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Revue d'histoire de la protection sociale

2008/1 (N° 1)


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Les travaux de l’Office du Travail, représentant au total quelques 30 000 pages au moins, constituent une énorme masse de publications : c’est là une mine d’informations précieuses, connue depuis longtemps de ceux qui se sont intéressés à la société industrielle et aux politiques sociales à la fin du XIXe siècle et au début du siècle suivant, et exploitée fréquemment par eux. Pourtant cet Office, dont on devinait ainsi l’importance, est lui-même resté ignoré des historiens jusqu’à ce que, Isabelle Moret-Lespinet lui consacre sa thèse. Celle-ci, soutenue en 1997 à l’Université de Paris X, aboutit dix ans plus tard à un livre, grâce au concours du Comité d’histoire du ministère du Travail, et il faut vraiment s’en réjouir : l’ouvrage, paru dans une collection intitulée Pour une histoire du travail où il avait naturellement sa place, est le fruit d’une recherche scientifique de grande valeur, qui repose sur le dépouillement d’archives multiples tant publiques que privées [1][1] Lespinet-Moret Isabelle, Rennes, Presses Universitaires.... Le but de son auteur, qui avait auparavant travaillé sur l’action sociale d’Alexandre Millerand et sur la loi des Huit heures, est ambitieux : Isabelle Lespinet-Moret a voulu trouver réponse à de grandes questions destinées à saisir l’identité de cette institution et à mettre en lumière son rôle historique, tout en la replaçant au sein des théories et des pratiques de la réforme sociale qui se sont développées dans la France de la Troisième République entre 1891 et 1914, ainsi que l’indique justement le sous-titre. Elle s’intéresse d’abord à la création et aux origines de l’Office, puis elle scrute son fonctionnement et son organisation, enfin elle montre l’intérêt et le sens historique de ses grands travaux.

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C’est une loi votée le 20 juillet 1891 et un décret du 19 août de la même année qui ont donné naissance à l’Office du Travail. Sa création a des origines lointaines : elle s’inscrit à la suite d’une série de mesures et de projets visant à donner à l’Etat des moyens pour intervenir dans le domaine du travail, qui débute dans les années 1840. Elle est aussi la conséquence immédiate et logique de l’instauration par un décret du 22 janvier 1891 du Conseil supérieur du Travail, conçu comme un Parlement social : l’Office du Travail doit en être l’exécutif.

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Sa création a des raisons profondes, elle est dans « l’air du temps », car elle s’inscrit dans tout un contexte économique, social, politique et culturel : les progrès de l’industrialisation et les difficultés économiques conjoncturelles de la décennie 1880 posent alors avec de plus en plus d’acuité la question du travail. Elle est au cœur des réflexions qui agitent toutes les composantes d’une « nébuleuse réformatrice », où se retrouvent des leplaysiens et des positivistes. Du reste, on a vu peu auparavant éclore dans divers pays européens et aux Etats-Unis des institutions comparables, et la section de l’économie sociale de l’Exposition universelle de 1889 a constitué une avancée importante pour l’institutionnalisation du travail.

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En France aussi, la question du travail s’impose désormais au cœur du débat politique : les Républicains, en particulier les radicaux, veulent tendre la main aux ouvriers et les intégrer à la République. C’est le ministre du Commerce Jules Roche qui, se faisant le porte-parole de la politique sociale des radicaux, a présenté devant l’Assemblée nationale le projet de loi visant à instituer un Office du Travail. Les textes organiques de cette institution, qui ouvrent pour l’exercice de 1891 un modeste crédit de 48 000 F pour ses frais de premier établissement et ses dépenses pendant le dernier trimestre de l’année, lui confient une vaste mission : « Recueillir, coordonner et publier toutes informations relatives au travail, et effectuer tous travaux se rattachant à cet ordre d’idées, qui lui seraient demandés par le ministère du Commerce ».

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Isabelle Moret-Lespinet analyse ensuite l’organisation administrative de cette institution. Elle nous permet d’entrer dans ses bureaux et de suivre son fonctionnement interne. Son organigramme fait apparaître une constante division entre le service intérieur subdivisé en sections, et le service extérieur où travaille sur tout un personnel temporaire recruté pour les enquêtes. La multiplication des tâches à accomplir entraîne l’accroissement de la division du travail. Pourtant l’Office demeure une structure légère, pourvue de moyens financiers et humains fort restreints. Son budget est fixé à 152 000 F par an jusqu’en 1897, et ses ressources sont ensuite à peu près stables à ce niveau : un tel chiffre ne représentait en 1892 que 0,012 % du budget de l’Etat ou 0,66 % du budget du seul ministère du Commerce ! C’est que la majorité des parlementaires ne voulaient pas accroître le déficit de l’Etat par la création d’une administration coûteuse. Le traitement du personnel permanent représente plus de la moitié de ces dépenses vers 18941896, les autres postes importants du budget étant destinés à la rémunération du personnel temporaire, et aux frais d’impression qui gonflent en même temps que se développent les publications.

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L’Office emploie de façon permanente 17 personnes en 1891 et 30 en 1914, dont des garçons de bureau (au nombre de 3 en 1891), des expéditionnaires (également au nombre de 3), des spécialistes (1 actuaire, 2 rédacteurs ou traducteurs, 1 archiviste …) et enfin les chefs et sous-chefs de section. Pour qu’une administration aussi réduite parvienne à accomplir la vaste mission qui lui a été confiée, il lui a fallu disposer d’un effectif comprenant des personnes très qualifiées et intéressées par la question sociale.

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Ses directeurs successifs, qui ont procédé au recrutement de ce personnel, l’ont surtout choisi dans la mouvance des positivistes, mais ils ont fait appel aussi à des leplaysiens inspirés par le catholicisme social, et ils ont confié des postes importants à des polytechniciens. Au sein de l’effectif permanent de fortes personnalités se détachent. Ainsi le normalien François Simiand, agrégé de philosophie et socialiste dreyfusard : entré dans l’Office par la petite porte en 1900, en tant qu’auxiliaire temporaire, il devient l’année suivante le bibliothécaire de l’Office et du Ministère du Commerce (puis de celui du Travail, créé en 1906). Le polytechnicien Lucien March, entré à l’Office comme délégué temporaire en 1892, qui devient l’année suivante sous-chef de section, est dès lors un enquêteur permanent de l’Office et le maître incontesté de la statistique en son sein. Ou Isidore Finance, un ouvrier très actif dans le monde syndical, qui s’est converti au positivisme et est devenu le président du Cercle des Prolétaires positivistes : pendant toute la période 1891-1914 a été sous-directeur de l’Office et le Chef du Bureau de l’économie sociale.

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Parmi les délégués temporaires, on trouve d’autres personnalités remarquables, comme Pierre du Maroussem, un disciple dissident de Le Play, qui a apporté sa précieuse collaboration à l’Office pour deux de ses grandes enquêtes, concernant la petite entreprise parisienne (1892-1894), et les associations ouvrières de production (1896). Ou encore une femme, Caroline Millaud, socialiste et féministe, recrutée dans les années 1910 pour enquêter sur le travail à domicile dans la fleur artificielle, puis dans l’industrie de la chaussure.

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Les directeurs successifs de l’Office ont exercé un rôle essentiel dans la formation de cette institution et le développement de ses activités : ce sont eux qui ont recruté et formé ses équipes opérationnelles et leur ont fixé les travaux à accomplir. Les deux premiers directeurs (Jules Lax en 1891-1893, puis Camille Moron de 1893 à 1899), tous deux polytechniciens, ingénieurs des Ponts et Chaussées, et républicains de la mouvance radicale, ont lancé et modelé l’institution.

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Mais c’est leur successeur Arthur Fontaine qui l’a le plus profondément marquée. Ce polytechnicien passé par l’Ecole des Mines s’est précocement converti à l’économie sociale ; entré à l’Office dès octobre 1891, comme chef de la section des statistiques, il en devient sous-directeur en 1893 : dans ce poste, il participe activement au lancement des grandes enquêtes, à la réorganisation du service des statistiques et à la publication du Bulletin. En 1899, Alexandre Millerand le nomme Directeur de l’Office et de la Direction du Travail. Il est resté au sein de l’Office pendant 23 ans, puisque il ne le quitte qu’après la Grande guerre pour le Bureau International du Travail, où il restera jusqu’à sa mort en 1931. On ne dispose pas de « papiers Fontaine » susceptibles de nourrir une biographie de ce haut fonctionnaire, mais Isabelle Lespinet a réussi, en glanant des informations dans des sources diverses, entre autres dans des correspondances, à retracer son itinéraire intellectuel et ses multiples activités, et à proposer de lui un portrait magistral. Il a gravité au début de sa carrière d’ingénieur dans la sphère des leplaysiens et il comptait bien des amis dans la mouvance chrétienne libérale, tout en restant attaché aux principes de la République laïque. Il a été profondément marqué aussi par le positivisme, et, s’il n’a jamais adhéré à aucun parti politique, il est très proche de certains intellectuels socialistes : sa pensée politique et son engagement dans l’économie sociale font vraiment de lui « un socialiste libéral » (p. 78). Il réalise donc la synthèse des différents courants idéologiques qui confluent au sein de l’Office, et il est plus que tout autre représentatif de cette institution. De plus, cet homme brillant et cultivé, qui a ses entrées dans la haute société de la Belle Epoque et compte de nombreux amis aussi bien parmi les ingénieurs que dans le monde des artistes et des intellectuels, cumule avec ses fonctions à la tête de l’Office de nombreuses autres responsabilités : il est le conseiller écouté de nombreux ministres qui ont fait appel à lui pour présider des commissions, pour rédiger des rapports et participer à la préparation des lois sociales, ou pour négocier des accords internationaux ; des entreprises ont fait appel à ses compétences pour lui confier un rôle d’arbitre ou de conciliation. Enfin il est membre d’une vingtaine d’associations, il collabore activement à de nombreuses revues, il donne des conférences, il intervient dans des congrès. En communiquant ainsi dans d’innombrables lieux de débat, il donne un large écho aux travaux de l’Office, et il contribue puissamment à son rayonnement.

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L’Office du Travail a réalisé, en une douzaine d’années à peine (son activité, paralysée durant la Grande Guerre, n’a pas vraiment repris après) une œuvre d’une ampleur impressionnante, comprenant trois catégories de grands travaux.

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D’abord les Enquêtes, en tout une quarantaine de grandes enquêtes sociales. L’enquête, qui était la vocation première de l’Office, est restée « sa raison d’être ». L’exploration de l’ensemble de ce corpus, montre comment ont été réalisées ces enquêtes : au départ, la commande d’un donneur d’ordre (le CST, le parlement ou un ministère …), ou une initiative de l’Office, puis les objectifs fixés aux enquêteurs, la fabrication de l’enquête, avec la campagne, sa durée et son coût, le traitement des questionnaires, enfin le rapport d’enquête et sa publication. L’Office se sert de méthodes relevant de genres tout différents, faisant preuve ainsi d’un véritable « syncrétisme méthodologique » ; en se voulant aussi scientifique que possible, il cherche à apparaître comme un observatoire impartial des réalités sociales Les sujets sur lesquels il a enquêté montrent l’ensemble du champ couvert par ces travaux : salaire et durée du travail, hygiène industrielle, formes de travail, conflits et syndicats, chômage…

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Ensuite, l’Office a élaboré des statistiques sur des sujets variés, notamment la Statistique des grèves et des recours à la conciliation et à l’arbitrage, publiée chaque année à partir de 1893. Enfin, deux ans après sa création, il s’est mis à éditer un Bulletin mensuel, d’un coût modeste (20 centimes le numéro, 2,50 F l’abonnement annuel), destiné à vulgariser les résultats de ses travaux et à diffuser toutes les informations concernant le travail, la législation et la jurisprudence, la santé, et tout ce qui concerne la réforme sociale.

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L’analyse de toutes ces productions de l’Office traduit la représentation qu’il se fait du travail et de toute la sphère économique et sociale. Au point de vue économique, il reste attaché au modèle de la petite entreprise, mais il apparaît en même temps très moderne, dans son diagnostic des problèmes sociaux et dans les remèdes qu’il propose pour améliorer les relations sociales. Il attribue ainsi à l’Etat un double rôle, celui de favoriser le maintien des petites entreprises, et aussi celui d’intervenir pour réformer les relations sociales.

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L’Office en effet est réformiste, d’abord en raison de ses méthodes, qui divisent la question sociale en une série d’approches distinctes, afin de proposer des réformes pratiques portant sur chaque problème particulier. Ensuite, les convictions des animateurs de l’Office font d’eux des réformateurs sociaux, partisans d’« une évolution sans catastrophe » (Arthur Fontaine). Ils ne nient pas la réalité des antagonismes sociaux, ils expliquent et légitiment même les grèves, mais ils croient à la possibilité de pacifier le corps social grâce à la mise en œuvre de profondes réformes.

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Cette étude de l’Office du Travail nous fait mieux connaître les théories et pratiques du mouvement de la Réforme sociale qui s’est épanoui au tournant du XIXe et du XXe siècles et qui est longtemps resté méconnu, il nous apprend beaucoup aussi sur la politique sociale entreprise à la même époque par des Républicains comme Millerand, afin d’attacher les ouvriers à une République plus sociale.

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L’ouvrage d’Isabelle Lespinet-Moret est donc très riche, parce qu’il ne se cantonne pas à l’étude d’une institution refermée sur elle-même : il montre tout ce que peut apporter son histoire, dès lors qu’elle est attentive aux hommes qui l’ont animée et aux liens tissés entre-elle et les milieux politiques, sociaux, ou culturels de son temps, tant en France qu’à l’étranger.

Notes

[1]

Lespinet-Moret Isabelle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007, 374 p.

Pour citer cet article

Plessis Alain, « L’Office du Travail (1891-1914). La République et la réforme sociale. Isabelle Lespinet-Moret », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2008 (N° 1), p. 166-170.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2008-1-page-166.htm


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