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Revue d'éthique et de théologie morale

2009/3 (n°255)


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Les quatre mois de tempête médiatique qui ont secoué la vieille barque de Pierre ont été marqués par un sentiment d’incommunicabilité de décisions et prises de position sur des sujets à forte résonance médiatique et d’une sensibilité extrême : l’intégrisme, le négationnisme, l’avortement, le Sida, la morale sexuelle. On ne pouvait imaginer un cocktail plus explosif pour déchaîner les passions, ni pire enchaînement, quasiment à flux tendu, des différentes affaires. Cette invraisemblable succession a même pu donner la désagréable impression que la mécanique ne s’arrêterait plus. Le trouble a été d’autant plus préjudiciable que les thèmes qui ont surgi assez brutalement, et de manière inattendue, dans l’actualité, sont des sujets brûlants au sein même de l’Église. Celle-ci a ainsi été soumise à un double exercice de communication de crise, interne et externe.

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Quelles seront les conséquences en termes de communication ? L’Église court deux risques principaux : que son image soit durablement associée, dans l’inconscient collectif, par réflexe quasi pavlovien, à l’idée de polémique ; et que les médias donnent un large écho à l’actualité ecclésiale uniquement dans la mesure où celle-ci sent le soufre. À cet égard, la couverture du voyage du pape en Terre sainte a été plutôt rassurante, tout au moins en comparaison de ce que nous venions de vivre. Néanmoins, la perception plutôt positive du voyage du pape en France est malheureusement derrière nous. Cela est-il durable ? C’est difficile à prévoir. Chacun sait que le jeu médiatique est susceptible de tous les retournements.

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L’avenir nous dira s’il y aura un « avant » et un « après » du côté des médias. Du côté catholique, je suis tenté d’exprimer le désir qu’il y ait effectivement un « après », tout simplement parce que ce sentiment d’incommunicabilité qui nous a saisis n’est pas satisfaisant. Comment se satisfaire d’une situation où le Journal du Dimanche en vient à disserter, sondage à l’appui, sur l’éventualité du départ du pape ? [1][1] Le Journal du Dimanche, 22 mars 2009, « Le pape, les... Comment se satisfaire de l’invraisemblable personnalisation des débats autour de Benoît XVI ? « Ubi Petrus, ibi Ecclesia », certes oui, mais à ce point… Comment accepter comme une fatalité le traitement des différentes affaires sous un angle quasi unique ?

Communication et Église : une fausse bonne idée ?

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Durant cette période, le caractère excessif et univoque du traitement médiatique a été relevé. Le cardinal André Vingt-Trois n’a pas hésité à dénoncer ceux qui voulaient « se payer le pape [2][2] Déclaration au Talk Orange – Le Figaro, 20 mars 20... ». Par ailleurs, de nombreux catholiques ont protesté auprès des rédactions, avec un certain impact. Ces événements ont également fourni l’occasion de commentaires plus ou moins sévères sur la communication du Vatican. Dans une posture plutôt humble, le père Federico Lombardi a concédé que des erreurs avaient été commises, n’hésitant pas au passage à se déclarer preneur de conseils. Le débat sur la communication catholique a ainsi trouvé une place de choix dans la presse grand public, et plus encore dans la presse catholique.

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Il peut paraître en partie vrai que le fait de parler de communication aurait constitué, dans la circonstance, un dérivatif qui donnait un peu d’air dans cette atmosphère irrespirable, faisant glisser le débat du fond à la forme : si tout cela n’est qu’un problème de communication, s’il ne s’agit que d’une défaillance technique, un remède technique, appliqué avec plus de compétence et de bonne volonté, fera aisément l’affaire. Parmi les catholiques, certains se sont agacés de cette idée simple, n’y voyant que quelques coquetteries et viles coteries de communicants cherchant à entrer en cour auprès des têtes mitrées pour « vendre de l’Église » comme on vend des yaourts aseptisés au lait UHT, avec une stratégie, un cœur de cible, un vocabulaire, des techniques d’image et des résultats concrets et mesurables. Bref, dans leur esprit, voici la société marchande, ivre de communication publicitaire, prête à contaminer l’Église pour retailler des soutanes blanches ou pourpres plus seyantes, ajuster les mises en pli sous les calottes et relifter, à grand renfort d’accroches et de « promesses produits », le discours d’une Église hors de l’ère de la communication numérique. Le diable en personne, en quelque sorte. Verdict : la communication est une idole moderne ; elle vient de Mammon, qu’elle retourne à Mammon !

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Si vraiment l’ambition de ces communicants était de faire nommer Thierry Saussez à la place de Lombardi et de faire « coacher » le pape par Séguéla, alors oui, ils mériteraient sans doute de s’entendre poliment mais fermement proposer d’aller au diable. Mais personne de sérieux ne songe à cela en évoquant la communication et l’Église. L’Église est mère, et c’est bien, au fond, de pédagogie qu’il s’agit, c’est-à-dire d’éducation. Et si la communication n’est pas tout dans la pédagogie, elle y a sa place, toute sa place, mais rien que sa place. Elle est au service d’un message qui ne lui appartient pas. Il ne lui revient pas d’en reformater le contenu pour le rendre plus aimable, mais de le respecter fidèlement et de le présenter d’une manière qui le rende accessible à ses destinataires. Le pape a rappelé le fondement de cette nécessaire communicabilité de la foi en septembre 2008 aux Bernardins [3][3] Paris, Collège des Bernardins, 12 septembre 2008. :

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L’expression classique de la nécessité pour la foi chrétienne de se rendre communicable aux autres se résume dans une phrase de la Première Lettre de Pierre, que la théologie médiévale regardait comme le fondement biblique du travail des théologiens : « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l’espérance qui est en vous ».

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Communication et pédagogie

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Nous devons rendre communicable l’espérance qui est en nous, au cœur d’un monde qui croit, du moins pour partie, pouvoir se passer aisément de cette espérance, et qui croit même parfois s’en être définitivement affranchi. L’homme moderne n’a-t-il pas atteint, tout au moins dans son esprit, l’âge adulte, celui de la raison universelle ? Dieu semble être sorti du champ de la caméra dans nos sociétés (provisoirement ?) prospères, abreuvées d’images et de technologies, ce qui signifie que nombre de nos contemporains paraissent vivre sans que la question métaphysique ne les effleure. Nous savons que l’homme sans Dieu ne peut vivre et se concevoir conformément à sa propre nature, c’est-à-dire qu’il ignore positivement sa propre dignité. Si ce constat souligne l’urgence de l’apostolat personnel, il met en lumière le formidable défi d’une Église qui s’adresse, en même temps qu’à chaque personne, au monde dans son ensemble :

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Après s’être efforcé de pénétrer plus avant dans le mystère de l’Église, le deuxième concile du Vatican n’hésite pas à s’adresser maintenant, non plus aux seuls fils de l’Église et à tous ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes. À tous il veut exposer comment il envisage la présence et l’action de l’Église dans le monde d’aujourd’hui [4][4] Constitution pastorale Gaudium et Spes, avant-propos,....

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Dans ce contexte, la missio ad gentes nécessite une pédagogie, une éducation, mise en lumière par Jean-Paul II dans Familiaris Consortio[5][5] Jean-Paul II, Familiaris Consortio, point 9 : gradualité... :

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Un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu’ils ont déjà reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu’à une conscience plus riche et une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie.

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Le pape de la nouvelle évangélisation nous parle de patience et de progressivité, il ne commande pas de dresser des sacs de sable autour de la citadelle et de placer en son point culminant l’artillerie lourde des interdits moraux… Son successeur non plus.

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En témoigne cette interview donnée par Benoît XVI, le 5 août 2006, à trois télévisions allemandes majeures [6][6] Télévision publique de Bavière, Bayerischer Rundfunk,... et à Radio Vatican. Rappelant l’intervention du pape à l’occasion de la rencontre mondiale de la famille à Valence, un journaliste de Radio Vatican relève que Benoît XVI n’a parlé ni du mariage homosexuel, ni d’avortement, ni de contraception. « À l’évidence, souligne le journaliste en s’adressant au pape, votre intention est d’annoncer la foi et non pas de parcourir le monde comme un apôtre de la morale. Pouvez-vous commenter cela ? »

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Voici la réponse très pédagogique du pape :

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Oui, naturellement. Il faut avant tout dire que j’avais à ma disposition pour parler en tout deux fois 20 minutes. Et quand on a si peu de temps, on ne peut pas en venir à bout en disant simplement non. Il faut savoir avant tout ce que nous voulons réellement, n’est-ce pas ? Et le christianisme, le catholicisme, n’est pas une somme d’interdits, mais une option positive. Et il est très important que cela soit à nouveau visible, car aujourd’hui cette conscience a presque totalement disparu. On a tellement entendu parler de ce qui n’était pas permis qu’il est nécessaire de proposer aujourd’hui nos idées positives : nous avons une idée positive à vous proposer, à savoir que l’homme et la femme sont faits l’un pour l’autre, que la séquence – pour ainsi dire – sexualité, éros, agapè, indique les dimensions de l’amour et que c’est sur cette voie que se développe en premier lieu le mariage, qui est la rencontre débordante de bonheur et de bénédiction d’un homme et d’une femme, et puis la famille qui garantit la continuité entre les générations, et où les générations se réconcilient entre elles et où même les cultures peuvent se rencontrer. Il est donc important, avant tout, de mettre en évidence ce que nous voulons. En second lieu, on peut aussi voir ce que nous ne voulons pas et pourquoi. Et je crois qu’il faut voir et réfléchir, car, et ce n’est pas une invention catholique, l’homme et la femme sont faits l’un pour l’autre afin que l’humanité continue à vivre : toutes les cultures le savent. En ce qui concerne l’avortement, il n’entre pas dans le sixième, mais dans le cinquième commandement : « Tu ne tueras point ! » Et cela, nous devons le considérer comme une évidence et nous devons toujours réaffirmer que la personne humaine commence dans le sein de sa mère et reste une personne humaine jusqu’à son dernier souffle. L’homme doit toujours être respecté en tant qu’homme. Mais cela devient plus clair si on a commencé par dire ce qu’il y a de positif.

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Suit, immédiatement après, une question sur l’Afrique, posée par un journaliste allemand : « Pourquoi l’Église catholique insiste-t-elle autant sur la morale plutôt que sur les efforts destinés à apporter une solution concrète à ces problèmes cruciaux pour l’humanité, par exemple sur le continent africain ? ».

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Le pape n’élude pas la question et y répond directement :

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Justement, c’est le problème : est-ce que nous insistons vraiment tant que cela sur la morale ? Moi je dirais – et j’en suis toujours plus convaincu après mes entretiens avec les évêques africains – que la question fondamentale, si nous voulons faire des pas en avant dans ce domaine, c’est l’éducation, la formation. Le progrès ne peut être authentique que s’il rend service à la personne humaine et si la personne humaine elle-même grandit, non seulement au niveau de son potentiel technique, mais aussi de ses capacités morales. Et je crois que le vrai problème dans la conjoncture historique actuelle, c’est le déséquilibre entre la croissance incroyablement rapide de notre potentiel technique et celui de nos capacités morales, qui n’ont pas grandi de manière proportionnelle. C’est pourquoi la vraie recette, c’est la formation de la personne humaine, c’est, selon moi, la clef de tout, et c’est aussi notre option. Et cette formation – pour être bref – a deux dimensions : tout d’abord, naturellement, nous devons apprendre, acquérir des connaissances, des compétences, le « know how » comme on dit. L’Europe, et au cours des dernières décennies l’Amérique, ont fait beaucoup dans cette direction, et c’est très important. Mais si on se limite à propager uniquement le « know how », si on enseigne seulement la façon de construire et d’utiliser les machines, et le mode d’emploi des contraceptifs, alors il ne faut pas s’étonner si on finit par se retrouver avec des guerres et des épidémies de Sida. Nous avons besoin de deux dimensions : il faut dans le même temps la formation des cœurs – si je peux m’exprimer ainsi – qui permet à la personne humaine d’acquérir des repères, et apprendre aussi à utiliser correctement sa technique. Voilà ce que nous essayons de faire.

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Sur le fond, et avec des mots très proches, mais sur un mode dialectique différent, le pape a délivré le même message que dans l’avion qui le menait en Afrique le 17 mars dernier. Tollé ? Polémique planétaire ? Rien de tout cela. Pourtant, il y avait sans doute, pour les adversaires du pape, matière à sonner la charge : « Si on enseigne seulement (…) le mode d’emploi des contraceptifs, alors il ne faut pas s’étonner si on finit par se retrouver avec des (…) épidémies de Sida. » La pensée du pape est exprimée assez clairement : pour lui, la politique du « tout préservatif » aggrave le problème du Sida… précisément l’opinion qui lui a été si vivement reprochée très récemment. Certes, le contexte était différent. Il n’y avait pas eu Williamson ni Recife quelques semaines plus tôt, et le pape ne se rendait pas en Afrique. Mais cela ne me semble pas suffire à expliquer la différence.

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D’une part, les propos d’août 2006 ont été précédés d’une démonstration pédagogique plus charpentée et plus concrète. D’autre part, techniquement, l’isolement d’une partie de la phrase était impossible. Nul ne peut rapporter isolément : « Il ne faut pas s’étonner si on finit par se retrouver avec des épidémies de Sida ». Seule la phrase dans son ensemble est exploitable : « Si l’on enseigne seulement le mode d’emploi des contraceptifs, il ne faut pas s’étonner… » A contrario, dans l’avion du 17 mars, il était possible d’isoler le bout de phrase qui a tourné en boucle et fait son œuvre : « On ne peut résoudre ce fléau en distribuant des préservatifs ; au contraire, ils augmentent le problème. » Et il était possible d’ignorer totalement la première partie du propos : « Si on n’y met pas l’âme, si les Africains ne s’aident pas, on ne peut résoudre… » Cela ne signifie pas qu’il y ait eu manipulation volontaire. Les journalistes ont entendu que le préservatif augmentait le problème du Sida, de la même manière qu’un adolescent pourrait entendre « Tu n’auras pas ton baccalauréat » quand son père lui aura simplement dit : « Si tu ne travailles pas, tu n’auras pas ton baccalauréat ». À l’inverse, si le père dit à son enfant : « Si tu travailles, tu auras ton bac », il transforme la défiance en confiance.

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Sur le plan des techniques de communication, l’interview aux télévisions allemandes est donc un modèle intéressant. Et nous voyons bien, en l’espèce, que l’art de la communication, parfaitement maîtrisé ce jour-là, n’a nullement aseptisé le message du pape, mais lui a donné, au contraire, une force bien supérieure, à défaut d’une meilleure audience…

Communication et anthropologie chrétienne

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Nous aurions sans doute tort de mépriser la communication, de nous en désintéresser, ou de nous en méfier à l’excès. Comme technique professionnelle de propagation de messages, la communication met tout simplement en œuvre les facultés naturelles de l’homme comme être de relation. En cela, sa dimension anthropologique est éminente. L’homme est construit à la fois comme sujet et relation, et le relationnel détermine le sujet. C’est dire toute l’importance du relationnel dans l’anthropologie chrétienne. Dans la relation, chacun observe que la parole comporte une puissance phénoménale. On exprime parfois cette puissance de la parole en utilisant l’expression « magie du verbe ». Or, il n’y a nulle magie là-dedans. Le verbe est faculté de l’homme créé à la ressemblance de Dieu. Pour saint Thomas d’Aquin, il existe des « vestiges de la trinité dans l’être créé [7][7] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Prima pars,... ». Cette ressemblance entre notre verbe humain et le Verbe créateur lui donne, par participation [8][8] Ibid., art. 5. Pour Saint Thomas d’Aquin, il appartient..., une puissance de création et de transformation.

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Mais notre parole ne s’exprime pas isolément de tout ce que nous sommes. De la même manière que l’homme est indissociablement corps et âme, sa communication est indissociablement parole et geste. Pas simplement parole, car le choix des mots est articulé avec le choix des modes. Ce que j’appelle ici le « geste » est le « langage du corps » de la communication, qui vient à l’appui et qui est même support de la parole. Le geste fait appel à toutes les facultés et puissances humaines, y compris l’imagination, la mémoire et la sensibilité. Ainsi existe-t-il, par analogie, un éros de la communication, avec ses formes, ses couleurs, ses odeurs parfois, comme en témoignent les techniques relativement nouvelles de marketing olfactif. Incontestablement, cet éros est séduction. Et c’est un mécanisme parfaitement humain, prévu dans le plan de Dieu, intégré à notre nature créée. Benoît XVI a rappelé dans Deus Caritas est la manière dont la théologie catholique articule depuis bien longtemps l’éros et l’agapè. Elle ne condamne pas la séduction de l’éros, pas plus qu’elle ne méprise le corps. Il ne viendrait pas à l’idée de condamner l’amoureux qui cherche à séduire et émouvoir sa promise, surveillant la délicatesse de ses gestes, pesant ses paroles, déclinant sa douce poésie, ajustant la couleur et la forme de ses vêtements, choisissant son parfum avec grand soin. Il se montre à son avantage et c’est bien naturel. Et si son entreprise de séduction est au service du don qu’il entend faire de lui-même à sa promise, elle est parfaitement morale. De la même manière, la communication, mise au service du bien et de la vérité, est éthique dans ses différentes dimensions, parole et geste. La dimension de séduction n’est pas une imperfection nécessaire que nous devrions accepter par réalisme sur la condition humaine. Car il ne s’agit pas de condition, mais de nature. Elle est intrinsèque et non extrinsèque. Elle a pour objet de soigner l’apparence. L’apparence fait peur car elle renvoie à la superficialité, à tort. Saint Thomas d’Aquin nous rappelle que l’intelligence des choses n’est accessible à l’homme que par les sens. Et pour que l’intelligence reconnaisse un message comme un bien, il est nécessaire que son apparence soit conforme à cette qualité, c’est-à-dire qu’elle soit proprement présentée sous la forme d’un bien objectif, que l’intelligence aura la volonté de choisir, exerçant ainsi la véritable liberté humaine.

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Pour illustrer l’importance de l’articulation de la parole et du geste, prenons l’exemple de la simple feuille de papier glissée dans le mur des Lamentations par Jean-Paul II à Jérusalem, en mars 2000. Il aurait pu faire l’économie du voyage à Jérusalem et écrire une lettre ouverte aux juifs ; il aurait aussi pu lire sa prière de repentance à l’occasion d’un discours, mais il a choisi à la fois une parole et un geste. Ce geste a séduit, il a été mis au service d’un don, celui du pardon. Le grand rabbin de Rome, Elio Toaff, a exprimé avec une grande émotion la manière dont il avait reçu le geste du pape : « Par ce geste, Jean-Paul II a mis fin à des siècles d’incommunicabilité, à des siècles de souffrances. » Elio Toaff a ainsi témoigné de la puissance de guérison du pardon, une abstraction exprimée par une parole et rendue concrète et recevable par un geste. Une opération de communication ? Oui, parfaitement… Une opération de communication authentiquement humaine, parce que conforme à la nature propre de l’homme, donc empreinte de dignité.

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Définitivement, l’Église possède tous les atouts pour communiquer de manière éthique… et pour bien communiquer. Elle possède une anthropologie juste, un message de vérité qui rejoint les aspirations humaines les plus profondes : aspiration au bonheur et à la communion. Elle possède une expérience, une tradition, une sagesse ancienne et toujours nouvelle comme l’Évangile, un message qui est une Bonne Nouvelle. Cependant, l’affaire n’est pas simple…

Église et médias : un dialogue est - il possible ?

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Le moment est venu de revenir à nos médias. Il serait en effet illusoire de prétendre communiquer en ignorant le rôle et les modes de fonctionnement des moyens de communication de masse, tant ceux-ci présentent parfois l’apparence du médiateur unique entre les réalités de ce monde et les hommes qui le peuplent. En février 1997, le Conseil pontifical pour les communications sociales publiait un texte intitulé Éthique en publicité[9][9] Éthique en publicité, Paris, Pierre Téqui, 1997.. Introduisant « quelques principes moraux et éthiques », le texte romain mettait en lumière le rôle des médias et définissait les conditions de la moralité des pratiques et finalités médiatiques :

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Le concile Vatican II affirme : « Pour qu’il soit fait un usage correct » des moyens de communication sociale, il est essentiel « que tous ceux qui les utilisent connaissent les principes de l’ordre moral et les appliquent fidèlement [10][10] Inter Mirifica, numéro 4. ». L’ordre moral auquel le concile se réfère est la loi naturelle, à laquelle tous les êtres humains sont tenus parce qu’elle est « inscrite dans leurs cœurs » (Rm 2, 15) et qu’elle incorpore les impératifs de l’authentique réalisation de la personne humaine. Pour les chrétiens, en outre, la loi naturelle a une dimension plus profonde et une signification plus riche. Le Christ est le « Principe » qui, « ayant assumé la nature humaine, l’éclaire définitivement dans ses éléments constitutifs et dans le dynamisme de son amour envers Dieu et envers le prochain [11][11] Jean-Paul II, Veritatis Splendor, no 53. ». C’est là que s’exprime le sens le plus profond de la liberté humaine : elle permet une authentique réponse morale, éclairée en Jésus-Christ, qui l’appelle à « former la conscience et à la rendre objet d’une conversion continuelle à la vérité et au bien [12][12] Ibid., no 64. ». Dans ce contexte, deux options seulement s’offrent aux médias. Ou bien ils aident les personnes à mieux comprendre et à mieux réaliser ce qui est bien et ce qui est vrai, ou bien ils se transforment en forces destructrices qui s’opposent au bien-être humain.

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Si ce texte ne porte pas en lui-même un jugement sur l’orientation actuelle des médias, il conduit cependant à dresser, par déduction, un diagnostic. Reconnaissons que si nous posions la question : « les médias aident-ils les personnes à mieux comprendre et à mieux réaliser ce qui est bien et ce qui est vrai ? », nous serions nombreux à y répondre par la négative. Et l’alternative posée par le Conseil pontifical pour les communications sociales est assez brutale : si la réponse est non, les médias « se transforment en forces destructrices qui s’opposent au bien-être humain ». L’omniprésence et l’influence des médias dans la société moderne situent la gravité de l’enjeu. Et il serait difficile de nier que le caractère proprement massif de cette influence est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Il serait bien imprudent de traiter la question en se drapant dans une fausse hauteur de vue, en adoptant un recul mal compris qui ne ferait que singer la sagesse de l’Ecclésiaste. Rien de nouveau sous le soleil ? Précisément oui, il y a quelque chose de nouveau sous le soleil ! Les médias exercent un pouvoir et une emprise sans précédent sur les esprits, sur les intelligences et, au final, sur les âmes. L’Église n’a-t-elle pas le soin et la charge de ces âmes ? Je le martèle donc une seconde fois : le sujet est grave. Et il est complexe.

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Aucune question grave ne se résout de manière superficielle. Elle doit être traitée en profondeur et nous n’avons pas fini d’y réfléchir. Le mérite de la récente tourmente est peut-être de nous inciter à nous poser quelques bonnes questions. Sans vouloir toutes les aborder, je voudrais en esquisser trois.

Première question : quelle posture adopter vis-à-vis des médias ?

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Pour schématiser, nous avons le choix entre l’affrontement et le dialogue. L’affrontement consisterait à céder à la tentation de la citadelle assiégée. Cette tentation se présente à toute minorité à forte identité qui se sent décalée et donc, d’une certaine manière, rejetée. Et, à n’en pas douter, l’identité catholique fait un retour en force parmi ceux qui pratiquent activement et s’engagent, laïcs et prêtres confondus, particulièrement parmi les jeunes. En même temps que des promesses, cette évolution comporte des risques induits, dont celui du raidissement. Encore convient-il de préciser qu’il serait hâtif et abusif de désigner comme raidissement toute conviction un peu affirmée. Le raidissement dont je parle consisterait à s’inscrire dans un rapport de force avec le monde et avec les médias. Reconnaissons que le rapport de force n’est pas une posture très catholique : ne jugeons pas le monde comme courant à sa perte sous l’influence des médias, tandis que notre espérance est précisément de lui annoncer qu’il court vers son Salut. Si je choisissais de m’inscrire dans un rapport de force, je pourrais par exemple créer un « observatoire de la désinformation cathophobe » qui prêcherait quelques vérités partielles à des convaincus partiaux. Mais il serait trop rapide de juger que le système médiatique est une machine organisée, conduite par une main invisible qui orchestre une mécanique par principe hostile à l’Église et au message de l’Évangile. Le monde médiatique n’est pas un système homogène qui agit en vue d’une finalité partagée par toutes ses composantes, mais un agent social et économique animé par des personnes. Rapporter la question au niveau des personnes ne résout pas tout, mais constitue une piste. Il y a dans le christianisme une confiance anthropologique de fond, qui doit nous aider à croire fermement qu’il y a des hommes et des femmes de bonne volonté dans tous les milieux et qu’il se trouve toujours des personnes, croyantes ou non, qui sont prêtes à devenir des coopérateurs de la vérité et du bien commun. Pour identifier ces personnes, ou les révéler à elles-mêmes, il convient d’entrer en dialogue. Et ce dialogue implique la rencontre.

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Le pape nous a donné un exemple saisissant de dialogue réussi lors de sa rencontre aux Bernardins avec le monde de la culture. J’ai été frappé par la justesse, mais aussi l’habileté, au sens évangélique du terme, avec laquelle il a intellectuellement séduit son auditoire. Sa démonstration sur le lien incident entre le « quaerere Deum » et la formation progressive d’une authentique culture humaine a reçu un écho très positif, alors même qu’il s’adressait à un auditoire qui n’était pas acquis à l’idée que le christianisme, et particulièrement l’aventure monastique médiévale, ait pu servir de manière éminente la culture et, par là même, l’humanité. Par son audace, le pape nous a montré que le dialogue devait partir d’un point assez ambitieux et poursuivre un objectif élevé.

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Deux pistes de dialogue me viennent à l’esprit : l’angle professionnel et l’angle éthique. Sur le premier point, est-il professionnellement satisfaisant et personnellement valorisant, pour un journaliste, de traiter une actualité ou un sujet récurrent (un « marronnier » dans le jargon journalistique), quasi systématiquement sous un angle identique à l’ensemble de ses confères ? Bien évidemment, non. C’est pourquoi une proposition de réflexion et de coopération peut trouver un écho favorable. Cela implique cependant de construire patiemment une confiance réciproque.

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Sur le plan éthique, l’angle du bien commun me paraît intéressant : la véritable solidarité, loin des acceptions sentimentalistes, ne consiste-t-elle pas, pour les hommes, à être liés par une responsabilité commune, en l’espèce celle du bien commun ?

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La lourde responsabilité, en termes de bien commun, qui pèse sur les épaules des médias renvoie au texte du Conseil pontifical pour les communications sociales, cité plus haut. Mais nous nous trouvons sur un terrain particulièrement ardu. S’il m’était demandé, en tant que consultant en communication, de rendre ce texte accessible et communicable auprès des hommes de médias afin d’éveiller leur conscience, je serais tenté d’évacuer les termes les plus incommunicables aux journalistes de ce temps : « ordre moral », « loi naturelle », « vérité »… En effet, si je livre le texte brut à une assemblée de journalistes, ils traduiront : « Les médias ont l’obligation, par injonction dogmatique, de se mettre au service de l’ordre moral dont l’Église, donc le pape, est le monarque absolu de droit divin. » Mais l’homme de communication n’est pas là pour réécrire Vatican II ou Veritatis Splendor. Le mode de pensée, le langage et le vocabulaire de l’Église sont issus de siècles de tradition et de sagesse philosophique et théologique. Le communicant doit respecter cela, c’est une contrainte qui s’impose à lui. Au surplus, « quand on fait des concessions sur les mots, on finit par en faire sur les idées [13][13] Jean Rodhain, fondateur du Secours catholique. Pèlerinage... ». Son rôle est de réfléchir très profondément à la pédagogie à adopter et de proposer des pistes. Il me semble que les laïcs catholiques qui sont des professionnels de l’information et de la communication peuvent jouer ce rôle et qu’ils ont même une responsabilité à prendre dans leur champ professionnel.

Deuxième question : pourquoi les médias semblent-ils rejeter l’Église ?

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Le rejet de l’Église par les médias a été vivement ressenti ces derniers temps et le pape a concentré sur sa personne la plus grande partie de l’opprobre. Précisons que ce n’est pas la spiritualité catholique qui semble rejetée. Je crois sincèrement que les chrétiens sont plutôt bien considérés par leurs contemporains. La société paraît même porter sur la spiritualité chrétienne et sur la personne de Jésus un regard positif. En termes d’image, celle-ci est le plus souvent associée à l’idée de « religion d’amour », même si les uns et les autres ne savent pas forcément que mettre sous cette heureuse appellation. Du côté médiatique, le paradigme n’est pas contesté, mais paradoxalement, si la presse s’intéresse aux différentes spiritualités et sagesses, notamment nouvelles et orientales, la dimension spirituelle du christianisme retient assez peu son attention. La spiritualité semble même être ce qui l’intéresse le moins lorsqu’elle traite de l’Église catholique.

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C’est l’impact social du catholicisme, c’est-à-dire sa présence et son influence dans la société, qui l’intéresse le plus. Et bien souvent, le catholicisme apparaît comme un contre-modèle qui s’oppose aux hommes de ce temps, non pas à cause de la spiritualité vécue par les chrétiens, qui ne dérange personne ou presque, mais à cause des options morales, politiques et sociales portées par l’Église. Jean-Luc Marion a réfléchi à cette question dans sa « Lettre aux catholiques troublés [14][14] La Croix, 5 avril 2009. ». Au terme de sa démonstration, il appelle de ses vœux une inversion de la perspective : « Bref, le conflit avec le monde ne doit s’envisager et ne peut se justifier que si le monde nous reproche notre sainteté, ou plutôt la trace en nous de celle du Christ ». Et les catholiques « ne doivent pas faire scandale par des paroles à l’envers, des crispations identitaires, des non-dits confortables, mais faire scandale comme le Christ faisait scandale : en aimant même leurs ennemis : “Aimez vos ennemis et faites du bien à ceux qui vous haïssent” (Luc 6, 28). Alors, ils éprouvent la vraie difficulté et le vrai conflit, celui, interne à chacun, entre soi-même et son péché ». Cette orientation serait passionnante à explorer. Cependant, elle demeure, pour le moment, assez énigmatique quant à sa traduction concrète : le pape aime ses ennemis et cela semble n’avoir provoqué aucun scandale à ce jour. Il y a donc du chemin à faire.

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Ce chemin peut-il être parcouru ? Si Jean-Luc Marion nous ramène à l’essentiel, l’essentiel n’est pas tout. Si le « quaerere Deum » est premier, il n’est pas sans incidence culturelle. Si le « quaerere Deum », hier et aujourd’hui, implique, de manière seconde, la formation d’une culture incidente et que cette culture s’oppose à la culture dominante, alors le « quaerere Deum » provoque une « contre-culture », et ce n’est pas lui, en tant que tel, qui essuie l’essentiel du rejet, mais sa conséquence. L’utopie d’une spiritualité chrétienne sans religion est passée. De même qu’est passée la grande espérance d’une réconciliation définitive entre le monde et l’Église. René Rémond, qui avait porté, avec d’autres, cette espérance, a achevé son immense œuvre en posant la question : « Qu’avons-nous fait pour mériter pareille exécration [15][15] René Rémond, Le Nouvel Antichristianisme, Paris, Desclée... ? ». Il n’y a pas de solution à toute chose. Et si un effort doit être entrepris pour aller vers cet essentiel que nous rappelle Jean-Luc Marion, vers ce « quaerere Deum » décrit par Benoît XVI, nous devons garder à l’esprit que, selon l’expression du père de Lubac, « le catholicisme est essentiellement social [16][16] Henri de Lubac, Catholicisme, Paris, Éd. du Cerf, ... ». Lubac ajoute immédiatement : « Social, au sens le plus profond du terme : non pas seulement par ses applications dans le domaine des institutions naturelles, mais d’abord, en lui-même, en son centre le plus mystérieux, dans l’essence de sa dogmatique. Social à tel point que l’expression de “catholicisme social” aurait toujours dû paraître un pléonasme. »

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Le défi de l’Église est de se rendre communicable à la fois comme spiritualité proposée à chaque individu et comme religion « essentiellement sociale ».

Troisième question : l’Église doit-elle s’adapter aux règles du jeu médiatique ?

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Au risque d’enfoncer une porte ouverte, je me référerais à un diagnostic largement partagé sur quelques règles qui semblent prévaloir dans le jeu médiatique : émotion, immédiateté et audience. Précisons préalablement que ces règles sont celles de l’usage médiatique courant et non un système éthique. L’éthique professionnelle se réfère à une déontologie journalistique non coercitive, qui existe et qui est respectée par beaucoup, mais qui semble également parfois plier sous le poids des usages. C’est d’ailleurs une disposition assez courante, dans notre société moderne, que les usages deviennent la loi. En ceci, l’Église n’a pas par principe l’obligation morale de s’adapter à des règles qui ne se réfèrent pas nécessairement à la loi naturelle et qu’elle n’a pas librement choisies.

L’émotion

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Du fait que l’émotion est une disposition habituelle qui tend à constituer une manière de pensée se substituant à la raison, l’Église ne peut se résoudre à s’adapter au règne sans partage de l’émotion. Elle a même le devoir moral d’y résister, notamment parce qu’il est conforme à sa mission d’éclairer la raison humaine. C’est précisément ce qu’elle fait, et elle n’est pas seule à mener ce combat. Nombre d’intellectuels et de journalistes s’y attachent également.

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Cependant, l’Église a le devoir de réfléchir à l’émotion en tant que réaction spontanée de la sensibilité humaine face à un message. Si la réception du message, au plan émotif, est empreinte de subjectivité, cette émotion, exprimée ou prévisible, est une donnée objective à prendre en compte. C’est pourquoi l’Église doit, à mon avis, anticiper les réactions prévisibles de la sensibilité, sans toutefois renoncer à délivrer un message risqué au plan émotif, mais en s’attachant à présenter le message avec un soin particulier de son apparence. Une fois encore, c’est ainsi que l’intelligence aura la faculté de reconnaître ce message comme un bien à choisir ou à rejeter librement.

L’immédiateté

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La notion d’immédiateté renvoie à ce « temps des médias », totalement inverse au « temps de l’Église ». Cela a été identifié par certains, à raison, comme un obstacle à une relation normalisée, c’est-à-dire fondée sur une norme partagée, entre l’Église et les médias. Je serais tenté de dire que si les médias ont le droit d’avoir leur temps, l’Église a également le droit d’avoir le sien. Toutefois, il faut peut-être tenir compte du fait que le temps semble s’accélérer, et pas seulement celui des médias. Si l’Église doit être libre de contraintes externes, elle doit agir en cohérence avec sa propre pensée. À cet égard, si saint Thomas d’Aquin enseigne que la précipitation s’oppose au conseil et à la prudence, il rappelle qu’une excessive lenteur s’y oppose tout autant : « La précipitation est encore un empressement intempestif. Mais un conseil est défectueux non seulement lorsque son enquête est trop brève, mais encore lorsqu’elle est trop lente au point qu’on laisse échapper l’occasion d’agir [17][17] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Tertia Pars,.... » Nous craignons parfois de céder à l’immédiateté au motif que les circonstances risqueraient de peser d’un poids encombrant et inconfortable. Et si nous y cédons tout de même, c’est parfois en choisissant d’ignorer les circonstances (voir l’affaire de Recife) : « De plus, le conseil est défectueux quand il ne prête pas attention aux circonstances du cas dont il délibère [18][18] Ibid. ».

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Reconnaissons que nous pouvons parfois faire preuve d’une excessive lenteur et que nous ne prêtons pas toujours une attention suffisante aux circonstances. Or l’Église, plus que toute autre institution humaine, possède les atouts pour réagir plus vite. Sa vision de l’homme est bien établie, sa doctrine sociale est solide, sa théologie morale est riche. Elle présente un mode de pensée cohérent et homogène, nourri par de multiples références, à travers ses pères et ses docteurs, son magistère, la pensée de ses papes, de ses théologiens, etc. Je ne sais pas s’il existe un endroit au monde où l’on compte plus d’érudits au mètre carré qu’au Vatican. Il n’est pas exclu que la somme de ces intelligences puisse parfois se déterminer avec un peu plus de hâte. On parle d’une bonne vingtaine de contributeurs pour l’encyclique sociale, tant attendue en pleine crise financière mondiale. Il est dommage qu’elle ne soit pas parue au moment où les puissants de ce monde réfléchissaient ensemble au modèle économique et financier. En l’espèce, un ajustement au temps du monde et au temps des médias n’aurait pas été nuisible, bien au contraire.

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Il me semble, par ailleurs, que la publication des encycliques pourrait être mieux préparée en termes de communication, notamment par les Églises locales. À cet égard, il est ubuesque que les évêques découvrent les encycliques quelques heures seulement avant leur publication. Et les voici qui doivent présenter un document, répondre à des interviews, sur un texte qu’ils n’ont pas eu le temps de lire, ou tout au moins pas eu le loisir de bien appréhender. Sans compter qu’il leur est impossible d’organiser des événements de relations avec la presse susceptibles de donner un écho plus large auprès du grand public. Car pour cela, il faudrait pouvoir anticiper : connaître la date de publication précise assez longtemps à l’avance, découvrir le texte un peu plus tôt. Les évêques devraient supplier Rome pour que cela change.

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Néanmoins, des progrès ont été accomplis dans d’autres domaines, par exemple celui de la bioéthique. L’Église se positionne vite sur les nouvelles techniques parce que ses principes sont posés, tandis que le monde a un temps de retard parce qu’il en est toujours à chercher les principes.

L’audience

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Les contraintes d’audience sont directement liées aux impératifs de rentabilité. Il ne faut pas les mépriser. Les médias sont des agents économiques et il est normal qu’ils recherchent des ressources financières. Celles-ci sont directement liées à l’audience… et la situation est critique pour de nombreux supports, particulièrement dans la presse écrite. Nous devons peut-être accepter que certains sujets ne soient pas « vendeurs » et ne pas chercher querelle aux médias parce qu’ils ne parlent pas de telle ou telle actualité de l’Église peu porteuse d’audience. Après tout, la presse n’est pas le seul canal de communication de l’Église, loin s’en faut. Nous devons en revanche veiller à ce que certains sujets ne soient pas volontairement déformés ou caricaturés dans l’objectif de nourrir l’audience. À cet égard, une vigilance et un dialogue sont nécessaires. Et les catholiques, comme tous les citoyens, ont des droits à défendre : « L’information médiatique est au service du bien commun. La société a droit à une information fondée sur la vérité, la liberté, la justice et la solidarité [19][19] Paul VI, Message pour la Journée mondiale des communications... ». Il est légitime et nécessaire que les catholiques écrivent et protestent, si possible sans agressivité, pour faire valoir ce droit lorsqu’ils jugent qu’il est bafoué. Cela a été fait récemment. Un journaliste de l’un des grands quotidiens nationaux m’a confié que le volume des courriers de protestations reçus au moment de « l’affaire du préservatif » avait impressionné la rédaction du journal. Les médias savent tenir compte de leur public… audience oblige.

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Pour terminer sur l’audience, il me semble que rien n’interdit de réfléchir à l’angle sous lequel un sujet sera susceptible d’accrocher davantage l’attention des médias et du grand public. C’est un habile travail de relations avec la presse que nous sommes appelés à faire. Là encore, l’obligation qui se présente à nous est de ne pas trahir ou amoindrir le message. Mais rien n’interdit, pour un communicant, de chercher à réaliser le travail le plus efficace possible. Il est, par ailleurs, légitime et nécessaire que cette efficacité soit concrètement mesurable. Ce travail et cette recherche d’efficacité sont des réalités éminemment sanctifiables, qui peuvent être entrepris avec foi, espérance et charité, avec vision surnaturelle.

Notes

[1]

Le Journal du Dimanche, 22 mars 2009, « Le pape, les cathos et le sexe… 43 % souhaitent son départ ».

[2]

Déclaration au Talk Orange – Le Figaro, 20 mars 2009.

[3]

Paris, Collège des Bernardins, 12 septembre 2008.

[4]

Constitution pastorale Gaudium et Spes, avant-propos, point 1.

[5]

Jean-Paul II, Familiaris Consortio, point 9 : gradualité et conversion.

[6]

Télévision publique de Bavière, Bayerischer Rundfunk, chaîne publique ZDF et chaîne d’information Deutsche Welle.

[7]

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Prima pars, question 45, art. 7 : « Or les processions des Personnes divines ont lieu selon les actes de l’intelligence et de la volonté, on l’a vu antérieurement ; car le Fils procède comme Verbe de l’intelligence, et l’Esprit Saint comme Amour de la volonté. Donc, dans les créatures douées de raison, qui ont intelligence et volonté, on trouve une image de la Trinité parce qu’on trouve en elles un verbe qui est conçu et un amour qui procède. »

[8]

Ibid., art. 5. Pour Saint Thomas d’Aquin, il appartient à Dieu seul de créer, et la créature crée par participation.

[9]

Éthique en publicité, Paris, Pierre Téqui, 1997.

[10]

Inter Mirifica, numéro 4.

[11]

Jean-Paul II, Veritatis Splendor, no 53.

[12]

Ibid., no 64.

[13]

Jean Rodhain, fondateur du Secours catholique. Pèlerinage international du monde ouvrier, Lourdes, août 1958.

[14]

La Croix, 5 avril 2009.

[15]

René Rémond, Le Nouvel Antichristianisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2005.

[16]

Henri de Lubac, Catholicisme, Paris, Éd. du Cerf, 1938.

[17]

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Tertia Pars, question 53, art. 3.

[18]

Ibid.

[19]

Paul VI, Message pour la Journée mondiale des communications sociales, 13 mai 1977.

Résumé

Français

Du côté des médias, y aura-t-il un avant et un après de la crise que l’Église catholique a connue suite aux dossiers brûlants de l’intégrisme, du négationnisme, de l’avortement et du Sida ? Nous devons pouvoir communiquer notre espérance. On oublie parfois que Benoît XVI sait aussi communiquer et que certaines défaillances sont davantage relayées par les médias que d’autres, bizarrement. L’Église peut communiquer de façon éthique; l’affrontement aux médias est une impasse propre à toute minorité à identité forte. La logique de rapport de force est vaine, par exemple chez les jeunes. Mieux vaut dialoguer comme le pape aux Bernardins : le bien commun à rechercher ensemble est un beau sujet de dialogue. L’Église doit apprendre à communiquer non seulement comme force spirituelle, mais aussi comme religion sociale. Émotion, immédiateté et audience sont les trois questions centrales que l’Église doit considérer quand elle cherche à communiquer.

English

The Church, Communication and the MediasFrom the media point of view, will there be a “before” and “after” the crisis undergone by Catholic Church during such explosive issues as fundamentalism, historical revisionism, abortion and Aids? We must be capable of communicating our hope. We sometimes forget that Benedict XVI also knows how to communicate, and that strangely enough, certain shortcomings are more energetically transmitted by the media than others. The Church can communicate in an ethical way; the confrontation with the media is a stalemate encountered by all strongly identified minorities. The “balance of power” mentality is vain, for example in young people. Much better to dialogue as the Pope did with the Bernardines: the common good we seek together is an ideal subject for dialogue. The Church must learn to communicate not only as a spiritual force, but also as a social religion. Emotion, immediacy and audience are the three central issues that the Church must consider when trying to communicate.

Plan de l'article

  1. Communication et Église : une fausse bonne idée ?
  2. Communication et pédagogie
  3. Communication et anthropologie chrétienne
  4. Église et médias : un dialogue est - il possible ?
    1. Première question : quelle posture adopter vis-à-vis des médias ?
    2. Deuxième question : pourquoi les médias semblent-ils rejeter l’Église ?
    3. Troisième question : l’Église doit-elle s’adapter aux règles du jeu médiatique ?
    4. L’émotion
    5. L’immédiateté
    6. L’audience

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