Revue d'économie politique 2001/3
Revue d'économie politique
2001/3 (Vol. 111)
166 pages
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Monnaie et prospection

Vous consultezMonnaie, mémoire et spécialisation : une interprétation alternative

AuteurJean Cartelier du même auteur

Université de Paris X-Nanterre, FORUM-CAESAR

1 - Introduction


Kocherlakota [1998] a défendu, après d’autres, l’idée que la monnaie remplissait essentiellement une fonction de mémoire et d’enregistrement des transactions passées. La démonstration de ce point de vue repose sur le fait que dans trois modèles fondamentaux (générations imbriquées, turnpike et search) les équilibres monétaires sont également les équilibres d’une « économie de don » sans monnaie mais où les agents conservent la mémoire de toutes les transactions réalisées. Plus précisément, dans ces trois types de modèles « the transfers in any stationary monetary equilibrium are an equilibrium path of transfers in a gift-giving game » (p. 8). L’idée est reprise par Iwai [1996] qui cite une version préliminaire du texte de Kocherlakota.

2 Est-il légitime, à partir des trois propositions démontrées dans l’article de Kocherlakota d’affirmer : « My argument demonstrates the vacuity of the three standard explanations of the role of fiat money in an economy : money acts as a store of value, a medium of exchange, and a unit of account. (…) The traditional explanations for the presence of money in an economy are more descriptive than explanatory. The true explanation for money’s presence is that money is a record-keeping device » (pp. 2-3) ?

3 La méthode fondant cette thèse consiste à comparer deux équilibres de deux économies ne différant que par un certain paramètre — l’existence d’une information complète sans monnaie et incomplète avec monnaie — et à conclure de la similitude des deux équilibres que les deux configurations paramétriques sont équivalentes : mémoire ≡ monnaie.

4 Pour habituelle qu’elle soit, cette procédure doit être utilisée et interprétée avec précaution. La théorie économique est depuis longtemps en délicatesse avec la monnaie et il a fallu attendre les modèles de prospection pour avoir une démonstration de l’existence d’équilibres monétaires dans lesquels la monnaie soit bien un intermédiaire des échanges (et non pas une réserve particulière de valeur). Il n’est en outre pas certain que ce résultat ait toute la portée qu’on est tenté de lui attribuer Cartelier [2001]. C’est dire si la méthode standard ne s’impose que sous bénéfice d’inventaire et qu’il n’est pas illégitime de la discuter.

5 La théorie économique entend résoudre la question de la monnaie, comme celle des institutions en général, par la recherche d’un théorème d’existence d’un équilibre particulier, identifié à une institution déterminée. Par exemple, une fois admis le fait de l’échange, la question de la monnaie est libellée ainsi : le recours généralisé à la monnaie dans les échanges est-il un équilibre de Nash (c’est-à-dire une situation de laquelle aucun individu n’a intérêt à dévier si aucun autre ne dévie) ? Si oui, alors l’existence de la monnaie est réputée élucidée. Sinon, il convient de reprendre le modèle jusqu’à l’obtention du résultat ou renoncer.

6 Les modèles de prospection — quelques références fondamentales sont : Iwai [1988], Kiyotaki et Wright [1993], Trejos et Wright [1995], Iwai [1996], etc. — se sont révélés être le cadre le plus adéquat pour la réussite de ce genre d’exercice. La raison en est que les choix des stratégies individuelles d’échange ainsi que leur coordination sont explicités. Le résultat principal de ces modèles est que la monnaie est fondamentalement une anticipation autoréalisatrice. L’anticipation généralisée que les autres vont recourir à la monnaie rend attrayante son utilisation, ce qui confirme chacun du bienfondé de cette anticipation. Dans ces conditions, le recours aux transactions monétaires est bien un équilibre de Nash. Personne n’a intérêt à adopter une stratégie non monétaire d’échange. Ainsi, l’intérêt bien compris de chacun fait que, sans qu’il soit besoin d’une « autorité supérieure » pour coordonner leur action, l’institution de la monnaie s’établit sur la simple croyance de chacun sur le comportement d’autrui.

7 L’économiste abordant l’économie de don est tenté de lui appliquer le même outil d’analyse et de se demander si les transferts volontaires de biens entre agents décrivent un équilibre de Nash[1] [1] La pertinence de la référence à l’économie de don...
suite
. Le fait que, chez Kocherlakota comme chez Iwai, l’équilibre de Nash monétaire soit comparé avec celui d’une économie de don, modélisée en termes de jeu non coopératif, peut surprendre même et surtout s’il est dans le droit fil de la méthode habituelle de l’économie. Est-il assuré que cette problématique ait un sens quelconque pour le problème posé ? Est-il bien raisonnable de partir d’une situation dans laquelle fait défaut soit la double coïncidence des besoins, soit l’information, soit la mémoire indépendamment de l’existence ou non de la monnaie, comme si les diverses hypothèses initiales pouvaient être indépendantes entre elles ? Est-on sûr de ne pas se tromper en nommant mémoire ce qui peut être interprété comme décentralisation ? C’est de tous ces points dont il va être question dans les lignes suivantes.

8 Voyons tout d’abord comment les modèles de prospection peuvent être invoqués pour fonder l’idée selon laquelle la monnaie est fondamentalement de la mémoire avant de présenter une interprétation alternative.

2 - Monnaie et mémoire dans les modèles de prospection

9 L’économie est composée de différents types d’individus ij définis par le bien produit i et le bien consommé j étant entendu que chacun ne produit qu’une unité et qu’aucun bien n’est durable. L’utilité résultant de la consommation est égale à 1 pour le bien approprié (le bien j pour un individu ij) et à 0 sinon. Par ailleurs, le facteur d’escompte est  où r > 0 est le taux de dépréciation du futur.

10 On suppose qu’il existe trois catégories d’individus en nombre égal de type 12, 23 et 31. Il en ressort que :

  • l’économie est minimalement connexe, ce qui signifie qu’il n’y a pas de double coïncidence des besoins (il n’existe pas d’individus de types 21, 32 ou 13)
  • qu’un rapport d’échange de un pour un est un prix d’équilibre, correspondant à l’égalité de l’offre et de la demande pour chaque bien sur l’ensemble de l’économie.

La question est maintenant celle de savoir comment les échanges peuvent avoir lieu entre ces individus.

11 On suppose que les individus se rencontrent au hasard, la probabilité de rencontrer un individu de type donné étant proportionnelle à l’effectif du type et le coût de la transaction étant supposé être égal à ε. Lorsqu’un agent de type 12 rencontre un agent de type 31 il aurait intérêt à lui remettre le bien 1 en échange du bien 3 car devenant 32 il pourrait, en rencontrant un agent de type 23 obtenir le bien 3 qui est le seul dont la consommation lui procure de l’utilité. De même, l’agent de type 12 rencontrant un agent de type 23 pourrait obtenir le bien de consommation qu’il désire si l’agent de type 23 acceptait de supporter le coût ε associé à la permutation entre le bien 2 et le bien 1, deux biens qu’il ne consomme pas. Dans tous les cas, le problème est que l’agent qui ne reçoit pas le bien qu’il consomme accepte de payer le coût ε. Certes, la valeur actuelle des individus est plus grande en acceptant de payer ce coût puisque c’est la condition d’obtenir l’utilité provenant de la consommation du bien préféré mais ceci n’est vrai que si ce bien est effectivement obtenu. Kocherlakota nous rappelle que rien n’est évident ici. « The problem with this arrangement is enforcement : how should a society induce the type i + 1 agents to endure the ε—unit cost of transferring resources to the type i agents when they are matched ? » (p. 7). En l’absence de double coïncidence des besoins, aucun individu ne peut se défaire de son bien et l’économie est condamnée à un équilibre d’autarcie où l’utilité de chacun est égale à zéro.

12 C’est là que la monnaie apporte une solution, soutient-il, en invoquant l’exemple des modèles à la Kiyotaki-Wright.

13 Il suffit, dans le contexte précédent, de doter la moitié des individus de chaque type avec une unité de monnaie fiduciaire, durable, indivisible et ne pouvant être ni produite ni consommée.

14 L’économie étant symétrique, il suffit de distinguer maintenant les détenteurs de monnaie de ceux qui détiennent un bien. La valeur des premiers est notée V1, tandis que celle des seconds est V0. A l’état stationnaire, les équations de Bellman sont :

15

16 La première équation indique que la valeur de la détention de monnaie est égale au produit de la probabilité de rencontrer un individu porteur du bien désiré (1/6) par la somme de l’utilité obtenue de la consommation (1) et de la valeur actualisée de la nouvelle situation de l’individu qui devient producteur ( βV0) à laquelle s’ajoute le produit de la valeur actualisée de la détention de monnaie par la probabilité de demeurer dans cette position (5 βV1/6). La seconde s’interprète de façon analogue : un producteur de bien a une probabilité 1/6 de devenir détenteur de monnaie mais doit supporter un coût de transaction ε et une probabilité 5/6 de demeurer producteur de bien.

17 En outre, ces valeurs doivent satisfaire les inégalités ci-dessous :

18

19 La première indique que les individus sans monnaie doivent trouver avantage à échanger leur bien contre de la monnaie en dépit du coût de transaction ; la seconde que les individus avec monnaie trouvent avantageux d’acquérir le bien de consommation préféré :

20 Ceci n’est vérifié que si[2] [2] Des équations de Bellman il est aisé de tirer suite :

21

22 En d’autres termes si les individus sont suffisamment patients (β) élevé relativement au coût de transaction (ε) alors la monnaie fiduciaire est une solution possible au problème de réalisation des transactions rencontré plus haut.

23 Les individus considérés n’auraient pas besoin de recourir à la monnaie s’ils connaissaient l’histoire de toutes les transactions et s’ils étaient les acteurs d’un jeu non coopératif dit d’économie de don (gift-giving game). Telle est l’idée défendue par Kocherlakota. Considérés dans ce contexte, les individus se répartissent en deux catégories égales en effectifs, ceux qui avaient la monnaie notés G, dont la valeur est V1 dans l’économie précédente, les autres notés B, dont la valeur est V0 dans ce même contexte.

24 Le jeu admet comme équilibre de Nash l’ensemble suivant de stratégies :

  • à toute période, si un agent de type i + 1 étant B rencontre un agent de type i étant G, alors il lui donne le bien qu’il possède, ce qui a pour effet de changer les dénominations B et G qui permutent
  • il n’existe pas de transfert dans les autres rencontres

Seuls les individus B sont prêts à donner le bien qu’ils possèdent lorsqu’ils rencontrent un agent de type i – 1 et qu’ils sont de type i. Ceci résulte de ce que βV0 ≤ – ε + βV1.

25 Il est clair que ceci valide la proposition selon laquelle : « the transfers in any stationary monetary equilibrium are an equilibrium path of transfers in a gift-giving game » énoncée plus haut. Kocherlakota en conclut que la monnaie a pour seule fonction de conserver la trace des transactions passées (un agent qui possède la monnaie dans le modèle de prospection ne peut être que quelqu’un qui a effectivement abandonné son bien, ce qui justifie qu’il soit nommé G dans l’économie de don). « If agents can keep track on their own, then money becomes superfluous (in the sense that adding money to the economy does not help attain any Pareto superior allocations) » (p. 8).

3 - Une interprétation alternative

26 La thèse défendue par Kocherlakota et Iwai est intéressante en ce qu’elle dépasse singulièrement l’idée habituelle de la monnaie comme remède à l’absence de double coïncidence des besoins. Ce n’est d’ailleurs pas la seule façon de le faire. Williamson et Wright [1994] ont montré que la monnaie, reconnue comme telle par tous les individus, pouvait remédier au moins partiellement à un défaut d’information rendant incertaine pour les individus l’identification de la qualité des biens portés au marché. En vertu de la méthode même évoquée plus haut, la comparaison entre économies avec et sans information privée se combinant avec ou sans la présence de monnaie conduit à soutenir que la monnaie est un substitut à l’information. Que la monnaie puisse être information aussi bien que mémoire n’enlève sans doute rien à la seconde interprétation mais suggère tout de même que de telles formules ont une portée plus restreinte qu’il n’y paraît. Elles dépendent étroitement de la spécification de la « friction » à laquelle on entend porter remède ou, plus exactement, de la façon dont on la présente. Le paradigme de la « friction » n’est sans doute pas le plus favorable à l’élaboration d’une théorie générale de la monnaie.

27 Dans tous les cas, il semble normal de partir d’une situation dans laquelle un certain nombre d’individus, à défaut de monnaie, sont condamnés à ne pouvoir échanger leurs productions et donc à s’abstenir de toute activité. Une utilité et un coût nuls caractérisent ainsi cette situation d’autarcie, qualifiée parfois d’« équilibre dégénéré ». L’absence de double coïncidence des besoins, l’existence d’une information privée, ou encore l’incertitude sur la réciprocité du comportement d’autrui rend désavantageuse pour chacun toute action autre que l’abstention. L’introduction de la monnaie, en permettant de sortir de l’autarcie, apparaît alors comme un remède à l’un ou l’autre des obstacles s’opposant à l’existence d’une société. La monnaie sera du même coup interprétée, respectivement, comme moyen général de paiement, comme information publique ou, finalement, comme identification de la loyauté des individus dans les relations avec autrui en se substituant à une impossible mémoire des transactions passées.

28 Il semble que cette façon de lire les modèles de prospection ne soit pas exempte de critiques sérieuses. Il ne s’agit pas ici de contester les résultats obtenus ou de discuter le bien-fondé des différents modèles mais de suggérer une interprétation sensiblement différente de celle usuellement avancée.

3.1 - Choix de spécialisation et monnaie

29 C’est le point de départ lui-même qui doit être mis en question. Certes, il est toujours loisible au théoricien de considérer une situation telle que celle suggérée par Kocherlakota et d’autres, d’une économie minimalement connexe, c’est-à-dire avec une absence totale de double coïncidence des besoins. Mais il conviendrait de s’interroger sur la façon dont une telle situation peut être produite par des individus décidant de se spécialiser dans l’une ou l’autre des productions possibles. En d’autres termes, la spécialisation de la production, tout comme celle de la consommation, doit être le résultat d’un choix et doit donc être déterminée par le modèle lui-même. Les hypothèses implicites ici sont extrêmes : les fonctions de préférence comme les techniques de production sont supposées telles que les individus n’ont pas vraiment le choix : ils ne peuvent produire et consommer qu’un seul type de bien, ce bien n’étant pas le même dans un cas et dans l’autre. Il est légitime d’affaiblir au moins l’hypothèse sur les techniques de production afin d’introduire un peu de choix dans le modèle. Serait ainsi atténué l’arbitraire d’une situation dans laquelle des individus supposés rationnels choisissent de se spécialiser dans la production d’un bien qu’ils ne consomment pas sous prétexte qu’ils le font avec plus d’efficacité, sans se préoccuper de la suite des opérations.

30 Il n’est pas question ici de reprendre l’ensemble de la question de la spécialisation dans ses rapports avec la monnaie[3] [3] Une référence intéressante est (Shouyong Shi [1997]). ...
suite
. Il suffit ici d’illustrer l’idée simple selon laquelle la décision de se spécialiser est toujours prise dans un contexte précis et notamment, pour ce qui nous concerne ici, une certaine organisation des transactions.

31 Une telle idée, tout à fait importante, ressort de certains modèles de prospection. C’est notamment la conclusion de Kiyotaki-Wright [1993] au terme d’un modèle dans lequel le degré de spécialisation (et donc de difficulté de transaction sur la base du troc) est endogène. « In this model (…) there is no constraint that agents must use cash. To the contrary, it is because the economy has settled on the use of a generally acceptable currency that specialisation becomes profitable and it is specialization that inhibits barter » (p. 74). Le degré de spécialisation, qui est aussi dans le modèle, le défaut de double coïncidence des besoins, est endogène[4] [4] Même certaines conclusions paradoxales obtenues par Shi...
suite
.

32 Montrons qu’il en va de même, pour ce qui concerne le type de spécialisation, dans l’économie décrite par Kocherlakota lorsqu’on y ajoute les données indispensables pour expliciter les choix de spécialisation. Un individu de type i est défini par les éléments suivants :

  • il tire une utilité égale à 1 de la consommation d’une unité de bien i + 1 et 0 de tout autre bien
  • il produit une unité de bien i avec un coût a tel que 0 < α < 1 et une unité de n’importe quel autre bien (y compris le bien i + 1) avec un coût γ tel que 1 ≥ γ ≥ α.

On suppose comme précédemment que les effectifs des trois types d’individus sont égaux.

33 Il apparaît clairement que si les individus doivent faire leur choix sur la base de la connaissance des seules données précédentes et de l’existence du troc comme mode d’organisation des échanges, ils vont tous se consacrer à la production du bien qu’ils consomment, ce qui leur procure une utilité positive (leur valeur stationnaire est  ). Il est exclu qu’ils adoptent la stratégie consistant à se spécialiser dans le bien pour lequel le coût de production est le plus faible (le bien i) car, l’économie étant minimalement connexe dans ce cas, l’équilibre de troc n’existe pas et leur utilité serait négative  . En d’autres termes, le point de départ du raisonnement de Kocherlakota est incompatible avec l’hypothèse du troc dès lors que l’on endogénéise les choix de spécialisation, ce qui paraît être la moindre des exigences. En l’absence de monnaie, la situation qui prévaut n’est pas celle présupposée par Kocherlakota ou Iwai mais une tout autre dans laquelle chacun produit pour sa propre consommation après avoir écarté l’éventualité d’un échange. Il n’y a plus que des individus de type jj !

34 Considérons maintenant le cas avec monnaie, c’est-à-dire la situation dans laquelle la moitié des individus de chaque type ont de la monnaie. Il arrivera, sous certaines conditions, que les individus feront des choix de spécialisation identiques à ceux conduisant à la situation prise comme point de départ par Kocherlakota. Si les conditions d’un équilibre monétaire ne sont pas satisfaites, ce n’est pas alors cette situation initiale qui est adoptée mais, de nouveau, celle dans laquelle il n’y a que des individus de type jj. Voyons-le rapidement.

35 Un individu de type i ayant de la monnaie a une valeur égale à :

36

37 qui est la même que dans l’exemple de Kocherlakota. Le cas de l’individu de type i sans monnaie est un peu plus délicat. Théoriquement il a le choix entre quatre stratégies : ne rien faire, produire le bien i + 1 afin de le consommer directement sans passer par le marché, produire le bien i ce qui nous ramène au cas envisagé par Kocherlakota ou encore produire le bien i + 2. En fait la première et la dernière de ces stratégies sont dominées respectivement par la seconde et par la troisième. Ne rien produire procure une valeur nulle tandis qu’avec certitude, le choix de produire son produit de consommation est évalué à :  [5] [5] Via=1...
suite
, ce qui est le chois de l’autarcie. De même, produire le bien i apparaît toujours plus intéressant que produire le bien i + 2 en raison de l’avantage de spécialisation ((γ ≥ α)), la question de l’échange étant la même dans les deux cas. Déterminons rapidement les conditions pour que l’équilibre monétaire existe : les agents possédant la monnaie ne la jettent pas pour se livrer à la production tandis que les autres adoptent une spécialisation conforme à celle décrite par Kocherlakota. Mais il faut encore vérifier que les stratégies d’autarcie ne sont pas plus profitables, car, dans ce cas, les individus non seulement jetteraient la monnaie mais adopteraient une autre stratégie de spécialisation.

38 Les équations de Bellman sont ici (dans le cas stationnaire) :

39

40 Ces valeurs doivent satisfaire les inégalités ci-dessous dont le sens est le même que précédemment : la première indique que les individus sans monnaie doivent trouver avantage à échanger leur bien contre de la monnaie en dépit du coût de transaction et de production ; la seconde que les individus avec monnaie trouvent avantageux d’acquérir le bien de consommation préféré :

41

42 On tire de tout ceci, en utilisant la méthode mentionnée plus haut, la condition pour qu’un équilibre monétaire existe lorsque les individus se spécialisent dans la production pour laquelle ils sont le plus doués et qu’ils renoncent à l’autarcie :

43

44 On retrouve la condition de Kocherlakota pour un coût de production nul.

45 Ce qu’il faut vérifier, et qui était considéré comme donné par Kocherlakota et Iwai, est le choix en faveur de la spécialisation et du refus de l’autarcie. La condition est bien évidemment que Vi0, solution du système de Bellman ci-dessus pour l’individu sans monnaie, soit supérieur à Via, valeur de la stratégie d’autoconsommation :

46

47 La condition trouvée est :

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49 L’inspection de cette condition indique qu’il faut que l’écart entre γ et a soit suffisamment élevé pour que les individus trouvent intérêt à se coordonner sur un équilibre monétaire[6] [6] Par exemple, pour α=0,5, ε=0,05, un équilibre monétaire...
suite
. Le graphique suivant, tracé pour ε=0,05 résume l’argument :

...


50 La courbe inférieure représente la condition (7) qui doit être satisfaite pour que la monnaie soit utilisée dans les transactions. Elle représente également la condition (9) pour γ=1 devant être remplie pour que l’autarcie ne soit pas préférée à l’économie de marché. La courbe supérieure représente la condition (9) pour γ=0,95. Il est assez clair que la situation décrite par Kocherlakota et Iwai et prise comme point de départ n’a aucune chance de se rencontrer dès lors que les choix de spécialisation sont endogènes. En d’autres termes, la situation initiale considérée par les auteurs précités, à savoir la spécialisation dans un bien que l’on ne consomme pas, contient déjà implicitement la monnaie. Il n’y a ici spécialisation de la production dans des biens autres que ceux consommés par les producteurs — le découplage de la production et de la consommation semble le trait le plus caractéristique d’une économie de marché — que si la monnaie est postulée et si, en outre, certaines conditions supplémentaires sont vérifiées.

51 Dès lors, le résultat de base des modèles de prospection, c’est-à-dire l’existence d’un équilibre d’autarcie — dit équilibre « dégénéré » car les individus ont une utilité nulle — et d’un équilibre monétaire où les individus ont une utilité positive grâce aux échanges permis par la monnaie, n’a pas la signification qui lui est usuellement donnée. Il s’agit moins de montrer que la monnaie repose sur un « bootstrap effect » (chacun accepte la monnaie s’il pense que les autres l’acceptent) que de rappeler que monnaie et existence d’une division marchande du travail sont équivalentes. L’existence d’un équilibre monétaire ne signifie pas que l’on a déduit la monnaie à partir de l’hypothèse d’une spécialisation arbitraire entraînant une absence de « double coïncidence des besoins » (la monnaie comme remède au troc) ; elle n’est, ni plus ni moins, que la démonstration de l’équivalence entre présence de la monnaie et possibilité d’une économie de marché. Le raisonnement à l’œuvre dans les modèles de prospection ne fait nullement émerger la monnaie à partir d’une situation de départ où elle serait absente. Il fait apparaître, au contraire, que monnaie et marché sont deux faces de la même réalité sociale. A défaut d’un objet non économique bien particulier (sans coût et sans utilité directe), les individus n’ont aucune chance de se coordonner en une économie de marché. La monnaie n’est ni un substitut de la mémoire ni un remède au troc : elle est une condition de la spécialisation et de l’échange. Définie négativement par rapport au bien (la monnaie n’est ni produite ni consommée), la monnaie semble épuiser son contenu économique en ce qu’elle n’est qu’une présupposition nécessaire pour l’existence du marché.

3.2 - Monnaie, marché et équilibre : un doute sur la méthode

52 Quelle est alors la signification du résultat revendiqué par Iwai, selon lequel la longueur de la mémoire peut être nulle en économie monétaire et doit être infinie en économie de don ?

53 En état stationnaire, supposer une mémoire infinie revient à admettre que les individus ont une connaissance totale de toutes les transactions à accomplir par tous les individus à l’instant même où ils font leurs choix de spécialisation et d’échange. En revanche, les doter d’une mémoire finie ou nulle revient à leur ôter la connaissance précise de leur place dans l’ensemble des individus. C’est très exactement cette opposition qui est utilisée par Ostroy et Starr [1974] lorsqu’ils étudient les possibilités d’existence d’un processus décentralisé de réalisation des transactions désirées d’équilibre.

54 Les résultats obtenus par Ostroy et Starr éclairent singulièrement le sens de ceux de Kocherlakota et d’Iwai. L’absence de mémoire, qui équivaut ici à une information réduite aux allocations des individus présents à l’échange, est en réalité une hypothèse de décentralisation, tandis que prêter aux individus la mémoire entière des transactions passées équivaut à supposer un processus d’échange totalement centralisé. Une économie décentralisée ne peut fonctionner que si la monnaie (ou un intermédiaire général des échanges) existe dans l’économie, ce qui signifie que l’on ne choisira de se mettre en position d’échanger (spécialisation dans des biens autres que ceux que l’on consomme) qu’en présence de monnaie. Monnaie, décentralisation et spécialisation sont trois dénominations équivalentes pour désigner l’économie de marché. Assimiler la monnaie à la mémoire est donc réducteur. Moins sans doute en raison du caractère particulier de la « friction » à laquelle elle est censée porter remède qu’en raison de la méthode utilisée pour obtenir cette conclusion.

55 Assimiler monnaie et mémoire conduit à affirmer que l’« essence de la monnaie » réside dans son rôle d’enregistrement des transactions. Ainsi, dans le modèle de l’économie du don de Kocherlakota, les « bons » individus (indicés G) se reconnaissent à ce qu’ils auraient, dans une économie de marché, de la monnaie, montrant ainsi qu’ils ont, dans le passé, cédé le bien qu’ils avaient en leur possession. Sur cette idée séduisante, Ostroy et Starr [1990] semblent en total accord puisque, eux aussi, revendiquent pour la monnaie la fonction de « record-keeping device ».

56 Mais une telle proposition est ambiguë. Attribuer à la monnaie la fonction d’enregistrement des transactions signifie-t-il que la monnaie remplace, rend inutile ou est substituable à un système de comptabilité sociale ou bien, au contraire, qu’elle éclaire, explique ou est complémentaire de la comptabilité générale ? L’interprétation standard, présente plus ou moins implicitement chez Debreu [1966], est que l’existence d’une comptabilité sociale se substitue à la monnaie[7] [7] « Aucune théorie de la monnaie n’est offerte ici...
suite
. En application de la méthode usuelle de la théorie économique, on attribue à la monnaie les propriétés de l’institution ou de la règle qui la remplace dans une société différente (économie du don ou société centralisée) où la monnaie n’existe pas. La logique à l’œuvre ici est un peu surprenante. Définir la monnaie dans une économie de marché par une propriété qu’aurait une autre institution dans une économie autre que le marché — le rôle de mémoire — ne tombe pas sous le sens. Cela ressemble un peu à la définition du sucre comme « quelque chose qui, s’il manque dans le café, le rend trop amer ». Une telle notation n’est pas fausse mais est de peu de secours pour quiconque entend corriger l’amertume des épinards… Ici, la monnaie, caractéristique d’une société décentralisée, est mise en parallèle avec la comptabilité sociale, typique d’une société centralisée. Dans la mesure où nos économies voient la coexistence de la monnaie et de la comptabilité sociale, une telle opposition doit être dépassée. Une interprétation alternative serait que la monnaie et le système d’enregistrement des transactions sont les deux composantes indispensables d’une économie de marché développée. Expliquer la première par le second, ou l’inverse, n’aurait dès lors pas grand sens.

57 La confrontation ou comparaison de la monnaie et de l’enregistrement des transactions n’est pas nouvelle. Pour ne remonter qu’au début du XXe siècle, elle est déjà présente chez Schumpeter [1970] qui l’emprunte à Ernest Solvay. L’ambiguïté y est constante. Alors que pour Solvay la comptabilité sociale s’oppose radicalement à la monnaie[8] [8] « La conception du système comptabiliste est une...
suite
, pour Schumpeter elle semble plutôt être un moyen de couper la monnaie du monde des marchandises et d’en faire une institution spécifique du capitalisme.

58 Face à ces ambiguïtés il convient de rappeler que si l’existence d’une économie de marché n’est guère concevable sans la monnaie — ainsi qu’il a été suggéré plus haut — c’est aussi parce la conversion d’un bien en monnaie est l’étape ultime qui marque l’achèvement des transactions. Mais ceci ne peut être perçu clairement tant que l’on ne considère que des positions d’équilibre.

59 Considérons une économie dans laquelle les individus paient leurs achats à l’aide de reconnaissances de dettes libellées en une unité commune. Une telle hypothèse ne détermine pas à elle seule la nature décentralisée ou centralisée de l’économie. Si, en outre, on impose que l’économie soit en équilibre, c’est-à-dire une situation dans laquelle il est assuré que les dettes de chacun sont strictement compensées par celles des autres, il devient impossible de lever l’indétermination. Rien ne distingue une telle économie de marché d’une économie centralisée. Là est sans doute le point crucial. La méthode usuelle de la théorie économique — l’exclusivité des positions d’équilibres — n’est pas assez puissante pour fonder une comparaison ou une opposition entre économies centralisée et décentralisée. Il faudrait pouvoir envisager ce qui se passe en dehors de l’équilibre. C’est précisément ce que la théorie standard ne permet pas et que la monnaie rend possible, du moins quand elle est interprétée comme cet ensemble de règles nécessaires et suffisantes au fonctionnement d’une économie de marché décentralisée (Cartelier [1996]).

60 Il est en effet assez naturel que dans une économie où chaque individu agit selon son propre intérêt et avec une information limitée que la coordination entre les individus ne se limite pas à l’équilibre. La situation normale est celle dans laquelle des déséquilibres effectifs, caractérisés notamment par des soldes monétaires non nuls, sont observables. C’est l’ensemble du système monétaire, prêteur en dernier ressort, banques et autres institutions organisant les marchés de créances et dettes qui assure la coordination d’une telle économie. En aucun cas, une telle tâche ne peut être réduite à un enregistrement pur et simple des transactions.

61 Si un système global d’enregistrement des transactions peut être commun à des sociétés organisées selon des principes différents, les économies de marché, à la différence des sociétés centralisées, ne peuvent s’en contenter. La monnaie, comme moyen ultime de règlement et d’apurement des relations de crédit, ne peut être réduite à un record-keeping device.

Bibliographie

Références

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BOIANOVSKY M. et ERREYGERS G. [1999], « Social Comptabilism and Pure Credit Systems : Solvay and Wicksell on Monetary Reform », University of Antwerp, UFSIA, Research Paper 99-021.

CAMERA G., REED R. et WALLER C. [2000], « Jack of All Trades or a Master of One ? Specialization, Trade and Money », mimeo.

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Notes

[ 1] La pertinence de la référence à l’économie de don ne sera pas discutée ici. Qu’il suffise, pour en souligner la fragilité, que, du point de vue de Mauss lui-même (Mauss [1950], pp. 177-178) et de nombre d’anthropologues, ce qui circule dans les économies de don est… de la monnaie !Retour

[ 2] Des équations de Bellman il est aisé de tirer  ce qui porté dans les inégalités donne :  . La première inégalité est toujours satisfaite car β < 1 et ε < 1. De la seconde on tire aisément l’inégalité du texte.Retour

[ 3] Une référence intéressante est (Shouyong Shi [1997]). Plus récemment, G. Camera, R. Reed et G. Waller [2000] ont montré comment l’introduction de la monnaie pouvait à la fois entraîner une spécialisation accrue et une diminution du bien-être.Retour

[ 4] Même certaines conclusions paradoxales obtenues par Shi [1997] ne doivent pas faire oublier que « the general message of the exercise in this paper is that whether money encourages specialization depends on the extent to which money enlarges the market », p. 111).Retour

[ 5] Via=1 – γ + βVia d’où le résultat du texte.Retour

[ 6] Par exemple, pour α=0,5, ε=0,05, un équilibre monétaire existe si β ≥ 0,88, ce qui représente un taux de dépréciation maximale du futur de 13,63636… %. Pour que l’autarcie ne soit pas choisie préférentiellement à la stratégie de spécialisation avec monnaie, il faut que le coût de production du bien consommé soit au moins deux fois plus élevé que celui des autres biens.)Retour

[ 7] « Aucune théorie de la monnaie n’est offerte ici et l’on suppose que l’économie fonctionne sans l’aide d’un bien servant de moyen d’échange. (…) Quand un agent économique s’engage à prendre livraison d’une certaine quantité de marchandise, le produit de cette quantité par le prix de la marchandise est un nombre réel inscrit au débit de son compte. Ce nombre est appelé le montant payé par l’agent. De même un engagement de livrer donne lieu à un nombre réel inscrit au crédit de son compte et appelé le montant payé à l’agent. Le solde de son compte, c’est-à-dire la valeur nette de tous ses engagements, guide ses décisions (…) » [6] p. 32.)Retour

[ 8] « La conception du système comptabiliste est une conception tout autre que celle du système monétaire (…) En un mot, les deux conceptions s’excluent mutuellement ; l’une au fond s’appuie sur l’échange, l’autre sur le compte, et les deux systèmes qui en dérivent reposent ainsi sur deux principes d’essence différente », cité dans Boianovsky et Erreygers [1999], p. 24.)Retour

Résumé

La question de l’équivalence entre monnaie et mémoire dans les modèles de prospection est envisagée en référence à l’économie du don. Les résultats obtenus par Kocherlakota et Iwai, quelque intéressants qu’ils soient, n’ont pas la signification que leurs auteurs leur attribuent.
Dès lors que les choix de spécialisation sont rendus endogènes, et non postulés ainsi qu’il est usuellement fait, il apparaît que la monnaie ne remédie ni à une absence de « double coïncidence des besoins », ni à un défaut d’information ou de mémoire mais qu’elle est au contraire la condition de la spécialisation (et non sa conséquence) et qu’elle est l’expression de la décentralisation de l’économie de marché. La notion de record-keeping device ne suffit pas à définir la monnaie.

Mots-clés

monnaie, mémoire, modèles de prospection



In search-theoretic models of monetary economies, equivalence between money and memory is referred to gift-giving economies. Kocherlakota and Iwai obtain on this basis interesting results. In this paper it is argued that such results should not be interpreted as their authors suggest it. As soon as specialisation is made endogenous, contrary to Kocherlakota’s model, it appears that money does not remedy an absence of double coïncidence of wants, a private information nor a lack of memory ; when specialisation is endogenous, money is nothing but the condition for a specialisation of production and for the decentralisation of a market economy. The idea of a record-keeping device is not sufficient by itself to define money.
Classification JEL : E00, D83, E52

Keywords

money, memory, search-theoretic models

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Jean Cartelier « Monnaie, mémoire et spécialisation : une interprétation alternative », Revue d'économie politique 3/2001 (Vol. 111), p. 423-437.
URL :
www.cairn.info/revue-d-economie-politique-2001-3-page-423.htm.