Accueil Revue Numéro Article

Revue d'éthique et de théologie morale

2010/HS (n° 261)

  • Pages : 282
  • ISBN : 9782204093415
  • DOI : 10.3917/retm.261.0235
  • Éditeur : Editions du Cerf

ALERTES EMAIL - REVUE Revue d'éthique et de théologie morale

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 235 - 242 Article suivant
1

Dans un ouvrage récent [1][1] Commission théologique internationale, À la recherche..., l’Église catholique, à travers sa Commission théologique internationale (cti), a exposé ce qui constitue aujourd’hui à ses yeux les fondements de la loi naturelle, loi qui affirme que : « les communautés humaines sont capables, à la lumière de la raison, de discerner les orientations fondamentales d’un agirmoral conforme à la nature même du sujet humain » (§ 9). Un des buts annoncés de cette démarche est de faciliter le travail des acteurs de l’Église engagés dans les réflexions sur les grands défis contemporains posés par la bioéthique, l’économie ou l’environnement (Introduction, p. 8 et 9). Pour autant, la Commission n’a pas jugé utile d’aborder de façon approfondie l’apport des sciences à la notion de « nature », ce qui aurait pourtant ouvert des champs de discussion utiles et attendus du monde contemporain. Sans prétention d’exhaustivité ni de nouveauté, les réflexions et interrogations qui suivent abordent brièvement quelques-uns des points de liaison, ou de rupture, qui peuvent être trouvés entre « loi naturelle » et « environnement naturel » de l’homme.

Une ambiguïté sémantique

2

Si, comme le veut l’approche aristotélicienne, tout raisonnement commence par l’identification de la chose cachée derrière le nom, force est de constater que la première ambiguïté de la « nature » est d’ordre sémantique. La nature évoquée dans la loi « naturelle » est avant tout celle du sujet humain, non la nature comprise comme l’ensemble des éléments abiotiques et des organismes vivants qui couvrent la planète, reliés entre eux par des phénomènes physico-chimiques et biologiques supposés exempts de l’action de l’homme. Pourtant, ces deux concepts de nature sont souvent abordés dans un même texte (y compris celui de la cti), avec le risque de ne pas clairement distinguer ce qui est considéré comme « donné » de ce qui est susceptible d’évoluer. Dans la suite du présent texte, le mot nature, employé seul, se réfère toujours au milieu naturel.

La loi naturelle a-t-elle quelque chose à voir avec le respect de la nature ?

3

Une première affirmation est que la loi naturelle, telle qu’elle est discutée par l’Église catholique, n’est pas la « soumission résignée et toute passive aux lois physiques de la nature, alors que l’homme cherche plutôt, à juste titre, à maîtriser et orienter ces déterminismes pour son bien » (§ 10). En supposant que le mot nature veuille bien désigner ici l’environnement de l’homme (illustration de l’ambiguïté sémantique rappelée ci-dessus), il est donc clair que la loi naturelle ne se résume pas aux lois de la nature. Cela étant admis, le texte de la cti souligne bien, après un examen rapide des grandes sagesses du monde, qu’une « attitude responsable vis-à-vis de l’environnement [est l’un] des comportements humains (...) reconnus (...) comme exprimant une certaine excellence dans la manière pour l’homme de vivre et de réaliser son humanité » (§ 36). Cette attitude pourrait donc légitimement être reconnue comme une des composantes de la loi naturelle et on peut regretter, de ce point de vue, que le texte de la cti, à côté de ce discours ouvert, n’ait pas explicitement repris le domaine de l’environnement dans sa liste des contextes où doit être invoquée la loi naturelle (§ 35).

Loi naturelle et évolution de l’homme

4

La perception de la nature par l’homme et les relations qu’il a entretenues avec elle ont été suffisamment changeantes dans le temps et l’espace pour s’interroger plus à fond sur les liens entre une loi qui se veut non contingente et une nature en évolution. En effet, si la loi naturelle « ne consiste pas en une liste de préceptes définitifs et immuables » (§ 113), elle cherche néanmoins à s’appuyer sur ce qui est inhérent à l’homme dans son essence même et qui est donc supposé stable à travers le temps et l’espace. Comment articuler ce caractère plus ou moins fixiste accordé à la loi naturelle avec les données acquises sur les origines de l’homme ?

5

La question mérite d’être posée, en particulier depuis que les découvertes les plus récentes de la paléoanthropologie ont chamboulé les idées reçues sur l’unicité supposée d’origine de notre espèce. Ces études ne dressent plus le portrait d’une progression linéaire vers l’homme actuel, mais plutôt celui d’une diversité d’espèces pré-humaines ayant coexisté pendant environ quatre millions d’années. Ainsi, notre cousin de Neanderthal n’a disparu qu’il y a environ 30 000 ans, alors qu’il avait survécu plus de 200 000 ans, s’adaptant en particulier aux conditions de vie des ères glaciaires, avant d’être supplanté par l’Homo sapiens en provenance d’Afrique [2][2] Christiane Galus, « Origines de l’homme : une histoire.... Dès lors, à partir de quand et où l’homme est-il devenu celui supposé capable d’être régi par la loi naturelle [3][3] L’Homo neanderthalensis enterrait déjà certains de... ?

La nature, changeante et « non donnée »

6

Le caractère stable revendiqué par la loi naturelle ne saurait être étendu à la nature qui entoure l’homme. On sait que, avant l’apparition de celui-ci, la terre a connu plusieurs grandes périodes d’extinction plus ou moins fortes des espèces vivant à sa surface, suivies d’apparitions d’espèces nouvelles [4][4] La plus meurtrière des extinctions (90 % des espèces.... À une échelle chronologique plus réduite, nous ne sommes plus aujourd’hui dans l’environnement physique et biologique des premiers hominidés. Même en se limitant à notre temps, l’état de nature n’est par ailleurs pas facile à définir. Contrairement à ce qui peut apparaître au premier regard, la nature n’est pas un ensemble donné, invariable et offert spontanément à la compréhension de l’homme ; elle n’est pas non plus, à mon sens, dotée d’un schéma de développement préconstruit. « La nature [telle que nous en parlons] (…) résulte d’une représentation construite par la science à travers des théories, des concepts, (…) (par exemple, les écosystèmes, la biodiversité, etc.) [5][5] Bernard Chevassus-au-Louis, « Gardiens de la nature.... » C’est l’homme qui donne une valeur à ces représentations dans la mesure où il pense qu’elles jouent un rôle dans la durabilité de la vie sur terre et donc dans sa propre survie.

7

Cela conduit à être prudent avant de vouloir, comme le font certains courants de pensée, sanctuariser toute forme de vie terrestre contemporaine et absolutiser la nature, réduite à ses composantes physiques et biologiques, en n’accordant à l’homme aucune valeur ni place particulière. Tel est le cas de la deep ecology pour laquelle l’homme est considéré, au contraire, comme le plus dangereux des prédateurs d’une nature estimée comme le bien suprême à préserver. Les partisans les plus extrêmes et franchement eugénistes de cette tendance en déduisent qu’il conviendrait de limiter le nombre d’humains sur la planète à quelques centaines de millions, à comparer aux quelque 6 milliards d’aujourd’hui, et aux 9 milliards prévus en 2050. On se trouve évidemment ici en opposition totale avec la vision chrétienne de l’homme continuateur de la Création.

Réalité de la biologie et principe divin fondateur

8

La reconnaissance d’un principe divin fondateur de la nature est un point central, mais qui, relevant d’un acte de foi, se prête difficilement à la discussion. Le texte de la Commission théologique internationale souligne que « le monde [doit être] perçu comme un tout intelligible, unifié par la commune référence des êtres qui le composent à un principe divin fondateur, à un Logos (…) personnel, transcendant et créateur. Ce ne sont pas (…) les lois de la matière et de l’évolution qui, en définitive, gouvernent le monde et l’homme (…) mais la raison, la volonté, l’amour, (…) une Personne [6][6] Benoît XVI, encyclique Spe salvi, no 5. » (§ 69).

9

Cette dernière affirmation, qui, pour proclamer le Dieu créateur, semble rejeter du même coup les lois de la biologie, aurait mérité d’être commentée par la cti à la lumière des connaissances contemporaines relatives à la physiologie des êtres vivants. Même en admettant que chaque créature, et particulièrement l’homme, participe à sa manière au Logos (voir ci-dessous), ne sont-ils pas tous simultanément tributaires des phénomènes biologiques qui se manifestent en eux et dont je n’imagine pas, en ce qui me concerne, qu’ils aient été voulus d’une quelconque façon dans l’infinité de leurs détails ? Sans doute, dans la pensée chrétienne, ces phénomènes biologiques ne gouvernent-ils pas le monde, mais leur réalité et, en quelque sorte, leur autonomie mériteraient, à mon sens, plus de considération !

Loi naturelle et « communion universelle »

10

En continuité avec ce qui précède, la cti souligne que « l’homme n’est pas l’autre de la nature [illustration au passage de l’ambivalence du mot nature]. Au contraire, il entretient avec le cosmos un lien de familiarité fondé sur une commune participation au Logos divin » (§ 70). Cette vision contemporaine n’a pas toujours été de mise. À juste titre, la cti rappelle que les grand physiciens classiques (Descartes, Newton, etc.) ont « développé l’image d’une nature sans profondeur, opposée à l’esprit (…) [qui] cesse d’être source de vie et de sagesse pour devenir le lieu où s’exerce la puissance prométhéenne de l’homme » (§ 72).

11

Il semble donc nécessaire de retrouver, sous une forme peut-être différente de ce qu’ils étaient dans les temps anciens, des liens de communion entre l’homme et la globalité de son environnement naturel, liens dont la perte est intervenue en premier lieu au sein des sociétés occidentales. Ces relations étaient en effet restées très vivantes dans des communautés primitives (Indiens d’Amérique, peuples d’Afrique [7][7] Jean-Marie Pelt, Nature et Spiritualité, Paris, Fayard,...), jusqu’à ce que ces populations entrent en contact avec la civilisation occidentale et soient, dans certains cas, exterminées. Prôner aujourd’hui ce retour au lien cosmique après avoir détruit ceux qui en avaient fait le fondement de leur spiritualité pourrait apparaître comme une grande outrecuidance, si ce n’est de l’innocence. Cette démarche, précédée d’une reconnaissance des erreurs passées, constitue cependant une étape sans doute indispensable pour que les sociétés contemporaines reconnaissent dans l’environnement planétaire un bien commun à préserver et à gérer.

Notion de bien commun et protection de la nature

12

Un domaine dans lequel loi naturelle et protection de la nature se retrouvent pleinement est en effet la notion de bien commun. La reconnaissance de plus en plus forte des droits accordés à l’individu consommateur se fait souvent aux dépens du bien commun de l’humanité. Le texte de la cti contient, à ce sujet, des mots percutants lorsqu’il souligne que : « la multiplication des procédures juridiques défendant les droits individuels aboutit à un enlisement qui ne sert en définitive que les intérêts des plus puissants, fait oublier la dimension éthique et rationnelle de leur fondement et fait obstacle à l’intérêt général » (§ 5). Et plus loin : « La loi en vigueur, censée être juste puisqu’elle est l’expression du législateur, constitue trop souvent le dernier horizon du droit et de la norme morale, alors qu’elle ne traduit que la dictature de la majorité arithmétique (…) au détriment du bien commun » (§ 7).

13

L’appel à une telle défense du bien commun est certainement l’approche la plus juste pour sauvegarder un environnement planétaire dans lequel puisse évoluer sainement l’homme présent et futur. Les concepts de développement durable et d’exploitation raisonnée des ressources naturelles sont des traductions concrètes de ce souci du bien commun, puisqu’ils visent à satisfaire les besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Reste à savoir si cette défense de l’environnement planétaire et le souci des générations futures font partie « du droit naturel, ancrage des lois humaines dans la loi naturelle » (§ 89) ? « Les sociétés, rappelle la cti, peuvent se définir par le type de bien commun qu’elles entendent promouvoir » (§ 85). Par ailleurs, la liberté est reconnue à l’homme par le christianisme comme condition de réponse à l’amour de Dieu, liberté qui fait de lui une créature spirituelle capable d’interpréter les inclinaisons de la loi naturelle. Cette liberté ne peut-elle conduire certains à rejeter les visions de protection de la nature, proposées surtout par les pays dits développés ? Certains courants de pensée affirment par exemple que, devant la détresse de certaines populations actuelles, il est plus important de les secourir que de se préoccuper des générations futures qui trouveront sans doute d’autres solutions.

Loi naturelle et respect de la vie

14

Pour terminer sur un aspect un peu différent, le rapport entre la loi naturelle et le respect de la vie soulève aussi des interrogations. La cti [note 1, p. 19] relève que, dans sa Déclaration pour une éthique planétaire de 1993, le Parlement des religions du monde a énoncé comme première (de quatre) directive morale irrévocable la non-violence et le respect de la vie, reprenant là ce qui constitue la première « action favorable » selon le bouddhisme : ne pas nuire aux être vivants ni retirer la vie (§ 14). Au cours de son évolution, l’homme s’est pourtant majoritairement dégagé de cette obligation de ne pas « retirer la vie » aux animaux (sans parler de la vie végétale), en devenant chasseur puis éleveur. Les défenseurs de la loi naturelle, à commencer par la cti, reconnaissent d’ailleurs que le premier dynamisme naturel à l’œuvre chez l’homme est : « l’inclinaison à conserver et maintenir son existence » (§ 46), qui se traduit par « l’usage des biens extérieurs qui garantissent la subsistance et l’intégrité de la vie, tels que la nourriture » (§ 48).

15

Le respect de la vie animale peut donc être abordé selon deux composantes apparemment antagonistes de la loi naturelle. Le problème est en fait de savoir si la chair animale est ou non un aliment indispensable à l’homme. Ne peut-il pas se contenter des produits animaux que sont le lait et ses dérivés, les œufs ou le miel ? Et où placer les poissons et autres animaux aquatiques dans ce questionnement ? Concrètement, on sait aujourd’hui que la consommation de protéines animales des pays riches est, en moyenne, beaucoup plus élevée que ne le réclame la couverture des besoins nutritionnels ; la demande en ces protéines croît dans les pays en développement, en même temps que le pouvoir d’achat. En outre, la production animale destinée à l’alimentation humaine a un coût énergétique et environnemental élevé [8][8] Affirmation à nuancer en ce qui concerne la production.... Dans la perspective de nourrir 9 milliards d’humains en 2050, la consommation carnée, à défaut d’être globalement réduite, devra être mieux répartie qu’elle ne l’est aujourd’hui [9][9] Voir, par exemple, la prospective Agrimonde. Agricultures....

En conclusion

16

Loi naturelle et gestion de la nature sont des champs de réflexion sans doute reliés, mais assez distincts. La permanence qui sous-tend la loi naturelle ne doit pas être appliquée au milieu naturel, éminemment variable dans le temps et l’espace. Ce milieu doit être protégé avec raison, géré dans de nombreux cas, mais une sanctuarisation excessive du milieu naturel conduit à des excès qui refusent à l’homme toute place spécifique. Des ponts existent néanmoins entre le respect de la loi naturelle et celui de l’environnement :

  • soit à travers la preuve que certaines orientations fondamentales contenues dans la loi naturelle trouvent des applications dans l’identification, la protection ou la gestion des milieux dits naturels ; ce peut être le cas de la défense des biens communs ;

  • soit à travers la reconnaissance d’une communion universelle dans laquelle l’homme et la nature qui l’entoure formeraient un tout unifié et harmonieux, sentiment que l’homme occidental contemporain aura néanmoins de la peine à retrouver.

Notes

[1]

Commission théologique internationale, À la recherche d’une éthique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle, Paris, Éd. du Cerf, 2009.

[2]

Christiane Galus, « Origines de l’homme : une histoire à réinventer », dans L’Évolution, quelle histoire !, hors-série Le Monde, 2009, p. 34-37.

[3]

L’Homo neanderthalensis enterrait déjà certains de ses morts ; sa « capacité d’apprendre à apprendre, qui est le propre de l’humanité », est de plus en plus reconnue. Voir Fréderic Joignot, « Néanderthal, notre cousin disparu » dans L’Évolution, quelle histoire !, p. 38-41.

[4]

La plus meurtrière des extinctions (90 % des espèces vivantes) est intervenue il y a environ 300 millions d’années (fin de l’ère primaire) ; la plus connue, il y a 65 millions d’années (fin de l’ère secondaire), a fait disparaître 60 à 70% des espèces, dont les dinosaures. Voir, par exemple, Jean-Claude Gall, « Parmi toutes les crises, les crises de la biodiversité », dans Service national famille et société de la Conférence des évêques de France, Fiche verte no 139, Paris, juillet 2009.

[5]

Bernard Chevassus-au-Louis, « Gardiens de la nature ou co-créateurs ? », dans Semaines sociales de France, Vivre autrement. Pour un développement durable et solidaire, Paris, Bayard, 2008, p. 87-100.

[6]

Benoît XVI, encyclique Spe salvi, no 5.

[7]

Jean-Marie Pelt, Nature et Spiritualité, Paris, Fayard, 2008.

[8]

Affirmation à nuancer en ce qui concerne la production des herbivores, aptes à transformer la cellulose végétale non utilisable pour l’alimentation humaine et utilisateurs, par ailleurs, de milieux naturels ne se prêtant pas à la production végétale.

[9]

Voir, par exemple, la prospective Agrimonde. Agricultures et alimentations du monde en 2050 : scénarios et défis pour un développement durable, Paris, Inra-Cirad, 2009.


Article précédent Pages 235 - 242 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info