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Revue d'histoire de la protection sociale

2008/1 (N° 1)


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En France, peu d’historiens avaient étudié la vieillesse dans la première moitié du XXe siècle. Certes les travaux des sociologues étaient nombreux à partir des années 1960, mais n’avaient ni les objectifs ni les méthodes de l’histoire. Élise Feller s’est lancée dans l’aventure, faisant à la fois, comme l’avait souhaité Peter Laslett, l’histoire de la vieillesse et celle des vieux, dans une période véritablement charnière [1][1] Elise Feller, Paris, Editions Seli Arslan, 2005, 352.... Elle analyse les évolutions de la famille, des patrimoines, des rapports à la propriété, aux secours, aux pensions, des institutions d’hébergement, des attitudes devant la vie et la mort, de la médecine, enfin les représentations de la vieillesse qui mènent de la figure du vieillard indigent dépendant de l’assistance à celle du retraité allocataire de droits.

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L’auteur met d’abord les « questions de l’âge » et les regards sur l’âge au cœur d’une histoire marquée par les guerres, les changements rapides de l’économie et de la démographie, la crise mondiale, l’Occupation et les bouleversements d’après la Libération. Elle souligne combien ce qu’Hervé Le Bras a appelé « la névrose française » a marqué durablement la perception de la vieillesse. Le vieillissement rapide de la population, c’est-à-dire l’augmentation de la part des 60 ans et plus, est dû alors essentiellement au recul des naissances, et très peu à l’allongement de l’espérance de vie au-delà de 60 ans : jusqu’en 1960, les Français parvenus à 60 ans vivent à peine plus longtemps qu’avant [2][2] A partir de cette date, la durée de la vie après 60.... Ce vieillissement de la population comme l’analyse H. Le Bras, est chargé de tous les maux depuis la défaite de 1870 devant la Prusse : il est vu à la fois, rétroactivement, comme l’origine de ce grand malheur, et comme une menace de déclin futur et de « sclérose » - les gens âgés, les plus pauvres en particulier, les plus nombreux, étant désormais perçus comme un fardeau.

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La deuxième partie de l’ouvrage décrit d’abord le « long sommeil de la gériatrie », dans un pays où Charcot (1825-1893), étudiant à la Salpetrière les maladies des vieillards, s’était engagé dans la voie d’une recherche gériatrique, et le « rendez-vous manqué » de la médecine avec la vieillesse. Pendant et après la Grande Guerre, les thèses de médecine sur les maladies des gens âgés se font rares (en 1922, seules 13 sur 1000 s’intéressent à la vieillesse), alors que se multiplient celles sur l’enfance et la maternité. La gériatrie ne se développera à nouveau en France qu’après 1948, et surtout à partir des années 60, en liaison avec une nouvelle efficacité des traitements.

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Un beau chapitre (p.103-144) est consacré à « l’hospice des vieux », lieu de relégation traditionnel pour les vieillards misérables ou indésirables. Resté à la veille de la Grande Guerre « la crainte et l’espoir des vieux pauvres », il demeure entre 1920 et 1960 un lieu de vie frugale, de soins médiocres, de mortalité élevée, et de perte de l’espace privé. Mais il est devenu un signe de solidarité républicaine, les constructions se multiplient, leur confort progresse [3][3] On trouvera dans le Cahier d’Histoire de la Sécurité...), et l’on espère y trouver une réponse décente à l’hébergement des vieilles gens. D’ailleurs, et c’est nouveau, une partie des couches moyennes ruinées par l’inflation y trouve refuge.

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Mais la plupart des gens, Elise Feller le montre bien, souhaitaient vivre leur vieillesse chez eux, près de leur famille quand ils en ont une. Car la famille, mise à mal par l’exode rural, et qui semblait condamnée au déclin [4][4] Lequin Yves a constaté la persistance du thème de son..., a fait mieux que « résister » : les formes de solidarité entre générations se sont renouvelées, comme l’auteur le montre plus loin (p.158-170) dans un excellent chapitre, « Vieillir en privé », riche d’analyses, et de témoignages de l’époque.

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La troisième partie est consacrée à la « construction sociale de la vieillesse », au moment où celle-ci sort de la sphère privée pour réclamer un traitement collectif. La loi de 1905 institue l’assistance obligatoire aux vieillards les plus démunis, érigeant comme « première figure institutionnalisée » de la vieillesse celle du vieillard indigent, qui n’a su ni épargner, ni s’entourer d’une famille aimante. Mais elle affirme aussi le principe de la « dette sociale » que la République doit aux anciens. En 1936, 450 000 « vieux » touchent les maigres secours prévus, et parmi eux bien des vieux chômeurs. Qu’en est-il des retraites ? Vers 1900, seulement 10 % des ouvriers sont affiliés à une Caisse de retraite. La loi de 1910, aboutissement de 50 ans de travail parlementaire (une « loi-évènement », dit l’auteur), a instauré pour les petits salariés une obligation de cotisation jusqu’à 65 ans. Elle est mal comprise des intéressés, et dénoncée par le mouvement ouvrier, tant les salaires sont bas et les taux de décès élevés, surtout chez les hommes de 55 à 65 ans (trois fois plus élevés qu’aujourd’hui : aussi parlera-t-on de « retraite pour les morts »). Cette retraite « obligatoire » est rejetée par la multitude des travailleurs pratiquant la pluriactivité, ou rêvant de s’établir un jour « à leur compte », et qui en 1910 refusent d’entrer de façon définitive dans le salariat : le chapitre 8, (p.226-268), est consacré au « grand malentendu des retraites ouvrières », citant le mot d’Henri Hatzfeld, pour qui le salariat avait longtemps été aux yeux des ouvriers un « enfer temporaire ». Finalement, et cela n’a pas été assez dit, la loi de 1910 sera peu appliquée.

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À partir des années Vingt prend corps, lentement, « l’innovation décisive de la retraite ». Certes le système de retraite qu’instaure la loi de 1930 sur les Assurances sociales reste incomplet et insuffisant. Mais la lutte des pensionnés de l’État, appuyée sur un vigoureux Mouvement des retraités, fait émerger un « modèle français de retraite » où la pension devient un « salaire continué », alimenté par les cotisations des actifs. Ce modèle inspire les revendications de larges couches du salariat, employés des collectivités publiques, des transports, des hôpitaux, et acclimate l’idée de retraite aussi bien chez les cadres que dans les classes populaires longtemps rétives. Lorsque sous le Front Populaire, pour procurer « Du Pain pour les Vieux et du travail pour les jeunes », il est question de réformer et d’élargir l’assistance aux vieillards, on parle désormais d’une « Retraite des vieux ». Celle-ci prendra consistance dans l’État français de l’Occupation à travers la loi de 1941 sur l’Allocation aux Vieux Travailleurs Salariés, avant qu’en 1944 la Sécurité sociale ne fonde sur la répartition un système de retraite, improprement dit « général ». En 1948, 63 % des gens de 65 ans et plus touchent un revenu de vieillesse qu’ils appellent retraite. La figure du retraité est devenue la figure de la vieillesse.

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Selon l’auteur, jamais le sens et l’expérience de la vieillesse n’avaient changé aussi vite et aussi profondément. Elle montre que dès la 1e moitié du XXe siècle, il existait après la vie de travail, même parmi les salariés modestes, une aspiration à une vie de retraite, que les historiens et les sociologues n’ont guère étudiée. Dans le chapitre 10, consacré à 601 agents des compagnies de transport parisiens nés entre 1860 et 1880, parvenus à la retraite entre 1920 et 1940, (p. 301-343), l’auteur suit les trajectoires des agents et de leurs épouses (1 036 individus) : carrière, mobilité géographique, modes de cessation d’activité, droits à pension directe et à réversion, revenus, durée de vie, situations et relations familiales, modes de vie enfin ; 23 % de ces retraités cohabitent, et les migrations vers la province, dans les 5 ans de la retraite, sont pratiquées par 40 % de cette population, souvent en direction du lieu de naissance. Des enquêtes auprès de survivants ou de descendants ont porté sur les modes de vie, et le veuvage.

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Par le sérieux et la finesse des analyses, par la pertinence des questions abordées, ce livre, écrit à une époque où la vie s’allonge fortement aux âges élevés, apporte beaucoup à l’histoire sociale, et à la gérontologie. Il aide notamment à situer la vieillesse en France, comme expérience privée et comme construction sociale, dans l’évolution des sociétés avancées du XXe siècle. Enfin il se place clairement, comme le souhaitait Peter Laslett, « du côté des vieux », des vieilles aussi, plus nombreuses, en contribuant de façon originale à l’histoire sociale des femmes, dans une période de leur vie qui longtemps n’avait guère retenu l’attention des recherches féministes.

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La thèse de l’auteur [5][5] Vieillissement et société dans la France du premier..., qui avait reçu en 2000 le prix du CHSS, et celui de la Société de gérontologie, a été repensée et reprise 3 ans après, pour en faire un livre destiné au public de plus en plus large qu’intéressent les questions de la vieillesse, et qui veut comprendre comment et pourquoi le sens et l’expérience de la vieillesse, et le regard sur la vieillesse, ont changé aussi rapidement et aussi profondément, bref penser la vieillesse en terme de dynamique : elle est devenue un facteur de changement social pour l’ensemble de la société.

Notes

[1]

Elise Feller, Paris, Editions Seli Arslan, 2005, 352 p.

[2]

A partir de cette date, la durée de la vie après 60 ans augmente fortement. Aujourd’hui, c’est aux âges élevés et très élevés que les progrès sont les plus importants.

[3]

On trouvera dans le Cahier d’Histoire de la Sécurité sociale, Regards croisés sur la protection sociale de la vieillesse, n° 1, 2005, p. 83-138. Un travail de l’auteur sur Un hospice modèle : l’hospice départemental des vieillards de la Sarthe. Sur les menus monotones, les règlements, les punitions, le travail à l’extérieur, l’auteur a réuni bien des observations. Elle montre aussi que le surpeuplement, la promiscuité, l’absence de soins, la mortalité élevée choquent alors bien des observateurs.

[4]

Lequin Yves a constaté la persistance du thème de son déclin de 1815 à 1914 dans les très nombreux livres consacrés alors en France à la famille.

[5]

Vieillissement et société dans la France du premier vingtième siècle, 1905-1953, thèse d’histoire sous la dir. de Perrot Michelle, Paris 7, 1997, 3 volumes, 700 p. L’ouvrage est disponible dans plusieurs bibliothèques.

Pour citer cet article

Cribier Françoise, « Histoire de la vieillesse en France, 1900-1960. Du vieillard au retraité. Élise Feller », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2008 (N° 1), p. 162-165.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2008-1-page-162.htm


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