Revue d'éthique et de théologie morale 2004/4
Revue d'éthique et de théologie morale
2004/4 (n°232)
144 pages
Editeur
DOI 10.3917/retm.232.0115
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Vous consultezChronique de l’atem

Une éthique théologique en reconstruction permanente ?

AuteurDenis Müller du même auteur

président de l’atem

I


J’ai été frappé, comme d’autres participants sans doute, par le fait que le thème du colloque de Toulouse (dont les actes seront publiés l’an prochain dans la retm) avait connu différentes couches rédactionnelles. La problématique classique de la vérité et du mensonge a semblé se déplacer en direction d’une méditation sur la parole opportune. Parole opportune qui peut se distinguer aussi bien de la parole inopportune que de la parole importune. Ces oscillations langagières ne sont bien sûr jamais complètement fortuites, tant il est vrai que le choix hésitant des mots révèle souvent la discussion légitime des choses. Dans nos élaborations éthiques, me semble-t-il, nous courons parfois trop vite sur les contenus, au lieu de prêter attention à l’équivocité et à la polysémie des noms et des concepts dans lesquels s’annonce ou se dissimule l’éventuel problème moral en jeu. S’il est vrai que l’herméneutique moderne commence par la considération des malentendus (c’était, du moins, l’opinion de Schleiermacher), leur consacrer un peu d’attention serait alors davantage un gain de temps qu’un divertissement.

II

2 René Simon et Xavier Thévenot, qui nous ont quittés de manière si rapprochée après avoir été si proches, ont su montrer, dans leur vie et par leur œuvre, le coût et le prix d’une parole opportune, dont le sérieux et la crédibilité supposent toujours qu’elles comportent quelque chose d’importun. Nous leur devons de nous avoir sans cesse rappelé combien l’accomplissement de notre vocation intellectuelle et spirituelle peut s’avérer dérangeant.

3 La parole théologique dérange, déstabilise. Elle déconstruit les évidences communes, celle de nos traditions trop souvent sommeillantes et anesthésiantes.

4 Depuis sa fondation en 1969, notre association s’avère un lieu de dialogue fraternel, mais aussi de débat ouvert. L’éthique ne passe pas seulement par la visée du bien-faire, mais aussi par le courage du bien-dire.

III

5 Que s’est-il passé ces vingt dernières années en théologie morale ? Renouant avec la chronique de théologie morale, les Recherches de science religieuse nous ont fait en avril-juin de cette année, sous la plume de trois membres de l’atem, un bien beau cadeau[1] [1] Philippe Bordeyne, Geneviève Médevielle, Alain Thomasset,...
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. Voilà un instrument de travail bibliographique et critique qui va nous aider dans notre tâche d’enseignants et de chercheurs ! Contentons-nous ici de relever ce qui s’y montre quant à la pertinence sociale et culturelle de la théologie morale et de l’éthique. Les auteurs de la chronique divisent en effet leur revue de la littérature en quatre champs : le contexte social et culturel dans lequel s’élabore la théologie morale, les liens entre l’expérience du sujet moderne et la morale fondamentale, la retraversée de la tradition et la thématisation de l’expérience croyante, en Église, comme objet de la théologie morale. On a donc ici une proposition qui nous fait passer du contexte social et culturel à la vie en Église, via les défis de la modernité et la reprise critique des traditions. Le spectre, de très large, devient ainsi très pointu. Mais une fois parvenu à l’expérience du croyant en Église, il est clair qu’il nous faudra reparcourir le tracé en sens inverse. L’expérience moderne du sujet croyant doit alors se vérifier et se concrétiser dans un débat vivant avec les traditions – celles de la pensée en général et pas seulement de la théologie. Au terme de ce deuxième trajet, l’éthique chrétienne se redécouvrira elle-même, de part en part, sociale, culturelle et politique. La boucle serait provisoirement bouclée, qui nous mène du monde à la foi et de la foi au monde.

IV

6 Vient de disparaître aussi Jacques Derrida. Il s’était fait le champion d’une déconstruction méthodique, constante, interrogeante. Pendant des années, il a été mécompris comme un adversaire de l’éthique. Or, la déconstruction n’est pas une fin en soi. Sa puissance d’alerte ne doit pas se confondre avec une force de destruction. Chez Derrida, elle culminait toujours dans la justice, dans la quête passionnée de justice, comme le démontrait son admiration sans bornes pour le combat de Nelson Mandela.

7 La toute récente réconciliation de Derrida avec Habermas a confirmé cette orientation éthique et politique de la déconstruction. Leur livre en commun, qui doit tant au travail admirable de Giovanna Borradori, ausculte avec force les défis consécutifs au 11 septembre 2001[2] [2] J. Derrida, J. Habermas, Le « concept » du 11 novembre. ...
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. Leur discussion à propos du terrorisme est incontournable. De son côté, un des meilleurs interprètes théologiques de Derrida, François Nault, vient de proposer une belle médiation sur « une théologie en déconstructions[3] [3] F. Nault, Une Théologie en déconstructions, coll. « Théologies...
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». Il n’y est pas question de renier la théologie, mais de la réinvestir d’audaces et de créativités nouvelles. Une fois encore, il s’avère que le courage d’aborder des questions éthiques difficiles et la nécessité de revisiter nos catégories théologiques, loin de s’exclure, s’appellent et se fécondent.

V

8 Paul Tillich avait distingué naguère le principe protestant et la substance catholique. De cette distinction, on pourrait inférer un peu vite que le catholicisme privilégie la reconstruction des dogmes et de la morale (voir le couple formé de la foi et des mœurs), alors que le protestantisme ne ferait que les déconstruire en une critique dissolvante et incessante. Une autre compréhension du dialogue œcuménique me paraît possible. Au lieu de procéder à partir de thèses, de thèmes et de contenus, sur un mode assertorique et potentiellement consensuel, ce dialogue pourrait porter ses efforts sur le processus de la discussion et sur le courage de l’exposition.

VI

9 C’est Maurice Bellet, dans un de ses livres-clefs, Critique de la raison sourde[4] [4] Paris, Desclée de Brouwer, 1992. ...
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, qui a proposé une manière de penser qui soit à la fois athétique, athématique et amodale. Se nourrir uniquement de thèses, de contenus, de substance doctrinale, en oubliant la dynamique du processus, du chemin, de la découverte, nous fait courir le risque d’un seul mode de penser. Les Églises dénoncent le prêt-à-penser de la société laïque, et c’est souvent à bon escient ; mais elles feraient bien de ne pas succomber elles-mêmes à une uniformité doctrinale et morale, qui n’est la plupart du temps qu’un leurre couvrant le dogmatisme et l’autoritarisme.

10 Bellet n’en prend pas congé pour autant des thèmes et des contenus. Je crois qu’il en appelle plutôt à un décentrement radical du regard. À nous de revisiter les thèmes – ceux de la tradition comme ceux de l’actualité – avec l’œil vif et conquérant d’interprètes novateurs. La raison athématique est reconstruction critique des thèmes abandonnés jusqu’ici au trop-bien-penser. Me pardonnera-t-on le jeu de mots : osons une atem athématique – tout le contraire d’une association asthénique.

VII

11 Le catholicisme, avec son génie propre de la construction, de la synthèse, de l’unité, a souvent tendance à oublier le moment critique de la liberté de pensée et de la réflexion généalogique. Le protestantisme se satisfait souvent à bon marché, de son côté, du plaisir de la critique pour la critique, cédant à un anti-catholicisme réactif.

12 Sans doute la réalité sociologique et ecclésiale du catholicisme nous montre-t-elle et nous apprend-elle tous les jours combien les choses sont plus complexes, plus riches, plus ouvertes que les images stéréotypées donnent trop souvent à penser.

13 Il y a place, en catholicisme, pour la critique et pour la déconstruction, pour le pluralisme et pour l’inventivité, pour la rationalité communicationnelle et non autoritaire. Encore faut-il que chacun prenne le risque de la parole vraie. Le protestantisme, quant à lui, a un urgent besoin de compléter son génie originaire de la critique et du mouvement sans fin par la patiente reconstruction d’une pensée et d’une vie ecclésiale identifiables et plausibles. Le fait que le Synode national de l’Église réformé de France ait choisi de traiter, en 2005, du thème de l’autorité (sous la conduite, notamment, de Jean-Daniel Causse) est un indice fort de cette nécessité[5] [5] Voir Confesser Jésus-Christ dans une société laïque. ...
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.

VIII

14 Le temps serait peut-être venu pour un nouveau style théologique et éthique, qui soit basé sur la créativité, l’authenticité et la prise de risques. Mais quand on observe les transformations actuelles du paysage académique et ecclésiastique, avec ses retours d’autoritarisme, de traditionalisme et de conformisme, notamment parmi la jeune génération tant protestante que catholique, il y a sans doute de quoi nourrir quelque inquiétude. Le devoir des aînés, dès lors, ne serait-il pas dans une transmission qui, loin de se cantonner à l’orthodoxie théologique et morale, devienne capable de conjoindre un authentique respect des classiques (comme dirait David Tracy) et de la tradition (dans son foisonnement dynamique) et une liberté intransigeante – liberté académique, liberté de la recherche, liberté de la conscience, liberté spirituelle ?

15 N’en restons pas à une vision spéculative. Sont ici en jeu, sans doute, l’avenir des Églises chrétiennes dans l’espace public et l’avenir des facultés de théologie dans les universités. Prêtons aussi attention, à notre niveau, à l’avenir de l’atem, avec le nouveau bureau qui viendra relayer l’équipe actuelle, dès le mois d’août 2005. Saurons-nous relever ensemble les défis d’une éthique publique pertinente et d’une théologie morale ouverte et pluraliste ? Oserons-nous dépasser les replis frileux sur nous-mêmes, nos Églises, nos traditions, nos communautés, et faire le pari d’une théologie du monde et d’une éthique au monde ?

 

Notes

[ 1] Philippe Bordeyne, Geneviève Médevielle, Alain Thomasset, « Chronique de théologie morale », in Recherches de science religieuse, avril-juin 2004 (tome 92/2), p. 295-331.Retour

[ 2] J. Derrida, J. Habermas, Le « concept » du 11 novembre. Dialogues à New York (octobre-décembre 2001), Paris, Galilée, 2004.Retour

[ 3] F. Nault, Une Théologie en déconstructions, coll. « Théologies », Médiaspaul – Éd. du Cerf, Montréal-Paris, 2004.Retour

[ 4] Paris, Desclée de Brouwer, 1992.Retour

[ 5] Voir Confesser Jésus-Christ dans une société laïque. Qu’est-ce qui fait autorité dans notre vie ?, Évangélisation, avril 2004/2 (47, rue de Clichy, F-75311 Paris, conseil.national@unacerf.orgRetour

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POUR CITER CET ARTICLE

Denis Müller « Chronique de l'atem », Revue d'éthique et de théologie morale 4/2004 (n°232), p. 115-119.
URL :
www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2004-4-page-115.htm.
DOI : 10.3917/retm.232.0115.