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Revue d'histoire de la protection sociale

2008/1 (N° 1)


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Connue pour sa recherche sur les inspecteurs de l’Assistance publique [1][1] De Luca Barrusse Virginie, Aux origines de l’Etat-providence...., Virginie De Luca Barrusse explore dans ce nouveau livre un sujet peu étudié par les chercheurs, les familles nombreuses [2][2] De Luca Barrusse Virginie, Rennes, Presses universitaires.... L’auteure mobilise une grande variété de sources et de méthodes, qu’il s’agisse d’appréhender les comportements et les caractéristiques de ces familles, de comprendre les représentations dont elles sont l’objet et de saisir les groupes sociaux qui s’engagent en leur faveur ou les dénigrent. Ont été dépouillés non seulement les nombreuses publications des associations natalistes ou familialistes (ouvrages, brochures, manuels) mais aussi les archives des associations (y compris la correspondance avec les ministères), les comptes rendus des commissions officielles, plusieurs fonds d’archives départementales, les résultats de tous les recensements depuis le début du XXe siècle, ainsi que le courrier adressé à la présidence du Conseil par les citoyens ordinaires. L’auteure se nourrit également de la littérature de l’époque ou postérieure (on pense au livre de Robert Talmy sur le mouvement familial publié en 1962) ainsi que des travaux historiques et sociologiques sur le sujet (en particulier les livres de Rémi Lenoir et de Michel Chauvière). Mais elle a cherché aussi à entrer dans le vécu social et économique de ces familles grâce à l’exploitation des archives conservées par la fondation Cognacq-Jay. Elle a constitué ainsi un échantillon de 200 familles qui ont concouru pour le prix de cette fondation. Dans l’analyse des résultats issus de cette exploitation, elle sait garder la distance voulue entre un regard scientifique des réalités sociales et une approche fine des situations vécues auxquelles ces réalités renvoient. Une brève enquête orale auprès de personnes âgées trouvées dans l’entourage de l’auteure complète utilement le tableau.

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Au cœur de son projet, Virginie De Luca Barrusse situent « les marges de la transition, les familles qui résistent », les familles nombreuses, au moment charnière où la fécondité décline, des années 1880 aux années 1940. Dans quelles conditions ces familles se distinguent-elles de plus en plus des autres familles qui se contentent de un ou de deux enfants, du « choix du roi », selon l’expression populaire ? Ce groupe est progressivement désigné et spécifié par un ensemble d’élites et aussi parce qu’il se donne une identité, qu’il se structure, qu’il revendique. Les familles nombreuses sont allégorisées et, on le verra, en même temps critiquées. Comment sont-elles devenues une catégorie de l’action publique ? Telle est la question posée d’emblée par l’auteure. Virginie De Luca Barrusse brosse en effet un portrait d’une rare richesse des défenseurs et des promoteurs des familles nombreuses, un mouvement qui naît à la fin du XIXe siècle, au croisement de plusieurs réflexions sur l’avenir démographique du pays, la justice sociale, la solidarité, la morale, la notion de dégénérescence. Les familles nombreuses, de question démographique deviennent un enjeu politique.

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Diverses associations se créent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, dont l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, mouvement nataliste pour qui l’enfant, bien national, est soldat, contribuable, travailleur et reproducteur. L’auteure souligne que cette Alliance créée en 1896 est rejointe par des personnalités très différentes : aux côtés de Jacques Bertillon (1851-1922), médecin, statisticien, laïc, on y trouve Louis Emile Javal (1939-1907), descendant d’un banquier juif alsacien, ophtalmologue, père de cinq enfants, ami de Zola, député plutôt à gauche, Charles Richet (1850-1935), médecin, franc-maçon, très proche des thèses eugénistes, André Honnorat (1868-1950), journaliste, député puis sénateur, ministre… Il s’agit d’hommes (mais non de femmes) d’horizons très variés qui se retrouvent pour monter une association qui se donne pour objectif de peser sur les lois en faveur de la natalité. Par ailleurs, le mouvement des « familiaux » pour qui l’enfant est « propriété » de la famille qui en assure l’éducation, se dote également d’associations : il s’agit pour elles, de protéger, de valoriser les familles nombreuses, de leur accorder des avantages financiers. Ainsi naissent en province des alliances départementales des pères de familles nombreuses et autres comités de revendications des pères de famille nombreuse tandis qu’à Paris, se créent en 1908 la Ligue populaire des pères et mères de famille nombreuse sous l’égide du capitaine Simon Maire, et en 1916 La plus grande famille présidée par un patron lyonnais de l’industrie textile, Auguste Isaac (1849-1938). Virginie de Luca Barrusse montre comment, pour agir sur la fécondité, se sont développés des débats contradictoires, les uns voulant agir par la fiscalité, d’autres sur les mœurs, d’autres enfin prônant une logique d’assistance. Avec habilité, l’auteure fait surgir les personnalités de ce petit monde qui s’engage pour les familles nombreuses, montrant les proximités, les alliances, mais aussi les concurrences et les tensions.

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Deux questions sont soulevées par la recherche de Virginie De Luca sur les origines du mouvement en faveur des familles nombreuses : le natalisme français n’entretient-il pas un lien complexe et, somme toute, assez lâche avec l’Église catholique ? Un courant catholique néo-malthusien réussit d’ailleurs à s’y développer, illustré par le mouvement Pour La Vie créé pendant la guerre par Paul Bureau (1865-1923). La naissance du natalisme républicain n’est-il pas une façon d’élaborer une morale laïque qui évite de laisser aux catholiques le monopole des valeurs familiales et sociales, ce qui est aussi une spécificité française ? D’autre part, la rareté des femmes dans ces mouvements [3][3] A l’exception de Cécile Brunschvicg (1877-1946) et... reste un mystère à creuser : les femmes font-elles preuve d’une réelle autonomie, notamment après la grande guerre, refusant le rôle unique qu’on prétend leur faire jouer, celui de mères, et revendiquant, par leur absence même des mouvements nataliste et familialiste, une identité plurielle, familiale mais aussi professionnelle et politique ? La question reste ouverte.

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Progressivement, les mouvements en faveur des familles nombreuses vont réussir à définir une norme qui fixe le statut de « famille nombreuse » : la famille « normale » étant de trois enfants, la famille « nombreuse » sera celle qui en compte au moins quatre. Dès avant la guerre, la question du logement des familles nombreuses est posée, dont témoigne la création en 1903 d’une Société anonyme de logements économiques pour familles nombreuses, laquelle créera à Belleville un immeuble de 70 logements pour familles de quatre enfants et plus. De même le problème des ressources financières de ces familles commence à recevoir un début de solution avec le vote de la loi de 1913 d’assistance aux familles nombreuses nécessiteuses. Mais comme le montre avec justesse Virginie de Luca Barrusse, cette loi institue une forme de contrôle, au moins sur le papier, des familles nombreuses en difficulté et elle instaure un clivage entre les plus misérables et les autres. Bien plus, le message est ambigu : en quoi le soutien aux familles nombreuses nécessiteuses renforce-t-il la lutte contre la dépopulation ? Veut-on inciter celles-ci à avoir encore d’autres enfants ? Veut-on montrer que l’Etat veille sur les plus grandes familles ?

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Après la grande guerre, les diverses associations se regroupent en un Comité central des Ligues de familles nombreuses et de Repopulation (1917), à l’exception de la Ligue populaire du capitaine Maire, et vont tenter de faire passer des lois en faveur des familles nombreuses (impôts, service militaire…). Virginie De Luca Barrusse montre très bien comment ces mouvements réunis régulièrement dans les Congrès de la Natalité (de 1919 à 1936) ont orchestré la « fabrique de la propagande », c’est-à-dire la mise en place d’un « climat familial » propice à la procréation, après la saignée opérée par le conflit. Au moyen de tracts, de journaux, l’Alliance travaille les esprits de façon à modeler les comportements, elle vulgarise les notions démographiques de bilan naturel, de fécondité, de vieillissement, de pyramide des âges. Ainsi, grâce au dépouillement de tous les recensements depuis 1901 et à la lecture de tous les commentaires accompagnant ces recensements, l’auteure reconstruit méthodiquement comment et avec quels outils statistiques, les promoteurs des familles nombreuses ont établi leur vision de la situation démographique de la France. « Manipulée par la propagande nataliste, la démographie devient un instrument de régulation sociale des comportements privés », conclut l’auteure. Elle montre « le pouvoir des chiffres sur l’opinion publique » et la façon dont un mouvement d’opinion, très complexe, conduit à une action politique. La « propagande » s’infiltre partout, à l’école, dans les casernes. Le vocabulaire employé est direct, voire violent : dégénérescence, immoralité, entreprises de luxure et pourriture, familles pas normales, dénatalité mortelle, régions de vie et de mort, égoïsme répugnant, abaissement moral, etc. ; les images sont destinées à frapper le regard… On s’adresse à la raison mais aussi au sentiment, à l’émotion, voire à la peur. Cet effort fait partie d’un vaste mouvement de vulgarisation des notions d’hygiène, de lutte contre les fléaux sociaux, qui s’épanouit entre les deux guerres. Le cinéma éducatif prend sa place à cette époque (Jean Benoit-Lévy [4][4] Vignaux Valérie, Jean Benoit-Lévy ou le corps comme...).

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La liste est impressionnante des résultats en faveur des familles nombreuses. Les mesures prises sont très nombreuses, touchant tous les domaines de la vie sociale : éducation, santé, transports, impôts, logement, avancement dans la carrière, héritage, etc [5][5] Le tableau 23, p. 284-288 énonce précisément le type.... Ces mesures concrètes favorisant les familles cohabitent avec des mesures plus symboliques comme la fête des mères ou la médaille de la Famille française. D’abord fête destinée à célébrer les familles méritantes, donc nombreuses, la fête des mères (1920) devient celle de toutes les mères (1926).

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On voit aussi dans le livre combien sont complexes les relations du natalisme et du familialisme avec le malthusianisme et l’eugénisme anglo-américain dans la France de l’entre-deux-guerres. Le darwinisme social qui imprègne les élites françaises des années 1880-1940 les pousse à craindre que les aides aux familles nombreuses ne favorisent qu’une production de médiocre qualité dans des ménages populaires sur lesquels pèsent encore tant de stigmates moraux. C’est pourquoi la propagande en faveur de la quantité s’accompagne de messages sur la qualité qui font référence aux classes moyennes et à un modèle idéal de respect des hiérarchies de genres et de générations. La politique en faveur des familles doit viser aussi le respect de la stabilité sociale, c’est-à-dire l’équilibre entre les différentes classes sociales. Par ailleurs, les opposants au mouvement nataliste et familialiste se recrutent à la fois chez les néo-malthusiens et chez les féministes. Ils dénoncent les familles nombreuses comme « plaie sociale », résultant d’une sexualité débridée. Après 1910, le père de famille nombreuse est considéré comme quelqu’un de maladroit, qui ne sait pas se retenir… Dans les années 1930, on le percevra même comme un « parasite social », leurs enfants étant dits chétifs, estropiés, graine de voyou, de vagabond… Le discours cherche à dénigrer et à stigmatiser.

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Face au discours idyllique des natalistes et des familiaux et au vocabulaire dénonciateur des néo-malthusiens, Virginie De Luca Barrusse brosse un portrait nuancé des familles nombreuses réelles, celles notamment qui, ayant neuf enfants vivants et plus, demandent un prix à la fondation Cognacq-Jay. L’analyse des lettres dépouillées montre qu’il s’agit en général dans ce cas de familles pauvres. Les conjoints se marient plus tôt que la moyenne, l’écart entre époux est faible, ils sont eux-mêmes issus de grandes fratries. Les naissances se succèdent rapidement et l’écart entre le premier-né et le dernier est faible. Les familles sont instables, mobiles, c’est-à-dire vulnérables. On a là un portrait très nouveau et sensible de ces familles très nombreuses candidates au prix.

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Au terme de cette analyse, on peut s’interroger sur l’efficacité de cette politique, de cette « propagande ». Certes des familles nombreuses ont été soutenues, célébrées. Mais autant le discours et les mesures prises contre la mortalité infantile et les fléaux sanitaires paraissent avoir eu une réelle efficacité, autant l’écart formidable entre les discours et la réalité des comportements de fécondité des couples français paraît se creuser avec le temps. Virginie De Luca Barrusse avance que ce point de vue peut être discuté parce que ce sont les générations qui ont été « baignées » dans le discours nataliste et familialiste depuis leur enfance, et jusqu’au service militaire, qui ont « fait » le baby-boom, un baby-boom particulièrement prononcé dans le cas de la France, comme on le sait.

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Finalement, un fil rouge sous-tend le questionnement de Virginie De Luca Barrusse depuis ses premiers travaux : comment une question sociale est-elle « traitée » par la collectivité ? Par quels mécanismes devient-elle une question prioritaire ou « nationale » ? Qui sont les agents de la publicisation de cette question ? Comment les savoirs et les méthodes de la démographie contribuent-ils à façonner les contours des discours justificatifs ? Aussi bien pour les inspecteurs de l’assistance publique que pour les familles nombreuses, Virginie De Luca Barrusse montre comment la démographie a été véritablement « mobilisée », sous la Troisième république, pour asseoir la légitimité d’un processus en cours, qu’il s’agisse de la professionnalisation des inspecteurs ou la venue des familles nombreuses comme cause sociale à part entière. La construction des familles nombreuses comme question nationale est étroitement liée aux progrès de la « statistique des familles » en même temps qu’elle contribue à développer un discours critique vis-à-vis de cette cause. Ce va-et-vient entre indicateurs et discours est particulièrement intéressant : n’est-il pas d’une brûlante actualité ? C’est, en somme, à une sociologie des usages et des usagers de la démographie, qu’aboutit l’exploration de Virginie De Luca Barrusse, dans ce texte et sans doute dans ceux qui suivront. De façon plus générale encore, le livre n’ouvre-t-il pas des perspectives d’analyse pour une sociologie des usages contemporains de l’expertise et de la recherche en sciences sociales sur cette question de la famille qui demeure encore sensible dans les représentations sociales et politiques ?

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Virginie De Luca Barrusse réussit dans l’approche qui est la sienne, parce qu’elle maîtrise le traitement des données quantitatives, qu’elle n’hésite pas à interroger d’un regard neuf des dossiers d’archives tout en se confrontant aux théories sociologiques de l’action sociale. Nul doute que de nouvelles recherches peuvent s’engager sur d’autres populations vulnérables, comme les handicapés, les immigrés ou les femmes seules, et l’horizon s’élargir au niveau européen : de fructueuses comparaisons sont à attendre de l’expérience des différents pays européens face à la question démographique au cours de la période de la fin du XXe siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale. D’autres ouvertures peuvent être attendues concernant par exemple une sociologie des forces politiques à l’œuvre et des configurations partisanes en jeu, une sociologie de l’action collective, les « communautés épistémiques » qui se constituent dans ces espaces où se côtoient des mouvements natalistes et familialistes et l’Etat.

Notes

[1]

De Luca Barrusse Virginie, Aux origines de l’Etat-providence. Les inspecteurs de l’Assistance publique et l’aide sociale à l’enfance (1820-1930), Paris, PUF/INED, 2002.

[2]

De Luca Barrusse Virginie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 341 p.

[3]

A l’exception de Cécile Brunschvicg (1877-1946) et de Marguerite Witt-Schlumberger (1853-1924) qui s’associent à la création de Pour la vie en 1916.

[4]

Vignaux Valérie, Jean Benoit-Lévy ou le corps comme utopie. Une histoire du cinéma éducateur dans l’entre-deux-guerres en France, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, 2007.

[5]

Le tableau 23, p. 284-288 énonce précisément le type de mesure prise, sa date, son objet : cette reconstitution qui n’est pas exhaustive, comme le signale l’auteure, est un instrument de travail très précieux.

Pour citer cet article

Rollet Catherine, « Les familles nombreuses. Une question démographique, un enjeu politique. France (1880-1940). Virginie De Luca Barrusse », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2008 (N° 1), p. 155-161.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2008-1-page-155.htm


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