Revue d'économie politique 2005/6
Revue d'économie politique
2005/6 (Vol. 115)
152 pages
Editeur
A propos de cette revue Site Web
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Revue d'économie politique

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Philippe Tessier
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Articles

Vous consultezLa réconciliation des mesures des préférences sur la santé dans le certain et dans le risque

AuteurPhilippe Tessier[1] [1] LEN, Laboratoire d’Economie de Nantes, Faculté des Sciences...
suite
[*] [*] LEN, Laboratoire d’Economie de Nantes, Faculté des Sciences...
suite
du même auteur


1. Introduction


La mesure des préférences individuelles est une étape cruciale de l’évaluation économique, les mesures d’utilité constituant la principale information employée pour évaluer le bien-être social[2] [2] La théorie économique du bien-être adopte une perspective...
suite
. Elle soulève une difficulté majeure du fait que différents procédés de mesure peuvent fournir des résultats divergents. Par exemple, de nombreuses études rapportent des écarts systématiques entre les mesures de disposition à payer et de disposition à recevoir, pourtant équivalentes selon la théorie néoclassique (Horowitz et McConnell [2002]). L’évaluation économique en santé se heurte à un paradoxe identique. Les méthodes de l’évaluation contingente ont rencontré peu de succès en santé, tant en raison d’objections d’ordre moral que de difficultés d’application (Weinstein [1995]). D’autres techniques ont donc été utilisées pour mesurer les préférences sur les états de santé. L’une est celle de la loterie (Standard Gamble ou SG) dérivée de la théorie de l’utilité espérée (UE). L’autre, dite méthode de l’échange temporel (Time TradeOff ou TTO), s’apparente à une variation compensatrice non monétaire. La plupart des travaux constatent que l’utilité d’un état de santé mesurée dans le risque avec le SG excède l’utilité mesurée dans le certain à l’aide du TTO (Read et alii [1984], Krabbe et alii [1997], Stavem [1998]). Il en résulte un important débat quant au choix de la mesure à employer pour l’évaluation des programmes de santé (Dolan [2000])[3] [3] Il existe d’autres techniques de mesure des préférences...
suite
.

2 Le propos de cet article est d’essayer de contribuer à ce débat sur les plans théorique et empirique. La justification traditionnelle des écarts SG[--!!barre!!--]-[--!!/barre!!--]TTO repose sur la distinction entre fonctions de valeur et d’utilité (Dolan [2000]). Le TTO évalue la réduction de durée de vie à laquelle consent une personne pour obtenir une meilleure santé. Il estime donc une fonction de valeur représentant les attitudes à l’égard de la santé (Drummond et alii [1998]). Le SG consiste quant à lui à évaluer le risque de décès qu’une personne accepte de prendre pour pouvoir améliorer sa santé. Cette méthode est supposée estimer des fonctions d’utilité qui, outre la valorisation psychologique des résultats, intègrent les attitudes intrinsèques à l’égard du risque (Keeney et Raiffa [1976], Dyer et Sarin [1982], Bouyssou et Vansnick [1990], Smidts [1997]). Dans cette optique, les écarts SG-TTO ne constituent pas nécessairement un paradoxe.

3 La distinction entre fonctions de valeur et d’utilité repose sur la théorie de l’utilité espérée (Wakker [1994]). Or il existe de nombreux exemples de violations de l’UE que ce soit pour des résultats monétaires (Starmer [2000]) ou des résultats de santé (Oliver [2003]). C’est pourquoi une explication alternative des écarts SG-TTO fait appel à la théorie des perspectives (PT) de Kahneman et Tversky. La PT intègre deux principales causes de déviations de l’UE (Starmer [2000]). Elle postule que les résultats sont perçus comme des gains ou des pertes par rapport à un état de référence et que les pertes sont ressenties plus fortement que des gains équivalents, ce qui correspond à l’hypothèse d’aversion pour les pertes. Elle suppose en outre que les individus déforment subjectivement les probabilités objectives. Wakker [1994] a montré que l’utilisation de fonctions de déformation des probabilités permet de séparer, axiomatiquement, les attitudes à l’égard du risque probabiliste de la valorisation psychologique des résultats. Cela permet d’envisager l’existence d’une fonction d’utilité unique pour décrire les comportements dans le certain et dans le risque (Stalmeier et Bezembinder [1999], Barrios et alii [2004]). Dans ces conditions, les écarts entre SG et TTO résultent d’erreurs dans les interprétations des mesures.

4 Cet article adopte cette seconde perspective pour étudier la convergence entre les mesures des préférences sur la santé dans le certain et dans le risque. Stalmeier et Bezembinder [1999] ont obtenu de premiers résultats empiriques encourageants en faveur de cette seconde approche. Ils parviennent à réconcilier des mesures introspectives sur la santé avec des mesures de la loterie corrigées de la déformation des probabilités. Cependant, ils ne gèrent pas l’effet d’aversion pour les pertes mais ils l’évitent en ne considérant les préférences que dans le seul domaine des gains ou des pertes. Nous envisageons ici une approche originale en suggérant que certains biais attribués à de l’aversion pour les pertes puissent avoir une autre origine : ils peuvent résulter de ce que les personnes interrogées ne sont pas certaines de leurs préférences. Nous montrons alors que ces biais peuvent être éliminés en révélant les préférences à l’aide de choix réversibles. Dans ce but nous employons une version modifiée de la méthode TTO s’inspirant d’une approche proposée initialement par Buckingham et alii [1996].

5 La section 2 présente la mesure des préférences dans le risque avec la méthode de la loterie. Elle expose l’approche suivie par Bleichrodt et alii [2001] pour corriger les mesures SG de l’aversion pour les pertes et de la déformation des probabilités. La troisième section décrit la méthode TTO et la manière dont nous proposons de la modifier pour estimer des Temps de Traitement Maximaux (TTM). Dans une quatrième section, nous montrons que l’incertitude sur les préférences peut générer des biais similaires à ceux prédits par l’aversion pour les pertes et que ceux-ci peuvent être évités en utilisant la méthode TTM. La section 5 décrit une étude empirique de comparaison des mesures TTM et SG sur trois états de santé qui vise à vérifier la convergence entre l’utilité dans le certain, mesurée par les TTM, et l’utilité dans le risque interprétée dans le cadre de la théorie des perspectives. Enfin la section 6 conclut en résumant nos résultats et en discutant leurs implications pour la méthodologie de l’évaluation économique en santé.

2. La mesure des préférences dans le risque

6 La méthode de la loterie mesure les préférences sur la santé dans un contexte de risque. Désignons par PS le meilleur état de santé possible, dit état de parfaite santé, et par M la mort conçue telle un état de santé. Soit q un état dégradé préféré à la mort, c’est-à-dire tel que PS s q s M, le symbole s traduisant la relation « est strictement préféré à ». La méthode de la loterie consiste à demander à une personne d’imaginer qu’elle vit dans l’état q et qu’elle a le choix entre demeurer dans cet état pour le restant de ses jours et une option risquée offrant le résultat PS avec une probabilité p et M avec la probabilité (1 – p). Ce choix met donc en balance une vie certaine dans un mauvais état de santé et la possibilité de recouvrer une parfaite santé au prix d’un risque de décès immédiat. L’objectif est d’identifier la valeur p* pour laquelle la personne interrogée est indifférente entre l’option risquée et le résultat certain (Torrance [1986]). Si cette personne respecte les axiomes de l’UE, il existe une fonction d’utilité u, unique à une transformation affine près, définie sur les états de santé qui vérifie la relation 1 (Broome [1993]).

7 En posant u PS=1 et u M=0, p* mesure l’utilité de l’état q sur l’échelle 0-1 « mort-parfaite santé »[4] [4] Le résultat certain et le meilleur résultat de l’option...
suite
.

8 La théorie des perspectives (Kahneman et Tversky [1979], Tversky et Kahneman [1992]) suppose que les préférences dépendent d’un état de référence et que par rapport à cet état les pertes sont ressenties plus fortement que les gains (aversion pour les pertes). Elle postule en outre que les individus déforment subjectivement les probabilités. Il existe deux versions de la PT selon que cette déformation est définie sur les probabilités simples (Kahneman et Tversky [1979]) ou cumulées à l’instar des modèles d’utilité dépendant du rang[5] [5] Tversky et Kahneman [1992] ont développé la théorie des...
suite
(Tversky et Kahneman [1992]). Pour des loteries ayant deux conséquences possibles les deux versions coïncident (Bleichrodt et alii [2001]) et c’est pourquoi nous ne les distinguons pas.

9 Bleichrodt et alii [2001] estiment que lorsqu’une personne répond à une question de type loterie, l’état de référence le plus plausible correspond à q, l’état dans lequel elle demeure si elle refuse l’option risquée. Ils montrent que dans le cadre de la PT, l’indifférence entre le résultat certain et l’option risquée implique :

Les fonctions w+ et w sont continues, strictement croissantes et respectivement définies pour des gains et des pertes. Elles représentent la déformation subjective des probabilités. La plupart des travaux empiriques observent des fonctions en forme de S inversé indiquant une surestimation des petites probabilités et une sous-estimation des grandes probabilités (Abdellaoui [2000], Bleichrodt et Pinto [2000], Tversky et Kahneman [1992]). Le paramètre λ > 1 désigne le degré d’aversion pour les pertes soit la surpondération de la perte d’utilité (le passage de l’état q à la mort M) par rapport au gain d’utilité (le passage de q à la parfaite santé PS)[6] [6] Kahneman et Tversky n’extraient pas le paramètre d’aversion...
suite
. La fonction v est une fonction de valeur définie sur les états de santé. Nous faisons l’hypothèse que v est applicable à la description des préférences dans un contexte de certitude et dans un contexte risqué[7] [7] Ainsi que le souligne Starmer [2000, note p.  351] :...
suite
. Dans la théorie des perspectives, l’aversion pour le risque est donc déterminée par la courbure de v, la forme des fonctions de déformation des probabilités et le paramètre d’aversion pour les pertes[8] [8] La théorie des perspectives appartient à la classe des...
suite
(Köbberling et Wakker [2004]).

10 En réarrangeant les termes de l’équation 2 et en posant v PS=1 et v M=0, on obtient une mesure de l’utilité de l’état q sur l’échelle 0-1 (Bleichrodt et alii [2001]) :

Bleichrodt et alii [2001,2005] ont montré qu’interprétées selon la théorie de l’utilité espérée, les mesures SG diffèrent de celles obtenues à l’aide de variantes de cette technique telle que celle de l’équivalent certain. Mais Bleichrodt et alii [2001] n’observent pas d’écarts lorsque les mesures sont analysées d’après les hypothèses de la PT en utilisant les paramètres estimés par Tversky et Kahneman [1992] pour des résultats monétaires. Ils en concluent que cette convergence des résultats indique que la PT donne une meilleure description des préférences sur la santé que ne le fait l’UE. C’est l’hypothèse dont nous partons pour réaliser l’étude empirique décrite dans la section 5.

3. La mesure des préférences dans le certain

3.1. La méthode de l’échange temporel

11 Le procédé de l’échange temporel (Time TradeOff) révèle les préférences en proposant un choix hypothétique entre deux résultats certains. Il consiste à demander à une personne d’imaginer qu’elle vit dans un état de santé dégradé q et qu’il lui reste t années à vivre. Cette personne doit alors préciser le nombre d’années de vie x* < t tel qu’elle est indifférente entre une vie de t années dans l’état q et une vie en parfaite santé de x* années. La méthode TTO identifie l’utilité v q au ratio x*/t (Torrance [1986])[9] [9] Nous utilisons ici la notation v(q), la même que pour la...
suite
. Cette mesure représente les préférences si la situation d’indifférence révélée peut être décrite par la fonction d’utilité additive V (Broome, 1993) :

Dans la relation 4, v qi représente l’utilité de l’état q à la période i. En posant v PSj=1 et sachant que qi=qj (l’état q est chronique) ∀ i, j on obtient v q=x*/t. La caractérisation de la fonction V nécessite deux postulats principaux (Broome [1993]). L’un est une condition de séparabilité forte qui suppose que la valeur qu’une personne attache à un état de santé durant n’importe quelle période de sa vie est indépendante de son état durant les autres périodes. L’autre est l’absence d’actualisation des années de vie[10] [10] Il faut aussi d’autres conditions techniques moins fondamentales...
suite
.

12 Bleichrodt [2002] recense deux principales sources de biais dans les mesures TTO. La première est liée à l’existence d’une préférence pour le présent (voir Cairns et van Der Pol [2000]). Dans ce cas, le TTO qui propose un bénéfice immédiat en santé en contrepartie d’un paiement futur en durée de vie sous-estime l’utilité sur les états de santé (Johannesson et alii [1994]). La seconde source de biais résulte de l’aversion pour les pertes. Supposons qu’une personne qui n’a pas d’aversion pour les pertes et qui vit dans un état q avec une durée de vie de t années accepte une perte maximum de durée de vie de t − x* années pour recouvrer une parfaite santé (PS). Si cette personne fait preuve d’aversion pour les pertes, la perte de t à x* possède désormais un poids plus important que le gain en santé de q à PS. Pour rétablir l’indifférence entre les deux scénarios, il faut augmenter x* à x′ par exemple. Ainsi la mesure TTO avec aversion pour les pertes x′/t dépasse celle sans aversion (x*/t) si bien que l’aversion pour les pertes crée un biais par le haut dans les mesures TTO (Bleichrodt [2002]).

Tableau 1.  - Effets des biais dans les mesures SG et TTO

Tableau 1. Effets des biais dans les mesures SG et TTO Loterie (SG) Echange temporel (TTO) Actualisation des années aucun - de vie Déformation des probabi- + (en général) Aucun lités Aversion pour les pertes + + Effet total + ? Hypothèse de Bleichrodt [2002] : – Résultats de van Osch et alii [2004] : + Source : adapté de Bleichrodt [2002].

13 Le tableau 1 résume les biais dans les mesures SG et TTO selon les analyses présentées précédemment. Bleichrodt [2002] a suggéré que les biais de sens contraire puissent s’annuler mutuellement dans le cas du TTO[11] [11] Bleichrodt [2002] conçoit l’éventualité d’un autre...
suite
. Cette possibilité a été testée par van Osch et alii [2004] qui constatent que les mesures SG corrigées de l’aversion pour les pertes et de la déformation des probabilités sont inférieures aux mesures TTO. Ils en concluent que les mesures TTO surestiment l’utilité individuelle (tableau 1).

3.2. Les Temps de Traitement Maximaux

14 Nous proposons ici une approche pour rendre le TTO compatible avec n’importe quelle forme d’actualisation. Notre proposition s’appuie sur une variante du TTO proposée par Buckingham et alii [1996]. Elle repose sur l’estimation de ce que nous appelons des Temps de Traitement Maximaux (TTM). Pour cela on place une personne devant le choix suivant : soit elle vit dans un état de santé dégradé q pour le restant de ses jours soit elle suit un traitement chronique pour rester en parfaite santé. Ce traitement nécessite une hospitalisation de plusieurs jours, chaque mois, et ce pour toute la vie. Durant le traitement, il est impossible de pratiquer une quelconque activité. Nous définissons le Temps de Traitement Maximal (TTM) comme le nombre de jours d’hospitalisation h* qui rend la personne indifférente entre une vie en parfaite santé avec traitement et une vie dans l’état q sans traitement[12] [12] Buckingham et alii [1996] utilisent quant à eux des versions...
suite
.

15 Soit Z une fonction d’utilité journalière définie sur l’espace Q × D des états de santé et de disponibilité. La disponibilité fait référence à l’usage du temps qui peut être consacré soit aux soins, soit aux activités quotidiennes. En postulant que la fonction d’utilité mensuelle correspond à la somme des fonctions d’utilité journalières, la relation d’indifférence identifiée indique que :

La partie gauche de l’égalité 5 représente l’utilité d’un mois de t jours vécu dans un état de santé q constant avec une complète disponibilité du temps (notée d). Les indices l, i et j indiquent les jours. La partie droite décrit l’utilité d’un mois vécu en parfaite santé avec h* jours de soins. z PSi, di est l’utilité d’une journée sans soins et z PSj, dj celle d’une journée d’hospitalisation, c’est-à-dire sans pouvoir disposer de son temps. z qi, di est l’utilité de l’état de santé q en l’absence de soins (le temps est disponible). En posant z PSi, di=1 et h*=α. t, on obtient :

L’expression 6 mesure l’utilité de l’état q lorsque la personne dispose de son temps[13] [13] Avec les méthodes TTO ou SG on suppose implicitement que...
suite
. Pour situer cette mesure sur l’échelle « mort-parfaite santé », il faut déterminer la désutilité d’une journée de soins z PS, d . Buckingham et alii [1996] supposent que cette désutilité équivaut à celle d’une réduction de longévité[14] [14] Les auteurs parlent du temps de convalescence comme d’une...
suite
, i.e. z PS, d=z M, d . Mais rien ne permet d’affirmer que cette équivalence est vérifiée. C’est pourquoi il faut poser une autre question pour établir le Temps de Traitement Maximal pour éviter un décès immédiat. Le nombre de jours d’hospitalisation qui rend une personne indifférente entre un traitement chronique afin de rester en parfaite santé et un décès immédiat permet de connaître la position de z PS, d sur l’échelle 0-1 et d’en déduire celle de z(q, d) à partir de l’égalité 6[15] [15] La réponse donnée à cette question est analysée à l’aide...
suite
.

16 Tout comme le TTO, la méthode TTM suppose une fonction d’utilité additive sur les états de santé vécus à chaque période. Mais l’avantage du TTM provient de ce qu’il propose un échange entre santé et temps qui est effectué chaque mois, ce qui permet de mettre en balance deux options (le traitement ou l’absence de traitement) proposant la même durée de vie. Il en résulte que les mesures obtenues ne sont pas affectées par les préférences individuelles pour le temps (Dolan [2000]). La méthode TTM généralise donc celle du TTO en étant compatible avec n’importe quelle forme d’actualisation (Tessier [2002]). Elle est plus simple à appliquer que les solutions préconisées jusqu’à présent qui consistent à corriger quantitativement les effets des préférences pour le temps (Johannesson et alii [1994]).

4. Incertitude sur les préférences et irréversibilité

17 Le fait que le TTM lève l’hypothèse d’absence d’actualisation ne constitue pas, selon nous, le principal apport de cette méthode. Notre argumentation s’appuie sur la notion d’incertitude sur les préférences pour développer une intuition de Buckingham et alii [1996]. Une personne est incertaine de ses préférences lorsque, bien que connaissant les résultats de ses choix avec certitude, elle ne peut déterminer avec certitude quelle est l’option qui maximise son bien-être (Anderson [2003]). Une telle incertitude est vraisemblable lors de la mesure des préférences sur les états de santé. En effet, les préférences sont généralement révélées en utilisant des scénarios hypothétiques concernant des états dont les personnes interrogées n’ont pas fait l’expérience[16] [16] Bleichrodt et Johannesson [1996] proposent de tenir compte...
suite
. La thèse que nous défendons est que l’incertitude sur les préférences possède des effets similaires à ceux de l’aversion pour les pertes lorsque les préférences sont révélées à l’aide de choix irréversibles. Si tel est le cas, il existe une différence fondamentale entre les méthodes TTO et TTM.

18 Le TTO propose une amélioration immédiate de la santé contre un coût reporté dans le futur. Cette caractéristique rend la décision irréversible au sens où il n’est pas envisageable, une fois l’échange accepté, de revenir à la situation initiale, c’est-à-dire de recouvrer son état de santé et sa durée de vie de départ. En revanche, le TTM propose un échange temps-santé continu, réalisé tous les mois, qui s’apparente à une décision réversible. Lorsqu’une personne suit un traitement chronique, on peut imaginer que si elle met fin au traitement, elle retrouve son état de santé initial. Le TTO et le TTM se distinguent donc par le fait que la première se réfère à une décision irréversible tandis que la seconde peut être conçue comme un choix réversible (Buckingham et alii [1996]) ou tout au moins, moins irréversible[17] [17] Cette définition de l’irréversibilité, bien que spécifique...
suite
.

19 Supposons que la désutilité liée aux soins constitue une métaphore de la mort, selon l’expression de Buckingham et alii [1996], et que la durée de vie t est la même que le nombre de jours que comporte un mois. Ces hypothèses ne modifient pas nos conclusions mais elles permettent de considérer le TTO et le TTM comme des décisions aux conséquences équivalentes en termes de santé et de temps disponible[18] [18] La différence entre les deux méthodes tient alors seulement...
suite
. Soit une personne à qui il est demandé d’imaginer qu’elle vit dans un état de santé dégradé q avec une durée de vie de t années. Face à un choix de type TTM, cette personne accepte un traitement d’au maximum h* jours de soins par mois pour recouvrer une parfaite santé. Supposons maintenant qu’on lui propose un choix de type TTO. Si ses préférences sont conformes aux hypothèses posées, elle doit être indifférente entre une vie de t années dans l’état q et une vie de (t – h*) années en parfaite santé. Pourtant si elle est n’est pas certaine de ses préférences, il est probable qu’elle juge le prix h* trop élevé. Cela tient à ce que la décision de type TTO comporte un risque qui n’existe pas avec la décision de type TTM.

20 Une personne incertaine de ses préférences sait qu’en prenant une décision elle peut mésestimer son utilité sur les résultats. Ses erreurs peuvent lui être bénéfiques si elle a sous-estimé les bénéfices nets de son choix ou lui procurer une désutilité nette dans le cas contraire. Mais leurs effets seront différents selon que les choix ont des conséquences réversibles ou irréversibles au sens où il est possible ou non de revenir à la situation initiale. Dans le premier cas, si elle se rend compte après coup que les bénéfices du changement ne valent pas le prix payé, elle peut annuler sa décision et revenir à sa situation de départ. Dans le second, elle ne peut que supporter le coût de ses éventuelles erreurs. En cas d’incertitude sur les préférences, une décision irréversible fait donc courir le risque d’une perte nette d’utilité si bien qu’il est probable qu’une personne préfère une décision réversible à une décision irréversible menant aux mêmes résultats : à coût en temps identique, elle peut accepter un choix de type TTM et refuser un choix de type TTO. Ceci paraît confirmé par l’étude empirique menée par Buckingham et alii [1996] qui constatent que des personnes qui refusent un échange du type TTO pour améliorer leur état de santé actuel acceptent un échange entre une meilleure santé et une perte de temps liée à une augmentation de leur temps de sommeil quotidien (TTO journalier). Les auteurs en concluent que cela va dans le sens de l’idée selon laquelle « l’irréversibilité du TTO, avec pour conséquence la crainte d’un futur regret, implique un prix de la meilleure santé que beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à accepter » (Buckingham et alii [1996, p. 343], notre traduction)[19] [19] Ces auteurs ont une approche purement méthodologique et...
suite
.

21 Si une personne accepte une décision de type TTM, supposant h* jours de soins mensuels pour passer de l’état q à la parfaite santé, cela signifie qu’elle estime que l’utilité attendue de ce gain, notée GTTM PS − q , compense la désutilité de la perte de temps disponible, notée LTTM h* . Si elle refuse une décision de type TTO impliquant une réduction de durée de vie de h* années, elle estime cette fois que la désutilité de la perte LTT0 h* surpasse l’utilité du gain GTTO PS − q :

La relation 7 indique que lorsque les préférences sont incertaines, l’irréversibilité d’une décision accroît le coût relatif du changement, i.e. le poids relatif des pertes induites par le changement. La surpondération des pertes résulte de la prime nécessaire pour se couvrir des risques que fait peser l’incertitude[20] [20] L’intuition sur laquelle repose notre analyse est identique...
suite
. A gain de santé égal, la disposition à payer en temps est alors plus grande avec le TTM qu’avec le TTO (inégalité 7) si bien que les mesures TTM sont inférieures à celles du TTO sur l’échelle 0-1, « mort-parfaite santé ». Des préférences incertaines constituent donc une justification alternative à celle de l’aversion pour les pertes du fait que le TTO surestime l’utilité sur la santé ainsi que le suggèrent van Osch et alii [2004] (tableau 1).

22 L’incertitude sur les préférences et l’aversion pour les pertes sont cependant des phénomènes distincts[21] [21] L’aversion pour les pertes peut en effet exister même...
suite
. Notre hypothèse est que lors d’une décision irréversible, l’incertitude sur les préférences accroît le poids relatif des pertes associées à tout changement. Il se peut donc qu’elle soit à l’origine de biais attribués à l’aversion pour les pertes. Mais rien n’exclut que les deux phénomènes existent simultanément. Notre analyse propose que les biais induits par des préférences incertaines puissent être évités en révélant les préférences à l’aide de choix réversibles. Aussi, si les effets de l’aversion pour les pertes sont confondus avec ceux de l’incertitude sur les préférences, il se peut que le TTM donne des mesures sans biais de l’utilité sur la santé. C’est ce que nous tentons de vérifier au cours de l’étude empirique décrite dans la prochaine section.

5. Comparaison empirique des mesures SG et TTM

23 Notre étude empirique poursuit un double objectif. Elle vise à étudier la convergence entre les mesures de l’utilité dans le certain et dans le risque lorsque ces dernières sont analysées d’après la théorie des perspectives. Ce faisant, elle tente de vérifier la possibilité que les biais attribués à une aversion pour les pertes s’expliquent par une réaction à l’incertitude sur les préférences. Si tel est le cas, les mesures SG interprétées dans le cadre de la théorie des perspectives doivent correspondre aux mesures TTM.

5.1. Méthodologie

24 L’étude a été réalisée dans le service de médecine du travail d’une grande entreprise nantaise durant une période de deux mois[22] [22] Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une thèse...
suite
. Les personnes recrutées étaient sollicitées pour participer à l’issue d’une visite médicale de contrôle. En cas d’acceptation, elles se retiraient pour répondre à un questionnaire auto-administré portant sur l’évaluation de trois états de santé hypothétiques : « paralysie d’une main », « migraines chroniques » et « paraplégie ».

25 Le questionnaire commence par décrire les états de santé (voir en annexe) puis demande aux répondants d’imaginer les situations consistant à passer leur vie dans chacun de ces états. Ils doivent ensuite répondre à deux séries de questions destinées à évaluer leurs dispositions à payer pour recouvrer une parfaite santé dans chacune de ces situations. La première série de questions propose de revenir à une parfaite santé suite à une opération chirurgicale comportant un risque de décès opératoire (méthode de la loterie). Dans une seconde série, le retour à la parfaite santé nécessite un traitement chronique de plusieurs jours d’hospitalisation tous les mois (méthode TTM). Pour chaque état de santé, les personnes interrogées doivent indiquer le risque maximal de décès et le nombre maximal de jours d’hospitalisation mensuelle qu’elles acceptent afin d’être à nouveau en parfaite santé.

26 Ces valeurs sont révélées en utilisant des tableaux de choix forcés adaptés des modèles de l’Université de York (Gudex [1994]). Ces tableaux présentent les résultats du choix que doivent faire les personnes en deux colonnes. Chaque ligne de la première colonne indique un niveau de risque dans le cas du SG ou une durée d’hospitalisation avec la technique TTM. Ce niveau et cette durée sont augmentés à chaque nouvelle ligne[23] [23] Afin que les tableaux aient une taille raisonnable, pour...
suite
. La seconde colonne décrit l’option qui consiste à vivre dans l’état à évaluer pour le restant de ses jours. Pour chaque ligne, les personnes interrogées doivent cocher une co[--!!barre!!--]-[--!!/barre!!--]lonne afin d’indiquer leur préférence soit pour le statu quo (une vie dans l’état à évaluer) soit pour le traitement (une opération risquée ou une hospitalisation selon le cas). La valeur d’indifférence retenue correspond au niveau de risque ou du temps d’hospitalisation pour lequel leur préférence entre ces deux options s’inverse. Avec le TTM, une question supplémentaire est posée pour estimer la désutilité d’une journée de soins et pouvoir rendre les mesures TTM comparables aux mesures SG sur l’échelle mort-parfaite santé.

27 235 personnes ont été invitées à participer. Seules celles sans problème de santé ont été retenues pour éviter d’éventuels biais[24] [24] Des travaux montrent que les malades et les personnes bien...
suite
. Un seul refus direct a été enregistré mais l’échantillon final ne comporte que 131 questionnaires, soit 56 % des questionnaires distribués[25] [25] Cet échantillon est important comparé à ceux des travaux...
suite
. Certains questionnaires écartés sont incomplets (4,7 % du total recueilli), d’autres complétés de manière incohérente (20 %). Les réponses qualifiées d’incohérentes sont celles qui révèlent trois ordres de préférence différents sur les états de santé selon les réponses SG, les réponses TTM et l’ordre de préférence révélé en début d’enquête. Il est cependant impossible de déterminer si ces incohérences relèvent d’une mauvaise compréhension des techniques de mesure ou d’un refus implicite de réponse[26] [26] L’étude étant présentée aux participants potentiels...
suite
. 6 questionnaires (2,6 %) indiquent un refus d’accepter un risque ou une période d’hospitalisation pour bénéficier d’une meilleure santé. Enfin, 39 questionnaires (16,7 %) contiennent des réponses TTM indiquant que certains états sont pires que la situation « recevoir des soins ». Pour ces états, il n’est pas possible d’estimer un temps de traitement maximal (Tessier [2002]). L’échantillon final est constitué à 92 % d’hommes avec un âge moyen de 40,5 ans, ce qui reflète la structure de personnel de l’entreprise où s’est tenue l’enquête[27] [27] A notre connaissance, aucune étude empirique ne fait état...
suite
.

5.2. Analyse des résultats

28 Le premier résultat notable est que seules 17 personnes de l’échantillon final, soit 13 %, jugent l’indisponibilité liée aux soins équivalente à une réduction de la longévité. 87 % estiment qu’un décès immédiat est préférable au fait de recevoir des soins tous les jours pour le reste de leur vie. Ceci indique qu’il faut estimer la désutilité de l’hospitalisation avant de comparer les mesures TTM et SG et ne pas supposer que les jours de soins constituent une « métaphore de la mort ».

29 Le tableau 2 présente les résultats obtenus à l’aide des méthodes TTM et de la loterie interprétée suivant la théorie de l’utilité espérée (mesures SG). Les mesures sont reportées sur l’échelle 0-1 mort-parfaite santé. Elles indiquent que les états de paralysie et de migraine sont proches en termes de satisfaction et que la paraplégie est le plus mauvais état. En moyenne, les valeurs SG sont supérieures aux valeurs TTM pour les trois états[28] [28] Le fait que les résultats moyens ordonnent les états de...
suite
.

Tableau 2.  - Statistiques de dispersion pour les mesures SG et TTM

Tableau 2. Statistiques de dispersion pour les mesures SG et TTM Moyennes Médianes Ecarts-types SG TTM SG TTM SG TTM ES1 (paralysie) 0,825 0,632 0,875 0,667 0,163 0,204 ES2 (migraines) 0,821 0,592 0,925 0,615 0,174 0,218 ES3 (paraplégie) 0,624 0,346 0,675 0,333 0,274 0,234

30 Pour étudier les écarts entre les mesures, nous employons le test de Student pour des échantillons appariés. Nous avons aussi utilisé, afin d’éprouver la robustesse de nos tests, le test non paramétrique des rangs signés de Wilcoxon qui fournit des résultats similaires à ceux du test de Student pour toutes les comparaisons présentées par la suite. Le tableau 3 compare les mesures SG et TTM.

31 Les tests indiquent que les écarts entre SG et TTM sont significatifs pour les trois états de santé. La supériorité des mesures SG est conforme à la tendance observée dans les travaux comparant les mesures des préférences sur la santé dans le certain et dans le risque.

32 Nous cherchons tout d’abord à déterminer si les écarts reportés dans le tableau 3 peuvent s’expliquer par la déformation subjective des probabilités, c’est-à-dire par l’effet du risque probabiliste. Dans ce but, nous interprétons les mesures de la loterie dans le cadre d’un modèle d’utilité dépendant du rang des conséquences (Quiggin [1982], Wakker [1994]). Les fonctions de déformation que nous utilisons sont celles estimées par Tverksy et Kahneman [1992]. Les mesures ainsi construites, notées SGP (P pour probabilité), sont calculées à partir de l’équation 3 de la section 2 en fixant le paramètre λ à 1 ce qui implique qu’il n’y a pas d’aversion pour les pertes. Les écarts entre les mesures TTM et SGP sont indiqués dans la seconde colonne du tableau 4.

Tableau 3.  - Ecarts entre les mesures SG et TTM

Tableau 3. Ecarts entre les mesures SG et TTM SG-TTM ES1 (paralysie) 0,193*** ES2 (migraines) 0,229*** ES3 (paraplégie) 0,278*** * : α=0,05 ; ** : α=0,01 ; *** : α=0,001.

Tableau 4.  - Ecarts entre les mesures SGP, SGPT et TTM

Tableau 4. Ecarts entre les mesures SGP, SGPT et TTM SGP-TTM SGPT-TTM ES1 (paralysie) 0,125*** – 0,023 ES2 (migraines) 0,163*** 0,017 ES3 (paraplégie) 0,239*** 0,080** * : α=0,05 ; ** : α=0,01 ; *** : α=0,001.

33 Le tableau 4 indique des différences SGP-TTM significatives pour les trois états de santé. La prise en compte de la déformation subjective des probabilités ne suffit donc pas à combler les écarts entre l’utilité risquée et certaine. Ce résultat rejoint celui obtenu par Stalmeier et Bezembinder [1999] en comparant les mesures de la loterie corrigées de la déformation des probabilités à des mesures introspectives de l’utilité sur la santé[29] [29] La différence entre notre approche et celle de Stalmeier...
suite
.

34 Dans un dernier temps, nous utilisons la théorie des perspectives, incluant à la fois la déformation subjective des probabilités et l’aversion pour les pertes, pour analyser les réponses aux choix de type loterie. Nous employons l’équation 3 en fixant cette fois le paramètre d’aversion pour les pertes à 2,25 selon les estimations de Tversky et Kahneman [1992] pour des résultats monétaires. Les mesures obtenues sont notées SGPT. Les écarts entre SGPT et TTM sont reportés dans la colonne 3 du tableau 4. Les tests de Student indiquent des écarts non significatifs pour deux des trois états de santé étudiés (la paralysie et les migraines chroniques). Le tableau 4 révèle ainsi une certaine convergence entre l’utilité dans le risque interprétée selon la théorie des perspectives et l’utilité mesurée dans le certain à l’aide de la méthode TTM.

35 Ce résultat possède plusieurs implications. Van Osch et alii [2004] soulignent qu’il n’existe actuellement pas d’évaluation quantifiée des effets de l’aversion pour les pertes sur les mesures TTO. Or la convergence des résultats SGPT et TTM suggère que la méthode TTM évite les biais dont souffre le TTO sans nécessiter de les quantifier. En corollaire, cela suggère que les biais attribués par Bleichrodt [2002] et par van Osch et alii [2004] à un comportement d’aversion pour les pertes peuvent découler de ce que les personnes sont incertaines de leurs préférences. Si nous concevons la convergence entre les valeurs SGPT et TTM comme un indice de validité des mesures des préférences, il semble que la TTM procure de meilleures estimations de l’utilité individuelle que ne le fait le TTO. Cette convergence paraît aussi confirmer que les mesures TTM ne sont pas influencées par les préférences pour le temps, au contraire des mesures TTO[30] [30] Une étude de Dolan et Gudex [1995] aboutit cependant à...
suite
.

36 Le tableau 4 montre toutefois que la réconciliation entre les mesures SGPT et TTM n’est pas parfaite puisque les écarts sont significatifs pour l’état de paraplégie. Cela peut provenir de ce que l’incertitude sur les préférences est plus forte pour cet état. Il est vraisemblable que le degré d’incertitude ressenti est d’autant plus fort que l’état de santé hypothétique considéré est éloigné de la condition présente de la personne interrogée. Si tel est le cas, puisque l’état de paraplégie est le pire des trois états étudiés et que les personnes interrogées sont toutes en parfaite santé, la différence entre les mesures TTO et TTM doit être particulièrement importante pour cet état. Malheureusement, il nous est difficile de donner une interprétation de cet écart. Si les mesures SGPT représentent l’utilité individuelle, cet écart indique que les mesures TTM sont biaisées. Mais dans ce cas, la convergence SGPT-TTM observée pour les deux autres états de santé est troublante. Cette question mériterait d’être approfondie en étudiant la possibilité que le degré d’aversion pour les pertes varie selon le degré de sévérité de l’état de santé étudié.

37 Le fait que nous corrigeons les mesures de la loterie à l’aide de paramètres estimés pour des résultats monétaires peut être critiqué. Ainsi que nous l’avons souligné, des travaux empiriques ont montré que ces paramètres semblent donner de premières estimations satisfaisantes pour décrire les préférences sur la santé (Bleichrodt et alii [2001,2005]). Nous sommes donc partis de l’hypothèse que les mesures SGPT fournissent de meilleures mesures de l’utilité sur la santé que ne le fait la loterie analysée selon la théorie de l’UE. Mais les écarts entre les mesures SGPT et TTM pour l’état de paraplégie pourraient constituer une remise en cause de cette hypothèse.

38 Ce constat met en évidence une seconde limite de notre analyse. Notre approche repose sur le postulat que l’incertitude sur les préférences explique certains biais attribués à l’aversion pour les pertes. Or si la convergence des mesures SGPT et TTM ne va pas à l’encontre de ce postulat, elle ne permet pas non plus d’en apporter la preuve. Pour conclure sur ce point, il faudrait vérifier que les mesures TTM sont ou ne sont pas affectées par l’aversion pour les pertes. Cela permettrait de préciser si les effets attribués à cette forme d’aversion sont totalement explicables par l’incertitude sur les préférences ou si les deux phénomènes se cumulent lorsque les préférences sont mesurées à l’aide du TTO.

39 Dans cet article, nous avons discuté et défendu deux hypothèses. L’une est que la théorie des perspectives peut expliquer les écarts entre l’utilité sur la santé mesurée dans le certain et dans le risque. L’autre est que des biais attribués à un comportement d’aversion pour les pertes peuvent résulter d’une réaction à l’incertitude sur les préférences. En révélant la convergence des mesures de la loterie interprétées selon la théorie des perspectives et des temps de traitement maximaux pour deux des trois états de santé considérés, l’étude empirique que nous avons menée apporte de premiers indices en faveur de ces hypothèses. Ceci possède plusieurs implications pour la méthodologie de la mesure des préférences dans le cadre de l’évaluation économique appliquée à la santé.

40 En premier lieu, les résultats auxquels nous parvenons indiquent que la distinction entre fonctions de valeur et d’utilité n’est pas nécessairement fondée, ce qui nous permet de tirer deux enseignements. Sur le plan théorique, cela suggère qu’une solution pour améliorer les capacités descriptives des méthodes de mesure des préférences passe par l’identification des conditions pour parvenir à une fonction d’utilité unique. Dans ces conditions, l’analyse des préférences sur la santé doit abandonner la référence à la théorie de l’utilité espérée qui n’autorise une telle identité que sous des conditions très restrictives (Bouyssou et Vansnick [1990]). Sur le plan empirique, cela implique que les mesures des préférences établies dans le certain peuvent être employées pour réaliser des évaluations économiques comparant des programmes aux conséquences risquées. Le choix entre les méthodes révélant les préférences dans le risque ou dans le certain ne peut se faire sur la base d’arguments théoriques mais plutôt en référence à des considérations pratiques. A ce sujet, il convient de rappeler qu’à l’origine, la méthode du TTO a été développée pour remplacer celle de la loterie avec pour souci de ne pas recourir à la notion de probabilité que certaines personnes éprouvent des difficultés à manier (Torrance [1976]). Nos données montrent que la révélation des préférences dans un contexte de risque peut constituer une complication inutile pour mesurer l’utilité sur les états de santé.

41 En second lieu, nos analyses et résultats plaident en faveur d’une modification de la méthode de l’échange temporel (TTO), actuellement la technique la plus utilisée dans les travaux d’évaluation en santé (Dolan [2000]). Jusqu’à présent, les approches suivies pour améliorer les mesures des préférences tentent de corriger quantitativement les biais identifiés. Ainsi que l’ont souligné Bleichrodt et alii [2003, p. 1050], une autre stratégie peut toutefois être envisagée : « We should [...] strive for the development of new utility measurement instruments. Because the effects and sizes of biases are hard to predict, economic evaluation and medical decision making should ideally use utility elicitation techniques that are not susceptible to biases such as loss aversion ». La méthode TTM pourrait constituer l’un de ces nouveaux instruments dont parlent Bleichrodt et alii. La convergence entre les mesures de la loterie interprétées selon la théorie des perspectives et des mesures TTM suggère que le TTM évite les biais auxquels est soumis le TTO sans nécessiter de quantifier leurs effets. C’est pourquoi nous pensons qu’elle pourrait être utilisée en remplacement du TTO dans les travaux d’évaluation économique[31] [31] Nous rejoignons sur ce point les conclusions de Buckingham...
suite
.

42 Un tel remplacement requiert cependant au préalable d’explorer plus avant les propriétés de la méthode des Temps de Traitement Maximaux. Nos données montrent que des biais attribués à de l’aversion pour les pertes peuvent être expliqués comme une conséquence de l’incertitude sur les préférences. Mais puisque nous ne testons pas la présence ou l’absence d’aversion pour les pertes avec le TTM, elles ne permettent pas d’en apporter la preuve si bien que nous ne pouvons pas exclure que ce phénomène biaise nos mesures. Par ailleurs, l’identité des mesures de la loterie et des mesures TTM n’est pas vérifiée pour l’un des états étudiés. Néanmoins, nous pensons que ces premiers résultats soulignent l’intérêt de poursuivre les recherches sur les effets de l’incertitude sur les préférences et, en particulier, sur ses conséquences conjuguées avec l’irréversibilité des choix pour parvenir à une meilleure compréhension des préférences exprimées sur les états de santé.

Annexe

Annexe Description des états de santé

43 Cette annexe donne la description des états de santé fournie dans l’enquête de mesure des préférences.

44 Etat 1 : paralysie d’une main – Vous êtes paralysé de votre « bonne » main (c’est-à-dire la droite pour un droitier par exemple). Vous ne pouvez plus bouger ni les doigts ni le poignet. En dehors de cette paralysie votre santé est bonne.

45 Etat 2 : migraines chroniques – Vous êtes sujet à des migraines. La crise migraineuse survient avec une douleur d’intensité variable qui peut rester localisée ou diffuse à l’ensemble du crâne. L’activité l’aggrave. Elle s’accompagne souvent de nausées, vomissements, sensations vertigineuses, instabilité, parfois prostration et peut nécessiter l’alitement. Elle dure de 4 à 72 h. En dehors des crises, qui surviennent 2 fois par mois en moyenne, vous allez parfaitement bien.

46 Etat 3 : paraplégie – Vous n’avez pas l’usage de vos jambes et vous ne pouvez vous déplacer qu’en fauteuil roulant. En dehors de ce handicap votre santé est bonne.

Bibliographie

Références bibliographiques

ABDELLAOUI M. [2000], « Parameter-free Elicitation of Utilities and Probability Weighting Functions », Management Science, vol. 46, p. 1497-1512.

ANDERSON C. [2003], « The psychology of doing nothing », Psychological Bulletin, vol. 129, p. 139-166.

BADIA X., HERDMAN M., KIND P. [1998], « The Influence of Ill-Health Experience on the Valuation of Health », Pharmacoeconomics, vol. 13, p. 687-696.

BLEICHRODT H. [2002], « A New Explanation for the Difference Between SG and TTO Utilities », Health Economics, vol. 11, p. 447-456.

BLEICHRODT H., ABELLAN-PERPIÑAN J. M., PINTO J. L., MENDEZ-MARTINEZ I. [2005], « Resolving Inconsistencies in Utility Measurement under Risk : Tests of Generalizations of Expected Utility », Working Paper, University Pompeu Fabra, n° 798.

BLEICHRODT H., JOHANNESSON M. [1996], « The Validity of QALYs : An Experimental Test of Constant Proportional Tradeoff and Utility Independence », Medical Decision Making, vol. 17, p. 21-32.

BLEICHRODT H., PINTO J. L., ABELLAN J. M. [2003], « A Consistency Test of the Time Trade-Off », Journal of Health Economics, vol. 22, p. 1037-1052.

BLEICHRODT H., PINTO J. L., WAKKER P. P. [2001], « Using Descriptive Findings of Prospect Theory to Improve Prescriptive Applications of Expected Utility », Management Science, vol. 47, p. 1498-1514.

BOUYSSOU D., VANSNICK J.-C. [1990], « L’utilité cardinale dans le certain et dans le risque », Revue Économique, vol. 41, p. 979-1000.

BROOME J. [1993], « Qalys », Journal of Public Economics, vol. 50, p. 149-167.

BUCKINGHAM K., BIRDSALL J., DOUGLAS J. G. [1996], « Comparing Three Versions of the Time Tradeoff : Time for a Change ? », Medical Decision Making, vol. 16, p. 335-347.

CAIRNS J. A., VAN DER POL M. M. [2000], « The Estimation of Marginal Time Preference in an UK-Wide Sample (TEMPUS) Project », Health Technology Assessment, vol. 4.

DOLAN P. [2000], « The Measurement of Health-Related quality of Life for Use in Resource Allocation Decisions in Health Care », in Culyer A. J., Newhouse J. P., eds., Handbook of Health Economics, volume 1b, Amsterdam, North-Holland, p. 1723-1760.

DOLAN P. [1996], « The Effect of Experience of Illness on Health State Valuations », Journal of Clinical Epidemiology, vol. 49, p. 551-564.

DOLAN P., GUDEX C. [1995], « Time Preference, Duration and Health State Valuations », Health Economics, vol. 4, p. 289-299.

DRUMMOND M. F., O’BRIEN B. J., STODDART G. L., TORRANCE G. W. [1998], Méthodes d’évaluation économique des programmes de santé, Economica, Paris.

DYER J. S., SARIN R. K. [1982], « Relative Risk Aversion », Management Science, vol. 28, p. 875-886.

GUDEX C. [1994], « Time Trade-Off User Manual : Props and Self-Completion Methods », Centre for Health Economics Occasional Paper, University of York, n° 20.

HOROWITZ J. K., MCCONNELL K. E. [2002], « A Review of WTA/WTP Studies », Journal of Environmental Economics and Management, vol. 44, p. 426-447.

JOHANNESSON M., PLISKIN J. S., WEINSTEIN M. C. [1994], « A Note on QALYs, Time TradeOff, and Discounting », Medical Decision Making, vol. 14, p. 188-193.

KAHNEMAN D., TVERSKY A. [1979], « Prospect Theory : An Analysis of Decision Under Risk », Econometrica, vol. 47, p. 263-291.

KEENEY R. L., RAIFFA H. [1976], Decisions with Multiple Objectives : Prefe- rences and Value Tradeos, Wiley, New York.

KÖBBERLING V., WAKKER P. [2004], « An Index of Loss Aversion », Journal of Economic Theory, à paraître.

KRABBE P. F., ESSINK-BOT M. L., BONSEL G. J. [1997], « The Comparability and Reliability of Five Health-State Valuation Methods », Social Science and Medicine, vol. 45, p. 1641-1652.

VON NEUMANN J., MORGENSTERN O. [1953], Theory of Games and Economic Behavior, Princeton University Press, 3e édition (1re édition en 1944).

VAN OSCH, WAKKER P., VAN DEN HOUT W. B., STIGGELBOUT A. M. [2004], « Correcting Biases in Standard Gamble and Time Tradeoff Utilities », Medical Decision Making, vol. 24, p. 511-517.

OLIVER A. [2003], « « A quantitative and qualitative test of the Allais paradox using health outcomes », Journal of Economic Psychology, vol. 24, p. 35-48.

PAYNE J. W., BETTMAN J. R., JOHNSON E. J. [1992], « Behavioral Decision Research : A Constructive Processing Perspective », Annual Review of Psychology, vol. 43, p. 87-131.

QUIGGIN J. [1982], « A Theory of Anticipated Utility », Journal of Economic Behavior and Organisation, vol. 3, p. 323-343.

RAUCHS A., WILLINGER M. [1996], « Expérimentation sur les choix séquentiels. Application à l’effet irréversibilité », Revue Économique, vol. 47, p. 51-71.

READ J. L., QUINN R. J., BERWICK D. M., FINEBERG H. V., WEINSTEIN M. C. [1984], « Preferences for Health Outcomes — Comparison of Assessment Methods », Medical Decision Making, vol. 4, p. 315-329.

SEGAL U., SPIVAK A. [1997], « First Order of Risk Aversion and Non[--!!barre!!--]-[--!!/barre!!--]Differentiability », Economic Theory, vol. 9, p. 179-183.

SMIDTS A. [1997], « The relationship between risk attitude and strength of preference : A test of intrinsic risk attitude », Management Science, vol. 43, p. 357-370.

STALMEIER P. F. M., BEZEMBINDER T. G. G. [1999], « The Discrepancy between Risky and Riskless Utilities : A Matter of Framing ? », Medical Decision Making, vol. 19, p. 435-447.

STARMER C. [2000], « Developments in Non-Expected Utility Theory : The Hunt for a Descriptive Theory of Choice », Journal of Economic Literature, vol. XXXVIII, p. 332-382.

STAVEM K. [1998], « Quality of life in epilepsy : comparison of four preference measures », Epilepsy Research, vol. 29, p. 201-209.

TESSIER P. [2002], Les fondements théoriques de la mesure du bien-être lié à la santé dans l’analyse coût-utilité, Thèse en sciences économiques, Université de Nantes.

TORRANCE G. W. [1976], « Social Preferences for Health States : An Empirical Evaluation of Three Measurement Techniques », Social Economic Planning Sciences, vol. 10, p. 129-136.

TORRANCE G. W. [1986], « Measurement of Health State Utilities for Economic Appraisal », Journal of Health Economics, vol. 5, p. 1-30.

TVERSKY A., KAHNEMAN D. [1991], « Loss Aversion in Riskless Choice : A Reference-Dependent Model », Quaterly Journal of Economics, vol. 56, p. 1039[--!!barre!!--]-[--!!/barre!!--]1061.

TVERSKY A., KAHNEMAN D. [1992], « Advances in Prospect Theory : Cumulative Representation of Uncertainty », Journal of Risk and Uncertainty, vol. 5, p. 297[--!!barre!!--]-[--!!/barre!!--]323.

WAKKER P. [1994], « Separating Marginal Utility and Probabilistic Risk Aversion », Theory and Decision, vol. 36, p. 1-44.

WEINSTEIN M. [995] « From Cost-Effectiveness Ratios to Resource Allocation : Where to Draw the Line ? », in Sloan F. A. ed., Valuing Health Care : Costs, Benefits, and Effectiveness of Pharmaceuticals and Other Medical Technologies, Cambridge University Press, New York, p. 77-98.

 

Notes

[ 1] LEN, Laboratoire d’Economie de Nantes, Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de Nantes, BP 52231 Chemin de la Censive du Tertre, 44322 Nantes Cedex 3, mail : p philippe.tessier@univ-nantes.fr Je tiens à remercier François-Charles Wolff de l’Université de Nantes ainsi que deux rapporteurs anonymes pour leurs critiques et suggestions qui ont grandement contribué à l’amélioration du texte initial. Je reste entièrement responsable des erreurs.Retour

[ *] LEN, Laboratoire d’Economie de Nantes, Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de Nantes, BP 52231 Chemin de la Censive du Tertre, 44322 Nantes Cedex 3, mail : p philippe.tessier@univ-nantes.fr Je tiens à remercier François-Charles Wolff de l’Université de Nantes ainsi que deux rapporteurs anonymes pour leurs critiques et suggestions qui ont grandement contribué à l’amélioration du texte initial. Je reste entièrement responsable des erreurs.Retour

[ 2] La théorie économique du bien-être adopte une perspective welfariste. Le welfarisme est une hypothèse normative qui suppose que le bien-être subjectif individuel est la seule information pertinente à prendre en compte pour construire des fonctions de bien-être social. Des approches extra-welfaristes de l’évaluation économique, impliquant l’utilisation d’autres informations que l’utilité individuelle, ont été développées, en particulier dans le domaine de la santé (Culyer [1990]). Ces approches ont aussi recours, plus ou moins directement, aux fonctions d’utilité individuelles (Dolan [2000]).Retour

[ 3] Il existe d’autres techniques de mesure des préférences sur la santé mais le SG et le TTO sont les plus fréquemment employées par les économistes (voir Tessier [2002]).Retour

[ 4] Le résultat certain et le meilleur résultat de l’option risquée sont associés à la même durée de vie. Celle-ci n’est donc pas précisée dans l’équation 1.Retour

[ 5] Tversky et Kahneman [1992] ont développé la théorie des perspectives décumulées afin que celle-ci puisse respecter la propriété de dominance stochastique de premier ordre qui peut être violée lorsque les fonctions de déformation sont définies sur les probabilités simples.Retour

[ 6] Kahneman et Tversky n’extraient pas le paramètre d’aversion pour les pertes de la fonction de valeur qui change donc de pente lorsqu’elle passe du domaine des gains à celui des pertes. L’utilisation d’un paramètre d’aversion pour les pertes séparé est employée par Bleichrodt et alii [2001] pour faciliter l’analyse des mesures des préférences selon différents états de référence. Cela implique de supposer qu’il existe une fonction d’utilité intrinsèque sur les résultats (Bleichrodt et alii [2001], p. 1501).Retour

[ 7] Ainsi que le souligne Starmer [2000, note p. 351] : « Kahneman and Tversky explicitly avoid using the term ’utility’ to describe this function, preferring instead the term « value function ». I suspect they had in mind a conception of value independent of risk and wished to distance themselves from the notion of utility in EUT where utilities may partly reflect attitudes to chance ».Retour

[ 8] La théorie des perspectives appartient à la classe des modèles qui satisfont la caractéristique d’aversion au risque de premier ordre telle que définie par Segal et Spivak [1990], c’est-à-dire une aversion pour les petits risques.Retour

[ 9] Nous utilisons ici la notation v(q), la même que pour la théorie des perspectives puisque nous partons de l’idée que la PT mesure une fonction représentant l’utilité sur les résultats.Retour

[ 10] Il faut aussi d’autres conditions techniques moins fondamentales pour caractériser complètement cette fonction (voir l’annexe de Broome [1993]).Retour

[ 11] Bleichrodt [2002] conçoit l’éventualité d’un autre biais nommé « effet de compatibilité d’échelle » (scale compatibility) qui traduit l’idée qu’un stimulus est ressenti d’autant plus fortement que la nature de l’échelle sur laquelle la réponse est évaluée est proche de la nature du stimulus. Le TTO peut être sensible à un tel effet puisque l’échelle de réponse (le temps) correspond à ce qui est échangé en contrepartie d’une meilleure santé. Cet effet joue dans le même sens que l’aversion pour les pertes et par ailleurs ses conséquences sur les mesures de la loterie sont difficiles à prévoir (Bleichrodt [2002]), c’est pourquoi nous n’y faisons pas référence.Retour

[ 12] Buckingham et alii [1996] utilisent quant à eux des versions journalières et annuelles du TTO avec lesquelles l’amélioration de la santé est obtenue au prix d’une augmentation du temps de sommeil quotidien ou d’un nombre de jours de convalescence.Retour

[ 13] Avec les méthodes TTO ou SG on suppose implicitement que les personnes disposent de leur temps à leur guise.Retour

[ 14] Les auteurs parlent du temps de convalescence comme d’une « métaphore de la mort ».Retour

[ 15] La réponse donnée à cette question est analysée à l’aide de l’équation 6 en substituant z(M, d) à z(q, d) dans le membre gauche de l’équation. En posant Z(M, d)=0 on mesure z(PS, d) sur l’échelle 0-1, « mort-parfaite santé ».Retour

[ 16] Bleichrodt et Johannesson [1996] proposent de tenir compte de cette incertitude en permettant aux personnes interrogées d’indiquer des intervalles de valeurs d’indifférence plutôt que des valeurs précises.Retour

[ 17] Cette définition de l’irréversibilité, bien que spécifique aux situations de choix servant à la révélation des préférences sur la santé, est compatible avec celles employées dans les travaux sur les effets de l’irréversibilité. Par exemple, Rauchs et Willinger [1996] considèrent qu’une décision A est plus irréversible (ou moins flexible) qu’une décision B si l’ensemble de choix conditionnel à la décision A est inclus dans l’ensemble des choix disponibles suite à la décision B.Retour

[ 18] La différence entre les deux méthodes tient alors seulement à la répartition de la perte de temps disponible. Avec le TTO, cette perte est située en fin de vie tandis qu’avec le TTM elle est répartie égalitairement sur toute la vie, durant chaque mois. Si la mort et l’indisponibilité liée aux soins procurent la même désutilité et s’il n’y a pas d’actualisation, alors cette distribution n’a pas d’influence sur les préférences individuelles.Retour

[ 19] Ces auteurs ont une approche purement méthodologique et ils s’intéressent surtout au fait qu’une version réversible du TTO peut permettre d’obtenir un taux de réponse plus élevé que le TTO traditionnel lors de la mesure des préférences.Retour

[ 20] L’intuition sur laquelle repose notre analyse est identique à celle que décrit l’effet d’irréversibilité étudié dans le cas des décisions d’investissement par exemple. Rauchs et Willinger [1996] notent qu’une proposition équivalente à cet effet est « l’existence d’un consentement à payer pour le maintien de la flexibilité [la réversibilité] des choix futurs ». Cela correspond à notre hypothèse selon laquelle les coûts relatifs d’un changement réversible sont plus faibles que ceux d’un changement irréversible en présence d’incertitude sur les préférences.Retour

[ 21] L’aversion pour les pertes peut en effet exister même si les préférences sont certaines.Retour

[ 22] Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une thèse de doctorat (Tessier [2002]).Retour

[ 23] Afin que les tableaux aient une taille raisonnable, pour le SG le niveau de risque est augmenté de 5 points à chaque fois (0 %, 5 %, 10 % etc.) et pour le TTM, le temps de traitement progresse de 2 jours entre chaque choix forcés.Retour

[ 24] Des travaux montrent que les malades et les personnes bien portantes donnent des évaluations différentes des états de santé, les premiers associant une meilleure qualité de vie aux états dégradés que les seconds (Dolan [1996], Badia et alii [1998]). Ceci peut avoir une incidence sur les comparaisons TTM-SG. Nous avons donc sélectionné une population homogène en termes de santé.Retour

[ 25] Cet échantillon est important comparé à ceux des travaux de cette nature qui comportent souvent une cinquantaine d’individus au maximum.Retour

[ 26] L’étude étant présentée aux participants potentiels par le chef du service de médecine du travail de l’entreprise, ceci a pu contribuer à lui donner un caractère officiel limitant ainsi le nombre de refus. Mais cela n’exclut pas que des personnes aient refusé implicitement l’enquête en donnant des réponses incohérentes : sur les 47 questionnaires concernés 18 comportent la même réponse pour tous les états de santé !Retour

[ 27] A notre connaissance, aucune étude empirique ne fait état de différences significatives entre les préférences des hommes et des femmes pour des états de santé hypothétiques.Retour

[ 28] Le fait que les résultats moyens ordonnent les états de santé selon l’ordre dans lequel ils sont présentés durant l’enquête peut faire penser à l’existence d’un effet de contexte. Mais l’examen des résultats individuels montre que différents classements sont retenus selon les individus. Par ailleurs, l’existence d’un effet de contexte ne fausse pas nécessairement nos conclusions puisque celles-ci sont basées sur la comparaison de méthodes qui peuvent toutes deux être soumises à cet effet.Retour

[ 29] La différence entre notre approche et celle de Stalmeier et Bezembinder [1999] tient à ce que ces auteurs emploient une méthode de mesure des préférences dans le certain qui repose sur l’introspection et qui demande aux personnes interrogées de juger des différences d’utilité.Retour

[ 30] Une étude de Dolan et Gudex [1995] aboutit cependant à la conclusion que le taux de préférence pour le temps peut être nul en moyenne.Retour

[ 31] Nous rejoignons sur ce point les conclusions de Buckingham et alii [1996] à cette différence que ces auteurs basent leur recommandation sur des arguments empiriques. Notre analyse permet de les renforcer par des arguments théoriques.Retour

Résumé

Cet article étudie la possibilité de réconcilier l’utilité sur la santé dans le certain et dans le risque en interprétant cette dernière à l’aide des hypothèses de la théorie des perspectives de Kahneman et Tversky: la déformation subjective des probabilités et l’aversion pour les pertes. Il postule aussi que certains biais attribués à un comportement d’aversion pour les pertes peuvent être justifiés, de manière alternative, par le fait que les personnes interrogées ne sont pas certaines de leurs préférences. Ces hypothèses sont testées lors d’une étude de mesure des préférences sur trois états de santé hypothétiques. L’identité entre l’utilité certaine et risquée interprétée dans le cadre de la théorie des perspectives est obtenue pour deux des trois états de santé. Les résultats suggèrent que révéler les préférences à l’aide de choix réversibles peut éviter certains biais résultant de l’incertitude sur les préférences.
utilité risquée, utilité certaine, théorie des perspectives, aversion pour les pertes, incertitude sur les préférences



Reconciling risky and riskless utility measures of health status
This paper studies the possibility of reconciling riskless and risky utility measures of health status by interpreting the latter using some assumptions of Kahneman and Tversky’s prospect theory: probability weighting and loss aversion. It also suggests that some biases in health states utility measures attributed to loss aversion may alternatively be explained by preference uncertainty. This assumption is based on the idea that when decisions are irreversible, i.e. when there is no possibility to go back to the statu quo after making a choice, preference uncertainty increases the relative cost of choosing. We thus propose to measure health state preferences in a context of certainty by using a new method that estimates “Maximal Time of Treatment” (MTT). Unlike traditional preferences elicitation tools, the MTT method involves decisions that may be seen as reversible. As a consequence, the resulting measures should not be affected by biases arising from preference uncertainty. We test our assumptions in an empirical study, measuring the preferences of 235 persons over three hypothetical health states. The results confirm the identity between riskless utility as assessed by the MTT method and risky utility interpreted according to the axioms of prospect theory (using the corrective formulas developed by Bleichrodt, Pinto and Wakker [2001]). We conclude that MTT offers a promising way to avoid some biases in health state utility measures without having to quantify them.
risky utility, riskless utility, prospect theory, loss aversion, preference uncertainty

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Philippe Tessier « La réconciliation des mesures des préférences sur la santé dans le certain et dans le risque », Revue d'économie politique 6/2005 (Vol. 115), p. 779-799.
URL :
www.cairn.info/revue-d-economie-politique-2005-6-page-779.htm.