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S'inscrire Alertes e-mail - Revue d'éthique et de théologie morale Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes sciences cognitives sont-elles condamnées ?
AuteurJean-Pierre Desclés du même auteur
Directeur du Laboratoire Langages, logique, informatique et cognition, Université Paris-SorbonneDepuis que j’ai commencé et continué à lire les différents ouvrages et articles de Jean-Pierre Dupuy, en particulier les plus récents, je dois dire que mon intérêt a sans cesse grandi, reconnaissant en eux une véritable pertinence, qui s’ajuste bien aux problèmes philosophiques de notre époque actuelle, avec notamment une analyse critique des projets dans les nanotechnologies. L’ensemble de cette œuvre est plus qu’éclairante car, non seulement elle fait penser, mais elle nous propose des outils intellectuels nouveaux de réflexion et d’action. J’aborderai mes interrogations sous différents aspects complémentaires. Dans un premier temps, nous retracerons sommairement le champ des sciences cognitives. Les questions portent sur le statut épistémologique des « représentations cognitives » : les sciences cognitives ont-elles encore besoin de cette notion, certes qui doit encore être approfondie, ou bien doivent-elles l’éliminer complètement sous la pression, en particulier, des neurosciences ? Visant la clarté des débats sur notre meilleure compréhension du fonctionnement de l’humain, inséré dans son langage et la temporalité, quel serait alors le prix à payer de cette élimination ?
Le champ des sciences cognitives
2 J’ai connu le travail de Jean-Pierre Dupuy lorsqu’il introduisait en France, par le biais du crea, qu’il dirigeait alors, l’analyse épistémologique de la première vague des sciences cognitives avec la cybernétique, c’est-à-dire l’approche formelle de McCulloch et Pitts (1943). Cette première période dans l’histoire des sciences cognitives a conduit Jean-Pierre Dupuy à une analyse technique et philosophique de la notion générale de « l’auto- » ou du « self » dans différentes manifestations : l’auto-organisation, l’autoreproduction, l’auto-application, l’autoréférence, l’autonomie, etc. L’étude de l’émergence, entreprise en particulier dans le cadre de la logique des compositions d’opérateurs (logique combinatoire) de Curry, fait apparaître de nombreux paradoxes qui sont étroitement associés à cette notion de « l’auto », avec d’éventuels « points fixes », puisque « l’auto- » se présente souvent comme une sorte de point fixe x d’un certain opérateur A, tel que x=A (x).
3 Les sciences cognitives, par nature plurielles, ont un objet d’étude fort complexe puisqu’il s’agit d’étudier « l’esprit » (Mind) mis en relation avec son support matériel, le cerveau (Brain), lequel est appréhendé, d’une part par l’exploration du fonctionnement des supports neurobiologiques et, d’autre part, au moyen d’une modélisation des comportements observables jugés « intelligents », comme ceux qui se manifestent par les langues des humains, par les différents types de mémoire (à long terme, à court terme, mémoire épisodique, mémoire sémantique, mémoire procédurale, etc.), par la planification intentionnelle d’une action, par la perception active de l’environnement, par la construction de concepts, caractérisés par une intension et une extension composée d’exemplaires plus ou moins typiques, par les facultés d’acquisition et d’apprentissage. Cette étude de la cognition, par le biais de modèles (logiques, mathématiques, probabilistes, informatiques) et de simulations informatiques, englobe les rapports esprit-cerveau analysés non seulement chez l’homme, mais également chez les animaux et même dans les machines informatiques complexes, afin de mieux cerner les différences, les compétences potentielles et les performances réelles attribuables, d’un côté, à l’homme et, d’un autre côté, aux animaux, aux sociétés animales et aux machines (nos actuels ordinateurs ou les futures machines à traiter les informations massivement parallèles). Si la première phase des sciences cognitives s’est focalisée surtout sur une modélisation idéalisée des supports neurobiologiques, avec des automates censés représenter le fonctionnement des neurones, la seconde phase, qualifiée de cognititivisme, a introduit des « représentations » dans l’analyse du fonctionnement de l’esprit (Mind) en assimilant ce dernier à un algorithme très général, la Machine de Turing Universelle, qui formalise la notion formelle de calculabilité (potentielle). Dans cette conception, l’esprit est conçu comme un algorithme qui peut donc être pensé, étudié et représenté indépendamment de tout support matériel sur lequel il doit cependant être physiquement implanté. La métaphore de l’ordinateur nourrit alors un discours théorique, parfois caricatural, avec des analogies comme « l’esprit est au cerveau ce que l’algorithme ou le programme est à l’ordinateur ».
4 En réaction salutaire au behaviorisme et aux simples corrélations (souvent statistiques et probabilistes) entre des entrées (input) et des sorties (output) d’un système d’associations, une « boîte noire », les sciences cognitives, la psychologie tout particulièrement, proposent des hypothèses, à vocation explicative, sur le fonctionnement interne de l’esprit à l’aide de représentations cognitives explicites. Le cognitivisme a ainsi ouvert « la boîte noire » qui associait uniquement, chez les behavioristes, les réponses aux stimuli, pour postuler des représentations symboliques internes intégrées dans des modèles, ces représentations étant destinées avant tout à rendre compte et à expliquer les comportements observables.
5 Par exemple, en linguistique, Noam Chomsky s’est nettement opposé au modèle d’acquisition du langage par des enfants chez Skinner qui analysait les processus d’acquisition comme de simples processus d’imitation et de reproduction des adultes. Selon l’approche psychologique défendue par Chomsky la linguistique devenant ainsi, selon lui, une branche de la psychologie , des linguistes construisent des grammaires génératives destinées à décrire les compétences « innées » et implantées sur des supports neurobiologiques, d’un sujet parlant humain qui est alors capable d’engendrer et de reconnaître, dans une langue, uniquement ce qui est « phrase » et de refuser ce qui n’est pas « phrase ». La faculté de langage étant ainsi supportée par une sorte « d’organe mental ».
6 La linguistique a entraîné dans son sillage une branche de la psychologie qui s’est qualifiée de « psychologie cognitive » en se distinguant nettement de la psychologie clinique. Les représentations symboliques utilisées en psychologie et en linguistique, souvent assimilées aux « représentations propositionnelles » de la logique, donneraient une forme explicite au « langage de la pensée », appelé Mentalais par J. Fodor. Ces représentations symboliques, élaborées à la fois par des psychologues, des informaticiens (de l’Intelligence artificielle), des logiciens et des linguistes, ont été l’objet de vives critiques d’un courant qui propose d’autres types de modèles, qualifiés de connexionnistes et néo-connexionnistes ; ces nouveaux modèles tendent à faire l’économie, du moins en partie, des représentations symboliques, renouant ainsi avec les modèles de la première cybernétique. Dans ces modèles connexionnistes, chaque neurone est toujours assimilé à un automate élémentaire, avec plusieurs états internes, et est connecté, dans un vaste réseau, à d’autres automates (assimilés à des neurones formels) par de nombreux liens qui sont activés, renforcés ou inhibés. Ces réseaux effectuent ainsi des calculs massivement parallèles sans réclamer une quelconque organisation centralisée de contrôle des activités, comme dans les modèles « classiques » de Von Neumann, à la base des ordinateurs actuels, où une unité centrale contrôle séquentiellement le déroulement et l’exécution des instructions du programme. À la suite d’une phase d’apprentissage sur des données diversifiées, les réseaux connexionnistes d’automates renforcent la probabilité de certaines connexions et inhibent d’autres connexions, pour progressivement se stabiliser et être ainsi capables d’exécuter des tâches complexes, principalement des tâches de classification et de catégorisation. On modélise, par de tels réseaux de neurones formels, avec des simulations effectives, des processus comme l’identification de consonnes ou même de mots, ou encore la reconnaissance de visages. Les neurosciences se sont directement impliquées dans ces modélisations connexionnistes puisque les réseaux de neurones formels interconnectés semblent plus proches des réseaux de neurones naturels que ne le sont les représentations symboliques propositionnelles. La notion d’émergence devient alors l’un des concepts centraux des sciences cognitives puisqu’une certaine stabilité peut alors émerger, par une auto-organisation ; le symbolique peut même être relié à un « sub-symbolique neuronal » dans certains modèles (par exemple, dans la théorie de P. Smolensky).
7 Le courant connexionniste engendre à son tour une approche encore plus radicale avec « l’énaction » (ou le « faire émerger ») de Francisco Varela[1][1] F. Varela, Connaître les sciences cognitives, tendances...
suite. Dans son approche, les représentations tendent à disparaître : « Exeunt les représentations » :
8
suite.
9 On assiste, dans le mouvement des sciences cognitives, à une évolution sinusoïdale : (1) absence de représentations avec la première cybernétique ; (2) utilisation systématique de représentations symboliques avec le cognitivisme ; (3) non-nécessité plus ou moins affirmée de recourir à des représentations avec le néo-connexionnisme ; (4) refus de toute représentation avec l’émergence et l’énaction. Pourtant, l’utilisation des représentations cognitives se développe toujours en psychologie cognitive, avec en France, par exemple, les travaux de Jean-François Le Ny[3][3] J. -F. Le Ny, Comment l’esprit produit du sens, Paris,...
suite, et de ses continuateurs (Françoise Cordier, Michel Denis, Danièle Dubois), ou, à l’étranger, avec Walter Kintsch[4][4] W. Kintsch, Comprehension, a Paradigm for Cognition, Cambridge,...
suite. Il continue également en linguistique avec le programme minimaliste de Chomsky[5][5] Voir, par exemple, L’Herne, Paris, Éd. de l’Herne,...
suite et, dans une autre approche, avec le courant de la « sémantique cognitive » qui fait appel, dans ses descriptions et ses explications, à des représentations sémantiques, certaines étant symboliques, d’autres plus iconiques et figuratives. Ce dernier courant a pris naissance aussi bien sur la côte ouest des États-Unis (R. Jackendoff[6][6] J. Jackendoff, Foundations of Language, Brain, Meaning,...
suite, R. Langacker[7][7] R. W. Langacker, Foundations of Cognitive Grammar, Theoretical...
suite, L. Talmy[8][8] L. Talmy, Toward a Cognitive Semantics, Cambridge, MIT Press,...
suite), mais était déjà bien développé, sous d’autres appellations, en Europe (G. Guillaume, H. J. Seiler, J.-P. Desclés[9][9] J. -P. Desclés, Langages applicatifs, langues naturelles...
suite, B. Pottier[10][10] B. Pottier, Représentations mentales et catégorisations...
suite, etc.).
10 Ce très bref panorama de l’évolution des sciences cognitives me conduit à interroger Jean-Pierre Dupuy sur une première série de questions. Comment se situe-t-il par rapport aux représentations cognitives ? Sont-elles un moyen nécessaire d’explication des phénomènes cognitifs ? Considère-t-il que le concept de l’énaction ou « le faire émerger » de Francisco Varela permet d’éliminer toute représentation ? Peut-on se passer de représentations formelles (symboliques ou iconiques) dans l’analyse des facultés intelligentes de l’homme ? Le concept d’émergence est-il pour une explication autosuffisante de la cognition ? L’autoorganisation des systèmes permet-elle d’éliminer les représentations symboliques, figuratives et iconiques ?
Le statut épistémologique des « représentations cognitives »
11 Ces questions nous conduisent à un deuxième volet d’interrogations. En effet, le refus de toute représentation cognitive conduit souvent à un certain réductionnisme. Selon un réductionnisme radical, toutes les manifestations intelligentes de l’homme sont expliquées uniquement par des changements d’états matériels du cerveau au moyen des seuls échanges neuro-physico-chimiques avec des neuro-transmetteurs ; aucune représentation n’est donc nécessaire pour « expliquer » les phénomènes cognitifs ; il a été même avancé qu’en utilisant un langage de représentations, on ferait appel à un langage absolument non scientifique, ce qui empêcherait, par conséquent, d’analyser scientifiquement la réalité des fonctions intelligentes de l’homme. La thèse du réductionnisme peut prendre des formes plus ou moins nuancées, depuis un réductionnisme radical défendu, par exemple, par Paul Churchland[11][11] P. Churchland, « Eliminative Materialism and the Propositional...
suite (les phénomènes relevant de l’esprit sont réductibles aux seuls jeux des connexions entre neurones par des échanges neuro-chimiques qui deviennent ainsi les seuls éléments d’explication), jusqu’à un réductionnisme beaucoup plus modéré, illustré par Jean-Pierre Changeux.
12 Pour ma part, je défends une approche qui ne peut se ramener ni à un réductionnisme, ni à un dualisme qui opposerait d’un côté l’esprit et, d’un autre côté, le cerveau matériel. Il s’agit de partir d’une analyse épistémologique approfondie et théorique de l’informatique, qui soit moins idéale que la modélisation de la calculabilité sous la forme de la Machine de Turing Universelle, qui a nourri les débats philosophiques autour des sciences cognitives[12][12] J. -P. Desclés, « Cognition, compilation et langage »,...
suite.
13 En effet, l’informatique nous a appris deux principes essentiels : (a) un programme peut être traité, dans une machine informatique complexe, comme une donnée externe qui peut ainsi être enregistrée dans la machine et être exécutée (principe de Von Neumann à l’origine des premiers calculateurs électroniques) ; (b) pour traiter effectivement, par des structures matérielles, des représentations ayant des structures symboliques complexes, par exemple des programmes écrits dans des langages de programmation de haut niveau, il ne faut pas chercher à établir des implantations directes, mais recourir à des représentations intermédiaires (principe proposé par J. Backus avec la « compilation », à l’origine des développements actuels de l’informatique). En effet, les représentations symboliques et les organisations matérielles ont des structurations entièrement différentes et de complexité différente ; les structures symboliques de haut niveau des langages de programmation n’ont rien à voir avec les structures électroniques des ordinateurs, il s’agit de deux complexités radicalement différentes. Or, pour relier les deux organisations, symbolique et matérielle, il est nécessaire d’introduire des processus de transformation des structures (symboliques), dites de haut niveau, vers les structures matérielles, dites de bas niveau, c’est-à-dire, dans un ordinateur actuel, vers des organisations physiques, chargées d’exécuter et de stocker matériellement les données et les programmes exprimés dans des langages symboliques. Un compilateur réalise ce processus automatique de transformation des représentations des différents niveaux. Un compilateur est donc un programme, désigné par « PC », écrit dans un langage symbolique ; il est enregistré dans une machine informatique et transforme les différents programmes P et les données d sur lesquelles les programmes P doivent agir, en des représentations internes à la machine. Le processus de transformation du programme PC opère, non pas en une seule étape, mais en différentes étapes et avec différents niveaux de représentation, pour aboutir finalement à des représentations directement compatibles avec les organisations matérielles de la machine, qui peut ainsi stocker sur des supports matériels et exécuter physiquement les instructions des programmes P. Avec le concept de la compilation, l’informatique nous a donc appris que pour relier, d’un côté, des structurations symboliques où sont exprimés des concepts, des opérations, des mises en relation et des désignations d’objets, bref des représentations cognitives symboliques, et d’un autre côté, des structures matérielles dynamiques car capables de changer d’états physiques, il fallait éviter de construire un seul processus de transformation, mais plutôt procéder au moyen de différentes couches de représentations intermédiaires.
14 C’est ainsi que l’informatique s’est développée en construisant : 1°) des systèmes de représentations (des langages de programmation, des structures de données) indépendamment des structures matérielles sur lesquelles elles sont destinées à être implantées ; 2°) des structures matérielles (actuellement, électroniques avec des microprocesseurs mais, bientôt, avec des organes quantiques et des nanostructures et peut-être, un jour, avec des supports neurobiologiques), susceptibles de prendre plusieurs états internes permettant d’exécuter matériellement des instructions symboliques ; 3°) des niveaux de représentations intermédiaires, chacun ayant sa propre autonomie par exemple, une syntaxe spécifique avec différents types d’unités ; 4°) des processus de changement de représentations entre les différents niveaux de représentations, où certains processus (processus de synthèse) intègrent un complexe d’unités d’un niveau en une unité plus intégrative d’un autre niveau, conduisant ainsi à une « réunitarisation » ; d’autres processus (processus analytiques) décomposent une unité d’un niveau déterminé en un complexe d’unités d’un autre niveau. L’enchaînement des processus de changement des représentations doit être explicité dans une architecture détaillée, qui décrit, d’un côté, les relations entre les niveaux et, d’un autre, les éventuels contrôles d’un niveau sur un autre ; cet enchaînement constitue le processus de compilation qui permet de faire exécuter matériellement par des processus physiques un programme exprimant, dans un langage abstrait et hautement symbolique, un algorithme et des représentations de connaissances. L’informatique peut ainsi construire des langages qui sont eux-mêmes compilés dans d’autres langages qui, à leur tour, sont implantés, par compilation, sur des structures matérielles d’une machine informatique. Le développement de l’informatique s’est donc effectué, et continue à s’effectuer, en construisant des langages symboliques qui sont ensuite compilés dans d’autres langages. Ainsi, en définitive, les programmes écrits dans un langage sont toujours compilés, en plusieurs étapes, par des représentations qui, progressivement, deviennent directement compatibles avec les structures physiques d’une machine informatique, laquelle peut ainsi opérer matériellement. On peut donc dire qu’une machine informatique, avec son compilateur enregistré, manipule matériellement des représentations symboliques qui sont implantées sur elle.
15 La compilation informatique ainsi comprise devient, selon nous, un principe cognitif permettant de lier des représentations cognitives complexes, essentiellement symboliques mais également figuratives, voire iconiques, à des supports matériels, également complexes mais ayant un autre genre de complexité, par exemple des structures neurobiologiques ; pour cela, il faut nécessairement procéder à des changements successifs de représentations par des processus explicites, les niveaux étant organisés dans une architecture cognitive précise. Selon cette conception, le projet des sciences cognitives devient clair : pour chacun des problèmes traités (perception, planification et action, catégorisation, mémorisation, langage, etc.), préciser l’architecture cognitive, avec ses niveaux de représentations intermédiaires et ses processus de changement qui intègrent synthétiquement, ou décomposent analytiquement une unité d’un niveau donné ; chaque représentation intermédiaire créée par le processus de compilation est elle-même implantée, plus ou moins directement, sur des supports matériels.
16 Cette approche des sciences cognitives, plus développée sur le plan technique et épistémologique, que celle de Zénon Pylyshyn[13][13] Z. Pylyshyn, Computation and Cognition, Toward a Foundation...
suite, introduit cependant de nouvelles questions. Le réductionnisme, même sous une forme modérée, est-il nécessaire et même est-il tenable dans les sciences cognitives ? Peut-on espérer « expliquer » et « comprendre » les fonctions supérieures des activités cognitives (traitements sémantiques, constructions du sens, organisation planifiée d’une action orientée vers un but, etc.) non seulement de l’homme, mais également des animaux et même des machines complexes, sans faire appel aux représentations et aux transformations des représentations ? Si tel est le cas, les sciences humaines, qui catégorisent et abstraient, par abduction, des représentations cognitives explicatives des phénomènes observés organisés en paradigmes problématiques, doivent-elles sortir du champ des sciences cognitives, laissant ainsi la place aux seules « vraies sciences », à savoir les neurosciences et les modèles cognitifs qu’elles construisent ? Certes, il ne s’agit évidemment pas, dans une analyse épistémologique de la cognition, d’opposer un réductionnisme au dualisme esprit/matière, où l’esprit (Mind) et la matière neurobiologique (Brain) seraient deux entités distinctes et totalement indépendantes. En effet, il apparaît nettement que l’effort continu des sciences cognitives, depuis une cinquantaine d’années, en dépit des divergences épistémologiques des programmes de recherche, vise justement à expliquer « comment l’esprit est ancré sur la matière », comment, pour reprendre une très heureuse expression de Jean Ladrière, « l’esprit est adhérent à la matière ». Autrement dit, il s’agit de répondre à la question : comment l’esprit, avec les représentations qu’il engendre et transforme, reste-t-il étroitement lié à la matière neuronale qui les stocke et qui supporte l’effectivité des transformations opérées ? Le principe cognitif de la compilation répond, semble-t-il, du moins en théorie, à cette question et donne corps à la formule de Ladrière.
Le principe cognitif de la compilation
17 Le problème du réductionnisme se pose actuellement avec les nanosciences et les nanotechnologies. Dans certaines des démarches entrevues, les nanosciences visent à agir directement sur la matière au niveau même des molécules et des atomes. Par des manipulations nanométriques, on peut envisager la construction de nanopuces qui mettraient en relation directe un cerveau et une machine ou, encore mieux, permettraient d’implanter une nanomachine dans un cerveau humain afin de : soit suppléer à des déficiences cognitives, par exemple des déficiences de perception visuelle ou auditive, dans le cas de handicaps ; soit développer les capacités « normales » d’êtres humains, par exemple en permettant d’accroître considérablement les capacités de perception d’un pilote de chasse ou encore en augmentant la résistance vigile d’un soldat en opération… Aussi, en niant toute représentation intermédiaire et en réduisant les activités de l’esprit aux seules opérations matérielles des neurones et des molécules échangées entre neurones, on en vient à se proposer de « changer l’homme ». Est-ce souhaitable ? Sur quelles bases scientifiques, philosophiques, éthiques, voire religieuses ? Il s’agit là d’un débat évidemment complexe, mais qu’il convient de ne pas escamoter, sous peine de laisser le champ libre à ceux qui « promettent toujours plus », avec des arguments qui relèvent beaucoup plus « d’un marketing de la science alliée aux technologies nouvelles », en mettant seulement en perspective le bien de l’humanité entière (réduire enfin les handicaps, améliorer la transmission des gènes, éradiquer les maladies, accroître considérablement les capacités physiologiques et intellectuelles, etc.), que de réflexions philosophiques et scientifiques sérieuses, et, peut-être, de laisser ainsi la science se précipiter dans des événements catastrophiques, devenus incontrôlables.
18 Jean-Pierre Dupuy a dénoncé « le double discours », « le double langage » de la communauté des nanotechnologies, rejoignant ainsi les positions de certains scientifiques[14][14] S. Rose, The Future of the Brain, The Promise and Perils...
suite qui considèrent que les nanosciences et les nanotechnologies constitueraient « la principale menace à la survie de l’humanité ». Ne faut-il pas alors se poser la question suivante : est-ce qu’un réductionniste simpliste, niant tout recours à des représentations mentales dans une étude scientifique des compétences et performances cognitives de l’homme, au profit des seules organisations matérielles neurobiologiques et des nanotechnologies qui s’orientent vers la construction de prothèses greffées sur le tissu naturel (humain ou animal), aurait tendance à réduire considérablement notre analyse de l’humain, en simplifiant ainsi considérablement sa complexité qui serait ramenée à une étude objective des seuls échanges intermoléculaires ? Du point de vue philosophique, le refus épistémologique de prendre en compte les opérations et représentations mentales qui acquièrent une certaine autonomie, bien qu’ayant nécessairement des supports matériels et des processus opératoires ancrés sur le tissu matériel, tend à favoriser les discours des nanotechnologies, avec leurs promesses spectaculaires, sans que des argumentations scientifiques et philosophiques serrées puissent venir les étayer, les nuancer ou même les dénoncer en passant trop rapidement de la raison réfléchissante à l’opinion (doxa).
19 En se situant dans un réductionnisme radical, où les représentations mentales seraient devenues complètement absentes du discours théorique et expérimental, la position et la compréhension de ce qu’est l’homme, en tant qu’espèce, ne devient-elle pas incompréhensible à elle-même et ne nous positionne-t-elle pas dans une situation telle qu’il devient presque impossible de « maîtriser la maîtrise de la nature » ? Or, nous l’avons dit, il est possible de « penser l’articulation cognitive » des facultés développées par l’esprit, à l’aide de représentations, avec des supports matériels, sans recourir à un réductionnisme qui nierait une telle articulation. Il serait intéressant que Jean-Pierre Dupuy, avec son expérience de philosophe des sciences et de la technique, puisse donner son avis sur ce point : l’étude des représentations symboliques, figuratives, iconiques, doit-elle être éliminée du champ des sciences cognitives ?
Temps de l’histoire et temps du projet
20 Je voudrais aborder un autre volet de la pensée de Jean-Pierre Dupuy. Ce dernier propose une analyse très intéressante de la temporalité, en opposant un « temps de l’histoire » à un « temps du projet ». Dans ce dernier modèle, il est montré comment un événement, jugé inéluctable, par exemple une catastrophe prévue, donc rendue nécessaire au moment présent en T0, devient en fait dans le futur un « événement fixe » qui peut, si on en prend l’exacte mesure, influencer son passé et faire en sorte, une fois qu’on en a pris conscience, que non seulement on sache que son occurrence est fixée dans le futur, mais que, de plus, on croie que cette occurrence va bien avoir lieu, et conduire alors à agir de sorte que l’occurrence de cet événement devienne plus tard impossible puisqu’elle n’a pas eu lieu. Jean-Pierre Dupuy invoque, pour exemple, le prophète Jonas, fils d’Amittaï, qui proclame « encore trois jours et Ninive sera détruite ». Jonas proclame donc, sur l’injonction de Yahvé, l’occurrence inéluctable d’un événement (la destruction de Ninive), pour que cet événement puisse ne pas avoir lieu (du moins, semble-t-il, dans le plan de Yahvé).
21 Le livre Catastrophisme éclairé analyse, entre autres, les conditions philosophiques d’une métaphysique de la temporalité, dans laquelle la représentation d’un futur inter-réagit avec le passé de ce futur, en proposant de nouveaux outils de pensée pour appréhender le temps et notre action insérée dans la temporalité. Cependant, pour que le catastrophisme éclairé puisse fonctionner, il faut nécessairement introduire des « représentations mentales » et, également, une certaine complexification des catégories modales usuelles. En effet, pour fixer l’inéluctabilité de l’événement futur, il faut que l’on puisse se représenter cette occurrence d’un événement qui n’a pas encore eu lieu et qui est souvent d’une toute autre nature en particulier s’il s’agit d’un événement jugé catastrophique que les événements connus avant T0. L’homme doit donc être investi d’une capacité cognitive intrinsèque : pouvoir se représenter ce qui n’est pas encore et se représenter, dans certains cas, ce qui n’est pas encore, mais comme étant inéluctable et devant avoir nécessairement une occurrence. Sans possibilité de représentation d’un événement nouveau qui n’a encore eu une occurrence, l’homme ne peut pas s’approprier un modèle temporel cognitif complexe et qui est sous-jacent au catastrophisme éclairé.
22 La nuance que j’introduis dans la boucle du « temps du projet », entre passé et avenir, est une certaine dissymétrie. Par rapport au « moment présent », T0, « le non encore réalisé », même s’il est inéluctable, ne relève pas de la catégorie modale du certain, mais seulement de celle du « quasi-certain », catégorie qu’il faut introduire à côté des catégories classiques du « certain (déjà) réalisé », de « l’incertain non réalisé » (qu’il soit nécessaire, possible, probable, improbable, impossible, etc.)[15][15] J. -P. Desclés, « Reasoning and Aspectual-temporal...
suite. Le « quasi certain non réalisé » se situe certes dans l’incertain, il est donc le prolongement du « réalisé » ; un processus quasi certain est souvent déjà engagé dans le réalisé, mais avec un terme visé comme étant nécessaire dans le non-réalisé. Étant dans le non-certain, et non dans le certain non modifiable, le processus orienté vers la réalisation quasi certaine d’un événement conserve toujours la possibilité que l’occurrence de cet événement visé n’ait pas lieu. Les langues naturelles nous donnent des exemples de ces différentes catégories modales qui articulent le réalisé avec le quasi-certain et les autres modalités plus traditionnelles. Comparons, par exemple : (a) Luc est parti hier (événement réalisé passé, donc certain) ; (b) Luc part demain (processus déjà engagé dans le présent et orienté vers un terme le départ) ; (c) Luc va partir demain (processus intentionnel qui vise dans le non-réalisé l’occurrence, jugée quasi certaine, d’un événement ; (d) Luc partira demain (visée d’un événement futur jugé probable) ; (e) Luc peut sans doute partir demain (visée d’un événement jugé simplement possible).
23 Un événement jugé comme étant quasi certain à partir de T0, bien qu’étant considéré, par ailleurs, comme inéluctable et nécessaire dans le non encore réalisé, pourra, dans certaines circonstances et si certains conditions se réalisent ou d’autres conditions sont non réalisées, devenir impossible lorsqu’il sera regardé à partir d’un repère temporel situé au-delà de l’occurrence de l’événement qui n’a pas eu lieu. Ainsi l’orientation du passé vers le futur impose la catégorie modale du « quasi-certain », tandis que l’orientation de l’avenir vers son passé construit du réalisé certain car ayant déjà eu lieu. Même ce qui est quasi certain, comme l’occurrence d’une catastrophe annoncée dans l’avenir, peut cependant, parce que simplement quasi certaine, ne pas avoir eu lieu lorsqu’on se situe après cette occurrence.
24 Autrement dit, dans la dialectique du « temps de l’histoire » et du « temps du projet », il me semble qu’il serait utile d’introduire des catégorisations modales comme « certain »/« quasi certain »/« incertain », les catégories aspecto-temporelles comme « pas encore réalisé »/« en réalisation »/« déjà réalisé » avec des orientations non symétriques, soit du « déjà réalisé » vers le « non encore réalisé » (orientation de l’histoire), soit du « non encore réalisé » vers le « déjà réalisé » (orientation du projet). Cela nous conduit alors, tout naturellement, à des concepts topologiques et quasi topologiques, aussi bien temporels qu’aspectuels et modaux, avec des intérieurs, des extérieurs et des frontières, ce qui permettrait de repenser complètement le problème des modalités en les ancrant dans la temporalité et en complexifiant ainsi le modèle des « mondes possibles » de S. Kripke.
25 Les interrogations qui sont adressées, ici, à Jean-Pierre Dupuy portent essentiellement sur le pouvoir de « se construire des représentations mentales » qu’un réductionnisme radical (d’où toutes les représentations seraient exclues) semble condamner. Plus précisément, le réductionnisme radical est-il incompatible avec un catastrophisme éclairé ? Jean-Pierre Dupuy pense-t-il que sa modélisation de la temporalité remet fondamentalement en cause les catégories traditionnelles, ou bien pense-t-il qu’il pourrait s’agir d’un simple aménagement ? Le temps du projet doit-il fonctionner avec la catégorie modale du « quasi-certain » situé dans le non-réalisé incertain ? En introduisant le quasi-certain de ce qui est, par ailleurs, inéluctable, le prophète comme Jonas, fils d’Amittaï, qui annonce les catastrophes aux habitants de Ninive, n’est plus nécessairement un « prophète de malheur », mais un prophète qui « éclaire sur ce qui ne doit pas être ».
Notes
[1] F. Varela, Connaître les sciences cognitives, tendances et perspectives, Paris, Seuil, 1989. 
[2] F. Varela, p. 98-113. 
[3] J.-F. Le Ny, Comment l’esprit produit du sens, Paris, Odile Jacob, 2005. 
[4] W. Kintsch, Comprehension, a Paradigm for Cognition, Cambridge, Cambridge University Press, 1998. 
[5] Voir, par exemple, L’Herne, Paris, Éd. de l’Herne, 2007. 
[6] J. Jackendoff, Foundations of Language, Brain, Meaning, Grammar, Evolution, Oxford, Oxford University Press, 2002. 
[7] R. W. Langacker, Foundations of Cognitive Grammar, Theoretical Prerequisites; vol. I, Standford, Standford University Press, 1987 et Foundations of Cognitive Grammar, Descriptive Application, vol. II, Standford University Press, 1991. 
[8] L. Talmy, Toward a Cognitive Semantics, Cambridge, MIT Press, 2000. 
[9] J.-P. Desclés, Langages applicatifs, langues naturelles et cognition, Paris, Hermès, 1990. 
[10] B. Pottier, Représentations mentales et catégorisations linguistiques, Louvain-Paris, Peeters, 2000. 
[11] P. Churchland, « Eliminative Materialism and the Propositional Attitudes », The Journal of Philosophy, vol. LVXXIII, p. 67-90. 
[12] J.-P. Desclés, « Cognition, compilation et langage », in G. Chazal et M.-N. Terrasse, Philosophie du langage et informatique, Paris, Hermès, 1996, p. 103-145. 
[13] Z. Pylyshyn, Computation and Cognition, Toward a Foundation for Cognitive Science, The MIT Press, 1984. 
[14] S. Rose, The Future of the Brain, The Promise and Perils of Tomorrow’s Neuroscience, Oxford University Press, 2005. 
[15] J.-P. Desclés, « Reasoning and Aspectual-temporal Calculus », in D. Vanderveken, Logic, Thought and Action, Springer, 2005, p. 217-244.
Résumé
Si on tente de dresser brièvement l’historique des sciences cognitives, il convient de rappeler que leur objet d’étude est très complexe. Dans un premier temps, elles ont travaillé à une modélisation idéalisée de supports neurobiologiques. Dans un second temps, ce qui est devenu le cognitivisme a introduit des représentations dans l’analyse du fonctionnement de l’esprit. Notons aussi l’approche originale de N. Chomsky, plus psychologique, l’émergence d’une psychologie cognitive distincte de la psychologie clinique sous l’influence de la linguistique et la mise en place de l’approche connexionniste où chaque neurone est un automate élémentaire. Comment Jean-Pierre Dupuy se situe-t-il face à ces sciences ? Il faudrait, en tout cas, se démarquer d’une approche par trop réductionniste ou dualiste entre esprit, d’un côté, et cerveau matériel, de l’autre. Pour ce faire, nous attirons l’attention sur le fait suivant : la compilation propre à l’informatique devient un véritable principe cognitif, ce qui n’est pas sans poser de nouvelles difficultés. Comment l’esprit adhère-t-il à la matière (J. Ladrière) ? Le réductionnisme est très présent dans les nanosciences et nanotechnologies. Changer l’homme sur la base de tels modèles est-il souhaitable ? C’est l’analyse de l’humain qui est menacé par un réductionnisme simpliste. Enfin, J.-P. Dupuy semble particulièrement pertinent lorsqu’il distingue temps de l’histoire et temps du projet. Le livre intitulé Catastrophisme éclairé jette les bases philosophiques d’une métaphysique de la temporalité.
Cognitive sciences are they condemned ?
If we strive to draw up a brief history of cognitive science, we must nevertheless bear in mind that the object of its study is very complex. At the beginning, it worked toward an idealized modelization of neurobiological supports. Later, what has now become cognitivism introduced representations to the analysis of how the mind functions. N. Chomsky’s approach, more psychological, is also worth mentioning: the emergence of a cognitive psychology distinct from clinical psychology, under the influence of linguistics and the establishment of the connectionist approach where each neurone is an elementary automaton. Where does Jean-Pierre Dupuy stand in relation to this science? In any case, it is essential to take a distance from any all-too-reductionist or dualist views of mind, on the one hand, and physical brain on the other. To do this, we draw attention to the following fact: the compilation specific to computer science is an authentic cognitive principle, which poses new problems. How does mind adhere to matter? (J. Ladrière) Reductionism is clearly present in nano-sciences and nanotechnologies. Is it desirable to change man on the basis of such models? The analysis of the human species is threatened by simplistic reductionism. Lastly, J.-P. Dupuy is particularly pertinent when he distinguishes the time of history and the time of projects. The book entitled Catastrophisme éclairé lays the philosophical foundations of the metaphysics of temporality.
PLAN DE L'ARTICLE
- Le champ des sciences cognitives
- Le statut épistémologique des « représentations cognitives »
- Le principe cognitif de la compilation
- Temps de l’histoire et temps du projet
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Pierre Desclés « Les sciences cognitives sont-elles condamnées ? », Revue d'éthique et de théologie morale 1/2009 (n°253), p. 53-67.
URL : www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2009-1-page-53.htm.
DOI : 10.3917/retm.253.0053.




