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Revue d'histoire de la protection sociale

2009/1 (N° 2)


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Disons-le d’entrée, le titre de l’ouvrage de Lisa DiCaprio peut s’avérer trompeur. Au lecteur qui s’attendrait à découvrir une vaste synthèse, l’auteur propose une étude sur un sujet beaucoup plus circonscrit : l’établissement, le fonctionnement et la disparition des deux ateliers de filature parisiens créés par l’Assemblée nationale en 1790 et qui fonctionnèrent jusqu’en 1795. Situés l’un sur la rive gauche, dans le couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques et l’autre sur la rive droite, ces deux manufactures financées par des fonds nationaux fournirent, pendant ces années cruciales de la Révolution, un travail et un revenu à un nombre élevé de femmes et d’enfants, filles et garçons, condamnés à l’indigence. Ils employaient en effet environ 2 500 personnes, un chiffre qui fluctua au cours de la période. Au printemps 1791, ce sont ainsi environ 3 000 ouvrières qui y travaillent. A l’aide de rouets, quelques-unes filaient du lin, d’autres du chanvre, d’autres encore du coton. Ce dernier requérait également les services de nettoyeuses ou éplucheuses et de cardeuses. Toutes ces femmes, dont les salaires à la journée ou à la tâche selon leur fonction étaient très faibles, étaient employées en raison de leur indigence. Parmi elles, beaucoup de femmes seules, célibataires, veuves, ou dont le mari était parti se battre dans les armées révolutionnaires, que leur isolement rendait particulièrement vulnérables. Certaines d’entre elles étaient âgées, quelques-unes même octogénaires. Les ateliers ne pouvant offrir assez de places pour accueillir toutes les femmes indigentes, celles qui étaient acceptées devaient être préalablement recommandées par les nouvelles autorités civiles de leur quartier, comme les comités de bienfaisance.

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Cette institution révolutionnaire peu connue offre à son historienne un poste d’observation remarquablement situé pour saisir les profondes transformations politiques et sociales que connaît alors la capitale. L’histoire des ateliers de filature est en effet placée à la conjonction de différents phénomènes : les changements institutionnels, la profonde réforme du système d’assistance, les turbulences politiques, la forte politisation de la population dans le cadre sectionnaire, les effets économiques de la Révolution sur les classes populaires parisiennes, l’impact de la guerre. Lisa DiCaprio peut ainsi mener son étude sous des angles variés et s’intéresser aux connexions entre histoire du genre, du travail et de la protection sociale.

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Pour mieux saisir les enjeux que représente cette création révolutionnaire, elle mène une enquête minutieuse, qui repose sur une étude approfondie des archives disponibles notamment dans la série F 15 des archives nationales. Ces sources administratives, rapports, comptabilité, correspondances, fournissent de nombreuses indications sur le fonctionnement, le personnel et les finances des ateliers, que Lisa DiCaprio peut décrire précisément, moins malheureusement sur les ouvrières elles-mêmes. Mais l’auteur brasse par ailleurs une bibliographie abondante pour contextualiser son sujet, et accorde en particulier une grande place à l’analyse des transformations des politiques d’assistance pendant la Révolution. S’appuyant sur une bibliographie essentiellement anglo-saxonne pour les titres les plus récents, elle sollicite aussi des « classiques » de l’historiographie française, des études anciennes de Camille Bloch ou de Ferdinand-Dreyfus sur l’assistance aux écrits d’Albert Soboul sur les sans-culottes parisiens, sans oublier des travaux plus récents comme la somme de Catherine Duprat sur la philanthropie ou les écrits de Dominique Godineau qui avait déjà consacré un assez long développement aux ouvrières de ces ateliers de filature dans ses Citoyennes tricoteuses. L’ouvrage s’organise en quatre chapitres chronologiques, de la mise en place des ateliers (« Old Regime Charity and Revolutionary Welfare ») à leur fonctionnement dans les années 1790-1793 (« State-Sponsored Work for Women »), pour s’arrêter sur les transformations de l’an II (« The Year II Transformations of Work, Welfare, and Citizenship »), avant d’analyser les conditions de leur démantèlement (« The Dismantling of Centralized Welfare »).

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Au fil de son étude, plusieurs thèmes apparaissent et s’entrecroisent. Le plus central est celui de la mutation de l’assistance, de la charité d’Ancien Régime à l’affirmation de conceptions nouvelles qui sont pour l’auteur à l’origine de l’Etat-providence contemporain. Elle en décrit nettement les caractéristiques, applicables entre autres aux ateliers de filature qui sont son objet : sécularisation, centralisation, rationalisation, secours fondés sur l’affirmation des droits des individus, droit à la subsistance en l’occurrence. Elle insiste, comme il se doit, sur le rôle essentiel du Comité de mendicité de l’Assemblée constituante, dont l’œuvre de réflexion fondatrice sert de référence jusqu’en l’an II. Distinguant secours à domicile et assistance par le travail pour les pauvres valides, le comité ne put mener à bien que quelques rares réalisations législatives, dont l’établissement des ateliers de filature pour les femmes au printemps 1790, alors que d’autres ateliers de travaux publics étaient créés pour les hommes. On peut remarquer que la notion de centralisation à leur propos mériterait discussion, puisque jusqu’au 9 thermidor, les ateliers, bien que financés par l’Etat, furent placés sous l’autorité de la municipalité parisienne, qui dut supprimer ses propres ateliers antérieurs à la décision de l’Assemblée nationale. Si l’auteur montre comment cette création s’insère dans des conceptions nouvelles, elle souligne cependant à plusieurs reprises les filiations avec l’Ancien Régime. Ainsi rappelle-t-elle dans son premier chapitre qu’avant la Révolution existait à Paris depuis 1777 un Bureau de la filature, financé par le Trésor royal, dont l’objet était de fournir du travail à domicile aux femmes indigentes. Quelques-uns de ses employés se retrouvent d’ailleurs ensuite dans l’administration révolutionnaire. Continuité donc, mais aussi changement puisque désormais curés et sœurs de la charité sont remplacés par des laïcs. L’administration révolutionnaire se veut également novatrice en fondant l’assistance pour les pauvres valides sur la stricte rétribution de leur travail, et en refusant de surévaluer la valeur de celui-ci dans une logique charitable pour ne pas créer de concurrence aux entreprises privées. Ainsi le regroupement des ouvrières au sein d’ateliers de vaste taille doit-il être le moyen de contrôler plus étroitement la qualité de leur production et de discipliner davantage la main d’œuvre. C’est un aspect sur lequel Lisa DiCaprio insiste fortement tout au cours de son livre, montrant comment les administrateurs essaient de concilier deux objectifs, l’assistance et la rentabilité, qui s’avèrent contradictoires. Institution tournée vers l’assistance, le but premier des ateliers est de venir en aide à des femmes, souvent isolées, que le chômage régnant alors à Paris contraindrait sinon à la mendicité ou à la prostitution. Mais en même temps, les administrateurs tentent de rentabiliser le fonctionnement des ateliers dont les productions sont vendues, en essayant de réduire les coûts et d’améliorer la qualité des fils. Ils n’y parviennent cependant jamais, et les ateliers sont constamment déficitaires. La dimension économique des ateliers se renforce quand ceux-ci participent à partir de l’an II à l’effort de guerre ; le chanvre prend la première place au détriment du coton, pour la fabrication des voiles de la marine de guerre, exigeante sur la qualité du fil. Ce dilemme n’est pas nouveau : Lisa DiCaprio le remarque pour le Bureau de la Filature parisien, on pourrait ajouter que les hôpitaux généraux y furent constamment confrontés. Mais si les autorités n’arrivent pas à imposer la prééminence d’une logique économique, c’est que les ouvrières s’y opposent constamment, revendiquant tantôt de meilleurs salaires, tantôt de meilleures conditions de travail et résistant par des moyens plus ou moins détournés aux demandes des directeurs et administrateurs qui dénoncent leur insubordination.

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Il existe en effet un élément véritablement nouveau que l’auteur met en évidence : la politisation des institutions d’assistance. Situés au cœur du Paris populaire, l’atelier du Nord comme l’atelier du Midi, subissent les contrecoups du nouvel ordre politique. En l’an II, une partie du personnel est l’objet de dénonciations, certains séjournent en prison, deux employées sont même guillotinées comme contre-révolutionnaires. Ces événements ne sont pas seulement le résultat de l’agitation révolutionnaire environnante. Certaines employées, une partie des ouvrières elles-mêmes se révèlent comme des militantes engagées dans les milieux sans-culottes. Au-delà de ce petit noyau, les ouvrières s’approprient progressivement le nouveau langage révolutionnaire des droits et n’hésitent pas à se tourner vers les nouveaux lieux de pouvoir (sociétés populaires, comité de salut public) pour trouver des défenseurs. S’appuyant notamment sur l’étude des pétitions qu’elles envoient un peu partout, Lisa DiCaprio montre que la politisation des femmes des milieux populaires se poursuit et s’amplifie après l’automne 1793 et que leur mouvement revendicatif se prolonge après le 9 thermidor et la chute de Robespierre. La réaction thermidorienne qui suit n’en est que plus spectaculaire en ce qui concerne les ateliers de filature. Désormais, il s’agit d’abandonner les principes qui ont fondé l’institution depuis ses origines. L’épisode des sans-culottes a développé la peur des classes populaires, bientôt assimilées aux classes dangereuses. Rassembler des centaines de femmes indigentes dans un seul lieu est perçu comme risqué, comme l’ont montré les multiples incidents qui ont marqué les années précédentes. La place des femmes doit être dans leur foyer auprès de leurs enfants pour assurer au mieux leurs fonctions maternelles. A leur disparition au cours de l’année 1795 les ateliers sont remplacés par un Etablissement national de filature qui revient pour l’essentiel aux pratiques d’Ancien Régime : les fileuses travailleront à domicile. Seuls sont conservés un atelier de formation et un atelier pour le nettoyage du coton. On peut regretter que Lisa DiCaprio n’ait pas davantage souligné dans son dernier chapitre l’ampleur de la misère qui règne à Paris en l’an III et conduit aux insurrections des sans-culottes du printemps, alors même que les sources utilisées apportent des témoignages précis sur les conditions de vie misérables des ouvrières.

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Il n’est pas sûr que l’épilogue final qui dresse un rapide panorama des transformations des systèmes d’assistance en France de la Révolution aux lendemains de la Seconde guerre mondiale soit véritablement utile. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de Lisa DiCaprio apporte un éclairage intéressant sur les contradictions du système parisien d’assistance destiné aux femmes durant la période révolutionnaire et la façon dont celles-ci essayèrent de se l’approprier.

Pour citer cet article

Dousset Christine, « The Origins of the Welfare State : Women, Work, and the French Revolution. Lisa DiCaprio, Champaign, University of Illinois Press, 2007, 288 p., 40 USD $, ISBN : 978-0252030215 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2009 (N° 2), p. 119-123.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2009-1-page-119.htm


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