Revue d’Économie Régionale & Urbaine 2010/5
Revue d’Économie Régionale & Urbaine
2010/5 (décembre)
208 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782200926694
DOI 10.3917/reru.105.1003
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L, 2010, 5, 12, Jacques PALARD, 2009, La Beauce inc. Capital social et capi talisme régional, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 344 pages, ISBN : 978-2-7606-2181-1.


Ce serait un roman policier qui se passerait comme Sous les vents de Neptune, (VARGAS, 2004) au Québec et en France, puisque dès la première page, on nous dit que « transposée au Québec, votre Vendée c’est la Beauce », argument renforcé, p. 18, qui souligne « une forte homologie structurale entre la Beauce québécoise et le Nord–Est de la Vendée française ». C’est bien de la Beauce, composante de la région Chaudière-Appalaches dont il va être question. A la différence du Surintendant du roman de VARGAS - « comme on dit ici, on n’a pas d’histoire mais on a de la géographie » -, p. 131, J. PALARD qui serait ici le commissaire principal pour « mener l’enquête (sur) les conditions territoriales de l’innovation », p. 11, va fortement s’appuyer sur l’histoire de la Beauce pour tenter de démêler l’énigme central. J. PALARD part donc à la découverte de la Beauce qu’il connait peut-être mal mais il est depuis de longues années un spécialiste du Québec et pas seulement d’un point de vue littéraire ou abstrait. Il y a vécu, il y fait régulièrement des missions et une de ses bases est bien l’Université Laval, l’autre étant l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux. On l’imagine volontiers quand se disant modeste et discret, et partant à la découverte d’une région, pour mener l’enquête : « il y faut de la patience, un peu d’ingénuité, quelques méthodes et, surtout, la ferme intention d’observer et d’écouter », p. 11. Aux conditions climatiques près, on retrouve bien l’auteur avec son vélo, son chapeau, allant d’un village à la ville voisine, d’une MRC aux entreprises. On le sait faussement ignorant, terriblement accrocheur pour obtenir des interviews, faire parler les uns et les autres pour résoudre l’énigme centrale, dite « l’énigme de la Beauce », p. 279. Qu’a t-elle de si grave cette énigme beauceronne, « entre pronostic scientifiquement argumenté et démenti socialement opéré » ?, p.122. Heureusement plutôt de bonnes nouvelles pour un roman policier...

2 Là où les conditions locales, sociales, culturelles, économiques, là où les « valeurs traditionnelles » auraient du conduire à des résultats peu favorables par rapport à certains types de connaissances et de modèles de développement et d’aménagement, le dynamisme beauceron est impressionnant, y compris par rapport aux attentes et exigences de la mondialisation. Ce résultat tient à une forte modernité des valeurs que l’on croyait dépassées ou passéistes. Alors l’énigme, c’est bien « décrypter les ressorts de l’action individuelle et collective, démonter les mécanismes qui conduisent à la production du social dans ses configurations à la fois changeantes et rémanentes, dégager de possibles significations de discours ou de pratiques en apparences anodines mais faussement « naturelles » », p. 23.

3 J. PALARD intervient comme spécialiste de sociologie politique et comme politologue mais son discours et ses recherches sont largement ouverts à l’« analyse sociologique de l’économie territoriale ».

4 On le suit, évidemment quand il clame que « l’économie, c’est aussi du territoire », p. 79, on le suit encore quand il inscrit sa démarche dans l’idée que « tout territoire est, en effet, un construit social et un système d’interactions : c’est la raison pour laquelle il est légitime de l’appréhender dans sa dynamique institutionnelle propre et comme un réseau d’interdépendance ou un ensemble de codifications de rapports sociaux », p. 21. On apprécie surtout la proposition qui veut comprendre et avancer pas à pas, avec prudence, sans trop d’arguments préfabriqués ailleurs et pour d’autres lieux. On retrouve directement le thème essentiel des Sciences du territoire (MASSICOTTE, 2008) et les textes de M. U. PROULX et de B. JEAN notamment. Il faut se méfier de l’« usage du forceps méthodologique », p. 82, précepte que l’auteur aura parfois du mal à s’appliquer.

5 Mais une énigme peut bien en cacher une ou plusieurs autres et pour nous qui ne sommes pas spécialiste de la Vendée mais plutôt des Landes, pas davantage de la Beauce mais du Bas Saint- Laurent, il est intéressant de voir comment, au-delà des affirmations de principes, des disciplines différentes travaillant sur des « domaines communs » comme ici le territoire, le Québec, la confrontation aux notions d’espace, peuvent concrètement collaborer et améliorer les connaissances. Cet ouvrage en donne des témoignages, des pratiques réussies et sans doute en illustre aussi des difficultés et des limites tenant aux « clefs d’analyse », et aux syntaxes des uns et des autres. Mais pour autant les questions que se posent l’auteur auraient pu être directement - à la terminologie près, ce qui n’est pas neutre -, les mêmes que beaucoup rencontrent ou formalisent en des termes qui sont dans l’air du temps : « dynamique et spécificité territoriales de systèmes économiques locaux, étroite relation entre tradition locale ou mémoire... collective et trajectoire de modernisation et de développement ; modes d’action des milieux innovateurs dans les systèmes productifs locaux », p. 83. C’est moins la liste, la terminologie même, fortement marquée les SPL, l’attention à la gouvernance qui font débat que la capacité des concepts et des outils mobilisés a être adaptée à la situation beauceronne. De ce point de vue, le chapitre 3 n’est pas celui qui nous a le plus convaincu : nous nous demandons si J. PALARD ne tente pas, en partie du moins, d’appliquer ses arguments théoriques et ses outils méthodologiques à la Beauce (ITÇAINA et al, 2007).

6 Pour nous du moins, une des énigmes implicites de l’ouvrage consiste dans le statut singulier qui est donné au développement régional, objet du chapitre 6, comme si de fait l’auteur en donnait une signification essentiellement industrielle, quelles qu’en soient, par ailleurs, les composantes ou les explications : le rôle de l’entrepreneur, les solidarités impératives ou les survivances anthropologiques qui nous ramèneraient en Vendée (PALARD, 2007). On peut, alors, avec intérêt relire ce qu’écrit B. JEAN au début de sa contribution (chapitre 10 in MASSICOTTE, 2008) : « si les notions de territoire et de développement territorial se répandent actuellement dans le discours scientifique tout comme dans le discours social et politique, c’est peut-être parce que ces notions évoquent mieux que celle de région le processus de construction sociale de toutes ces notions », p. 283. L’auteur, par contre et malgré le titre du chapitre, montre toute l’importance du « tricoté serré », celle aussi de la confiance interpersonnelle, dépassant les hiérarchies sociales, les valeurs de solidarité héritées de l’agriculture, de l’éloignement géographique et d’une certaine ignorance de la métropole : un sentiment et ressentiment d’être orphelin et abandonné des lieux centraux des décisions.

7 Les deux chapitres qui retiennent particulièrement notre attention sont ceux qui nous apportent le plus de connaissances sur la Beauce et indirectement, et implicitement, nous questionnent et nous proposent sur les dynamiques territoriales et le développement régional des éléments importants de compréhension. Ce sont surtout ces deux chapitres qui permettent de mieux comprendre l’intérêt et les limites des coopérations disciplinaires. Il s’agit du chapitre 1, « les leçons des grands précurseurs », du chapitre 7 sur « les archives intérieures : fondements mémoriels d’une identité réfractaire », et des premier et dernier chapitres.

8 La relecture des précurseurs, GÉRIN, MINER, HUGHES et GOLD qui étudient des situations locales sur des périodes différentes - la fin du dix-neuvième, les années trente et quarante.., dans des situations variées avec des approches académiques qui font la part belle à la sociologie et l’anthropologie, permet à l’auteur de voir comment, dans ces exemples monographiques, apparaissent le rôle de la terre, sa conquête, sa culture, comment elle structure en partie les relations et les lignées familiales. Les familles, en effet, avec l’Eglise, tiennent une place centrale, structurante tant des relations sociales que des modes de production. La paroisse est évidemment le lieu géographique de la communauté, elle en est l’élément majeur de sa construction et de sa pérennité. Les conditions géographiques de l’époque peuvent expliquer ces nécessités pour maintenir ces communautés : on dépasse le seul sentiment strictement religieux. Le repli que l’on note dans ces situations différentes, la solidarité notamment face aux entreprises d’origine anglo-saxonne et américaine relèvent de l’éloignement des centres de décision, des facteurs de modernité appréciés aux caractères des époques concernées. La solidarité sociale est autant souhaitée, revendiquée que nécessaire dans des moments de difficultés. Un paternalisme permanent gère les affaires dans lequel on semble plutôt se satisfaire. Certes, ces analyses sont généralement connues mais il est bon de les voir reprises. Ces facteurs et ces comportements sont généralisables dans de nombreuses localités et communautés québécoises comme au demeurant en France : terre, famille, paroisse...

9 Mais Jacques PALARD dresse bien le décor : les caractères qui viennent d’être évoqués se retrouvent évidemment en Beauce et plutôt avec des conditions aggravantes. On aurait ainsi des éléments qui devraient conduire à des situations difficiles et l’auteur montrera par la suite que certaines de ces « faiblesses » au sens des diagnostics de territoire, seront, au contraire, les premiers facteurs qui entraineront un développement favorable, on reviendra sur ce terme de développement plus loin. En complément du premier chapitre, le second a pour titre « les recherches sur la Beauce : apports et limites » : on ne dira pas ici que l’auteur a été particulièrement heureux dans cette appellation alors que le contenu mérite mieux. Il s’agit de faire la part des débats qui ont concerné la Beauce mais plus généralement derrière elle, il est question des conceptions, des méthodes concernant le développement, et notamment le développement régional. Il s’agit des controverses à dominante théorique que l’auteur classe en deux grandes catégories : la théorie marxiste ou marxisante et la théorie de la structuration de GIDDENS. L’auteur montre en relisant les travaux de KLEIN, GOLD et CARRIER comment tente de se constituer « une véritable doxa », p. 70. On retrouve les mouvements théoriques et leurs déroulements des années 70 et 80. J. PALARD y met un peu de nostalgie complémentaire en évoquant une Beauce quasiment sicilienne, via « l’hypothèse faussement paradoxale selon laquelle la Beauce se développe précisément pour ne pas changer, ou, plus exactement, pour opérer une reproduction sociale à la fois élargie et identique, afin de pérenniser - avec succès ?- son propre système de règles et de valeurs », p. 74. A la page suivante, l’idée est reprise de l’importance de la résilience territoriale, de la vertu des attributs culturels, de leurs capacités à s’adapter pour expliquer la réussite de la Beauce. Evoquant la thèse de CARRIER, on s’étonne d’une sorte de réductionnisme de l’auteur qui semble dire que le développement économique ne comprendrait pas ou ne tiendrait pas compte des « règles et conventions qui y prédominent et à l’identité territoriale qui y prévaut », p. 73 (y, pour un endroit et un territoire déterminés). Une autre forme de réductionnisme pourrait être trouvé dans le chapitre 3 : alors que d’emblée l’auteur affirme que « l’économie, c’est aussi du territoire », p. 79, auquel il veut donner aux facteurs culturels toute leur place, il fait appel au régime territorial et au système productif traités dans des travaux précédents. Mais le développement territorial ne se réduit pas à ces aspects dont on ne voit pas clairement et pourquoi ils seraient pertinents d’emblée et d’autorité pour la Beauce. Les outils d’analyse invoqués p. 87, malgré le titre, soulignent certes l’ancrage territorial du développement économique : ce n’est pas nouveau et c’est probablement la base même du développement local quasiment ignoré ici alors que de nombreux auteurs québécois ont largement traité ces aspects que l’auteur a rencontrés dans son propre ouvrage précédent (par exemple, LÉVESQUE, 2007). J. PALARD souligne les dimensions liées à la confiance, à ce que la littérature récente en science régionale, en théorie économique, en sociologie, en science de l’organisation, en science politique, évoque par le terme de capital social et institutionnel. Il y a là certainement des potentialités explicatives fortes par ce capital social et institutionnel, mais il conviendrait d’en fixer les traits et d’en définir les règles du jeu si on veut éviter un effet inflationniste par un usage démesuré et imprécis. L’auteur évoque aussi la Silicon Valley, la gouvernance et les différences entre la spécialisation et la spécification empruntées à COLLETIS et GILLY, citations ou références jamais utilisées par la suite. Il appréhende « tout système industriel régional selon trois points de vue complémentaires : la culture et les institutions locales, la structure industrielle proprement dite et le système de gouvernance », p. 91.

10 C’est en partie ce choix qui permet de traiter « l’économie beauceronne comme construction sociale », en partie seulement car les arguments évoqués dans le chapitre qui sert de base théorique à l’ouvrage, « pour une analyse sociologique de l’économie territoriale », sont relativement décalés ou évoqués comme référence d’ensemble un peu lointaine. Au fond, l’essentiel est dit, pp. 82-83 quand J. PALARD résume le développement territorial : « s’il présente un caractère principalement endogène, (il) n’est pas le fruit d’une suite de stratégies entrepreneuriales individuelles et isolées : il est avant tout la résultante de conditions « culturelles » favorables et d’un système d’action qui associe étroitement, sur un territoire donné, des représentants de l’ensemble des sphères d’activité ». On voit bien que l’auteur a étudié les logiques et les modes de fonctionnement du CESR Aquitaine.

11 La Beauce est touchée par une réussite économique incontestable mais paradoxale, titre du chapitre 4. C’est le constat, ou un des constats qui constitue(nt) l’énigme : le dynamisme économique, la réussite dont l’auteur donne des arguments chiffrés et cartographiés en termes de population, d’emplois, existent malgré des facteurs négatifs et de « lourds handicaps à surmonter », p. 120. L’explication est donnée p. 125 « : l’économie beauceronne a finalement tiré profit du fait qu’elle a échappé pour partie à la « modernisation » de la société québécoise impulsée par les protagonistes de la « Révolution tranquille » des années 1960, et qu’elle n’a pas donc connu ni subi certains des effets, à bien des égards perturbateurs, de l’emprise de l’Etat-Providence ». Quoi qu’il en dise et s’en défende, l’auteur a bien envie de forcer le trait... Dans la phrase qui continue la citation précédente, il confirme avec force : la réussite se fait, en ignorant, en restant à l’écart de la rationalisation planificatrice et « des modèles d’action... portés par la classe politique moderniste qui parvient alors au pouvoir à Québec ».

12 Il lui faut expliquer ce résultat et voir comment ces handicaps plus ou moins réels, objectifs, vécus et perçus par les acteurs beaucerons ont pu conduire à des résultats aussi favorables. J. PALARD prend alors le temps de décomposer les facteurs de la société beauceronne. Sa « démarche d’analyse étiologique », p. 131, doit expliciter les mécanismes et les motivations de cette réussite. L’auteur développe des commentaires sur les actions, les représentations des acteurs, les valeurs sociales dominantes et implicites, par exemple, la place de la confiance, la quête de « l’attitude », p. 165, au moins aussi centrale que les qualifications et les hiérarchies sociales, marquées par « une faible conscience des rapports sociaux », p. 172. C’est bien des acteurs dont il est question avec leurs propres images, plutôt favorables et la nécessité de les comprendre au-delà de leurs affirmations. Dans ces domaines, l’auteur montre un grand talent et on comprend aussi pourquoi les économistes orthodoxes ou non sont attirés par l’analyse des comportements « réels » des acteurs dès lors que le cadre standard et la fonction d’utilité montrent leurs limites. La gouvernance aiderait à mieux saisir cette complexité du territoire « véritable acteur collectif » dont on affirme l’existence et la cohérence.

13 On a dit plus haut toute la qualité du dernier chapitre, celui consacré aux « archives intérieures », un petit joyau qui concerne l’identité sociale, « comme la propriété historiquement construite d’une collectivité qui se reconnait comme groupe au travers de ses propres interactions et expériences communes », p. 226, un processus de formation de valeurs et de ressources stratégiques, est-il encore précisé. Et l’auteur, retrouvant le Surintendant, donne toute sa place à la géographie, laquelle, avec l’histoire et les valeurs héritées du passé, explique la fabrication et « l’imprégnation de la matrice communautaire sur la longue durée », p. 240. Matrice communautaire et développement économique autant que le développement économique par cette matrice. Explication scientifique sans soute mais aussi comme le relève l’auteur, une bonne dose d’éthique et de reconstruction ex post entre hier et aujourd’hui...

14 Certes, il faut se méfier des constructions et des « extrapolations régressives » pour écrire comme J. PALARD, se méfier aussi d’une sorte de déification du territoire pour dépasser le seul support matériel, encore que l’on ait parfois trop tendance à oublier cette dimension pour privilégier celle d’« un véritable acteur collectif, dont la configuration interne résulte, à un moment donné, d’un ensemble de compromis institutionnalisé », p. 283. L’auteur apporte beaucoup plus que cette formulation quand il analyse les acteurs et souligne, les concernant, le temps de l’acculturation, le temps de la mobilisation, et celui de la professionnalisation. L’énigme serait alors résolue, les paradoxes dévoilés et dépassés dans une synthèse œcuménique : « le territoire fait l’acteur, et l’acteur fait le territoire », p. 281. Le territoire, enfin, révèle l’auteur.

15 Claude LACOUR,
Université de Bordeaux, GREThA

L, 2010, 5, 13, Rémy TREMBLAY, Diane-Gabrielle TREMBLAY, (dirs), 2010, La classe créative selon Richard FLORIDA, un paradigme urbain plausible ?, Presses universitaires du Québec, Presses universitaires de Rennes, 222 pages, ISBN : 978-2-7535-1143-9.

16 Le hasard, organisé, nous conduit à commenter à la suite de l’ouvrage de J. PALARD celui dirigé par R. TREMBLAY et D. G. TREMBLAY. On reste, en effet, dans un environnement dominé par des auteurs québécois dans cet ouvrage publié par les Presses universitaires de Rennes. On sent clairement des questionnements et des modes de pensée marqués par l’environnement du Québec, sans pour autant que les intervenants dans ce volume en soit exclusivement originaires. Mais tous se retrouvent, de façon variée et parfois contradictoire, autour et presque surtout contre R. FLORIDA qui a incontestablement marqué les travaux des géographes, des sociologues, des urbanistes, des aménageurs locaux et tout autant, même davantage, les responsables de nombreuses villes où R. FLORIDA est autant apprécié que les universitaires le contestent, le désapprouvent en des termes que l’on peut dire à tout le moins sévères.

17 L’objectif général est clairement posé dès la première page de l’introduction par TREMBLAY et TREMBLAY : « les livres et les théories de FLORIDA ont déjà fait couler beaucoup d’encre, quoique les milieux francophones semblent moins au fait de ses thèses que les milieux anglophones, d’où l’intérêt de cette publication, qui vise à mieux les faire connaitre au sein de la francophonie ». Acceptons la remarque d’ensemble, même si les auteurs ont pu oublier au cours de leurs lectures et publications, des références en français d’auteurs français et oublions aussi la remarque à tout le moins étonnante de la dernière partie de la note 2 page 150... AUGUSTIN, chargé de la conclusion, reconnait que « cette théorie est moins connue dans les pays francophones et surtout français, faut-il s’en plaindre ? », p. 205. Il ne doit pas, comme ses collègues de l’ouvrage, lire régulièrement la RERU.

18 C’est un ouvrage singulier dans la mesure où de nombreux textes présentés sont souvent des versions remaniées et enrichies de papiers déjà publiés ou présentés à des colloques ou séminaires mais il est pratique de les voir regroupés. Cela n’empêche pas des répétitions notamment sur les fondements scientifiques, les principes et les critiques pour suivre la présentation de DARCHEN et D-G. TREMBLAY : chacun et chacune pratiquement reprend plus ou moins rapidement les arguments de départ de R. FLORIDA comme l’environnement post fordiste, la post modernité, l’attente d’une nouvelle théorie de la croissance urbaine, le charisme que l’on veut bien, mais avec quel intense regret, reconnaitre à l’auteur. Chacun et chacune y va aussi de sa propre lecture critique souvent sur les trois registres dont parle VIVANT, p. 149 : idéologique, scientifique et déontologique. Ces registres dit-elle, concerne « le fond, la méthode, ... la forme... et les modes de diffusion ». Elle continue en disant que « ces questions sont à peine discutées en France, où l’importation des idées de FLORIDA passe davantage par leur réinterprétation et leur appropriation par les urbanistes et les décideurs publics que par une traduction critique de ses travaux », p. 150. En supposant que cet argument soit en partie recevable, en quoi cette réinterprétation et ces appropriations seraient elles nécessairement contestables ? Les chercheurs n’ont pas toujours toutes les vertus et chacun, dans sa contribution, a tendance à « tirer » les critiques de FLORIDA vers son propre champ disciplinaire et ses préoccupations, à pratiquer aussi allégrement une exégèse de sa propre production avec les références qui conviennent. Saluons LEVINE, dont les critiques sont les plus violentes, on va le voir, mais qui a l’élégance de ne pas citer ses travaux.

19 Les commentaires proposés dans cet ouvrage reposent sur un retour sur les travaux et les écrits de R. FLORIDA : bien entendu la thèse des trois T, la notion et la composition de la classe créative, les nouvelles explications de la nouvelle économie et comment la créativité devient ou doit devenir la base évidente des politiques publiques.

20 L’ampleur des thèmes, les conséquences éventuelles à en tirer, les ambiguïtés des notions, la rapidité des démonstrations, les qualités discutées des indices considérés par LEVINE de « bidons », tout cela constitue, en effet, une multiplicité de questions et de réponses que donne ou pas R. FLORIDA.

21 Du coup, les commentaires peuvent être de nature plus ou moins contradictoires. Quant à l’intérêt de penser en termes de créativité notamment via l’entrée essentiellement urbaine, on dira que c’est une préoccupation théorique recevable mais non originale et on lui opposera notamment J. JACOBS. La thèse de la classe créative, en effet bien floue, est contestée au nom d’arguments « technico-statistiques » - comment la mesurer, quelles catégories sociales inclure, quels critères retenir. C’est un questionnement indispensable auquel des réponses partielles existent, en particulier dans certains travaux français. Mais la thèse est plus que remise en cause au nom d’arguments idéologiques : FLORIDA aurait une vision absolument et résolument élitiste, anti-démocratique, il ferait la part belle à la marchandisation de la culture et du coup, la « créativité » devient ou peut devenir une arme idéologique, néolibérale... Les remarques viennent aussi des faiblesses de la transposition de la notion de classe et ces commentaires viennent de l’autre côté de l’échiquier politique... Si on veut bien reconnaitre un large intérêt, du moins un large écho, de suite on dit bien que ce succès tient plus à l’auteur, à son charisme dans le meilleur des cas, (pour TREMBLAY et TREMBLAY), « comme un présentateur de télévision ou un prêcheur (et non) comme universitaire » pour VIVANT, ou encore comme « nouveau gourou du développement urbain » d’après ROY-VALEX. Et en tout état de cause, il n’y aurait rien d’original sauf à retrouver et magnifier la pensée et la méthode de J. JACOBS. D’autres soulignent les dimensions erronés des thèses de FLORIDA, soit par les mauvaises références conceptuelles et statistiques, soit dans les démonstrations des causalités, ces dernières aussi bien impossibles que confuses, compte tenu, par exemple, « de la brume des philosophies populaires « nouvel âgistes » qui enveloppe The Rise of the Creative Class et plusieurs des articles qui ont suivi », LEVINE, p. 87. DARCHEN et TREMBLAY retiennent trois types de critiques centrales relatives, la première à la simplification des explications de la croissance économique en milieu urbain, argument largement recevable mais qui est opposable à pratiquement toutes les thèses de la croissance. La deuxième série de commentaires pourrait se faire sur l’« a priori discutable (que) l’ensemble des catégories socioprofessionnelles constitutives de la « classe créative » (entre guillemets dans le texte), souhaiterait résider dans les centres à caractère urbain (plutôt que la banlieue) », p. 24. La classe créative à la FLORIDA mérite plus d’attention que cette remarque très nord-américaine. La troisième catégorie de critiques concerne « certains choix méthodologiques » (idem).

22 R. FLORIDA est donc au cœur d’une série de critiques plus ou moins violentes dans les termes et dans le fond mais les arguments sont en partie contradictoires : on lui reproche de ne pas être original et nouveau, d’ignorer pratiquement les auteurs de référence sur la classe créative et la créativité et il faudrait ajouter on va le voir, les arts et la culture. Mais continuons la lecture des commentateurs : le travail de FLORIDA, ses idées, ses idéologies ne sont pas dignes d’un chercheur dans la mesure où les principes méthodologiques de base seraient ignorés ou bafoués. De surcroit, les validations seraient incertaines, approximatives pour ne pas dire tronquées. D’où, peut-être la nécessaire attention que porte FLORIDA à sa communication : ce serait un bon vendeur d’idées scientifiquement fausses et politiquement dangereuses. Il est clair que à la question que pose le sous-titre de l’ouvrage de TREMBLAY et TREMBLAY la réponse est non, non et non ; mais, on l’a compris, les arguments sont multiples et jouent sur des créneaux différents, pas toujours compatibles entre eux.

23 Une bonne perspective se trouve dans le papier de DARCHEN et TREMBLAY (D-G) qui situe bien les travaux de FLORIDA dans la tradition sociologique, ils y voient quasiment un idéal-type à la WEBER, et soulignent non seulement l’application mais l’implication nord-américaine et l’écho des responsables politiques des villes aussi de ce côté de l’Atlantique. DARCHEN et TREMBLAY sont partisans de la notion de capital créatif, ils situent les différents index, montrent à la fois la difficulté de parler de talents, mais l’intérêt et la possibilité de le faire et ils en donnent témoignage. ROY-VALEX privilégie une lecture territoriale et culturelle dans un long chapitre d’autant que les notes de bas de page sont nombreuses, longues et denses, voir, par exemple, ce qu’elle écrit de la « science économique régionale », ses guillemets, note 19, p. 64. Son texte est très ambitieux, vise large, déborde FLORIDA comme beaucoup l’ont fait en traitant de la culture « sous l’angle d’une ressource humaine et matérielle apte à fonder l’avantage concurrentiel des territoires », p. 42, c’est-à-dire une interprétation essentiellement en termes de développement local reposant sur ce qu’elle considère une « nouvelle formulation d’une théorie de la localisation ». A ce titre la culture, et l’attractivité culturelle seraient à mieux spécifier. Sans doute, mais ce qu’elle veut montrer, ce sont les questions que soulèvent certaines dérivations de la classe créative et surtout de la notion de créativité et toutes les difficultés à parler d’industries créatives et ou culturelles et ou artistiques. Alors, il est peut-être facile de reprocher à R. FLORIDA son « modèle de l’omnivoriste culturel », p. 72, mais les commentateurs sont heureux de s’en servir pour dérouler culture, art, industries culturelles, patrimoine... Il reste encore à voir la pertinence de la nouvelle économie qu’évoque ici ROY-VALEX et en quoi elle se nourrit essentiellement de caractères (esthétisation et sémiotisation) de la consommation. D’un texte bien long et qui veut traiter sans doute trop de questions, retenons les effets de lieu, de milieu et de culture.

24 LEVINE est celui qui est le plus critique ou du moins qui est le moins pondéré dans ses formules et ses jugements, mais il assume largement ses points de vue, agacé comme d’autres dans cet ouvrage du succès de FLORIDA, fâché profondément à le lire de « cette mode ridicule chez les universitaires » qui cependant attire les technocrates du développement, ce terme de technocrates étant très courant chez les collègues du Québec et on le trouve souvent sous la plume de PALARD. LEVINE trouve que l’attention à FLORIDA et l’écoute des politiques constituent une « sirène qui distrait notre attention des véritables problèmes des villes nord-américaines », p. 87, la classe créative est « une version réchauffée... ». LEVINE veut montrer cependant les faiblesses de la classe créative comme facteur explicatif de la croissance urbaine, encore que FLORIDA « tente d’esquiver le problème », p. 98, la faiblesse aussi des arguments concernant le point de savoir si la classe créative préfère les villes, le centre, les banlieues. Ce débat dépend en grande partie des définitions des « bohemians », (voir ce qui en est dit p. 99), des espaces de référence, des indices de calcul dont la cause est résolument entendue pour FLORIDA et de ses « acolytes ». Concernant l’indice gay et l’indice bohémien, « il s’agit là - et il n’y a pas d’autre façon gentille de le dire -, d’indices bidon », p. 103. La formule, évidemment a fait mouche et est largement reprise par d’autres intervenants du volume. En passant, il conteste le rôle moteur des stades et des centres des congrès en matière de développement, et il conclue encore sur le danger d’écouter et encore plus de suivre FLORIDA : « mais si les villes ne réussissent pas à s’attacher aux défis véritables du développement économique, trompées et distraites qu’elles sont par le prosélytisme de M. FLORIDA faisant de la classe créative le sauveur de la situation économique, alors les conséquences de cette folie laisseront une marque profonde », les italiques sont de LEVINE, p. 105. On est loin du discours plus nuancé, plus académique, par exemple, de J. PALARD. Mais on sait que dans les colloques nord-américains le fait se s’appeler publiquement par son prénom ne garantit pas la sérénité dans les explications.

25 SHEARMUR ne mène pas son texte de la même manière encore que sur le fond, il en veut à FLORIDA de tenir par la référence au talent une analyse élitiste, et même davantage : « on pourrait (en exagérant un peu) argumenter que le message de FLORIDA relève, bien malgré lui, du darwinisme social : certaines personnes sont nées chanceuses (avec du talent), et les politiques municipales devraient promouvoir les intérêts et désirs de ces personnes », p. 113. On concède volontiers à SHEARMUR qu’il exagère en effet un peu. Il replace ainsi le débat floridien dans celui de la nature et de la place du capital humain dans la croissance et retrouve LEWIS, SOLOW, BECKER, ROMER : relecture assez éloignée de la classe créative. Il montre que la classe créative peut entrer dans la lignée du capital humain dont il souligne la dimension « fondamentalement démocratique dans le sens où, a priori, personne n’en est exclu », p. 112, ce qui lui permet alors de contester la notion de talent : « ‘un talent’ est en règle générale considéré comme un don, une chance », p. 113. Et on pense en lisant cette formule à BERLIOZ : « la chance d’avoir du talent ne suffit pas ; il faut encore le talent d’avoir de la chance ». Le talent serait pour SHEARMUR un don de la nature, même s’il veut bien reconnaitre que le talent impose aussi du travail. Penser et retenir le rôle important, dynamique du talent devient alors pour SHEARMUR une explication du caractère élitiste, anti démocratique, néolibérale de l’économie : le « succès de l’élite créatrice renvoie à l’approche économique de Ronald REAGAN... », p. 114.

26 Ces commentaires et enchainements négatifs sur la notion et les enjeux du talent que l’on trouve d’ailleurs dans d’autres textes, nous semblent rapides et singuliers. On a du mal à croire qu’existent des talents purs : la transpiration par rapport à l’inspiration ou au génie.... La composante démocratique du capital humain ne manque pas de nous interroger. Quand SHEARMUR évoque, par exemple, les effets d’agglomération, p. 111, il ne fait que signaler « qu’il se pourrait bien que les grandes villes attirent le capital humain, et que les grandes villes croissent plus vite » mais c’est bien reconnaitre que les économies d’agglomération seraient inégalitaires, contre l’équité de la répartition des facteurs et des dynamiques de développement.

27 Nous avons, pour notre part, travaillé en termes de « niches de talents », convaincus d’une part, des lacunes et des difficultés de la classe créative à la FLORIDA, convaincus d’autre part que la géographie des talents, à tout le moins, est capable de mettre le doigt sur une dimension symbolique, médiatique importante, ce qui ne suffit pas pour des enchainements formidables et rapides. Les universités appliquent ou tentent d’appliquer la causalité floridanienne pour figurer dans les classements internationaux. N’y a t’il pas une quête pour attirer des prix Nobel et des médaillés Fields ? « Will they still come ? » s’interroge The Economist (7.8.2010). SHEARMUR est plus heureux quand il porte son attention sur la causalité des enchainements, car il y a là un point central dans les arguments théoriques et politiques de FLORIDA : « selon FLORIDA, c’est le fait d’attirer l’aristocratie du savoir vers une agglomération ou une région qui engendrera de la croissance », p. 115. Notons en passant que SHEARMUR parle d’aristocratie du savoir et indifféremment de région ou d’agglomération. Et il propose de tester deux modèles de croissance urbaine du Canada, modèles simples sur la croissance de l’emploi et de sur la croissance des salaires qui soulignent surtout une absence de « règle généralisable qui associerait les « talents » à la croissance urbaine, ni le milieu culturel à l’attraction des « talents » », p.123. Indirectement ses modèles soulignent une dimension essentielle de l’analyse floridanienne : celle du temps pour que les causalités se mettent en œuvre et c’est une remarque qui devrait modérer l’enthousiasme des politiques, la classe créative n’est pas la baguette magique !

28 PILATI et TREMBLAY (D-G) déclinent la créativité en retrouvant eux-aussi particulièrement J. JACOBS, et le capital social (voir note 10 p. 131), et s’intéressent surtout au « district culturel évolué », partant du district industriel ou du cluster pour aller vers le district culturel. Le district accorderait plus d’attention aux éléments culturels que le cluster à la PORTER, p. 138. VIVANT prend en quelque sorte le relais des critiques de LEVINE puisqu’elle affirme que « R. FLORIDA mélange une vision économique néolibérale et un libertarisme social, naviguant entre élitisme, hédonisme, radicalisme culturel et réalisme, voire conservatisme économique », p. 155. Mais, ces critiques et d’autres formulées, elle traite de l’urbaniste essentiellement, « travailleur créatif, qui mobilise les connaissances et compétences propres au champ de l’urbain », p. 159. La symbolique urbaine est largement liée à la production artistique, « au créatif, créateur, artiste » comme il est dit p. 162. Mais pourquoi ces qualités ne concerneraient que les métropoles ? D’OVIANO est fortement convaincue que « le rôle de l’administration des villes et des institutions publiques est celui de soutenir la production culturelle locale à tous les niveaux et non de construire des villes « à la mesure de l’homme créatif » comme les théories floridaniennes semblent l’évoquer » », p. 166. En réalité, elle traite de la culture pour la réhabilitation des quartiers ou de villes sinistrées ; en clair, si on la suit, des théâtres, des musées - sous réserve d’inventaire, pas de stades. Et c’est une milanaise qui évoque dans cet ouvrage Bilbao, ce qui montre la modestie nécessaire sur cet exemple que beaucoup en Europe voit exemplaire. On entend que le monde du football professionnel « est un secteur d’activité de talent... le salarié n’est pas substituable : c’est ce qui crée un rapport de force singulier entre lui et le dirigeant », DIALLO, (directeur de l’Union des clubs professionnels in Le Monde, 28 août 2010). La classe créative, enfin, retrouverait des terminologies de rapport de force... L’auteur compare les politiques culturelles de huit institutions et souligne les réussites et les échecs, en ayant défini l’économie de la culture par le capital créatif, le capital économique et le capital relationnel. Il faut encore approfondir les relations entre art et économie et accorder de l’importance aux enracinements sociaux, aux cultures locales. KLEIN et D-G. TREMBLAY interprètent la créativité et la classe créative en termes de réponse de cohésion sociale à partir de la base pour s’opposer encore à la vision élitiste de FLORIDA, qui concernerait autant les vecteurs que les bénéficiaires de la culture : il faut que la culture permette « de resocialiser l’espace public », p. 193 ; il serait bon qu’elle ait un effet cohésif, p. 197. C’est clairement un appel citoyen qui est lancé dans la lignée des travaux que nous connaissons des auteurs et qui souligne l’importance de la dimension culturelle et démocratique dans le développement local au Québec (GAUTHIER et al, 2008).

29 AUGUSTIN, dans la conclusion, veut bien convenir que les thèses de FLORIDA ne sont pas une découverte à la NEWTON mais qu’elles s’inscrivent dans un environnement qualifiant, au demeurant difficilement, la troisième ville « postindustrielle, postfordiste ou post moderne.. », p. 216. A ce titre, il retient plutôt un tournant de la géographie économique, « d’une science de l’espace à une science des lieux (pour les anglophones) ou du territoire (pour les francophones) », p. 209. Il souligne surtout une vision large de la culture et pas seulement une conception tournée « vers les arts et les lettres », ce qui ne veut pas dire mécaniquement élitiste. « Elle est davantage une manière d’être, de se comporter, de s’informer... ». C’est en partie la culture et la créativité « des rouge et blanc ».

30 Un ouvrage pas toujours simple à lire par des répétitions que l’on aurait eu intérêt à traiter en amont de la publication, par le fait qu’au nom de FLORIDA, on peut, finalement, traiter à propos de la classe créative de pratiquement de tout ce qui concerne la ville, l’urbain, mais aussi la culture, les arts, la crise de la pensée économique, urbanistique... Mais aussi un ouvrage de passion, de réactions qui permet de faire un point partiel sur la manière de travailler de certains collègues québécois.

31 Une des leçons de l’ouvrage est lire, relire dans le texte les travaux de R. FLORIDA et ceux qui plus ou moins directement sont concernés par les questions de créativité, C. LANDRY par exemple, et dans la ligne, relire J. JACOBS. Au-delà du rappel, admettre que les commentaires de la plupart des auteurs discutent de FLORIDA et des villes nord-américaines. Du coup, les travaux européens, peu connus dans cet ouvrage, conduisent à spécifier ce qu’on veut faire de FLORIDA et notamment de certaines de ses idées, au-delà de l’aspect qui a certainement agacé ses commentateurs de l’ouvrage, à savoir son succès médiatique mais aussi universitaire. Il est plus que jamais indispensable de définir et préciser ce que l’on met dans la créativité et de ne pas la réduire à la culture ou aux activités artistiques. C’est que derrière la classe créative, les « Bohemians », la fameuse « triple combinatoire », p. 45, des questions centrales sont posées, celles de la dynamique urbaine, de l’attractivité et la compétitivité des villes, y compris les moyennes et les petites, alors que le discours créatif vise explicitement ou non les métropoles.

32 Claude LACOUR Université de Bordeaux, GREThA

L, 2010, 5, 14, Jean HAËNTJENS, 2010, Urbatopies. Ces villes qui inventent l’urbanisme du XXIe siècle, Editions de l’Aube, Paris, 144 pages, ISBN : 978-2- 8159-0064-5.

33 HAËNTJENS aimerait bien renouveler l’aménagement et l’urbanisme dans son petit ouvrage, paraissant dans une nouvelle collection qui réunit les éditions de L’Aube et l’Essec.

34 Il est ainsi questions de doxa, de changement de paradigme, et même, p. 119, on retrouve la classe créative telle que la présente F. ASCHER (2009) : « qu’ils soient chercheurs ou artistes, architectes ou ingénieurs, hommes d’affaires ou urbanistes, ils ont tous en commun d’avoir à « réaliser des choses qui n’existaient pas », à imaginer des solutions, à formaliser des problèmes nouveaux, à inventer, à innover ». ASCHER souligne la proximité de la créativité et de l’innovation, ce qui a pu conduire à une autre assimilation : si pour certains la créativité s’exprime essentiellement dans le monde de l’art, pour d’autres, dont les économistes, elle peut n’être abordée, mesurée, réduite que par l’innovation. Bilbao que nos collègues québécois ont oubliée, est omniprésente. Le lien avec l’ouvrage précédent pourrait à la limite être fait dans la mesure où il est question des clefs pour connaitre la ville de demain, pour « changer de modèle », pour vivre la ville, la construire, la rendre attractive et aussi la vendre.

35 L’ouvrage est de petit volume, avec des pages parfois peu remplies, des illustrations, des tableaux qui feront particulièrement la joie des enseignants par leur aspect synthétique et polaire souvent. Une sorte de vadémécum de ce qui se dit ou devrait être entendu dans le monde de l’urbanisme plus qu’un travail de recherche proposant des thèmes originaux. Une autre lecture possible pourrait se faire entendre dans la mesure où l’auteur affirme fermement que « la planification urbaine à la française est révolue », p. 9 et que la solution, c’est l’approche stratégique qui va être illustrée, magnifiée de façon sans doute excessive - il est reconnu quand même que ce n’est pas une franche nouveauté -, et des villes dites pionnières vont être régulièrement invoquées pour justifier le propos, ainsi « Barcelone, Copenhague, Bilbao, Turin , Lyon, Rennes ou Nantes ».

36 Il s’agit d’abord de définir la stratégie, d’en montrer les composantes et les avantages. On n’a pas l’impression de lire de grandes nouveautés ni de révolution par rapport à la planification. L’auteur utilise souvent des formules qui frappent pour évoquer la ville et l’étalement, la métropolisation dont « le principe de base », p. 39 laisse assez rêveur. Ce qui est nommé le retour à la géographie est plus pertinent et Londres, Montréal, Québec et Bilbao, puis Bordeaux, Nantes ont cherché à regagner leurs ports, et les premiers exemples auraient pu être cités. L’imaginaire et le symbolique, sans doute, mais bien souvent au service d’un marketing et quelques pages plus loin l’auteur découvre que « l’urbanisme quitte le champ rassurant des sciences dures (celles de l’ingénieur) pour s’aventurer sur les terrains mouvants des sciences dites molles (sociologie, culture, communication) », p. 61 : je crains fort que cette formule recèle de nombreux points discutables...

37 La stratégie se caractérise par cinq fronts dont le second est le plan, présenté comme « la traduction spatiale de la stratégie », p. 67, une formule spéciale pour la mise en œuvre de la stratégie, le principe actif et le jaune d’œuf, p. 73, une affirmation qui étonne quant à la liberté des choix des villes pour leur ambition économique et ce passage est hautement osé. Tentant une ouverture pour demain, l’auteur reconnaissant que la stratégie, non science exacte produit des avantages et appelle des conditions favorables, débouche sur des configurations singulières comme celle de l’urbain du XXIème siècle évoqué p. 114. L’auteur propose des variables stratégiques dites majeures encore que l’intitulé soit trompeur puisque ce dont il est question dépasse la notion même de variables, par exemple « le modèle économique : économie productive, publique ou résidentielle ». L’ouvrage passe alors en revue différents types de villes confrontées à leur avenir, les mégapoles mondiales, les métropoles européennes à visibilité mondiale, les métropoles régionales qui ont « une forte vivabilité mais une faible visibilité », p. 127, les villes moyennes, portuaires, littorales et périphériques.

38 Ces Urbatopies, dans beaucoup de domaines et d’arguments évoqués, affirmés, constituent un mélange d’idées qui circulent et sur lesquelles des travaux importants existent comme sur les villes compactes, le foncier, les enjeux du développement durable. Elles reposent aussi sur une forme d’expression très liée à la communication et sur des arguments d’autorité que les élus doivent parfois apprécier. L’auteur sait trouver des formules qui plaisent, étonnent ou relèvent du bon mot : par exemple, la distinction entre une ville et un village, p. 76, l’articulation des échelles et le fondu enchaîné au cinéma, p. 48, le circuit des métropoles à voir, p. 84... Mais tout cela ne constitue pas nécessairement des arguments validés ni « contestables » au sens de la théorie économique. L’hymne à la stratégie est excessif et met trop vite la, plutôt les planifications urbaines aux rayons des idées et des pratiques décadentes. L’auteur semble prendre un grand plaisir à vouloir nous bousculer et nous apprendre la ville de demain. Nous n’allons pas lui gâcher cette joie.

39 Claude LACOUR
Université de Bordeaux, GREThA

L, 2010, 5, 15, Christian LEMAIGNAN, 2010, Pensées pour le futur de nos territoires : de la société de la connaissance à une nouvelle civilisation dans nos territoires, L’Harmattan, Paris, 186 pages, ISBN : 978-2-296-11377-0.

40 La crise financière débutée en 2007, par son ampleur et ses prolongements en crise économique, sociale économique que nul ne peut maîtriser, est la manifestation d’une rupture profonde. Cette mutation du système impose peut-être aujourd’hui une réaction radicale comme le préconisent certains : « Pour sauver la planète, sortez du système capitaliste » éditions Seuil, 2009.

41 Plutôt que la planète (qui a connu d’autres crises), c’est la population qui est en danger et qu’il faut sauver par l’invention d’un futur fondé sur un développement soutenable. Certes, il convient que ce développement soit viable, vivable, équitable, ce que suggèrent les trois piliers de la définition du développement durable (économique, social, environnemental) issue du rapport BRUNDTLAND. Mais il importe d’aller plus avant, de couvrir plus large, d’appréhender l’ensemble de l’écosystème et de la biosphère.

42 Le préambule de la déclaration de Rio (Sommet de la terre, 1992) énonçait « La terre, foyer de l’humanité constitue un tout marqué par l’interdépendance ». Le 24 octobre 2005, M. ROCARD et S. HESSEL en reprenant le flambeau proposaient la « Déclaration universelle d’interdépendance » dans le but de sensibiliser chacun à la nécessité d’appréhender la complexité exigeante et croissante à laquelle l’humanité a largement contribué pour le meilleur et pour le pire.

43 Pour illustrer cette complexité et aider à concevoir des solutions innovantes, nous pouvons retenir d’ajouter un quatrième pilier au schéma précédent à savoir la culture, comme cela a été si bien formulé dans le numéro double pluridisciplinaire 239–240, septembre–décembre 2009 de la Revue des Sciences de Gestion, dont les rédacteurs sont A. LE MÉAUTÉ et S. RAYNAL, sur le thème « Gouvernance et développement durable » (voir le schéma dans notre compte- rendu in RERU 2010, n2 pp. 370- 373). Les intersections des cercles (économique, social, environnemental, culturel) figurant les quatre piliers, font apparaître de nouvelles relations d’interdépendance que l’on peut non seulement identifier et nommer (comme interculturel, utopiste, instable, équitable) mais qui ouvrent ainsi des voies vers des actions originales pour rechercher et concevoir un futur voulu et non subi pour nos territoires petits ou grands, face à une mondialisation soumise à une interdépendance non maîtrisée.

44 Dès lors la reconnaissance du territoire comme concept fondateur d’un nouveau développement met en avant le rôle primordial, majeur, incontournable de la société locale faisant appel à la créativité, la capacité d’invention et d’organisation de ses membres. Le présent livre de C. LEMAIGNAN n’a pas la prétention de fournir un mode d’emploi ou une méthode pour passer de la société de connaissance à une nouvelle civilisation.

45 Cette transition implique, en effet, de prendre en compte et de s’approprier de nouveaux rapports de notre société à l’espace, à l’immédiateté, au temps long, à l’environnement, à la nature, à la biodiversité, à la connaissance et à sa circulation, etc., ce qu’aucune instance supranationale ne peut garantir de maîtriser. C’est pourquoi si l’ambition est plus modeste, le livre offre une recension non exhaustive mais néanmoins très riche des travaux récemment produits et des réflexions conduites par une quinzaine de scientifiques incontournables pour leur apport au débat actuel sur la stratégie à adopter pour un monde idéal.

46 Il n’y a pas d’algorithmes donnant des solutions à des problèmes qui restent à formuler. Nous sommes dans une démarche heuristique qui justifie l’intérêt d’un livre qui aide à se poser les bonnes questions dans tous les domaines qui influent sur la vie de chaque individu et sur le fonctionnement de la société. Si inventer le futur devient une obligation, il faut se mobiliser pour promouvoir la créativité. Chacun pourra trouver dans ce livre à titre personnel de quoi nourrir sa propre vie, se ressourcer pour alimenter ses activités, ses loisirs.

47 L’étudiant, le stagiaire, le chercheur, le philosophe, l’économiste, le sociologue, le géographe ou encore l’élu local et tous les responsables impliqués dans des organismes en relation avec des collectivités territoriales peuvent y puiser des « pensées pour le futur des territoires », des idées pour créer, innover. Si l’avenir industriel relève plus d’une compétence scientifique, l’avenir de la société dépend aujourd’hui d’un engagement individuel permis et promu par une vision partagée voulue par la collectivité.

48 La prospective territoriale, mais aussi technologique, économique, sociétale demande de croiser, confronter les idées, les hypothèses, les solutions, les préconisations, sachant qu’un avenir démocratiquement organisé dans le cadre d’une gouvernance territoriale, passera sans doute par des compromis mais devra être validé par les citoyens.

49 Bernard GUE SNIER,
Université de Poitiers

L, 2010, 5, 16, Jean-Marie HURIOT, Lise BOURDEAU-LEPAGE, 2009, Économie des villes contemporaines, Économica, Paris, 366 pages, ISBN : 978-2-7178- 5694-1.

50 En postface, Jacques THISSE, de l’Université Catholique de Louvain, écrit que le grand mérite des auteurs de cet ouvrage est d’avoir réussi, à partir du vocable d’économies d’agglomération, à rendre accessibles à un large public les écrits d’un très grand nombre de spécialistes des questions urbaines sans pour autant sacrifier à la facilité. En accord avec ce point de vue, la réputée sociologue de Columbia University, Saskia SASSEN, en préface, voit ici deux livres en un. À ses yeux, il s’agit d’abord d’un manuel d’économie urbaine étant donné qu’on y trouve un grand nombre de travaux sur les villes et leur économie avec pour avantage que Jean-Marie HURIOT, professeur émérite à l’Université de Dijon et Lise BOURDEAU-LEPAGE, chargée de recherche au CEMAGREF, sont parvenus à franchir les limites étroites des formes disciplinaires. Le second livre prend forme, selon notre collègue new yorkaise, quand les auteurs sur la base d’une analyse exhaustive de la littérature existante ambitionnent de faire progresser la théorie entourant la problématique urbaine.

51 Comme l’indiquent les auteurs, si la science économique est jeune (véritablement née avec la révolution industrielle), l’économie urbaine, sans être à ses premiers balbutiements, a connu ses origines beaucoup plus tard. Ainsi pour JMH et LBL, les phénomènes d’agglomération et de la formation des villes sont demeurés mystérieux très longtemps. En conséquence, ils se sont donné pour objectif de montrer comment, à l’aide de l’économie d’agglomération, il devient possible de lever le voile en se rapportant aux travaux des historiens des villes et à ceux de certains géographes en la combinant avec d’autres approches comme celle de l’économie de la proximité. Pour ce faire, quoi de mieux que d’écrire sur ce dont on a beaucoup réfléchi ? Sans tomber dans l’auto-complaisance, JMH réfère le lecteur à ses propres écrits publiés parfois in solo mais le plus souvent avec d’autres dont Jacques THISSE. Mais, ce qui intéressera le lecteur attiré par la « nouvelle géographie économique » ce sont les très nombreuses allusions (cinq fois pour la seule p. 177) aux travaux de Paul KRUGMAN récipiendaire du prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel[*] [*] Faussement désigné de prix Nobel d’économie par les...
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.

52 Le processus d’agglomération étant vu comme le fondement de l’économie urbaine, les auteurs, non sans raison, ont jugé utile d’y consacrer un chapitre entier. Il s’agit d’un processus endogène qui résulte des besoins d’interactions d’une gamme très variée d’agents économiques. On comprendra que la ville se voit ici décrite comme un lieu de diversité de par ses habitants et ses activités. Les auteurs évoquent un processus cumulatif étant donné que l’agglomération engendre l’agglomération. Pour mieux comprendre une réalité qui, aux yeux de certains apparaît comme une pure abstraction, rien de mieux que de revoir ses classiques. L’auteur de ces lignes qui a enseigné pendant plus de 25 ans l’histoire de la pensée économique fut ravi de découvrir des pans particuliers des écrits de Richard CANTILLON et d’Adam SMITH qu’il ignorait. Il est vrai qu’en tant que spécialiste du développement local en milieu... rural, la ville n’a jamais occupé une place prépondérante parmi mes préoccupations. C’est donc dans un chapitre (6) sur l’agglomération dans l’économie que le lecteur se voit offrir une rétrospective des idées entourant les causes de l’agglomération tout en constatant que l’accord entre agglomération et économie demeure imparfait. Ainsi, si selon un auteur cité : la mine, l’usine et la voie ferrée seraient les trois éléments à la base de la cité industrielle, rien n’étant vraiment simple, on retiendra que la proximité offerte par la ville offre à l’innovation un terreau indispensable. C’est dans ce même chapitre que les géographes et les économistes qui se sont frottés au b.a.-ba de l’économie spatiale retrouveront les contributions de WEBER et de LÖSCH, après s’être frottés dans le chapitre précédent à VON THUNEN auquel JMH a consacré un ouvrage[**] [**] HURIOT J. -M. , 1994, Von Thünen : économie et espace,...
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. Si plus haut on a fait allusion à un ouvrage destiné à un large public, ici il faut reconnaître que la rigueur et le sérieux qui caractérisent certains développements théoriques se destinent avant tout aux étudiants de cycles supérieurs et à leurs professeurs. Les uns et les autres trouveront utile d’y consacrer le temps nécessaire pour en tirer un profit assuré.

53 C’est sans surprise que le lecteur trouvera plus loin des références aux travaux d’Alfred MARSHALL en relation avec les économies de localisation et à ceux de Jane JACOBS concernant les économies d’urbanisation. On évoque ici les économies de diversité en précisant qu’à travers l’histoire les villes spécialisées ont été moins durables, on l’aurait deviné, que les villes diversifiées. Dans un chapitre subséquent se rapportant à la concurrence spatiale et aux échanges d’information, les auteurs reprennent le problème classique illustré par l’exemple des deux vendeurs de glace sur une plage. Où doivent-ils se localiser pour s’assurer un maximum de ventes en sachant que leurs clients cherchent à minimiser leurs efforts pour apposer leur langue sur l’un de leurs produits si convoités ? Au prix de la glace, le client ajoute le « coût » de son déplacement. La solution, moyennant, il va sans dire, certaines hypothèses, serait un équilibre (de NASH) tel que chaque vendeur ne peut augmenter son profit en changeant de localisation une fois connue la localisation de son conçurent. De toute évidence, le concepteur de cet exemple ne connaît rien des plages brésiliennes où le client n’a même pas à se lever pour se délecter d’un glace (ou de toute autre fantaisie alimentaire) car les vendeurs se déplacent constamment en allant à sa rencontre...

54 Dans un chapitre portant sur l’agglomération et la mobilité non pas des vendeurs de glaces ou de celle de leurs clients mais de celle des travailleurs, suite à un encadré sur la causalité circulaire en trois équations inspirée de KRUGMAN on trouve une section intitulée Équilibre général et migration des travailleurs : le modèle DSK. Rien à voir avec un candidat potentiel aux prochaines présidentielles[***] [***] Au moment d’écrire ces lignes. ...
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et qui préside les destinées du Fonds monétaire international. Il s’agit du modèle de concurrence monopolistique de DIXIT et STIGLITZ adapté et spatialisé par KRUGMAN. Encore une fois, on l’aura deviné, les travailleurs sont tous identiques et leur fonction d’utilité est de la forme COBB-DOUGLAS... KRUGMAN a bien précisé que l’on assiste à une tendance à l’agglomération lorsque le coût de transport est suffisamment faible et lorsque la part du secteur mobile est suffisamment importante. Au paragraphe suivant, on sait gré aux auteurs de nous faire connaître une formule qu’aurait rendu célèbre le même KRUGMAN : « l’histoire compte (...) l’agglomération dépend d’un événement passé ». Il aurait été intéressant de savoir lequel a pu favoriser l’agglomération de la capitale de l’Hexagone. Deux chapitres plus loin une citation nous indique qu’à l’aube du XXIème siècle l’emploi suit les travailleurs. D’aucuns pourraient soutenir l’inverse : l’œuf ou la poule. Mentionnons ici qu’aucune allusion n’est faite dans cet ouvrage aux travaux d’un certain Richard FLORIDA que les auteurs, non sans raison, ont préféré ignorer.

55 Enfin, face à l’impossibilité de tout couvrir, je retiens une section consacrée aux villes globales inspirée des travaux de S. SASSEN, selon qui la ville globale « se trouve à l’intersection de processus globaux et du lieu ». Les auteurs s’attardent au dualisme local-global en notant que l’un et l’autre sont par une logique circulaire et cumulative : les besoins du global suscitent la concentration locale des fonctions de globalisation. Ceci étant, ils évitent de parler de villes « glocales », une expression qu’abhorrait notre regretté ami G. BENKO.

56 Ce livre deviendra rapidement incontournable car son utilité persistera pendant plusieurs années. En plus de son contenu très riche, le lecteur appréciera les différents encadrés et le résumé présenté à la fin de chaque chapitre. Mais, comme l’ouvrage ne fournit aucune recette (magique ou pas) pour les décideurs publics, ces derniers continueront de se laisser séduire par les facéties d’un auteur (R. FLORIDA) qui tient le même discours devant les édiles d’une ville de 2 millions d’habitants (Montréal) et devant ceux d’une ville de 6 000 (Saksville au Nouveau-Brunswick).

57 Andre JOYAL,
Université du Quebec à Trois-Rivieres

L, 2010, 5, 17, Jean-Yves GOUTTEBEL, 2010, Le consultant et le dévelop pement territorial, Economica, Paris, 148 pages, ISBN 10 : 2-7178-5805-9, ISBN 13 : 978-2-7178-5805-1.

58 Ce petit ouvrage, en volume, ne prétend pas faire œuvre de révolution théorique mais se veut explicitement opérationnel sur un domaine à la fois très parcouru et pourtant flou, celui de l’ingénierie territoriale que le monde universitaire, en général, connaît mal.

59 L’auteur, aux casquettes multiples, enseignant, consultant, élu, - il est président du Conseil Général du Puy-de-Dôme -, a tiré de sa thèse ce volume intéressant, surtout par l’analyse qu’il propose de la fonction de consultant dans le domaine territorial. C’est simple, efficace dans l’écriture et la présentation et largement utilisable par les cabinets, les élus et les étudiants. L’auteur estime nécessaire dans un chapitre préliminaire de rappeler des éléments de terminologie, acteur, agent, développement territorial et local, gouvernance..., sur lesquels on pourrait sans fin discuter et disputer. Par ses fonctions multiples, il veut davantage expliciter les rôles des consultants et des chercheurs. Le consultant, alors, « apparaît comme un intermédiaire des politiques publiques et, de ce point de vue, il se rapproche de l’expert mais en même temps il s’en différencie car sa mission est généralement moins ponctuelle et s’étale dans le temps », p. 9. Les consultants ont trouvé dans le développement territorial, et plus largement par la décentralisation, un marché important, même si progressivement les collectivités locales ont enrichi leurs compétences propres par de nombreux recrutements notamment d’administrateurs territoriaux. L’auteur évoque ainsi les grandes évolutions à travers ce qu’il appelle des facteurs structurels, institutionnels, et fonctionnels.

60 L’apport de l’auteur est plus marqué dans les deuxième et troisième parties. Pour comprendre mieux « le recours au consultant dans le développement territorial », titre de la deuxième partie, Jean-Yves GOUTTEBEL analyse des enquêtes qu’il a menées auprès des collectivités locales, des consultants, et aussi un travail réalisé à la demande de la DIACT, en 2007, pour « établir un état des lieux des enjeux quant à la qualité des prestations en ingénierie territoriale », p. 69. Parmi les commentaires, on retiendra, par exemple, que l’on est en présence d’« une offre qui reste ‘confuse’ et mal identifiable », p. 63, remarque qui dépasse le monde des consultants et aussi que « les enseignants-chercheurs... sont les acteurs les plus mal perçus, à l’exception du savoir-faire ‘innovation-transfert’ », p. 84. Sur ce dernier point, la faute est sans doute partagée, les enseignants-chercheurs ayant des difficultés notamment à réagir rapidement et à rendre des éléments pouvant guider l’action, les commanditaires, de leur côté préfèrent souvent avoir des consultants référents privilégiés et n’ont pas toujours compris que pour donner des éléments de réponse que le politique peut utiliser, il est souvent indispensable de prendre un minimum de recul et de resituer les territoires dans des contextes complexes. En revanche, la complexité, les multiples lectures ne constituent pas des excuses mécaniques pour parfois trop reformuler les demandes : de la difficulté de situer la science régionale et l’économie appliquée.

61 L’apport véritablement novateur se situe dans la troisième partie de l’ouvrage où l’auteur assure que le consultant intervient ou peut intervenir comme « co-fondateur de l’ingénierie territoriale, co-constructeur de la stratégie de développement territorial, co-pilote du projet de développement territorial », p. 88. Certes, l’auteur donne une vision royale et extensive du consultant, et on imagine qu’il sait gérer son rôle de consultant et d’élu : qui commande et qui décide ? Après des discussions internes, il convient qu’il faut nuancer la fonction de co-pilote : « sans doute, le qualificatif d’accompagnateur serait-il plus adapté car il mettrait l’élu en situation de pleine responsabilité conformément à sa légitimité démocratique », p. 134. Jean-Yves GOUTTEBEL sait entendre, écouter, et aussi décider.

62 Cet ouvrage va au-delà d’une expérience de la vie publique, il en rend compte certes mais il apporte des éléments de réponse positifs comme il conduit à nous interroger tous sur nos métiers, nos savoirs et les manières de les mettre au service des territoires

63 Claude LACOUR,
Université de Bordeaux, GREThA

Bibliographie

ITCAINA X., PALARD J., SEGAS S., (dirs), 2007, Régimes territoriaux et développement économique, Presses universitaires de Rennes.

JEAN B., 2007, Le développement territorial, une discipline scientifique émergente, in MASSICOTTE, pp. 283-313.

LEVESQUE B., 2007, Développement local au Québec : vingt ans d’expérimentation et d’institutionnalisation, in ITCAINA et al, 2007, pp. 31-47.

MASSICOTTE G., 2008, Sciences du territoire, Perspectives québécoises, Presses de l’Université du Québec.

PALARD J., 2007, L’industrialisation de la Beauce québécoise : développement économique, pouvoir local et identité territoriale, in ITCAINA et al, 2007, pp. 83-98.

PROULX M.U., 2007, Territoires de gestion et territoires d’émergence, in MASSICOTTE, pp. 1-24.

GAUTHIER M., GARIEPY M., TREPANIER M-O., (dirs), 2008, Renouveler l’aménagement et l’urbanisme. Planification territoriale, débat public et développement durable, les Presses de l’Université de Montréal, Montréal.

 

Notes

[ *] Faussement désigné de prix Nobel d’économie par les journalistes et surtout par les économistes sans compter, bien sûr, les récipiendaires du prix.Retour

[ **] HURIOT J.-M., 1994, Von Thünen : économie et espace, Economica, Paris.Retour

[ ***] Au moment d’écrire ces lignes.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Lectures bibliographiques », Revue d’Économie Régionale & Urbaine 5/2010 (décembre), p. 1003-1021.
URL :
www.cairn.info/revue-d-economie-regionale-et-urbaine-2010-5-page-1003.htm.
DOI : 10.3917/reru.105.1003.