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Revue d'histoire de la protection sociale

2009/1 (N° 2)


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La santé au travail est en crise. En France aucun acteur impliqué ne défend aujourd’hui un point de vue opposé [1][1] William Dab, Rapport sur la formation des managers.... « Depuis 1995 la courbe des taux de fréquence des accidents du travail s’est inversée. Les taux de gravité des accidents du travail évoluent à la hausse. Les maladies professionnelles ont doublé en 5 ans et la 1ère, les troubles musculo squelettiques (TMS), progresse de 20% par an » [2][2] Cultures du risque et pratiques de prévention, p. .... En 2007, pour la 1ère fois en 7 ans d’existence, les consultations pour risque psycho-social s’inscrivent à la première place des consultations pour pathologies professionnelles [3][3] Communiqué de presse « Surveillance de la santé au.... Peu associée à ce constat, et aux analyses qu’il suscite, l’approche historique est une des clefs pour comprendre cette détérioration et innover en pratique. Cet ouvrage le prouve. En s’appuyant sur des investigations précises et complémentaires il met en perspective un angle invisible et pourtant pivot pour l’avenir de la prévention des risques professionnels et de la santé au travail : les cultures du risque.

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Parce qu’elles observent minutieusement les différents protagonistes et leurs actions, les contributions renversent l’idée reçue que l’évolution de la santé au travail suivrait une trajectoire de progrès continu portée par l’amélioration des conditions de travail et l’évolution des connaissances médicales. Elles laissent voir le risque et la prévention comme des processus d’interprétation, de décision culturels, et des rapports de pouvoir, plus que comme des consensus scientifiques et sociaux. S’ils sont unanimes pour vouloir supprimer les accidents du travail et les maladies professionnelles, salariés, syndicats, associations patronales, employeurs, inspecteurs du travail, surintendantes d’usine, ingénieurs de sécurité, psychotechniciens, médecins du travail, ergonomes […], sont souvent en désaccord pour décider des risques et des actions à mener. La volonté patronale de garder la main sur l’organisation du travail, les luttes collectives pour le droit à l’amélioration des conditions de travail et à la réparation, la place des connaissances scientifiques et leur instrumentalisation [4][4] « Même connues, les connaissances peuvent être infléchies,..., amputent régulièrement l’observation globale des problématiques et retardent les changements indispensables. En exposant les plis et replis des compromis qui ont jalonné l’évolution de la santé au travail cet ouvrage montre la nécessité de situer la prévention du côté de l’examen de la conduite des ouvriers et des employeurs et non plus seulement des accidents et des maladies du travail. A observer les pratiques actuelles de prévention à la lumière de celles du siècle dernier la conclusion apparaît, en France et en Europe, partout la même : « Avant les personnes, c’est bien le travail qu’il faut “soigner”, dans tous les sens du terme » [5][5] Yves Clot, Travail et pouvoir d’agir, 2009.. « La GRH n’est pas une gestion des personnes mais de leurs activités ». [6][6] François Hubault, Activité, travail, ressources humaines :... Au cœur de cet ouvrage, le débat fécond reste la promotion non pas d’une éducation pour la santé mais d’une culture de développement « écologique » qui interroge les conditions du travail et s’attache à tenir ensemble la dimension économique et toutes les autres dimensions de la performance, dont l’organisation, le droit et la santé.

La santé au travail et le risque, sans le travail

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Pour bien saisir les enjeux, il semble important d’expliciter le concept de santé sur lequel les archives et les auteurs de cet ouvrage s’appuient implicitement. Définie par l’OMS en 1946, et sans modification depuis, la santé est qualifiée internationalement comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité » [7][7] Préambule à la Constitution de l’Organisation mondiale.... Dans la logique de ce consensus scientifique, la santé au travail n’est donc pas seulement science médicale, « absence de dommage », mais un équilibre médico psycho social subjectif, une perception positive de son état et de ses relations à son environnement de travail. Par extension dans le domaine du travail, les protagonistes ont donc pour vocation de garantir le maintien de l’équilibre médico psycho social du sujet dans l’espace de production conventionnel qu’est le travail. Pour remplir cette responsabilité, l’intérêt pratique du paradigme de l’OMS réside dans le constat que la santé objectivée est au croisement de diagnostics médico psycho social scientifiques et de l’avis de l’individu sur lui-même et sur son environnement. Malheureusement, l’ouvrage l’expose bien, l’avènement annoncé d’une prévention globale qui intègrerait l’évaluation de la santé et des processus de travail est une somme de batailles perdues. L’organisation du travail comme chasse gardée des employeurs et la place prépondérante des sciences médicales et physiologiques dans l’identification des risques se font aux dépens de toute autre approche scientifique et professionnelle. Au milieu des autres protagonistes, contre les préoccupations des salariés, ces acteurs ont contribué à réduire le périmètre des analyses et des améliorations. Comme relaté dans un des articles, dans les années 50 « quelles soient l’œuvre du contremaître ou du CHS les enquêtes ne fournissaient pas les causes exactes des accidents ce qui ne permettait pas de définir les remèdes nécessaires. L’éloignement des ingénieurs et agents de sécurité du terrain afin que ceux-ci n’empiètent pas sur l’autorité de l’encadrement de production ne donnait pas aux services de sécurité la possibilité de corriger les lacunes des enquêtes ni de vérifier que les mesures préconisées avaient été effectivement appliquées. Entre la préconisation et la solution définitive d’un problème, les délais étaient longs. Ainsi le problème jugé le plus grave : la protection des yeux des ouvriers, par des écrans ou des lunettes, soulevée dans l’entre deux guerres, n’a été complètement résolue qu’en 1964. Par ailleurs les mesures préconisées se limitent souvent à des détails ou à des mesures de protection. Ainsi les services de sécurité ne pouvaient s’attaquer à des causes plus lourdes, la vétusté des équipements, le sous-effectif dans les organisations qui dépendaient de la politique d’investissement de la direction » [8][8] Cultures du risque et pratiques de prévention, p. ....

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Avec une autre illustration plus récente, celle des troubles musculo squelettiques (TMS), l’ouvrage souligne aussi que si les résultats des recherches ont eu un impact sur la reconnaissance des dommages et sur leur réparation, l’obligation d’interroger l’organisation du travail n’a toujours pas été gagnée malgré l’avancée des connaissances scientifiques. « Dans les années 80 l’INRS conduit de nombreuses études en physiologie du travail afin de repérer des seuils et des processus physiques par poste. Mais la flambée des TMS touche toute les branches et les études américaines (Barbara Silvenstein, 1986/87) appellent à dissocier « risque » et « métier » pour aborder les TMS en termes d’effort et de répétitivité. Les chercheurs élargissent l’analyse au-delà des corps et des postes de travail et lient les TMS aux contraintes fixées par l’organisation de la production » [9][9] Idem, p. 141..

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Au cas des TMS les auteurs ajoutent celui du plomb et de l’amiante et mettent en évidence que les énergies se sont principalement centrées sur l’étude des dommages, les accidents du travail et les maladies professionnelles, leur suppression ou leur réparation. Depuis un siècle d’évolution des pratiques et de la règlementation, les effets ont été positifs en termes de dépistage médical précoce et de réparation, avec un impact fort sur la santé. Mais, depuis 1995, les chiffres montrent combien cette pratique de la prévention est incomplète du point de vue de la prévention des risques et de l’amélioration des conditions de travail. Pourquoi un tel déséquilibre des forces encore aujourd’hui ?

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Il semble qu’il n’y ait pas plus difficile à aborder que les risques, que la probabilité d’apparition de dommages physiques, psychiques ou relationnels du fait du travail. « La surreprésentation du danger et du dommage fonctionne comme un masque. Le risque n’est toujours pas visible. Hier comme aujourd’hui, beaucoup d’employeurs traitent la question des dangers du travail sous l’angle de la qualité du travailleur. Le risque ne vient pas du travail mais de celui qui n’a pas respecté la consigne ou la règle, ou bien d’une attitude irresponsable » [10][10] Idem.. Sous l’influence des approches règlementaire et médicale et des stéréotypes culturels, les pratiques des différents protagonistes, salariés compris, consistent souvent à agir bien plus comme des juges des comportements des individus que comme des scientifiques en quête des déterminants objectifs, des facteurs situationnels (contexte technique, organisationnel et social) qui en sont responsables. Le poids de ces croyances fonctionne comme une chape, comme un verrou conceptuel.

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« Au début des services de médecine du travail, suite à la venue en visite d’un ouvrier se plaignant de douleurs abdominales et qu’il considère comme un simulateur le Dr Balazuc écrit : « Nous nous proposons de procéder à l’avenir à des prélèvements d’air et à diverses recherches toxicologiques, mais nous avons jugé de nous abstenir pour le moment. Il faut en effet que le mieux ne soit pas l’ennemi du bien et que, nouveau venu dans l’entreprise, le médecin évite d’une part d’être considéré par l’industriel comme un créateur de difficultés et d’autre part d’éveiller chez l’ouvrier une tendance déjà trop marquée à rapporter à son travail les maux physiques dont il souffre. » [11][11] Idem, p. 187.

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Pour bien rendre compte de l’interférence des représentations sociales dans l’interprétation des plaintes, somatiques ou psychiques, au travail, ces traces peuvent être mises ici en écho avec les travaux de Marc Lauriol. « Quand les ouvriers peuvent accéder plus massivement à la médecine, la neurasthénie [maladie « noble » quand elle n’était diagnostiquée que chez les classes dirigeantes] n’est plus une maladie mais de la paresse. Au début du siècle la « sinistrose » avait été un autre moyen utilisé pour disqualifier les plaintes ouvrières, suite à la mise en place de la loi de 1898 sur les accidents du travail » [12][12] Le temps de la fatigue (Marc Loriol, Anthropos, 20....

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Face à ces croyances, l’histoire nous apprend que ce sont les actions collectives des salariés et la traçabilité des faits qui ont permis d’infléchir les analyses pour gagner les grands paliers de progrès en prévention. Elle nous apprend aussi que sans mobilisations soutenues, entravées par les modalités managériales contemporaines et les menaces de délocalisation, les outils ont changé mais la prévention et les contrôles de sécurité sont devenus purement routiniers au lieu d’être un facteur de progrès permanent[13][13] Cultures du risque et pratiques de prévention..

La prévention des risques professionnels, sans l’organisation

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La lecture dominante des processus de travail et de sécurité laisse penser que les dommages au travail sont généralement issus du non respect des procédures. L’investigation historique montre combien cette posture est aussi stratégiquement entretenue par les représentants patronaux. L’obligation d’évaluation et de prévention des risques professionnels (EvPRP) est rarement conduite dans sa globalité. La production du Document Unique d’évaluation des risques professionnels, facilitée par des outils simplistes, devient le plus souvent un acte règlementaire isolé du travail. En réponse à ses obligations, et à sa lecture individualisée du risque, la hiérarchie multiplie les consignes afin de discipliner les gestes des travailleurs. En complément de cette observation historique, les études actuelles en ergonomie et en psychologie du travail, montrent que, isolées, coupées d’une partie des réalités du travail, les normes ne résistent pas au travail à faire. Maintenue hors du périmètre de l’évaluation des risques professionnels, l’organisation du travail produite par la hiérarchie finit par être en tensions paradoxales avec les procédures de sécurité. A l’opposé des idées reçues, la prise de risque individuel des travailleurs est au cœur du sens de leurs responsabilités. Dans l’arbitrage individuel entre « produire » ou « respecter les procédures qui entameraient la qualité du travail rendu », la grande majorité des acteurs privilégie le service rendu. Dans le drame historique du travail, et ses nombreuses conséquences tragiques, s’inscrit la non prise en compte de ce dilemme, de ces risques, par la prévention.

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En France et en Europe, la dégradation de la santé au travail montre les limites des niveaux strictement techniques, médicaux et législatifs de la prévention. Ce ne sont pas les connaissances et les obligations liées à la prévention qui sont insuffisantes, ce sont les termes de la négociation, de leur interprétation et de leur mise en œuvre pratique. Les questions nœuds sur lesquelles la prévention des risques butte depuis la loi de 1898 sur les accidents du travail demeurent les mêmes. Que mesure-t-on ? Qui mesure ? Avec quels modèles ? L’éclipse des sciences sociales et humaines et de l’organisation du travail dans la sphère des méthodes et des cibles de l’analyse des risques du travail est au cœur de l’augmentation de la nocivité des conditions de travail. Comme le montre remarquablement ce livre, pour gagner la bataille de la prévention et inverser les chiffres en santé au travail, il s’agit, encore aujourd’hui, de sortir des stéréotypes tenaces : le déni des liens entre pathologies somatiques, ou psychiques, et travail, la toute puissance de l’employeur sur l’organisation du travail et la loi comme garantie de protection des salariés. Cela ne peut pas se faire sans un repositionnement radical de la GRH, des services de santé au travail et de l’action collective des salariés.

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Dans les débats actuels, l’ouvrage « Cultures du risque au travail et pratiques de prévention » n’est pas une simple compilation de contributions de qualité, il devient ressource. Par la diversité et la complémentarité des sources et des expériences qu’il propose, cet ouvrage devient matière pour une action renouvelée. Au cœur de la pluridisciplinarité, aux côtés des approches médicale, ergonomique, sociologique, psychosociologique et systémique… les travaux du Groupe Histoire Travail et Santé imposent l’investigation historique de la santé au travail comme une des clefs de la démarche de progrès en prévention des risques professionnels. Cette discipline ne réconcilie pas les logiques contraires mais permet de construire d’autres points de vue et d’autres visions du problème, à partir desquels des actions différentes peuvent être pensées. C’est en multipliant les contextes, entre les protagonistes (syndicats, employeurs, salariés, médecins), entre les processus d’interprétation, entre les pratiques (réparation, tableaux cliniques, observation sur site, mobilisation collective), que ce livre offre au lecteur la matière pour recontextualiser sa propre situation et finir par décontextualiser ses propres idées reçues.

Notes

[1]

William Dab, Rapport sur la formation des managers et ingénieurs en santé au travail, Documentation française, 2009.

[2]

Cultures du risque et pratiques de prévention, p. 7.

[3]

Communiqué de presse « Surveillance de la santé au travail »-AFSSET, 7 octobre 2009.

[4]

« Même connues, les connaissances peuvent être infléchies, déformées par les représentations sociales et des stéréotypes, par le poids et l’antagonisme des cultures, par l’intervention dans le champ du risque de médiateurs et d’experts inféodés à des groupes d’intérêts ».Cultures du risque et pratiques de prévention, p. 10.

[5]

Yves Clot, Travail et pouvoir d’agir, 2009.

[6]

François Hubault, Activité, travail, ressources humaines : parle-t-on de la même chose ?, Octarès, 2004.

[7]

Préambule à la Constitution de l’Organisation mondiale de la Santé, tel qu’adopté par la Conférence internationale sur la Santé, New York, 19-22 juin 1946 ; signé le 22 juillet 1946 par les représentants de 61 Etats. (Actes officiels de l’Organisation mondiale de la Santé, n°. 2, p. 100, 1946) et entré en vigueur le 7 avril 1948. Jamais modifié depuis 1946.

[8]

Cultures du risque et pratiques de prévention, p. 41.

[9]

Idem, p. 141.

[10]

Idem.

[11]

Idem, p. 187.

[12]

Le temps de la fatigue (Marc Loriol, Anthropos, 2000).

[13]

Cultures du risque et pratiques de prévention.

Plan de l'article

  1. La santé au travail et le risque, sans le travail
  2. La prévention des risques professionnels, sans l’organisation

Pour citer cet article

Lutz Gladys, « Cultures du risque au travail et pratiques de prévention. Catherine Omnès et Laure Pitti, PUR, 2009, 262 p., 19 €, ISBN : 978-2-7535-0813-2 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2009 (N° 2), p. 136-141.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2009-1-page-136.htm


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