Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue d'histoire de la protection sociale

2010/1 (N° 3)


ALERTES EMAIL - REVUE Revue d'histoire de la protection sociale

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 148 - 151
1

En déplaçant chaque fois l’angle d’observation et en prenant cette fois le carnet de santé comme objet de recherche, Catherine Rollet continue son investigation de l’enfance et de sa protection. Elle en retrace l’histoire sur la longue durée, depuis l’acte de naissance du carnet qu’elle situe en 1868 jusqu’à la dernière mouture du carnet de santé officiel français distribué à tous les enfants en 2006, pour analyser le jeu des acteurs, principalement les familles, les médecins et les pouvoirs publics et comprendre les enjeux qui se jouent autour de cet outil sanitaire.

2

Cette histoire croise des sources institutionnelles et médicales avec un très riche corpus de carnets de santé dont Catherine Rollet nous livre généreusement le contenu. Constituée au hasard des brocantes, des flâneries chez les bouquinistes et des découvertes de carnets de santé oubliés dans un grenier ou enfouis au fond d’une armoire familiale, cette collection présente une très grande diversité de format, de support, de dénomination (carnet, cahier, journal, livret, album…), de prix, d’usages. Des carnets de pesées de quelques pages côtoient des carnets de famille dépassant 75 pages, comme celui du Docteur Perrin ; les questionnaires médicaux arides assortis de recommandations éducatives, majoritairement issus de la profession médicale, l’emportent sur les formes plus attrayantes qui apparaissent, à partir des années 1920, quand des fabricants de produits pour bébé ou des Compagnies d’assurances font du carnet de santé un support publicitaire. Par delà leur diversité, les carnets de santé relèvent d’une double tradition, celle du journal intime et celle de la pratique administrative, et trouvent leur unité dans l’écriture presqu’exclusivement féminine. Un seul carnet de santé semble écrit au masculin ; l’abondance et la précision des annotations médicales suggèrent que le rédacteur parle davantage au nom de son statut professionnel (sans doute membre d’une profession médicale) qu’en tant que père.

3

Dotée de cette collection riche et non homogène, Catherine Rollet propose une lecture historique du carnet de santé, nourrie de l’intimité dévoilée, de la diversité de son objet, de ses usages et de ses acteurs. La fonction de suivi sanitaire et d’éducation maternelle assignée au carnet de santé en fait un enjeu entre les principaux acteurs en présence, les familles, les médecins et l’Etat, qui se l’approprient, qui s’en disputent le contrôle et qui s’affrontent autour des règles d’obligation et de confidentialité ou sur la vocation publique ou privée des carnets.

4

Dans ce jeu d’acteurs, la mère occupe une place centrale. Elle se trouve au cœur du processus de médicalisation des familles. C’est elle qui est investie de la responsabilité de la surveillance sanitaire de son enfant et qui, à ce titre, est l’interlocutrice du médecin. Le taux d’emploi élevé des femmes mariées, au début du XXe siècle, en France, n’exclut pas celles-ci de l’exercice de leurs fonctions maternelles. Est ici confirmé le constat que les femmes sont vues, en France, à la fois comme mères et travailleuses. A leur égard, le carnet de santé a une vocation éducative : les mères reçoivent des recommandations. Cette mise sous contrôle n’interdit pas à la mère de se dégager une marge d’autonomie. Elle s’approprie le carnet de santé, elle le façonne à son gré, elle y consigne ses observations à un rythme quotidien ou plus irrégulier et très distendu selon ses disponibilités en temps, selon son niveau de formation ou selon l’objectif qu’elle vise. Celles qui en font un objet de transmission de la mémoire filiale s’imposent généralement un rythme quotidien et livrent un témoignage très précieux sur l’intimité féminine, la vie du foyer et les relations quotidiennes, intimes des mères et de leur enfant. Aussi les familles sont-elles vigilantes sur le respect du caractère privé et confidentiel du carnet de santé de l’enfant.

5

Vecteur de la transmission, le carnet de santé est aussi et surtout un livret sanitaire conçu essentiellement par des médecins. Il donne à voir les pratiques médicales et l’évolution des notions de corps et de santé qui se construisent tout au long du XXe siècle en relation avec le contexte démographique, scientifique, économique… La place centrale occupée par la pesée dans les premiers carnets de santé suggère la prégnance d’une image simple, visible, palpable, mesurable du corps de l’enfant, conçu essentiellement comme un volume. La pesée et sa représentation graphique, la courbe de poids, réalisée par un ingénieur civil, Jules Lescasse, fournissent un indicateur de santé simple, synthétique, lisible d’un seul regard sur le tracé de la courbe et sur son positionnement par rapport à la zone délimitant la gamme des possibles qui définit la norme. Puis, les progrès de la puériculture, de la psychologie et des sciences de l’éducation donnent une vision plus complexe de l’enfant et se traduisent par la prise en compte du développement cérébral, de l’éveil psychomoteur et de la dimension relationnelle de l’enfant. Quand, dans les années 1930, les idées eugénistes portées par une femme, Louise Hervieu, qui fait de la lutte contre la syphilis son dernier combat, trouvent un climat intellectuel favorable et des appuis dans la profession médicale, les usages biométriques pénètrent le suivi médical de l’enfant. Certains médecins préconisent alors d’inscrire les antécédents familiaux sur le carnet de santé de l’enfant. Dans cette logique, le carnet de santé tendrait à devenir un casier sanitaire. Mais le coût des examens biométriques est le plus sûr antidote contre ces idées nauséabondes. Aussi l’expérience a-t-elle très vite tourné court, comme dans l’orientation professionnelle, à la même époque. Après la guerre, les progrès médicaux rendent les carnets de santé de plus en plus complexes : l’enfant est soumis à toute une série d’examens obligatoires pour faire reculer non seulement la mortalité infantile, mais aussi les maladies de la petite enfance. Le carnet devient un carnet de vaccinations tenu par les médecins. La formalisation des données recueillies permet des enquêtes épidémiologiques. Le carnet de santé sert aussi d’outil de liaison entre les professionnels et avec les familles dans un but sanitaire et éducatif.

6

Troisième acteur, les pouvoirs publics s’immiscent très vite dans le tête à tête entre le médecin et les familles que prévoyaient les premiers carnets de santé. Il imprime ses grandes inflexions à cette histoire de longue durée. Ainsi le carnet est d’abord un objet inscrit dans un cadre privé. Le Docteur Fonssagrives, auquel Catherine Rollet attribue la paternité du carnet de santé en 1868, avait voulu en faire un instrument de suivi de la santé de l’enfant et d’éducation des mères dans un contexte d’inquiétude démographique face à une mortalité infantile très élevée (180 % pendant la seconde moitié du XIXe siècle). Le carnet est alors rempli par la mère ; il reste confidentiel et facultatif.

7

Puis il échappe progressivement à la famille ; il bascule du côté de l’Etat et devient un outil de contrôle sanitaire au service de la politique de santé publique. Dès les premières années du XXe siècle, des réformateurs sociaux (A. Cambillard, P. Strauss, G. Dron…) proposent d’en généraliser l’usage à tous les enfants en étendant la loi Roussel réservée aux enfants en nourrice ou en garde. Ce contrôle étatique sur les pratiques familiales avec l’appui des médecins se fait par étape. La première expérimentation a lieu dans un cadre local, dans la ville de Bordeaux en 1929 ; puis l’Etat central s’implique à son tour, en 1935, par un décret-loi qui prévoit l’octroi gratuit d’un carnet de croissance à tous les enfants à leur naissance. En 1939, l’Etat diffuse un modèle officiel qui porte la marque de l’eugénisme ambiant et qui sera repris et rendu obligatoire en 1942 et en 1945. Le carnet de santé est devenu un instrument de dépistage et de prévention accaparé par les collectivités locales, puis par l’Etat, sous le contrôle des médecins qui ont désormais la charge de le remplir.

8

Enfin, dans les années 1980, se dessine un troisième temps qui est marqué par un retour de la responsabilité des parents et par une dissociation croissante entre les carnets à vocation privée et ceux à usage public qui tend à aligner le carnet de santé français sur une pratique existant dans de nombreux pays européens. Ne serait-ce pas le signe d’un affaiblissement du rayonnement de la France car, à la fin du XIXe siècle, le carnet du Docteur Fonssagrives, porteur d’une logique humaniste et éducative, était traduit en plusieurs langues et se diffusait dans de nombreux pays ? On peut regretter que la comparaison internationale soit introduite trop tardivement pour rendre compte de l’ouverture internationale existant dans le domaine médical dès l’aube du XXe siècle. Les instances internationales, qui contribuent à homogénéiser les modèles de protection aujourd’hui, jouaient déjà ce rôle un siècle plus tôt.

9

D’une plume alerte et nourri d’une connaissance approfondie de l’histoire de l’enfant, le livre de Catherine Rollet, restitue au carnet de santé une profondeur historique et une diffusion internationale qu’on lui méconnaissait. Il témoigne de l’utilité de cet instrument à vocation sanitaire et éducative qui accompagne la montée en puissance de la santé publique. A ce titre, cet objet, voué à tomber dans l’oubli une fois l’enfance passée, méritait d’échapper à l’indifférence des générations qui y ont été mises en courbe.

Pour citer cet article

Omnès Catherine, « Les carnets de santé des enfants. Catherine Rollet, La dispute, 2008, 293 p. 24 e, ISBN : 978-2-84303-162-5 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2010 (N° 3), p. 148-151.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2010-1-page-148.htm


Article précédent Pages 148 - 151
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback