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Revue d'histoire de la protection sociale

2009/1 (N° 2)


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Depuis quelques années, les historiens se sont attelés à une tâche délicate, celle de décrypter ce qui s’est passé sous le régime de Vichy en matière de politique sociale ou sanitaire. Après le livre publié sous la direction de Philippe-Jean Hesse et Jean-Pierre Le Crom sur « La protection sociale sous le régime de Vichy », 2001, ou bien celui publié sous la direction d’Isabelle Von Bueltzingsloewen sur les « Morts d’inanition ». Famine et exclusions en France sous l’Occupation, 2005, tous deux publiés aux mêmes éditions des PUR, voici un livre creusant cette fois-ci la question de la famille sous Vichy. Livre foisonnant, bien construit, apportant moult informations précises et précieuses sur ce qu’a voulu être la politique familiale sous Vichy.

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Si la « famille » est au cœur de la trilogie adoptée par le régime, cela signifie-t-il que Vichy a conduit une véritable politique familiale ? Le régime a-t-il construit une politique originale, qui se distinguerait de celle menée sous la Troisième République et de celle qui sera mise en œuvre au moment de la Libération ?

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Sur la base d’une double enquête, l’une prenant pour cadre l’Etat, et puisant dans les cartons des archives nationales, l’autre s’appuyant sur des expériences régionales - la Bourgogne et la Franche-Comté, étudiées grâce aux fonds des caisses de compensation, des associations privées, etc., Christophe Capuano a su mobiliser des registres différents d’analyse : le cadre idéologique dans lequel se situe le régime vis-à-vis de la « famille », le dispositif législatif et réglementaire mis en place, les différents acteurs de l’appareil politique et administratif concernés, l’analyse du processus de territorialisation des actions menées, etc.

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Il ressort de ces analyses à différentes échelles un propos nuancé, et en même temps clair, de ce qui s’est fait et de ce qui ne s’est pas fait sous Vichy en direction des familles. Le « travail » idéologique, alimenté par une intense propagande, a été considérable : c’est l’image que nos contemporains en gardent : Vichy et le Maréchal aimaient les familles, dont témoigne le succès de la fête des mères réactualisée en grande pompe à partir de 1941. La question est de savoir : qu’en est-il vraiment ? C’est une véritable entreprise qui est mise en œuvre pour convaincre tous et toutes que c’est la famille, et non l’individu, qui forme l’assise de la société. Le dessein est politique, restaurer l’ordre moral, contraindre les comportements, assigner chacun dans un cadre (et à une tâche) qui en fera un instrument de régénération nationale.

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En fait, cet affichage idéologique a été en grande partie une fiction, démontre l’auteur car, loin de s’organiser de façon cohérente, l’action de l’Etat a été grippée par des contradictions au plus haut niveau et par un certain nombre de contraintes imposées par l’occupant (lequel s’oppose par exemple à augmenter le salaire moyen départemental, de façon à accélérer le service du travail obligatoire) : les dispositifs ne sont pas constants (suppression du ministère de la Famille et de la jeunesse le 6 septembre 1940), les principaux acteurs changent tout au long du régime, les sommes consacrées à la famille sont faibles. Rien de tel que de regarder le budget de l’Etat publié au Journal officiel du 1er janvier 1941 (p. 57) : celui-ci laisse voir qu’en réalité, la famille n’est pas une priorité : 4 millions de francs pour cette ligne budgétaire au lieu de 50 millions pour la jeunesse et de 78 millions pour les sports. Bien sûr, les jeunes vivent pour la plupart dans leurs familles, et le sport est surtout une activité de jeunesse : n’empêche, Vichy ne paraît pas avoir eu les moyens de sa politique familiale.

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Ceci dit, des structures originales sont créées, les délégations régionales à la famille (loi du 18 septembre 1940), aux « attributions politiques et idéologiques prééminentes ». L’auteur montre très bien comment ces structures décentralisées sont destinées à agir la main dans la main avec les associations extra-étatiques, dans le but de constituer un « corps familial unique » qui serait la matrice de la révolution nationale : mobiliser, unir, dynamiser tout ce tissu associatif, tel va être l’objectif des délégués régionaux. Des centres de coordination sont mis en place dans ce but à l’échelon départemental. En fait, explique l’auteur, les dites associations vont continuer à cheminer comme par le passé, essayant de garder leur identité et défendant leur propre intérêt. Elles se rapprocheront des caisses de compensation, à même de leur procurer des fonds. Par ailleurs, la territorialisation de l’action familiale laissera de côté les communes petites ou rurales qui n’ont ni les moyens ni le désir de collaborer au projet vichyste.

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L’auteur met alors en pleine lumière une contradiction qui va s’aggraver avec la durée de la guerre et de l’Occupation. A partir de 1941, les familiaux deviennent de plus en plus réticents à l’engagement dans la collaboration avec les Allemands, et à l’antisémitisme d’Etat : en cela, ils se détachent de l’idéologie vichyste. Et en même temps, ils s’impliquent de plus en plus dans la politique publique menée en matière familiale pour tenter de subvenir aux besoins des familles. D’abord familiaux et donc vichystes, ils restent familiaux tout en s’opposant au régime. Cette dissociation qui s’affirme, explique du reste pourquoi les familiaux ne seront pas écartés des forces politiques à la Libération et pourquoi, au contraire, ils joueront un rôle si important dans l’adoption des nouvelles politiques de la population et de la famille et dans l’affirmation de la place centrale des associations de familles.

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Au final, l’auteur aura montré que Vichy n’est pas parti de rien puisqu’il existait déjà, sous la Troisième république, un ensemble de mesures de très grande ampleur en faveur des familles, notamment les allocations familiales : Vichy a repris ces mesures sans pouvoir les étendre ou les universaliser, tout en les environnant d’un discours idéologique fort. Les structures départementales mises en place n’ont pas réussi à créer cette osmose entre toutes les associations privées ou semi-publiques espérée par le régime, faute de moyens concrets pour réaliser des actions communes efficaces. Par ailleurs, parce que les familiaux se détachent de cette idéologie vichyste, ils réussissent à créer un rapport de force qui leur est favorable à la fin de la guerre. On saisit mieux, grâce à ce livre, ce qui constitue les jonctions réelles et les ruptures profondes entre les trois régimes successifs en matière de représentation de la sphère familiale et de la gestion des populations.

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Restent assez largement en retrait, et c’est un regret, les « populations » concernées, les personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux, français ou étrangers, qui ont été l’objet de ces mesures. L’auteur ne nous livre pas la façon dont ces mesures étaient perçues, reçues, subies ou voulues par les simples citoyens. Mais on ne peut pas tout faire dans une thèse ! La moisson a été belle et l’on ne peut que souhaiter à l’auteur de poursuivre dans l’étude du croisement entre l’histoire des politiques de la famille et celle des expériences vécues par les individus. Les sources, quoi que rares, existent sans doute, comme celles exploitées par Virginie De Luca Barrusse [1][1] Virginie De Luca Barrusse, Les familles nombreuses,... pour brosser le tableau vécu et représenté des familles nombreuses dans les années 1930.

Notes

[1]

Virginie De Luca Barrusse, Les familles nombreuses, PUR, 2009.

Pour citer cet article

Rollet Catherine, « Vichy et la famille. Réalités et faux-semblants d’une politique publique. Christophe Capuano, PUR, 2009, 354 p., 20 €, ISBN : 978-2-7535-0792-0 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2009 (N° 2), p. 132-134.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2009-1-page-132.htm


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