit trois fois la somme investie par le joueur A et, peut décider de retourner ou non une partie des bénéfices de l’investissement de A. L’équilibre parfait en sous-jeux implique que le joueur B ne retourne rien et que par conséquent le joueur A n’investit pas, une issue que nous interprétons comme l’absence de confiance.

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Dans la deuxième section de cet article, nous expliciterons la conjecture de Fukuyama. La troisième section aborde les définitions de la confiance dans le Jeu de la Confiance et dans le Jeu de l’investissement. La quatrième partie expose les détails de la procédure expérimentale et la cinquième partie présente les résultats.

2 - La conjecture de Fukuyama

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La confiance est définie par Fukuyama dans son livre controversé, intitulé Trust : The Social Virtues and the Creation of Prosperity [1994] comme « les attentes qui naissent au sein d’une communauté de comportement stable, honnête, et coopératif, fondé sur des normes largement partagées, de la part des autres membres de la communauté » (p. 26). Pour Fukuyama la confiance entre personnes au sein d’une société, qu’il appelle « capital social », alimente la performance économique. La confiance repose sur un consensus moral entre partenaires économiques qui leur permet de tenir leurs engagements sans qu’ils soient obligés de recourir systématiquement à des contrats formalisés et à des obligations codifiées par les voies légales et réglementaires. Le capital social correspondant aux relations de confiance est présent dans la plupart des formes de communautés, que ce soit la famille, les associations professionnelles, les entreprises, et les nations dans leur ensemble. Selon Fukuyama, un haut niveau de confiance dans une société est un facteur clé de succès pour les firmes parce qu’elle accroît leur capacité à développer des projets industriels de grande envergure, à gérer des systèmes complexes de relations industrielles et à trouver un équilibre entre parties prenantes au gouvernement d’entreprise. La confiance permet aux acteurs économiques de réduire les coûts de transaction parce que les partenaires sont moins opportunistes et que des litiges coûteux sont ainsi évités. Luhmann [1988] dont la contribution à l’étude du phénomène de la confiance est probablement la plus fondamentale, voit la confiance (correspondant au mot trust comme chez Fukuyama) comme une solution à des problèmes spécifiques de prise de risque laquelle implique un engagement préalable et l’acceptation que des résultats non-conformes aux attentes peuvent être la conséquence de la décision même de faire confiance. Luhmann établit une distinction entre confidence, c’est-à-dire un pressentiment global et souvent un peu vague que nos attentes ne seront pas déçues, et trust qui requiert un engagement personnel de celui qui fait confiance et évalue rationnellement les risques [5][5] La langue française ne faisant pas de différence entre.... Une confidence déçue conduit généralement à une attribution externe des causes (« le système est responsable ») alors que le trust mal placé conduit à une attribution interne de l’origine du problème (« Je n’ai pas fait le bon choix en faisant confiance (trusting) à cette personne ou organisation »). Selon Luhmann [1988] : « la distinction entre confidence et trust dépend de notre capacité à distinguer entre dangers et risques… le libéralisme politique et économique tente de transférer les attentes de la confidence au trust… les grands systèmes fonctionnels ne dépendent pas seulement de la confidence mais aussi du trust… le manque de confiance (trust) réduit le champ des actions rationnelles possibles… à travers un manque de confiance (trust), un système peut perdre de la taille ».

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Fukuyama opère un contraste entre sociétés à forte confiance, comme le Japon et l’Allemagne, et des sociétés à faible confiance, comme la France, l’Italie ou la Corée du Sud. Dans des sociétés à faible confiance, les relations de confiance tendent à se limiter au groupe familial restreint ou au groupe ethnique. Les acteurs économiques, qu’ils soient entrepreneurs ou salariés, ont du mal à créer des organisations horizontales, comme les corporations, les syndicats, ou toute forme d’organisation de type « club ». Les sociétés à faible confiance sont typiquement associées avec une forte hiérarchie sociale et une centralisation des autorités publiques et des organisations en général. Certains ont avancé l’idée que les religions hiérarchiques, tout particulièrement la religion catholique, ont découragé historiquement la formation de réseaux horizontaux de coopération et empêché l’expression de la sociabilité économique spontanée qui conduit les acteurs à créer des associations horizontales qui ne sont liées ni à l’appartenance familiale et groupale, ni à l’initiative de la puissance publique (Putnam [1993]). L’introduction de compétences externes dans le domaine du management aussi bien que le mouvement de fusion des entreprises et de croissance externe nécessaires pour accroître la compétitivité globale des firmes sont restreints par le faible niveau de confiance dans les managers recrutés à l’extérieur et dans les organisations non liées au groupe familial, c’est-à-dire par une défiance fondamentale envers les personnes qui ne sont pas membres du groupe d’appartenance. Fukuyama explique qu’un faible niveau de confiance dans une société oblige les autorités publiques à s’impliquer directement dans la création de grandes organisations concurrentielles sur le marché mondial. Les États, dans les sociétés à faible confiance, créent de grandes entreprises publiques, pour que le pays reste compétitif au plan international, mais avec un contrôle faible des marchés financiers et, par conséquent, une allocation moins efficiente des ressources que dans les sociétés à forte confiance.

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La thèse de Fukuyama, qui est appuyée sur l’analyse historique et institutionnelle plutôt que sur des arguments de théorie économique, a été sévèrement critiquée par des économistes éminents (Solow [1995]). Cependant, elle a été vérifiée sur un plan empirique par La Porta et al. [1997], qui ont lié le niveau de confiance à la performance des grandes organisations par des régressions en coupe instantanée portant sur quarante pays. Ils mesurent la performance économique et sociale par une série d’indicateurs : efficacité gouvernementale, participation à des organisations civiles, et taille des plus grandes firmes par rapport au PNB. Les mesures pour la variable confiance proviennent du World Values Survey (WVS), une enquête internationale sur les valeurs, fondée sur des échantillons probabilistes de 1 000 répondants dans chaque pays. Les résultats empiriques de La Porta et. al. sont tout à faits concluants : la confiance favorise la coopération, particulièrement dans les grandes organisations. Le lien entre confiance et type de religion est aussi fortement significatif, montrant que les religions hiérarchiques (dont le catholicisme est le prototype), tendent à encourager la défiance dans les relations horizontales entre acteurs économiques et sociaux et sont défavorables à la performance économique dans son ensemble. Ceci tend à confirmer la thèse de Putnam.

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Bien que la vérification de la thèse de Fukuyama soit assez probante sur un large échantillon de pays, sa validité est beaucoup moins évidente au plan de deux sociétés qu’il présente pourtant comme les archétypes de société à faible confiance (France) et de société à forte confiance (Allemagne). Il existe ainsi une différence significative du niveau de confiance entre les deux pays (0,379 pour Allemagne et seulement 0,228 pour France) et une différence nette dans la proportion d’appartenance à une religion hiérarchique (score de 40 pour l’Allemagne contre 91 pour la France). Cependant, les deux pays sont extrêmement proches en ce qui concerne la performance économique (Usunier et Roger [1999]) et deux variables présentent même une position inverse qui tendrait à infirmer partiellement la thèse de Fukuyama : le chiffre d’affaires des 20 plus grandes firmes en pourcentage du PNB est plus important en France et l’évasion fiscale est plus forte en Allemagne. Il y a donc place pour une vérification complémentaire. L’une des faiblesses possibles dans la vérification empirique de La Porta et al. pourrait venir de la mesure de la variable confiance dans le WVS qui est fondée sur le pourcentage de répondants qui répondent positivement à la question suivante : « De façon générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais trop prudent dans ses relations avec les autres ? » En conséquence, il est souhaitable d’essayer de mesurer la confiance autrement que par un questionnaire et de cerner son influence sur les comportements coopératifs d’une manière différente de l’analyse économétrique.

3 - Confiance et jeu de l’investissement

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Avant de présenter le jeu de l’investissement, nous présenterons d’abord un jeu plus simple, le jeu de la confiance, qui permet de mettre en évidence les principales caractéristiques des interactions stratégiques impliquant de la confiance potentielle.

3.1 - Le jeu de la confiance

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Le Jeu de la Confiance (figure 1) implique deux joueurs, le joueur A et le joueur B. Dans la suite de l’article nous appellerons joueur A le joueur qui a la possibilité de faire confiance dans le jeu, et joueur B, le joueur en qui la confiance est éventuellement placée.

Figure 1 - Le Jeu de la ConfianceFigure 1
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Contrairement au Dilemme du Prisonnier, dans le Jeu de la Confiance les deux joueurs interagissent de manière séquentielle et asymétrique. Le joueur A décide en premier et peut faire confiance au joueur B (stratégie s A1) ou non (stratégie s A2). Dans ce dernier cas, le jeu se termine avant que le joueur B ne puisse décider et chaque joueur reçoit son paiement de réservation e ; le fait de ne pas faire confiance à l’autre joueur peut être interprété comme le choix de l’option de sortie du jeu. Si le joueur A choisit s A1, le joueur B peut décider de récompenser le joueur A (s B1) ou d’exploiter sa confiance (s B2). Si le joueur B décide de récompenser la confiance du joueur A, chaque joueur a une récompense égale à r. Si le joueur B exploite la confiance du joueur A, il reçoit un paiement t (pour « tentation ») tandis que le joueur A reçoit le paiement le plus faible, s.

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En supposant que la structure du jeu et les gains sont connaissance commune, et que le jeu est joué une seule fois, la paire de stratégies (s A1, S A2) est l’unique équilibre parfait en sous-jeux. La solution consiste donc pour le joueur A à ne pas faire confiance au joueur B. Si le joueur A faisait confiance au joueur B, ce dernier exploiterait rationnellement sa confiance, puisque l’exploitation de la confiance conduit à un gain plus élevé que le fait de la récompenser (t > r). Anticipant cela, le joueur A s’abstient de faire confiance et choisit l’option de sortie qui lui garantit le gain e à la place du paiement le plus faible (s < e). Comme dans le Dilemme du Prisonnier, ce jeu soulève un dilemme social : le résultat de l’équilibre du jeu (e, e) qui est fondé sur l’absence de confiance, est Pareto-dominé par le résultat de la confiance récompensée (r, r). Cette situation, collectivement rationnelle, n’est pas compatible avec les stratégies individuellement rationnelles. On peut résumer les caractéristiques de ce jeu de la façon suivante (Berg et al. [1995]) : (i) le joueur A a la possibilité d’attribuer au joueur B le droit de prendre une décision qui affecte les gains des deux joueurs ; (ii) le fait de faire confiance expose le joueur A à un risque; (iii) le fait d’honorer la confiance de A entraîne un coût pour le joueur B ; (iv) le fait de faire confiance puis d’honorer la confiance accordée Pareto-domine le résultat de l’équilibre parfait en sous-jeux [6][6] Le Jeu de Confiance peut être interprété comme une...

3.2 - La confiance dans les jeux

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Contrairement à la prédiction du jeu de la confiance, on observe que beaucoup de personnes prennent volontairement un risque en accordant leur confiance à d’autres personnes qui pourraient être tentées d’exploiter la confiance qui leur a été accordée. Se comportent-elles de façon irrationnelle pour autant ? Pas nécessairement. La confiance, et le fait de récompenser la confiance accordée, sont des attitudes qui ne sont pas exclues du cadre de la décision rationnelle, pour plusieurs raisons : (i) les acteurs peuvent se trouver impliqués dans des choix successifs confiance/non confiance ; (ii) ils doivent prendre en compte les autres parties qui contrôlent leur comportement ; (iii) leurs motivations sont d’une nature différente de celles qui sont implicitement supposées par le Jeu de la Confiance. Chacune de ces explications a été abondamment discutée dans la littérature.

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Si le Jeu de la Confiance est répété (cf. Güth & Kliemt [1995], Raub [1992], Dasgupta [1988]) ou si les joueurs contrôlent le comportement des autres joueurs (cf. Greif [1993] et Kandori [1992]), le fait de placer sa confiance puis d’honorer la confiance accordée peut être une des nombreuses solutions parfaites de sous-jeux appartenant à un jeu élargi [7][7] Selon le Folk Theorem, dans un jeu simultané, chaque... (cf. Kreps [1990]).

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Pour l’essentiel, l’argument peut se résumer ainsi : ceux à qui l’on fait confiance se retiennent d’exploiter la confiance accordée si le coût d’opportunité de court terme est compensé par les gains à long terme. Plus précisément, il est avantageux pour le joueur B d’honorer la confiance dans les premières étapes du jeu si le joueur A conditionne sa confiance lors d’interactions futures ou le fait que sa confiance a été récompensée dans le passé et que les gains liés à l’exploitation de la confiance à la période actuelle (t – r) sont plus faibles que la somme (actualisée) des rentes futures générées par de la confiance (r – e) qui seraient perdues du fait de l’opportunisme. Les effets liés à la répétition du jeu dépendent évidemment de l’horizon temporel. Si le nombre de périodes est fini, l’induction vers l’arrière s’applique. La menace de retirer sa confiance dans le futur est certaine dans la mesure où le comportement rationnel est de ne pas faire confiance à la dernière période, rendant ainsi la confiance irrationnelle aux étapes précédentes. La confiance est possible cependant si le Jeu de la Confiance est joué par des générations imbriquées de joueurs (Brennan et Kliemt [1994]) ou s’il existe une probabilité non nulle que l’agent en qui la confiance est placée soit irrationnel ou ait des préférences interdépendantes. Honorer la confiance procure alors plus de satisfaction que de l’exploiter (Dasgupta [1988], Güth et Kliemt [1995]).

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Même en l’absence de sanctions ou de récompenses le maintien de la confiance en autrui peut s’expliquer rationnellement. L’agent en qui la confiance est placée peut avoir des préférences altruistes, il peut avoir intériorisé une attitude ou des règles morales, ou être soumis à certaines normes comportementales ou à des principes de justice. Le joueur A fera alors rationnellement confiance au joueur B si les « sanctions internes » dépassent les gains de la défection et si le nombre de joueurs B qui ne sont pas exclusivement motivés par leurs propres intérêts est suffisamment élevé. Plus précisément, si les gains attendus de la confiance sont supérieurs aux gains attendus de la défiance, il est rationnel pour le joueur A d’accorder sa confiance (Bolle [1998] ; Coleman [1990]). Les jeux évolutionnistes ont exploré la question de la survie d’agents non égoïstes et d’agents non rationnels dans un environnement soumis à des pressions évolutionnistes de long terme. Les valeurs morales, l’altruisme et les comportements normatifs émergent et se développent s’ils maximisent l’adaptation (fitness) des actions des individus qui sont porteurs de ces valeurs. Dans le cas du Jeu de Confiance la persistance de certaines préférences a été analysée en détail par Güth et Kliemt ([1994] [1995a]). Un grand nombre de contributions de cette littérature s’est intéressé à la question de savoir si, et quand, certains programmes comportementaux persistent sur longue période. A notre connaissance, aucune de ces études n’a été fondée sur le Jeu de la Confiance. Une série de travaux portant sur le Dilemme du Prisonnier a montré que sous certaines conditions des programmes non rationnels de comportement, rendant la coopération (et probablement la confiance) possible, résistent dans une certaine mesure aux pressions évolutionnistes. Par exemple, Guttman [1996] montre que la stratégie mécanique « Tit for Tat », rendant la coopération possible dans l’approche de Kreps et al. [1982], peut survivre si les coûts liés au comportement rationnel sont suffisamment élevés (voir aussi Boyd [1989] ou Sethi [1996]).

3.3 - Les expériences portant sur la confiance

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Bolle [1998] a développé un Jeu de la Confiance avec récompense, semblable à celui représenté à la figure 1. Ce jeu est destiné à étudier le comportement d’agents ayant la possibilité d’accorder leur confiance ou non, et de récompenser ou non la confiance accordée. Dans ce jeu, le joueur A est doté initialement d’un montant de 80 DM. Il a deux possibilités : soit garder l’argent (ne pas faire confiance, sA1), soit donner à un joueur anonyme B le montant total (faire confiance, sA2). Le montant donné par le joueur A au joueur B est doublé et le joueur B doit décider du montant sB qu’il souhaite retourner au joueur A, avec sB ? [0 DM, 160 DM]. [8][8] Il faut noter que le joueur B joue un Jeu du Dictateur,.... Par contraste avec le jeu discuté plus haut il existe différents degrés de récompense de la confiance accordée ; le fait de donner en dessous d’un certain montant accordé (par exemple 80 DM en tant que partage équitable) peut être interprété comme une exploitation de la confiance. Si le joueur A n’accorde pas sa confiance, le joueur B ne reçoit rien. La figure 2 résume le dispositif stratégique qui représente clairement un Jeu de Confiance au sens des conditions (i) à (iv) posées par Berg et al. [1995].

Figure 2 - Jeu de la Confiance avec Récompense (Bolle [1988 : 85])Figure 2
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Dans l’expérience rapportée par Bolle [1998] le jeu est joué une seule fois en anonymat absolu. L’unique équilibre parfait en sous-jeux est (sA2, 0). Néanmoins 76% des 63 joueurs A ont décidé de faire confiance et ont reçu en moyenne un paiement de 79,2 DM. Ce gain ne diffère pas de façon significative du gain lié à la défiance (80 DM) ni du retour attendu par les joueurs A (79,7 DM). Cette attente est significativement plus faible que ce que les joueurs considèrent comme un taux de retour adéquat (103,9 DM). Par rapport à la rationalité et aux règles morales, on peut noter que 69,8% des joueurs A choisissent une stratégie qui correspond à leurs attentes (s’abstenir de faire confiance quand ils attendent une récompense de moins de 80 DM et vice versa). En outre, deux grands types d’attitudes morales semblent avoir guidé le comportement des joueurs B. « Pour 85% à 90% des sujets B, les 80 DM que le joueur A a ’investi’ semblent être le point de référence de leur obligation morale de récompense ; la plupart des autres joueurs B ne semblent pas accepter la moindre obligation morale, mais font un paiement en retour sur la base d’un sentiment de pitié ». Une analyse des déclarations écrites des joueurs B tend à soutenir cette interprétation : la majorité des joueurs B citent différents codes de comportement qui guident leurs décisions. Selon Bolle « Le Jeu de Confiance avec récompense montre que le fait de faire confiance en l’absence de contrats complets et entièrement observables n’est pas nécessairement irrationnel ».

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Berg et al. [1995] ont réalisé une expérience sur la confiance et la réciprocité sur la base du Jeu de l’investissement. Dans le Jeu de l’investissement, le joueur A aussi bien que le joueur B reçoivent initialement 10 Dollars de forfait de participation. Alors que le joueur B peut se contenter d’empocher son forfait de participation, le joueur A doit décider combien de cette dotation initiale (en unités de 1 $) il veut envoyer à un joueur anonyme B, sA ? {0, …, 10}. Le montant investi par le joueur A est triplé par l’expérimentateur. A l’étape suivante, le joueur B doit décider combien d’argent il veut retourner à A, sB ? {0, …, 3 sA}. La différence avec le Jeu de la Confiance pur et le jeu de la confiance avec récompense (Bolle), est que les niveaux de confiance aussi bien que les degrés de récompense peuvent différer. Cela rend possible la vérification d’une corrélation positive entre sA et sB, qui indiquerait l’existence d’une norme de réciprocité. Là encore, seuls certains montants peuvent être interprétés comme signalant le fait que A accorde sa confiance à B (par exemple sA > 0 ou sA > x). Cela est vrai également pour la définition du fait que B récompense la confiance de A. Selon Berg et al., on peut considérer que le joueur B récompense la confiance si et seulement si le retour sur investissement du joueur A est positif, c’est-à-dire si sB > sA. Le Jeu de l’investissement correspond à un Jeu de Confiance puisqu’il satisfait les conditions (i) à (iv). Les principaux aspects du dispositif stratégique sont résumés par la figure 3.

Figure 3 - Jeu de l’investissementFigure 3
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Dans le Jeu de l’investissement, l’anonymat est garanti par un système d’enveloppes et de boîtes aux lettres, qui est semblable à celui utilisé dans notre propre expérience. Un joueur B, motivé par ses seuls intérêts individuels, conservera toute la somme d’argent envoyée par le joueur A. Un joueur A rationnel, concerné par ses propres intérêts, anticipe une perte et n’envoie aucun argent à B. L’équilibre parfait en sous-jeux du Jeu de l’investissement est (0,0), et les deux joueurs terminent le jeu en conservant leur forfait de participation. Les résultats de Berg et al. sont en désaccord avec cette prédiction théorique. Sur les 60 paires de sujets observées, presque 92% des joueurs A ont fait confiance à leurs contreparties anonymes et ont reçu un retour positif dans plus de 45% de cas. Cependant, beaucoup de joueurs B n’ont pas adopté un comportement de réciprocité. Sans aucune information sur les expériences préalables (traitement « sans données historiques », réalisé sans donner d’information sur les résultats observés sur d’autres groupes), seulement deux des 32 joueurs A n’ont rien envoyé, alors qu’ils ont investi en moyenne 5,16 dollars. Les joueurs B ont retourné en moyenne 4,66 dollars. Alors qu’un tiers des joueurs B ont renvoyé plus qu’il ne leur avait été envoyé par le joueur A, c’est-à-dire maintenu la confiance, un autre tiers a retourné un dollar ou moins. Cela peut être le signe d’un strict intérêt pour soi ou du fait que les sommes moyennes envoyées étaient considérées comme trop faibles pour susciter une obligation de réciprocité. Le fait de fournir aux sujets une information supplémentaire sur les montants investis lors d’une expérience préalable et renvoyés lors de la première étape (traitement « avec données historiques », réalisé en informant les participants sur le niveau d’investissement moyen du joueur A et le coefficient de retour du joueur B observés dans une expérience antérieure) conduit à un accroissement des montants envoyés (5,36 dollars en moyenne) et des montants renvoyés (6,46 dollars en moyenne). En outre le nombre de joueurs B qui semblent adopter la stratégie d’équilibre diminue.

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Dans l’échantillon de sujets américains, Berg et al. n’ont pas trouvé de corrélation entre le montant envoyé par les joueurs A (sA) et le pourcentage renvoyé par les joueurs B (SB/3 sA), contrairement à Meidinger et. al. [1999] qui ont trouvé une corrélation positive et significative sur un échantillon de sujets étudiants français. Ces différences de résultats pourraient être attribuées à des différences culturelles qui induisent des attitudes différentes par rapport à la réciprocité. La comparaison du montant investi par le joueur A dans ces deux études (60% du forfait de participation en France contre 51, 6% aux États-Unis) ne montre pourtant pas de différence significative.

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Ortmann et al. [1996] attribuent les résultats de Berg et al. à la présence d’un effet de cadrage (framing effect). Berg et al. ont donné aux participants une information sur le retour sur investissement et non sur la part des fonds disponibles retournée par B. L’information fournie aux sujets par Berg et al. permet de comparer sAet sB. Cela « peut avoir induit les sujets A en erreur en leur faisant croire que les sujets B lors des expériences précédentes avaient renvoyé des montants équitables, alors qu’en réalité les joueurs B procédaient à des répartitions inéquitables ». Afin de contrôler cet effet de cadrage, Ortmann & al. ont réalisé une expérience dans laquelle les résultats du traitement « sans données historiques » étaient présentés non plus en termes de coefficient de retour mais en termes de part des fonds retournée à A. Les sujets du second traitement ont reçu une information sur la proportion des fonds disponibles renvoyée, c’est-à-dire sur 3 sA et sB[9][9] Par ailleurs, les instructions ont été raccourcies.... Alors que les résultats du traitement « sans données historiques » sont tout à fait cohérents avec ceux de Berg et al. (en moyenne 4,44 dollars sont investis et plus de 80% des sujets envoient à leur partenaire anonyme de l’argent), dans le traitement avec données historiques le montant moyen n’est plus que de 1,95 dollars. Seulement neuf sujets sur dix-huit investissent. Parmi ceux qui investissent la majorité semble le faire par curiosité, ce qui reflète une perte de salience. Selon Ortmann et al., ces résultats mettent en doute le fait que la confiance soit un antécédent de la situation explorée.

4 - Procédure expérimentale

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Pour mettre en œuvre le Jeu de l’investissement, nous avons utilisé une procédure en double aveugle semblable à celle de Berg et al. [1995]. Le jeu correspond à celui présenté à la figure 3, à ceci près que les dollars américains sont remplacés par des Euros. Le jeu satisfait les conditions (i) à (iv) de Berg et al. [1995].

4.1 - La procédure en double aveugle

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La procédure retenue pour notre expérience du Jeu de l’investissement implique de faire passer des enveloppes entre les salles A et B. L’expérimentateur, qui se trouve dans la salle C, enregistre les décisions et manipule les montants échangés. Les sujets sont affectés par tirage au sort soit à la salle A (joueurs A) soit à la salle B (joueurs B). Dans chaque salle un sujet est choisi au hasard pour assister l’expérimentateur. Un autre sujet est sélectionné pour superviser l’expérimentateur dans la manipulation des sommes d’argent.

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Dans chaque salle les assistants commencent par lire à voix haute [10][10] Les instructions sont disponibles sur demande en français... les instructions que chaque participant a reçues en entrant dans la salle. Après lecture des instructions, les participants doivent remplir un questionnaire pour s’assurer que la procédure est bien comprise. Après vérification de la bonne compréhension des instructions, les sujets sont appelés l’un après l’autre, dans un ordre choisi par l’assistant, pour se rendre au fond de la salle afin de prendre dans une urne, une grande enveloppe opaque et sans marque. Une fois que tous les participants ont regagné leur place, ils ouvrent leur enveloppe et en vérifient le contenu. Dans la salle B, chaque enveloppe contient dix billets de un Euro [11][11] Comme aucun billet ou pièce en Euro ne sera disponible.... Dans la salle A, chaque enveloppe contient une petite enveloppe opaque numérotée portant un code confidentiel ainsi que dix billets de un Euro. Le code confidentiel (la lettre « A » suivie d’un nombre compris entre 1 et 12) imprimé sur la petite enveloppe sert d’identification pour la procédure de correspondance anonyme avec le joueur B [12][12] Chaque numéro de code est unique et connu du seul ....

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La partie principale du Jeu de l’investissement consiste pour l’assistant dans la salle A à demander aux sujets de se rendre un par un au fond de la salle, dans un endroit préservant la confidentialité, de mettre ensuite le nombre d’Euros désiré dans la petite enveloppe portant leur numéro de code confidentiel, puis de placer anonymement cette enveloppe dans l’urne destinée à la salle B. Les Euros non investis sont conservés dans une grande enveloppe. Après avoir terminé cette étape, l’assistant apporte l’urne à l’extérieur de la salle, la remet au superviseur qui l’emporte dans la salle C. Sous le contrôle du superviseur, l’expérimentateur ouvre les enveloppes une par une, enregistre la décision de chaque joueur A, triple le nombre d’Euros contenus dans chacune des enveloppes et met le montant correspondant en Euros dans de petites enveloppes opaques, numérotées de B1 à B12. Ces enveloppes B1 à B12 sont mises dans une autre urne que le superviseur apporte dans la salle B. Dans la salle B, chaque sujet l’un après l’autre, dans un ordre choisi par l’assistant, va au fond de la salle et prend de façon anonyme une petite enveloppe numérotée dans l’urne puis retourne à sa place. Lorsque chaque joueur B a pris une enveloppe (son code confidentiel étant inscrit dessus), il retourne individuellement avec la grande et la petite enveloppe au fond de la salle dans un endroit préservant la confidentialité. Là, il ouvre la petite enveloppe numérotée, en vérifie le contenu, met l’argent qu’il souhaite renvoyer au joueur A dans la petite enveloppe numérotée et la place dans l’urne destinée à la salle A. L’argent conservé par le joueur B est remis dans la grande enveloppe. Après que tous les sujets aient pris leur décision, l’assistant emporte l’urne et la remet au superviseur qui attend à l’extérieur de la salle B. Le superviseur apporte ensuite l’urne dans la salle C. Sous son contrôle, l’expérimentateur ouvre les petites enveloppes B numérotées, enregistre leur contenu et les met dans les petites enveloppes A avec les codes correspondants. Une fois les enveloppes A remises dans l’urne, elles sont retournées dans la salle A où chaque sujet prend individuellement l’enveloppe correspondant à son code confidentiel. Les sujets A ouvrent l’enveloppe et vérifient le montant retourné.

28

A la fin de l’expérience, les assistants débutent la phase de conversion [13][13] Notre procédure diffère de celle de Berg et al. dans... dans les deux salles en demandant aux sujets de mettre l’argent gagné durant l’expérience dans leur grande enveloppe, d’inscrire leur code sur cette grande enveloppe puis de la mettre dans l’urne au fond de la salle. L’un après l’autre et dans un ordre choisi par l’assistant, les sujets retournent au fond de la salle pour placer leur grande enveloppe dans une urne. Les urnes de la salle A et de la salle B sont ensuite remises au superviseur qui attend à l’extérieur des salles A et B. Le superviseur apporte les urnes en salle C où les Euros sont remplacés par de l’argent liquide. En attendant que l’argent soit converti, les sujets ont la possibilité de faire des commentaires libres et anonymes sur une feuille de papier vierge. Les urnes contenant les grandes enveloppes numérotées sont ensuite rapportées dans les salles où les sujets sont appelés successivement à reprendre leur grande enveloppe, à en vérifier le contenu, puis à quitter la salle individuellement.

4.2 - Sujets

29

Les sujets ont été recrutés à partir de la population étudiante de l’Université de Freiburg et de l’Université de Strasbourg. A Freiburg la population de sujets a été générée sur la base d’une publicité pour l’expérience faite sur le campus. A Strasbourg, les sujets ont été recrutés à partir d’une population de sujets existante. Deux jours avant la session, les sujets ont été sollicités par téléphone. La nationalité et le domaine de spécialité des sujets participants ont été contrôlés. Une session durait entre 60 et 90 minutes. Dans chaque pays, trois sessions de dix paires de sujets ont été réalisées.

4.3 - Précautions cross-culturelles

30

Nous sommes confrontés à un problème d’équivalence entre les deux pays, dans les domaines suivants : (1) l’équivalence sémantique des instructions écrites pour les joueurs A et B en français et en allemand ; (2) les montants d’argent liquide utilisés dans le jeu de l’investissement dans les deux pays ; (3) le fait que les joueurs soient bien représentatifs de leur groupe national en France et en Allemagne. Le texte des instructions pour les joueurs A et B a été d’abord écrit en français, puis traduit en allemand, et la cohérence de sens entre les versions source et cible des instruments a été vérifiée en suivant les procédures en usage dans la recherche cross-culturelle (Usunier [1998]). Il a été difficile d’atteindre des forfaits de participation complètement équivalents entre les deux pays, tout autant que des partitions semblables de cette dotation initiale, puisque la France et l’Allemagne ont encore des monnaies différentes, du moins pour ce qui est des pièces et des billets. Nous avons donc décidé d’utiliser l’Euro dans les deux pays, c’est-à-dire la monnaie unique mise en œuvre dans l’Union Européenne depuis janvier 1999. Le choix de l’Euro garantit que les joueurs dans les deux pays jouent avec la même unité monétaire ainsi que pour des montants monétaires réels très proches [14][14] En fait, les cours de conversion retenus, 2 Deutsche.... Depuis le début de 1999 les prix sont affichés en Euros et en monnaie locale des deux côtés de la frontière. Au moment de l’expérience, les sujets étaient déjà familiarisés avec la nouvelle monnaie unique. Faute de billets réels, qui ne seront disponibles pour l’Euro que vers mi-2001, les sujets ont reçu des billets en Euro préparés par l’expérimentateur ; ils ont été ensuite transformés en argent liquide au taux fixe officiel (1 Euro = 2 Deutsche Mark = 6,6 Francs Français). Pour contrôler l’appartenance nationale, les moniteurs ont interrogé les joueurs, lors de leur arrivée, pour savoir quelle était leur nationalité et où ils avaient vécu l’essentiel de leur vie ; les sujets qui n’appartenaient pas au groupe national ont été renvoyés après remise d’un dédommagement pour s’être présenté. Le fait que les villes concernées dans les deux pays soient géo-graphiquement proches (Strasbourg et Freiburg sont distantes d’environ 100 kilomètres et situées de part et d’autre du Rhin) entraîne un contraste national probablement moins fort que si les deux lieux d’expérimentation étaient situés dans des points plus opposés des deux nations (par exemple Hambourg et Montpellier). Loin de constituer une faiblesse empirique, la proximité des lieux d’expérimentation impose une condition drastique sur le contraste obtenu : s’il est significatif dans ce cas, il a d’autant plus de chances de l’être pour des lieux d’expérimentation très éloignés en France et en Allemagne.

5 - Résultats

31

Tous les tests, sauf indication contraire, sont des tests de Student, la probabilité de rejet à tort de l’hypothèse nulle étant donnée entre parenthèses.

5.1 - Confiance

32

Dans les deux pays, 97% des joueurs A ont envoyé un montant non nul aux joueurs B (dans chaque pays seul un des joueurs A a décidé de ne rien envoyer). Le niveau moyen de confiance est plus élevé en Allemagne qu’en France, comme le montre le tableau 1 qui indique le niveau moyen d’investissement pour les deux pays au cours de chacune des trois sessions. La moyenne totale du niveau d’investissement en France est de 4,2 Euro et de 6,6 pour l’Allemagne. La différence est significative au seuil de 1%. Nous pouvons en conclure que le niveau de confiance, mesuré par le niveau d’investissement du joueur A, est plus élevé en Allemagne qu’en France.

Tableau 1 - Niveau moyen d’investissementTableau 1
33

La figure 4 montre la distribution des niveaux d’investissement. Manifestement, la différence entre France et Allemagne est essentiellement due à la fréquence élevée de joueurs A allemands (13 sur 30) qui investissent la totalité de leur forfait de participation de 10 Euros, alors qu’en France on observe seulement que 4 joueurs sur 30 investissent la totalité de leur dotation initiale.

Figure 4 - Distribution des niveaux d’investissementFigure 4

5.2 - Réciprocité

34

En France, les joueurs B qui reçoivent des montants strictement positifs du joueur A, ont renvoyé en moyenne 39% du montant reçu (voir tableau 2). Le pourcentage renvoyé est légèrement plus élevé en Allemagne (43%), mais la différence avec la France n’est pas significative au seuil de 5% (p = 0, 56). Nous en concluons que le niveau de réciprocité, mesuré par le coefficient de retour, est le même dans les deux pays.

Tableau 2 - Niveaux moyens de réciprocitéTableau 2
35

Il n’y a pas de corrélation entre le montant investi par les joueurs A et le pourcentage renvoyé par les joueurs B, et ceci dans les deux pays (le coefficient de Spearman de corrélation de rang entre ces deux variables n’est jamais significatif). Ce résultat est cohérent avec celui de Berg et al. [1995] qui n’ont pas trouvé de corrélation significative entre le montant investi et le pourcentage retourné, mais contredit le résultat observé dans l’expérience de Meidinger et al. [1999] réalisée avec des sujets français. Cependant, il existe une corrélation significative entre le montant investi par le joueur A et le montant retourné par le joueur B, comme on peut s’y attendre.

36

En France 14 joueurs B sur 30 ont renvoyé entre un tiers et deux tiers du montant reçu, contre 10 sur 30 pour l’Allemagne (cf. figure 5). Néanmoins, le pourcentage renvoyé par les joueurs B a un écart-type légèrement plus élevé en Allemagne qu’en France.

Figure 5 - Distribution des niveaux de confianceFigure 5
37

En moyenne, et dans les deux pays, la confiance n’est pas placée à tort : en France, 20 des 29 joueurs A qui ont décidé d’investir obtiennent un gain supérieur à 10 Euros, et 21 en Allemagne. Mais, dans les deux pays, nous observons que quelques joueurs B ayant bénéficié d’un investissement positif ont tout gardé (5 en Allemagne contre 3 en France). Il est intéressant de noter que dans trois des cinq cas où cela est arrivé en Allemagne, le niveau de confiance était maximal (le joueur A avait investi 10 Euros). Par contraste, en France, le niveau de réciprocité zéro n’a été observé que pour des niveaux d’investissement inférieurs à 5. Dans les cas où la confiance était totale (le joueur A investit 10 Euros), le niveau de réciprocité était toujours supérieur à 60%.

5.3 - Performance

38

Le gain total moyen pour les deux joueurs est égal à 33,27 en Allemagne et à 28,47 en France, une différence significative au seuil de 1%. Un niveau plus élevé de confiance conduit donc à une performance plus élevée, mesurée en termes de gain total. Ce résultat découle bien sûr de la nature même du jeu de l’investissement, le gain social étant simplement un multiple de l’investissement du joueur A. La moyenne des gains des joueurs A est égale à 11,2 en France contre 11,8 en Allemagne, la différence n’étant pas significative au seuil de 5% (p = 67%). Puisque le niveau moyen de réciprocité est le même dans les deux pays et que les joueurs A allemands investissent plus, les joueurs B s’approprient donc une plus grande part des gains de l’investissement en Allemagne (p < 1%) qu’en France. La moyenne des gains des joueurs B est égale à 17,2 Euros en France contre 21,5 Euros en Allemagne. Le gain de performance, dû au plus haut niveau de confiance en Allemagne, profite ainsi presque entièrement aux joueurs B.

5.4 - Comparaison avec les résultats de Berg et al

39

Nos données sont comparables à celles de Berg et al. [1995], dans la mesure où le forfait de participation des deux joueurs est de 10 dollars. Nous pouvons en conséquence faire des comparaisons utiles puisque nous pouvons interpréter simplement le niveau absolu d’investissement comme un pourcentage et les gains des joueurs de manière semblable. A l’époque où Berg et al. ont mené leurs expériences (juillet-août 1993), le cours de change interbancaire moyen entre le Dollar US et l’unité de compte européenne [15][15] A cette époque la monnaie européenne était appelée... était de 0,88, alors qu’il était de 0,94 durant la période où nous avons mené nos propres expériences (mai-juin [1999]). Bien que le Dollar vaille un peu moins que l’Euro, nous pouvons supposer que 10 dollars US sont approximativement comparables à 10 Euros en termes de pouvoir d’achat pour les sujets.

40

Comme dans notre étude, Berg et. al. ont trouvé que la stratégie correspondant à l’équilibre parfait en sous-jeux pour les joueurs A est très rarement observée (seuls 2 joueurs A investissent zéro). En moyenne, les joueurs A américains ont envoyé 5,2 aux joueurs B, ce qui est un niveau intermédiaire entre la France (4,2) et l’Allemagne (6,6). Alors que le niveau de confiance ne diffère pas de façon significative entre la France et les États-Unis, les joueurs allemands A investissent légèrement plus que les joueurs américains (p < 5%). Le niveau de réciprocité des joueurs B américains (30% en moyenne) est plus faible que dans les deux pays européens, mais la différence n’est significative au seuil de 5% que pour l’Allemagne.

41

En ce qui concerne la performance globale, le gain moyen total pour l’étude américaine est de 30,3, se situant à un niveau intermédiaire entre le niveau français (28,5) et le niveau allemand de gain moyen total (33,27). La différence dans les niveaux de gain total n’est pas significative dans la comparaison France/États-Unis, mais le gain total est significativement supérieur en Allemagne par rapport aux États-Unis (p < 0,03). Les gains individuels pour les joueurs A ne sont pas significativement différents dans les trois pays, mais les joueurs B gagnent significativement moins en France qu’aux États-Unis (p < 0, 02) cependant que l’hypothèse nulle d’égalité des gains pour les joueurs B en Allemagne et aux États-Unis ne peut être rejetée. A nouveau, nous observons qu’une plus forte performance liée à un niveau plus élevé de confiance favorise les joueurs B. Le tableau 3 résume les moyennes des gains individuels et totaux pour les trois pays.

Tableau 3 - Moyenne des gains individuels et totauxTableau 3

6 - Conclusion

42

En nous fondant sur le Jeu de l’investissement, nous avons comparé les niveaux de confiance, de performance et de réciprocité, pour des sujets allemands et français. Selon Fukuyama, confiance et performance sont plus élevés dans la société allemande. Nous avons observé dans nos données expérimentales que les sujets allemands investissent significativement plus que leurs homologues français, ceci conduisant à un niveau significativement plus élevé de performance (mesurée par le gain conjoint des deux joueurs) en Allemagne. En conséquence, nos données expérimentales ne permettent pas d’infirmer la conjecture de Fukuyama. Cependant, nous observons aussi que le niveau de réciprocité ne diffère pas de façon significative entre les deux pays. L’accroissement de performance entraîné par davantage de confiance augmente donc principalement les gains du joueur B (celui qui bénéficie de la confiance de l’autre). Ces résultats laissent entrevoir des perspectives intéressantes quant à la dynamique de la confiance dans un jeu de l’investissement répété.

Nous tenons à remercier James Cox et Klaus Abbink pour leurs précieux commentaires sur une version préliminaire de cet article. Les auteurs remercient la Fondation Nationale pour l’Enseignement de la Gestion des Entreprises pour son soutien lors de cette recherche.


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Notes

[1]

Institut Universitaire de France, BETA-Theme, Université Louis Pasteur (France), Corresponding author : willma@ cournot. u-strasbg. fr

[2]

Albert-Ludwig Universität Freiburg (Allemagne) et Allianz A.G.

[3]

Université Louis Pasteur, Faculté de Sciences Économiques et de Gestion, BETA-Echange, Strasbourg (France) et HEC, Université de Lausanne.

[4]

La définition de la confiance, en tant qu’alternative au sein d’un dispositif stratégique, diffère d’autres interprétations possibles de la notion de confiance. Par exemple, Luhmann [1969] définit la confiance et la prise de décision rationnelle comme des manières alternatives de réduire la complexité. Alors que dans l’approche par la théorie des jeux les personnes décident rationnellement de faire confiance ou non, selon Luhmann, on peut faire appel à la confiance si la décision rationnelle échoue.

[5]

La langue française ne faisant pas de différence entre confiance-confidence et confiance-trust, nous avons été obligés de garder les termes en anglais. De même dans la suite de ce texte, initialement écrit en anglais, les mots de trustor et de trustée, s’avèrent intraduisibles, sauf par une périphrase (« celui qui fait confiance », « celui à qui la confiance est accordée »), ou par le remplacement par les positions des joueurs dans le Jeu de Confiance (joueur A, joueur B) ; ceci semble suggérer que le mot français « confiance » correspond plus à la notion anglaise de confidence qu’à celle de trust, laquelle était d’ailleurs jusqu’il y a peu inconnue dans le contexte français, en tant qu’institution juridique.

[6]

Le Jeu de Confiance peut être interprété comme une version à une seule étape du Jeu du Mille-Pattes, dans lequel les joueurs jouent un nombre connu à l’avance de Jeux de Confiance avec une alternance des rôles entre celui qui fait confiance et celui auquel elle est accordée ; le gain est augmenté chaque fois que l’option de sortie n’est pas choisie et le jeu se termine dès qu’un des deux joueurs choisit de sortir du jeu.

[7]

Selon le Folk Theorem, dans un jeu simultané, chaque option stratégique offrant à un joueur au moins le niveau de gain qu’il peut se garantir lui-même (Minimax-payoff) peut être atteinte si le jeu est répété de manière infinie ou si le fait que les joueurs soient rationnels et égoïstes est incertain (voir Fudenberg et Maskin [1986]). A notre connaissance, le Folk Theorem n’a pas été démontré dans le cas de jeux séquentiels comme le Jeu de Confiance (voir aussi Fudenberg et Tirole [1993]).

[8]

Il faut noter que le joueur B joue un Jeu du Dictateur, puisque, dans le cas du Jeu de Confiance, il reçoit une certaine somme d’argent qu’il peut partager arbitrairement avec le joueur A.

[9]

Par ailleurs, les instructions ont été raccourcies et un questionnaire a été ajouté pour réduire le danger de mauvaise compréhension des sujets.

[10]

Les instructions sont disponibles sur demande en français et en allemand.

[11]

Comme aucun billet ou pièce en Euro ne sera disponible avant 2001, nous avons préparé des billets fictifs. Les mêmes types de billets ont été utilisés à Strasbourg et à Freiburg ; ils ont été remplacés à chaque session.

[12]

Chaque numéro de code est unique et connu du seul sujet.

[13]

Notre procédure diffère de celle de Berg et al. dans la mesure où, dans notre dispositif, la monnaie fictive de tous les joueurs doit être transformée en argent liquide et retournée anonymement à travers un système d’enveloppes plutôt qu’à travers un système de boîtes aux lettres et de clés.

[14]

En fait, les cours de conversion retenus, 2 Deutsche Mark et 6,60 Francs Français pour un Euro, sont extrêmement proches des cours de change officiels de 1,95583 Deutsche Mark et 6,55957 pour un Euro.

[15]

A cette époque la monnaie européenne était appelée ECU (European Currency Unit).

Résumé

Français

Nous comparons les résultats d’un jeu de l’investissement en une période, proposé par Berg et al. [1995], dans le cas de la France et de l’Allemagne. Le jeu de l’investissement est un jeu à deux étapes et deux joueurs avec un équilibre parfait en sous-jeux unique. Avant que le jeu ne commence, chaque joueur est doté de 10 Euros. A l’étape 1, le joueur A a la possibilité d’envoyer entre 0 et 10 Euros au joueur B, qui reçoit le triple du montant envoyé par le joueur A. A l’étape 2, le joueur B doit décider combien d’Euros il souhaite renvoyer au joueur A. L’équilibre parfait en sous-jeux consiste pour le joueur B à ne rien renvoyer au joueur A, et pour le joueur A, étant conscient de cela, à ne rien envoyer au joueur B. Nous avons observé les décisions de 30 paires de sujets en France et de 30 paires de sujets en Allemagne. L’investissement moyen est de 4,2 Euros en France contre 6,6 Euros en Allemagne. La différence est significative au seuil de 1%. Dans les deux pays, les joueurs B ont gagné significativement plus que les joueurs A. Cependant les joueurs B allemands ont gagné significativement plus que les joueurs B français. Cela est principalement dû au fait que le niveau de réciprocité s’est avéré le même qu’en France (40% en moyenne) en dépit de niveaux d’investissement plus élevés en Allemagne. En conséquence, les niveaux d’investissement plus élevés en Allemagne ont surtout profité aux joueurs B. Ces résultats apportent un soutien empirique à la conjecture de Fukuyama suivant laquelle le niveau de confiance est plus élevé dans des pays tels que l’Allemagne (ou les États-Unis) que dans des pays comme la France (ou l’Italie), ce qui pourrait expliquer un niveau plus élevé de performance économique. Néanmoins, nos résultats montrent également que l’accroissement de revenu consécutif au niveau plus élevé de confiance est partagé de manière inéquitable en Allemagne comme en France et accroît surtout les gains des joueurs B.

Mots-clés

  • jeu de l’investissement
  • confiance
  • réciprocité
  • comparaisons interculturelles
  • croissance économique
  • équité

English

SummaryWe compare the results of a one-period investment game proposed by Berg et al. [1995] in the respective contexts of France and Germany. The investment game is a two-player two-stage game with a unique subgame perfect equilibrium. Before the game starts, each player is endowed with 10 Euros. At stage 1, player A can send between 0 and 10 Euros to player B, who receives three times the amount sent by player A. At stage 2, player B must decide how many Euros he wishes to send back to player A. The subgame perfect equilibrium consists for player B in sending nothing to player A and, for player A, who anticipates that move, in sending nothing to player B. We observed decisions made by 30 pairs of subjects in France and 30 pairs of subjects in Germany. The average investment amounts to 4,2 Euros in France as opposed to 6,6 Euros in Germany. The difference is significant at the 1% level. In the two countries, players B have significantly made more than players A. However, German players B have earned significantly more than French players B. This is mainly due to the fact that the level of reciprocity has emerged in Germany as the same as in France (40% on average] despite higher investment levels in Germany. Consequently, higher investment levels in Germany have been profitable essentially for players B. These results empirically support the conjecture by Fukuyama according to which the level of trust is higher in countries like Germany (or the United States) than in countries like France (or Italy), which could explain a higher level of economic performance. However, our results also show that the increase in income resulting from the higher level of trust is shared in an inequitable way in Germany as well as in France and accrues primarily to players Bs’ gains.

Keywords

  • investment game
  • trust
  • reciprocity
  • intercultural comparisons
  • economic growth
  • fairness

Plan de l'article

  1. 1 - Introduction
  2. 2 - La conjecture de Fukuyama
  3. 3 - Confiance et jeu de l’investissement
    1. 3.1 - Le jeu de la confiance
    2. 3.2 - La confiance dans les jeux
    3. 3.3 - Les expériences portant sur la confiance
  4. 4 - Procédure expérimentale
    1. 4.1 - La procédure en double aveugle
    2. 4.2 - Sujets
    3. 4.3 - Précautions cross-culturelles
  5. 5 - Résultats
    1. 5.1 - Confiance
    2. 5.2 - Réciprocité
    3. 5.3 - Performance
    4. 5.4 - Comparaison avec les résultats de Berg et al
  6. 6 - Conclusion

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