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Revue d'histoire de la protection sociale

2010/1 (N° 3)


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Avec la publication de son livre sur les métiers de l’hôpital, Paris, La Découverte, 1997, Christian Chevandier s’est imposé comme l’un des spécialistes de la vie hospitalière après s’être fait connaître comme un historien de la vie ouvrière et du syndicalisme cheminot. Le présent ouvrage est l’aboutissement de démarches antérieures dont les résultats probants ont été largement salués par la critique universitaire. Christian Chevandier reste pleinement fidèle à son inspiration initiale et c’est à travers les expériences du petit personnel, plus précisément des infirmières, qu’il analyse certains aspects de la vie à l’hôpital depuis un ancien régime assez rapidement évoqué jusqu’au début du XXIe siècle. L’entreprise est courageuse dans la mesure où ce petit personnel ne put guère s’exprimer pour dire ce qu’était sa condition et qu’il a fallu attendre, pour qu’il attire l’attention des observateurs, qu’il manifeste dans la rue ; durablement convaincu d’assumer une vocation léguée par les religieuses qui l’avaient précédé au chevet des malades, il ne le fit guère avant les années 1970 qui virent s’affirmer les « coordinations » d’infirmières. Tout en renouvelant la question, Christian Chevandier s’inscrit dans la lignée de S. Borsa et de C.R. Michel qui disaient, en 1955, ce qu’était le rôle du personnel infirmier dans leur étude de la vie quotidienne dans les hôpitaux en France au XIXe siècle et de Y. Knibiehler qui, en 1984, avait dirigé un travail collectif sur Cornettes et blouses blanches, les infirmières dans la société française 1880-1980, apparaissant comme un hommage rendu aux infirmières, teinté d’un féminisme avoué. Pour bien indiquer la nature de son propos Christian Chevandier ouvre trois des six chapitres de son livre par l’histoire de trois personnages affirmés comme représentatifs. Il y a d’abord Marie, troisième fille de petits paysans de l’Aisne qui est engagée en 1878 à l’hôpital Saint-Antoine de Paris où pendant quatorze heures journalières elle répond en tant que fille de salle, à toutes les demandes de nettoyage tant des malades que des lieux. Elle a quitté l’école à 10 ans, n’a aucun espoir de promotion et elle est, semble-il, résignée à vivre toute son existence dans les murs de l’hôpital.

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C’est en 1925 qu’Yvonne, alors âgée de 28 ans entre à l’hôpital de La Pitié. Elle est infirmière diplômée et elle participe aux soins, étant notamment chargée de prendre la température des malades, et elle suit la visite du médecin. Elle porte l’uniforme de l’assistance publique. Ses journées, qui commencent à 7 ou 8 heures sont de neuf heures et demie de présence mais elle n’habite pas l’hôpital ; elle a quelques perspectives de carrière puisqu’elle prendra sa retraite comme surveillante. En avril 1976 c’est Fabien, âgé de 21 ans, qui est croqué dans son rôle d’employé de l’hôpital Henry Gabrielle de la banlieue lyonnaise destiné à la rééducation fonctionnelle. Son rôle est l’entretien des locaux et la distribution des repas et d’aider les handicapés dans leurs mouvements ou, au mieux, leurs déplacements. Ses fonctions n’apparaissent pas comme très différentes de celles de Marie, si ce n’est qu’il a à faire à des handicapés à traiter avec des attentions toutes particulières.

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Cette approche biographique, à partir d’éléments rares, et exigeant le recours à beaucoup d’imagination, est, de toute évidence, inspirée par celle qui fut celle d’Alain Corbin lorsqu’il écrivit Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, maître ouvrage qui, par son audace, surprit tous les historiens qui ne croyaient qu’aux vertus du dépouillement massif des archives et de leur traduction statistique. On peut donc regretter que Christian Chevandier n’ait pas cité cet ouvrage dans sa bibliographie.

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C’est sans hésitation qu’on reconnaît à Christian Chevandier le grand mérite d’avoir très utilement éclairé le destin d’une fraction importante des usagers de l’hôpital, mais non sans se poser quelques questions. C’est le destin des infirmières qui retient en priorité son attention et il ne laisse rien ignorer de la dureté durable de leurs tâches et de leur existence. N’est-il pas cependant un peu rapide lorsque, parlant des religieuses p. 59, il rejette toute accusation d’obscurantisme les visant et leur reconnaît une « incontestable efficacité ». N’aurait-il pas fallu rappeler qu’elles étaient traditionnellement cantonnées dans les tâches de gestion et de maintien de l’ordre matériel et moral, ce qui amena à dénoncer leur intransigeance teintée de prosélytisme et leur manque de formation aux soins. Certes, leur grand défenseur, le docteur Armand Desprès put justement louer leur zèle et leur honnêteté, mais cela n’enlève pas tout fondement aux accusations d’incompétence lancées par Bourneville et ses disciples. Peut-on admettre que Florence Nightingale ne soit qu’une « demoiselle anglaise de trente-cinq ans », autant dire « sur le retour », banale fondatrice d’une école de nurse, alors qu’elle fut celle qui définit ce que devait être le rôle de l’infirmière moderne, tant en salle d’opération qu’au chevet du malade. Certes, le dévouement des dames de la Croix Rouge, souvent filles de bonnes familles, fut admirable en France pendant la grande guerre, mais c’est bien en Grande-Bretagne que naquit l’infirmière moderne introduite en France par Anna Hamilton, médecin français mais anglaise d’origine.

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On peut être un peu gêné en lisant un ouvrage consacré à l’hôpital par tous les débordements qu’il englobe sur des problèmes de santé publique qui ne peuvent être que très superficiellement évoqués. On peut en donner comme exemple parmi bien d’autres celui de la césarienne, dont il est dit, p. 247, qu’elle avait été pratiquée dès l’antiquité, mais dont il n’est pas précisé qu’elle était mortelle dans la majorité des cas jusqu’en 1880 au moins, et que l’accoucheur avait alors à choisir entre sauver la mère ou l’enfant. On peut aussi trouver bien rapide le regard jeté sur l’univers du sanatorium, même si l’oubli de la fondation exemplaire de l’établissement de Sainte-Feyre par la MGEN n’est pas essentiel, bien qu’il soit le symbole même de l’action mutualiste efficace.

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Il était tout à fait justifié de ne pas s’en tenir exclusivement à l’hôpital public et on aurait souhaité en savoir plus sur la portée de l’avis du Conseil d’Etat du 12 janvier 1892 qui autorise la création d’établissements privés ; on sait qu’après la Deuxième Guerre mondiale, il y eu des cliniques conventionnées ouvertes aux assurés sociaux dans les mêmes conditions que les hôpitaux publics. On ne connaît que fort mal l’essor de ces établissements qui accueillirent les membres des classes moyennes écartés légalement des hôpitaux jusqu’en 1941 et réticents à s’y faire admettre jusqu’en 1958. Si intéressante que soit l’histoire de la polyclinique des Bleuets, « qui se situe dans la logique de l’enthousiasme des journées du printemps et de l’été 1936 », témoignage certes d’un intérêt nouveau du syndicalisme ouvrier pour les problèmes de santé publique, elle n’a certainement pas la même portée que la multiplication encore si peu connue des cliniques privées. On ne saurait contester à un auteur le choix de ses thèmes d’élection et Christian Chevandier a parfaitement le droit de privilégier les plus humbles, qu’il s’agisse de malades ou du personnel soignant. Cependant, ce parti-pris introduit des biais dans son propos qui sont un peu gênants. Dans la vie quotidienne de l’hôpital, le médecin et, plus encore, le patron, disparaît largement derrière l’infirmière ou, mieux encore, l’aide soignante. Quant au rôle du jeune directeur diplômé de l’Ecole de Rennes, il semble quelque peu parasite même en un temps où s’alourdissent les contraintes gestionnaires.

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Les hauts faits de résistance des agents ne doivent pas gommer le rôle d’un certain nombre de grandes figures. Le grand résistant Robert Debré a certes droit à un bref éloge mérité pour son rôle en 1958, mais le malheureux Robert Boulin, inspirateur de la grande réforme hospitalière de 1970 et de la première convention nationale passée avec le corps médical en 1971 et qui permet un remboursement correcte des frais médicaux, n’a droit qu’à une allusion plus qu’ambiguë p. 312 où il est dit que le texte de 1970 « n’est pas vraiment son œuvre ».

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Ce livre de Christian Chevandier est très riche lorsque l’auteur traite avec précision et talent ce que fut le destin des travailleurs les plus humbles du monde hospitalier mais il ne fait pas pour autant une nouvelle histoire de l’hôpital dans la France du XXe siècle qui se doit d’englober bien d’autres acteurs.

Pour citer cet article

Guillaume Pierre, « L’hôpital dans la France du XXe siècle. Christian CHEVANDIER, Paris, Perrin, 2009, 490 p. 25 €, ISBN : 978-2-262-02634-9 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2010 (N° 3), p. 144-146.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2010-1-page-144.htm


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