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Revue d'histoire de la protection sociale

2010/1 (N° 3)


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Parce qu’il est « historien des sciences », Gérard Jorland jette sur l’histoire de la société française au XIXe siècle un éclairage si novateur que l’on peut estimer que son ouvrage devrait avoir un impact aussi important que celui qu’eut, il y a un demi-siècle, le maître-livre de Louis Chevalier. Son ancrage disciplinaire n’empêche nullement Gérard Jorland d’avoir une maîtrise remarquable de la production historiographique, avec une très large place faite aux apports étrangers, et notamment américains. Ce livre innove profondément dans deux domaines, celui de l’histoire des idées sous-jacentes au développement de l’hygiénisme, celui de l’analyse des politiques qui ont été peu ou prou inspirées par ce développement. Cette dualité conduit l’auteur à dépasser toute barrière fictive entre histoire intellectuelle, histoire économique, histoire sociale et histoire politique en n’en montrant les indémêlables interférences. Il sait aussi montrer que le local peut être aussi signifiant que le national et plus encore qu’une compréhension correcte d’une histoire nationale ne peut aller sans constantes ouvertures sur l’étranger. La réponse à toutes ces ambitions rend l’ouvrage dense, parfois même un peu difficile pour tout lecteur dont la formation scientifique est ancienne et largement oubliée et il faut une attention assez soutenue pour comprendre comment Liebig pouvait penser que « le mouvement de la fermentation était un réarrangement des atomes dans l’espace » (p.217). S’il s’efforce d’être clair, Gérard Jorland ne fait pas de concession et invite son lecteur à faire l’effort d’essayer de comprendre les logiques qui expliquent l’enchaînement des découvertes de Lavoisier, Liebig, Pasteur et tant d’autres. C’est la prise en compte de ces logiques qui explique certaines dimensions du travail scientifique du passé qui ont pu aboutir notamment à des nomenclatures comme celle des fièvres, remises ultérieurement en question par l’avance des connaissances. Sachant que l’anachronisme est une faute que l’on ne peut que difficilement pardonner à l’historien, Gérard Jorland s’attache à démonter les logiques des anciens sans jamais tourner en dérision ce que l’avenir permit de tenir pour des erreurs grossières. Ce respect du passé contraste avec l’acharnement avec lequel un Edouard Rist ridiculise ses prédécesseurs phtisiologues, exemple parmi tant d’autres de cette tentation de décrier les choix antérieurs pour mieux affirmer le progrès. Gérard Jorland est toujours respectueux des tentatives d’explication alors même qu’il fût prouvé ensuite que les voies suivies étaient des impasses. Il n’y a pourtant aucune complaisance dans le propos ainsi un Louis Pasteur peut-il être, en tant qu’homme, sévèrement épinglé ? « Pasteur était sans doute une personnalité désagréable, un donneur de leçons cassant et méprisant, ce qui devait susciter, beaucoup plus que ses idées, l’hostilité de ses confrères académiciens, qui se considéraient statutairement comme ses pairs. Mais médiocre, certainement pas ! ».

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Tout le livre est un constat de l’extrême médiocrité de l’hygiène publique en France. Ce n’est pas, à vrai dire, une découverte et c’est ce qui était notamment clairement ressorti du grand congrès international de la tuberculose de 1905 lorsque l’on avait confronté les évolutions du mal en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux Etats-Unis : il reculait partout, sauf en France. Des constats tout aussi navrants, écrit Gérard Jorland, peuvent être faits pour le choléra, la variole ou encore la typhoïde.

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Les explications de cette médiocrité ne sont pas à rechercher dans des faiblesses de la réflexion médicale ou sociologique. Les travaux de Hallé ou de Villermé sont exemplaires mais ils ne sont pas suivis des progrès que l’on aurait pu en attendre du fait des mauvais choix politiques qui ont été faits et de l’impuissance paradoxale des pouvoirs publics dans un Etat ordinairement défini comme hyper centralisé et doté depuis Napoléon d’une administration territoriale de la plus grande efficacité. La comparaison des politiques urbaines londoniennes et parisiennes illustre parfaitement la médiocrité des choix politiques français, là on privilégie l’embellissement, ici l’assainissement. En France les mesures les plus judicieuses du pouvoir central restent lettres mortes quand les pouvoirs locaux, qui n’ont pas été impliqués dans l’élaboration des décisions, refusent de dégager les moyens de leur mise en œuvre. La décision politique ne peut que manquer de fermeté lorsque la direction de l’hygiène publique est promenée entre le ministère du Commerce et celui de l’Intérieur, pour n’avoir de réelle autonomie qu’après la guerre. Quelques traits spécifiques de la société française auraient aussi pesé lourd sur l’évolution démographique et hygiéniste. Les 7 années de service militaire privent le pays de bien des géniteurs en puissance. L’urbanisation qui joue au profit de villes petites ou au mieux, moyennes, ne permet pas au pays de se dégager de sa gangue rurale et favorise pas trop la recherche du refuge au village donné comme archaïque alors que les modalités de l’urbanisation de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne imposent la recherche de solutions adaptées à de grandes métropoles donc à des mesures d’hygiène rigoureuses et impératives.

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A la lecture de Gérard Jorland on en vient à admettre que les décideurs, tout comme les intellectuels qui les ont inspirés, se sont durablement et avec acharnement trompés d’objectifs. La France s’est crue menacée d’une dégénérescence dont l’indice le plus évident aurait été une dépopulation due à la faiblesse de sa natalité et à des tares liées à des vices comme le crétinisme et les goitres et conduisant à une criminalité exceptionnelle. Cette obsession des périls menaçant la France laissa dans l’ombre les hécatombes notamment des jeunes enfants livrés tant aux nourrices jusqu’en 1874 qu’à l’exploitation paternelle jusqu’en 1889 et que ne vint soulager que la législation sur l’école obligatoire.

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Cette incapacité à voir les problèmes les plus graves s’explique sans doute, comme le veut Gérard Jorland par une logique libérale qui n’est pas seulement celle d’un patronat, qui rejette toute intrusion de l’Etat dans une sphère qui est considérée comme celle de la vie privée. On en a une preuve en relevant qu’en 1892 encore l’accès des ateliers « dits de famille », est interdit à l’inspection du travail sous prétexte qu’il ne peut y avoir de meilleur juge de l’intérêt de ses enfants que leur père, laissé ainsi libre de les exploiter à sa guise.

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Alors même que Gérard Jorland se refuse à sortir des limites chronologiques qu’il s’est données, on peut s’interroger sur l’héritage durable du XIXe siècle : les démographes français, largement rangés derrière leur maître à penser Alfred Sauvy, ont durablement privilégié l’étude de la seule natalité, n’accordant qu’une attention secondaire à la mortalité. La démographie historique s’est durablement enfermée dans la méthode dite des reconstitutions de famille qui ne pouvait mettre en évidence que l’évolution de la fécondité, dès lors rendue responsable de tous les maux puisqu’elle était la seule variable prise en compte. Dans le même temps, la France se proclamait la patrie de Pasteur, donc la mère de l’hygiénisme moderne, ne voulant pas voir que c’est avec l’ingérence positive des Américains de la mission Rockefeller que s’était engagée la lutte efficace contre la tuberculose, amorcée, il est vrai, par Léon Bourgeois et les solidaristes.

Pour citer cet article

Guillaume Pierre, « Une société à soigner : Hygiène et salubrité publique en France au XIXe siècle. Gérard Jorland, Paris, Bibliothèque des histoires, Gallimard, 2010, 361 p., 27 €, ISBN : 978-2-07-012615-6 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2010 (N° 3), p. 140-142.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2010-1-page-140.htm


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