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Revue d'histoire de la protection sociale

2011/1 (N° 4)


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Introduction

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La Suède est, de nos jours, connue pour sa politique d’égalité des sexes. La prégnance de ce thème dans les débats de société et dans la politique sociale suédoise en ont fait, au fil des décennies, une philosophie sociale, voire même un « dogme » indissociable des valeurs de l’État-Providence suédois.

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Depuis plusieurs décennies, l’ensemble des dispositifs relevant de la politique familiale s’inspire très largement de cette idéologie égalitaire, y compris la politique d’accueil des jeunes enfants. Toutefois, en regardant de plus près la législation et le fonctionnement des services d’accueil à l’enfance, ceux-ci portent les marques des changements sociaux qui ont affecté ce secteur depuis 150 ans. L’origine de ces institutions est double : au milieu du XIXe siècle apparaissaient à peu près simultanément deux types d’accueil d’enfants non scolarisés : d’un côté des institutions pouvant être assimilées à des garderies, destinées aux enfants pauvres dont les parents travaillent, et de l’autre des institutions proposant des activités pédagogiques quelques heures par jour aux enfants de familles aisées, dont la mère ne travaille pas. Si les deux relèvent d’initiatives caritatives privées, elles affichaient deux objectifs bien distincts : lutter contre la pauvreté et le délaissement des enfants, en permettant aux parents de travailler dans le premier cas, et offrir une socialisation collective en complément à l’éducation parentale dans le second cas. Ce n’est qu’un siècle plus tard que l’État décida d’intervenir dans la prise en charge des jeunes enfants, dans un contexte politique où le travail salarié des femmes ne concerne plus seulement les classes défavorisées.

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L’entrée massive des femmes sur le marché du travail dans les années 1960 et la généralisation progressive du modèle du ménage à deux revenus avaient alors comme corollaire une transformation profonde de la politique familiale, au nom de la double émancipation. Autrement dit, si les femmes participaient au même titre que les hommes au revenu du ménage, les hommes, de leur côté, devaient prendre part à l’éducation des enfants et assumer, pour partie, les charges domestiques. Deux mesures phares de la politique familiale suédoise furent alors mises en place afin de contribuer à la réalisation de la double émancipation : le congé parental, ouvert aux deux parents depuis 1974, et couvrant la toute première période suivant la naissance de l’enfant, puis, les services d’accueil collectif, qui permettaient le retour au travail à la fin du congé parental. L’expansion sans précédent de ce secteur - le nombre d’enfants inscrits en collectivité passa de 70 000 au début des années 1970 à 456 100 en 2010, soit 83 % des enfants âgés d’un à cinq ans [1][1] Skolverket, Förskolan, 2011, 7 p. - a permis de répondre à la demande. Toutefois, les efforts consentis pour combler les besoins de places dans les structures d’accueil n’ont pas résolu toutes les difficultés auxquelles sont confrontées les mères actives. Le recours fréquent au temps partiel parmi les mères de jeunes enfants en témoigne. Anne-Marie Daune-Richard et Rianne Mahon expliquent : « […] plus que le modèle familial « à deux apporteurs égaux” c’est celui “à un apporteur trois-quarts” qui est institué, modèle où la femme n’a pas accès à une autonomie égale à celle de l’homme et reste, pour partie tout au moins, économiquement dépendante du conjoint et de l’État » [2][2] Daune-Richard Anne-Marie, Mahon Rianne, « La Suède..... Si le temps partiel répond avant tout à une demande de la part des femmes, qui, à la fin de la période de congé parental doivent trouver une solution de garde pour leur enfant, cette demande correspond aussi à des normes sociales qui mettent au premier plan le rôle des parents dans l’éducation des enfants. Cette situation résulte aussi du fait que les services publics d’accueil, fermant souvent leurs portes entre 16 h 30 et 17 heures, ne permettent pas de concilier pleinement un travail à plein temps avec des responsabilités familiales [3][3] Brachet Sara et Le Bouteillec Nathalie, « Réalité démographique....

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Par ailleurs, en Suède, l’éducation des enfants n’est pas une affaire privée. Les normes pédagogiques véhiculées par les autorités publiques, et notamment par les publications officielles telles les Statens Offentliga Utredningar (SOU), ont contribué à une certaine homogénéisation des comportements relatifs à l’enfance. Nous analyserons donc les différents rapports des commissions d’experts (SOU) afin de faire ressortir le paradigme sociétal, tel que défini par Jane Jenson [4][4] Nous nous référons ici à la notion développée par Jane....

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Dans le cadre de l’accueil des jeunes enfants, l’appréhension de ce paradigme est crucial car comme Agnès Pitrou et Anne-Marie Gaillard l’ont souligné, il existe un « débat sans cesse renaissant dans ce pays sur ce que doit être un “bon parent” révélateur du désir d’une certaine normalisation des conduites qui traverse toutes les catégories sociales » [5][5] Pitrou Agnès, Gaillard Anne-Marie, « Familles de France.... Dans ce contexte, quel est le rôle perçu et attendu de l’accueil collectif des jeunes enfants ?

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Nous proposons donc, dans cet article, de revisiter l’histoire de l’accueil collectif, d’analyser l’élaboration et l’évolution du paradigme sociétal afin de mieux comprendre les tiraillements sous jacents au développement des services d’accueil de la petite enfance, les ambiguïtés de cette politique qui imprègnent encore aujourd’hui la politique de l’enfance et le fonctionnement concret des institutions d’accueil de jeunes enfants.

De la philanthropie à l’institutionnalisation de l’accueil des jeunes enfants

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Bien que tardive, l’industrialisation et l’urbanisation de la société suédoise a eu, comme dans bien d’autres pays occidentaux, des conséquences néfastes sur les conditions de vie des enfants. Le travail dans les manufactures éloigna les parents du foyer familial et les enfants furent alors laissés sans surveillance, livrés à eux-mêmes.

Entre l’école et la rue, quel accueil pour les jeunes enfants ?

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La situation des enfants pauvres, trop jeunes pour travailler ou pour aller à l’école, laissés sans surveillance du fait que leur mère devait travailler devint progressivement une question sociale [6][6] Cette situation fut particulièrement préoccupante pour.... De fait, à la fin du XIXe siècle, début du XXe siècle, il y eut une certaine tolérance, voire un encouragement, pour développer des mesures prophylactiques destinées à circonscrire débauche et criminalité et ainsi préserver de toute révolte l’ordre établi. Il fallait écarter tout danger social et, pour cela, soigner les effets de l’indigence, cette gangrène qui rongeait le peuple. C’est dans ce contexte que diverses institutions, principalement des associations et organisations philanthropiques et/ou caritatives, virent le jour avec comme dénominateur commun une volonté farouche de sauvegarder l’enfance, de tenir les enfants le plus loin possible de la rue afin de prévenir toute délinquance et de diminuer les risques que ces enfants deviennent des enfants moralement abandonnés. Certaines de ces institutions mirent en avant l’éducation comme moteur d’intégration sociale, comme adjuvant à la paupérisation. Bien que ce problème fût d’envergure nationale, l’Etat n’intervint pas et les solutions relevèrent exclusivement d’initiatives privées. En 1836, la première « école des tout-petits » (småbarnsskola) ouvrit ses portes aux enfants âgés de deux à sept ans. Ainsi, avant même que l’école ne devienne obligatoire (1842), cette institution, d’inspiration anglaise, accueillait les enfants dont les parents travaillaient. Malgré une première phase d’essor rapide dans les grandes villes et les centres industriels, cette institution périclita et fut progressivement remplacée par d’autres institutions, telles par exemple les barnkrubbor. La première barnkrubba a été créée en 1854, à Stockholm. Cette nouvelle expérience, reprise dans les premiers temps principalement par des associations et des mouvements luttant pour les droits et la protection des femmes, se diffusa rapidement dans les villes industrielles. Là encore, le but explicite de ces institutions était de garder les enfants pauvres âgés de deux à sept ans afin que leurs parents puissent travailler. Les barnkrubbor étaient presque exclusivement financées par la charité. Le plus souvent, ces institutions ne proposaient aucune véritable instruction, aucune activité pédagogique. Peu d’adultes, sans aucune formation, surveillaient de nombreux enfants, parfois dans des conditions économiques et sanitaires déplorables.

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Parallèlement aux barnkrubbor à destination des enfants pauvres, fut créée en 1896 une nouvelle institution appelée Jardin d’enfant (barnträdgardar), sur le modèle des Kindergarten en Allemagne [7][7] Pour mieux connaitre l’histoire de cette institution.... Cette institution, à visée purement pédagogique, s’adressait principalement aux enfants de milieux relativement aisés, dont la mère ne travaillait pas. Leur objectif était de compléter, quelques heures par jour, l’éducation donnée par les parents.

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Ainsi, au début du XXe siècle coexistaient en Suède deux formes d’accueil collectif préscolaire, largement inspirées d’activités existant dans d’autres pays européens : l’accueil préscolaire à but pédagogique à temps partiel et l’accueil à plein temps pour les enfants dont les parents travaillent.

Socialisation des enfants et travail des mères dans la nouvelle Social-démocratie

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Dans les années 1930, l’État va petit à petit affirmer ses responsabilités dans la question de l’accueil collectif de l’enfance. Arrivés au pouvoir en 1932, en pleine crise économique, les sociaux-démocrates vont développer une politique économique keynésienne et mettre en place une politique sociale que Gunnar Myrdal qualifiera de politique sociale prophylactique [8][8] Gunnar Myrdal, économiste et membre actif du parti.... Cette même décennie, la Suède enregistrait une baisse de la natalité qui alerta acteurs sociaux et hommes politiques de l’époque. C’est donc dans ce climat de réformes sociales et de crise de la population (Kris i Befolkingfrågan)[9][9] Le livre de Alva Myrdal et Gunnar Myrdal Kris i befolkningsfrågan,... que Gustav Möller, ministre des Affaires sociales, réunit en 1935 des experts au sein d’une Commission sur la population afin de réfléchir aux différents moyens de remédier à la baisse de la fécondité. Parmi les groupes de travail mis en place au sein de cette commission, une sous-commission devait réfléchir à l’accueil des jeunes enfants et investiguer l’épineuse question de la qualité au sein de ces institutions. Parmi les membres de ce groupe se trouvait Alva Myrdal [10][10] Après des études de sociologie et de psychologie (elle.... Elle avait, dès le début des années 1930, attiré l’attention sur la nécessité de développer des services d’accueil de l’enfance subventionnés par l’État [11][11] A ce sujet, Alva Myrdal publie un livre en 1935 intitulé.... Le rapport de cette sous-commission, publié en 1938, souligna la nécessité d’améliorer la réputation des crèches (barnkrubbor) premièrement, en focalisant les critères d’accès sur le travail des parents et non plus sur des critères sociaux, deuxièmement en mettant en avant les besoins de l’enfant et notamment la nécessité de stimuler les enfants. Ce rapport mit donc en exergue le besoin d’activités pédagogiques adaptées pour les enfants à partir de trois ans, mais seulement quelques heures par jour [12][12] SOU 1938 : 20, Betänkande angående barnkrubbor och.... En effet, les auteurs du rapport condamnèrent la prise en charge des enfants durant des journées entières et incitèrent donc les pouvoirs publics à ne financer que les institutions à horaires réduits, autrement dit les barnträdgardar, et ce, pour le bien être des enfants. Dans le rapport publié en 1943 dans le cadre de la seconde Commission sur la population [13][13] SOU 1943 : 15, Utredning och förslag angående statsbidrag..., cette idée disparut car jugée non conforme avec les besoins de l’époque. Appuyant alors l’idée qu’il fallait soutenir la part croissante des femmes au marché du travail, les experts de cette sous-commission mirent en avant la nécessité de subventionner les institutions d’accueil à plein temps. En réponse à ce rapport, dès 1943, le gouvernement fit voter une loi mettant ces institutions sous la tutelle de la Direction nationale de la santé et des affaires sociales qui deviendra (Socialstyrelsen) et reçurent ainsi, à partir de cette date, des subventions publiques.

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Le travail des deux Commissions eut aussi pour conséquence d’initier quelques timides changements en ce qui concerne la qualité de l’accueil, notamment par une formation plus poussée des personnels [14][14] Andersson, Bengt-Erik, Hur bra är egentligen dagis ?,.... Le rapport de 1938, et plus concrètement celui de 1943 mirent au cœur du débat la question de l’éducation de l’enfant non seulement pour son équilibre propre et pour le développement de ses potentiels mais aussi pour la société via la formation des futurs citoyens. L’argument du bien-être de l’enfant est donc déjà présent mais il trouvera à cette époque peu d’écho.

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Suite à ces rapports, les crèches (barnkrubbor) furent appelées daghem (« foyer de jour ») et les jardins d’enfant à temps partiel pour les enfants de six ans [15][15] L’école obligatoire commence à sept ans. et plus devinrent les lekskola (« école de jeu »). Ainsi, malgré le changement de terminologie, coexistaient toujours deux modalités d’accueil, qui malgré le polissage institutionnel, correspondaient toujours à deux réalités sociales, d’un côté les enfants dont les mères travaillaient, de l’autre ceux dont les mères étaient à la maison.

Entre le foyer et la crèche, le dilemme persiste

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Malgré les réformes mises en place, le nombre de places offertes dans les crèches (daghem) resta relativement stable dans les années 1950/1960. De 1950 à 1965, seules 2 000 places ont été créées. Cette modeste évolution s’explique par l’action conjuguée de plusieurs facteurs conjoncturels [16][16] Le Bouteillec Nathalie, Famille, Économie et développement....

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A cette époque, le marché du travail connut un resserrement qui se traduisit par une diminution de la demande de main-d’œuvre féminine. Aussi, les femmes mères d’enfants en bas âge retournèrent-elles pour quelques temps au foyer. Cette période est d’ailleurs connue comme étant la parenthèse de la mère au foyer. L’activité salariée des femmes n’était donc pas encore, dans les faits, un droit acquis. Elle était fortement corrélée aux besoins de main-d’œuvre et, de ce fait, dépendante de la conjoncture économique. Pendant cette même période, le nombre d’enfants par famille diminua ostensiblement.

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Outre ces facteurs démo-économiques, les institutions préscolaires furent l’objet de sévères critiques. Ces critiques émanèrent des recherches de deux spécialistes de l’enfance, Bowlby et Spitz, qui mirent en garde les familles contre le fait de séparer les enfants de leurs mères. Ces auteurs dénoncèrent « des institutions qui n’apportaient aux enfants la stimulation ni des parents, ni celle d’autres adultes ». Ce qui à l’origine n’était qu’une simple polémique s’envenima puis dégénéra jusqu’à devenir une diatribe. Ainsi, les résultats de cette étude, souvent « mal interprétés et déformés » [17][17] Leijon Anna-Greta, Kärre Mariane, La condition familiale..., trouvèrent cependant écho auprès d’une large frange de la population suédoise et eurent de notables répercussions sur la fréquentation des institutions d’accueil des jeunes enfants. Le débat social qui s’ouvrit alors portait sur le bien-être de l’enfant. Les défenseurs des crèches publiques - essentiellement des institutrices et des pédagogues - mirent en avant la mission pédagogique de ces services et militèrent pour une formation plus qualifiée du personnel, tandis que leurs adversaires - principalement des hommes politiques - prônaient l’importance de la mère pour les jeunes enfants. Le point de vue « officiel », repris par la Commission d’enquête qui remit son rapport en 1951, était mi-figue, mi-raisin soulignant, d’une part qu’avant trois ans, l’éducation en collectivité n’avait aucun intérêt pédagogique, mais qu’au-delà de cet âge, quelques heures par jour pouvaient être bénéfiques pour les enfants [18][18] SOU 1951 : 15 Daghem och Förskolor : betänkande om.... Conséquences de ces hésitations et de ces choix sociaux, alors que le nombre de places offertes en daghem stagnait, les lekskola, avec un accueil à temps partiel, connurent un regain d’intérêt. En l’espace de dix années (1950-1960), le nombre de ces structures d’accueil doubla. Cette recrudescence s’explique aisément : les femmes qui avaient quitté le marché du travail suite à la récession économique, agréèrent ces structures qui permettaient d’allier garde parentale et socialisation collective de l’enfant.

L’éducation des enfants tiraillée entre « l’égalité des chances », « l’égalité des sexes » et le « bien être de l’enfant »

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Les années 1960 marquèrent un tournant décisif dans le développement de l’accueil collectif des jeunes enfants. Sous l’égide du troisième gouvernement Erlander (gouvernement social-démocrate), cette période fut synonyme d’expansion économique. Le marché du travail enregistrait une hausse continue de la demande de main-d’œuvre dans divers secteurs économiques. Les femmes constituèrent la principale ressource des entreprises. Leur retour massif sur le marché du travail et, surtout, le maintien d’un flux de main-d’œuvre féminine constant dans l’activité professionnelle eurent d’importantes répercussions en termes de structures d’accueil collectif. En effet, la demande d’accueil de jeunes enfants se fit de plus en plus pressante et des efforts sans précédent furent consentis pour combler les besoins.

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Sous l’impulsion des mouvements féministes et avec le relais d’ouvrages polémiques et académiques qui permirent d’attirer l’attention des médias et du public [19][19] Eva Moberg publia, en 1962, Kvinnor och människor...., le thème de la double émancipation devint le leitmotiv de la politique d’égalité des sexes. Après une décennie d’ardents débats, le modèle classique de l’homme soutien de famille, fut officiellement remplacé par celui du ménage biactif. Ce nouvel objectif social nécessitait un remaniement complet de la politique familiale, qui fut réalisé lors de la décennie suivante. La mise en place du congé parental en 1974 et le développement des structures d’accueil collectif étaient considérés comme des conditions sine qua non pour atteindre cette double émancipation [20][20] Brachet Sara, Genre, parentalité et congé parental....

Développement de l’accueil collectif en nombre et en qualité

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Durant cette période, le débat social sur le bien-fondé des daghem connut un moment d’accalmie. En 1968, une nouvelle commission royale fut mise en place avec un cahier des charges précis. Deux objectifs liminaires furent fixés : le premier était d’augmenter le nombre de places disponibles ; le second d’assurer un service de qualité. Les experts réunis durent donc non seulement prendre en considération les besoins des parents mais aussi veiller à ce que les « besoins » des enfants soient respectés. Pour mener à bien cette entreprise, la Commission fit appel à des spécialistes de l’enfance, pédagogues, sociologues et médecins, afin de circonscrire quels étaient les « besoins » de l’enfant. Une nouvelle orientation des services d’accueil fut présentée dans le rapport final 1972 [21][21] SOU 1972 : 26.. Dans un effort pour concilier les deux impératifs politiques d’égalité – à savoir l’égalité des chances et d’égalité des sexes, les crèches et les écoles de jeu furent réunies en une seule structure d’éducation préscolaire et devaient toutes deux offrir un contenu pédagogique. Suite aux rapports élaborés au cours de cette commission [22][22] SOU 1972 : 26 : SOU 1972, 27. la première loi sur les institutions préscolaires, entra en vigueur le 1er juillet 1975. Par la suite, cette loi fut supplantée par la loi sur la protection de l’enfance du 1er janvier 1977 [23][23] D’un point de vue juridique, la protection de l’enfant....

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La mise en œuvre de cette commission coïncida avec une période d’importants changements idéologiques et politiques en Europe de l’Ouest. Les jeunes générations, rejetant les systèmes éducatifs rigides et autoritaires de l’époque, exigèrent une place et une reconnaissance au niveau politique. L’idée d’une nouvelle forme de démocratie intégrant enfants et jeunes était déjà présente dans la société suédoise et influença grandement l’orientation générale de la politique proposée. Les conclusions de la Commission révolutionnèrent le monde de la petite enfance puisque les travaux aboutirent à une redéfinition radicale de la politique de l’éducation des enfants d’âge préscolaire en imposant une conception pédagogique basée sur les droits de l’enfant, notamment le droit d’être entendu et écouté, le respect de ses opinions et de sa perspective, l’importance du jeu pour apprendre ainsi que leur droit de participer aux décisions qui les concernent [24][24] Henckel Boel, « Barnomsorgens grundsyn och utveckling »,.... Ces principes d’éducation furent accompagnés d’un programme pédagogique dont les fondements théoriques sont à rapprocher des théories de J. Piaget et de E. H. Erikson. La méthode de travail préconisée par la Commission était essentiellement axée sur la pédagogie du dialogue.

Réflexions sur la visée pédagogique de l’accueil des plus jeunes

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A la demande du Riksdag (parlement suédois), une nouvelle commission d’enquête, portant sur l’environnement de l’enfance (Barnmiljöutredningen (BMU)) fit un compte-rendu exhaustif de l’évolution des conditions de vie des enfants [25][25] Pas moins de huit rapports furent publiés suite à ces... et établit trois priorités à l’éducation préscolaire, à savoir : le développement des ressources émotionnelles et intellectuelles des enfants ; la socialisation de l’enfant c’est-à-dire permettre à l’enfant d’être ouvert aux autres, de coopérer tout en étant capable d’affirmer son identité ; développer chez l’enfant la volonté d’améliorer ses propres conditions de vie et celles des autres [26][26] Pour mieux comprendre le développement de la dimension....

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Il fut, d’autre part, recommandé que les effectifs du personnel d’encadrement soient reconsidérés à la hausse et qu’au moins un instituteur d’école maternelle (förskollärare) soit attaché à chaque section. La commission suggéra que le personnel travaille en équipe pour « donner aux enfants un exemple concret de ce qu’est la collaboration, et leur montrer comment résoudre un problème en suivant des principes démocratiques et non hiérarchiques » [27][27] Leijon Anna-Greta, Kärre Mariane, 1972, op-cit., p...., et que celui-ci essaie d’intéresser, d’informer et d’encourager les parents à participer à la vie de l’établissement.

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La loi de 1975 reprit in extenso les conclusions mentionnées ci-dessus. La responsabilité des programmes éducatifs et organisationnels échut à la Direction nationale de la santé et des affaires sociales (Socialstyrelsen) qui devait veiller à la diffusion ainsi qu’à l’application des nouvelles directives. Afin de résorber la pénurie de l’offre d’accueil, le gouvernement suggéra d’augmenter les capacités d’accueil de 100 000 places dans un délai de cinq ans. En dépit d’une situation politique inconfortable pour les socio-démocrates, Olof Palme, voulant endiguer la crise, opta pour « des stratégies purement nationales, notamment par des subventions sur fonds publics et des politiques de grands travaux » [28][28] Mousson-Lestang Jean-Pierre, Histoire de la Suède,... où la politique en faveur de l’accueil à l’enfance trouva naturellement sa place. Tout au long de cette période, les deux priorités politiques d’égalité entre hommes et femmes et de bien-être de l’enfant furent au cœur des débats. Cependant, la politique en matière d’accueil collectif, analysée sur trois décennies (les années 1950-1970), montre bien la difficile coexistence de ces deux aspirations. Tantôt jugé incompatible avec l’intérêt de l’enfant (années 1950), tantôt considéré comme le moyen de concilier ces deux objectifs (années 1960/1970), l’accueil collectif des jeunes enfants cristallise le conflit intrinsèque entre ces deux priorités dès lors que l’on considère que le bien être de l’enfant passe par un investissement exclusivement parental (voire maternel). Ainsi, à tour de rôle, l’argument du bien-être de l’enfant servit à justifier le développement des structures d’accueil, ou à le freiner.

Les paradoxes de l’universalisation de l’accueil des jeunes enfants

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Au début des années 1990, la Suède entra dans une phase de récession économique. La victoire des conservateurs le 15 septembre 1991 conduit à des changements drastiques de la politique économique et sociale suédoise. Les vingt années qui ont suivi sont marquées par une alternance entre les coalitions de droite et de gauche au pouvoir. La politique de la petite enfance menée pendant ces années a souffert des réorientations idéologiques des gouvernements successifs ou même de juxtapositions de mesures parfois contradictoires.

Conséquences de la crise économique des années 1990

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Les 10 et 11 octobre 1991, l’ensemble des membres du Cabinet de Carl Bildt fut réuni dans le but de pratiquer une amputation, de l’ordre de 9 milliards de couronnes, sur les dépenses publiques. Le secteur de la petite enfance ne fut pas épargné par ces mesures. Arguant d’offrir aux citoyens une plus grande liberté de choix d’accueil et de combler au plus vite l’écart résiduel entre l’offre et la demande de places, le gouvernement leva les restrictions à la liberté d’établissement en 1992. En conséquence, des structures d’accueil privées se développèrent [29][29] Le Bouteillec Nathalie, Famille, Économie et développement....

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Ces mesures politiques eurent des conséquences non négligeables sur l’accueil des jeunes enfants. Un rapport établi en 1994 à la demande du Socialstyrelsen dénonça la politique d’austérité votée par les autorités communales qui, en raison des restrictions budgétaires, affectait plus particulièrement les secteurs attachés à promouvoir le bien-être des enfants [30][30] Socialstyrelsen, Barns villkor i förändringstider-slutrapport,.... Leurs conclusions étaient sans équivoque. Outre les problèmes pécuniaires, les services d’accueil à l’enfance durent faire face à une augmentation des effectifs, consécutive à la reprise de la fécondité de la fin des années 1980. L’action conjuguée de ces deux facteurs eut de notables incidences sur la gestion financière et organisationnelle des établissements préscolaires. Les premiers symptômes se firent sentir au niveau des effectifs du personnel d’encadrement ; cela se traduisit par une augmentation du ratio enfant-moniteur (5 à 6 enfants par moniteur contre 3 à 4 auparavant) ainsi que du nombre d’enfants par section (de 15 à 20 enfants par section).

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Parallèlement à ces mesures, la coalition conservatrice au pouvoir fit voter, en 1994, une loi qui, paradoxalement, visait à développer l’accueil des jeunes enfants [31][31] Cette loi renforce la loi de 1985. En effet, une première.... Cette loi, entrée en vigueur en 1995, stipula l’obligation de fournir à tous les jeunes enfants pour lesquels les parents travaillaient ou étudiaient une place dans une structure appropriée si leur parent en font la demande. Il était alors spécifié dans la loi que les municipalités devaient pourvoir à la demande des parents dans un délai raisonnable, à savoir dans une période de trois à quatre mois. Toutefois, cette universalisation de l’accueil était conditionnelle à la situation professionnelle des parents. C’est pourquoi certaines municipalités, confrontées aux conséquences de la crise économique et à l’augmentation du nombre d’enfants dans les structures d’accueil, appliquèrent la loi stricto sensu c’est-à-dire assurèrent une place uniquement aux enfants dont les parents travaillaient ou étudiaient. Ainsi, dans ces communes, l’accès des enfants dont les parents étaient au chômage ou en congé parental fut limité voire interdit. Quoique des mouvements de protestation, objectant que l’accueil faisait partie des droits de citoyenneté des enfants et non des parents actifs, ont été organisés pour s’opposer à cette décision, il reste que : « les enfants d’âge préscolaire n’ont plus accès, dans 122 des 288 municipalités en Suède, aux services de garde lorsqu’un parent perd son emploi. Dans 108 municipalités, les enfants continuent de bénéficier de quelques heures de garde par jour. Les enfants d’âge scolaire ont perdu leur place dans 148 municipalités et ont pu accéder aux services de garde sous réserve de limitations de temps dans 55 municipalités » [32][32] Björnberg Ulla, Gardberg Claudia, « Questions touchant....

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Comment interpréter en termes d’égalité des chances, cette formulation de la loi qui évince du système une partie des enfants ? De plus, comment comprendre l’objectif pédagogique de ces institutions : l’apprentissage dispensé ne nécessite-t-il pas une fréquentation continue ? La dimension pédagogique de l’accueil à l’enfance apparaît donc comme un artifice pour mieux faire accepter la prise en charge collective des enfants pendant que leurs parents travaillent. L’accueil collectif était toujours perçu comme un moindre mal qui, éventuellement, peut être bénéfique pour les enfants de plus de trois ans, à condition que la journée en collectivité ne soit pas trop longue. Les partis de droite restaient cependant attachés à une éducation au sein du foyer. Ils ont proposé à plusieurs reprises et, lorsqu’ils furent au pouvoir entre 1991 et 1994, ont fait voter une allocation d’éducation pour les parents qui souhaitaient continuer à garder leur enfant à l’issue du congé parental. Cette allocation fut supprimée dès le retour des Sociaux-démocrates en 1994.

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Malgré une orientation plus explicitement pédagogique, il n’y avait donc pas de consensus sur le bien-fondé de ces institutions. Elles restaient avant tout une nécessité pour l’émancipation des femmes. Fait concordant, la durée d’accueil de l’enfant est déterminée par les horaires de travail des parents, où le temps de trajet est même pris en compte. Les parents ayant des horaires variables doivent remettre à l’avance leurs emplois du temps à la crèche. Si les parents sont, dans l’ensemble, soucieux de ne pas laisser leur enfant trop longtemps à la crèche, ils y sont donc également contraints par le règlement des crèches. Selon ce règlement, et selon les normes sociales, les parents sont censés se rendre directement à la crèche lorsque la journée travail est terminée. A ce sujet, Gunnel Forsberg évoque l’exemple des mères qui cachent leurs sacs de courses avant de rentrer dans la crèche, pour ne pas montrer qu’elles sont passées au supermarché avant de chercher leur enfant à la crèche [33][33] Forsberg Gunnel, « Kvinnor och män i arbetslivet »,....

Un pas en avant vers l’universalisation

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La loi de 1994 a été, progressivement, assouplie et amendée. Désormais, l’enfant de plus de quatre ans dont un des parents est au chômage (depuis juillet 2001) ou en congé parental pour un frère ou une sœur plus jeune (janvier 2002) a droit à 15 heures d’activité préscolaire par semaine. Dans les faits, 91 % des Kommuner étaient, en 2005, en mesure de proposer ces heures aux enfants de chômeurs et 94 % en proposaient aux enfants d’un parent en congé parental [34][34] Skolverket, Pressmedelande, Köer trots tio år med platsgaranti,.... Toutefois, le fonctionnement pratique de cet accueil n’est pas très souple : les 15 heures sont souvent réparties sur les cinq jours de la semaine, à raison de trois heures par jour. Et peu de Kommuner vont au-delà des 15 heures réglementaires. Par ailleurs, compte tenu de la gestion décentralisée de ce parc social et de la difficulté des municipalités à faire face, la charge financière dévolue aux familles augmenta durant les années 1990 [35][35] Daune-Richard Anne-Marie, Nyberg Anita, « Entre travail.... En réaction à ce phénomène, le gouvernement de Göran Persson, mit en place, en 2002, une nouvelle mesure appelée Maxtaxa visant non seulement à plafonner la part des frais dévolue aux familles mais aussi à harmoniser sur tout le territoire les frais d’accueil [36][36] En suédois on parle de Maxtaxa, ce qui en français.... Désormais, le coût pour le premier enfant équivaut à 3 % du revenu du couple, jusqu’à une limite de 1 140 couronnes par mois. La place du deuxième enfant revient à 2 % du revenu du couple, jusqu’à 760 couronnes maximum par mois, et le troisième 1 %, et 380 couronnes maximum. A partir du quatrième enfant en âge préscolaire, la crèche est gratuite. Dans presque tous les cas, le nouveau système signifiait un allègement des coûts pour les parents et, pour les Kommuner, l’obtention de subventions publiques qui couvrent les pertes dues à la moindre participation des parents [37][37] Sveriges Riksdag, 2000.. Ce système permit, d’une part, de ne pas exclure les enfants de familles modestes et, d’autre part, de ne pas laisser se mettre en place un système inégalitaire.

31

L’universalisation de l’accueil des jeunes enfants en structures collectives traduit-elle un choix politique explicite de la primauté du collectif sur la garde parentale ? Concrètement, non. Cette question continue à diviser les partis politiques mais aussi l’opinion publique. Les Sociaux Démocrates pour qui l’accueil public collectif est depuis toujours un des piliers de la politique familiale, sont confrontés à la réticence de certaines familles qui souhaiteraient plus de diversité dans l’offre de garde. Quant aux partis de droite, ils ont toujours prôné la liberté de choix.

32

Les dernières lois votées sous l’égide du gouvernement de Fredrik Reinfeld sont, elles aussi, ambivalentes et attestent de la prégnance du conflit entre le bien être de l’enfant et la politique d’égalité des sexes. Le 1er juillet 2008 deux nouvelles mesures sont entrées en vigueur. La première un « bonus à l’égalité », sous forme de réduction d’impôts, pour les couples qui partagent le congé parental [38][38] La réduction d’impôts, perçue l’année suivant le congé.... Le congé parental est le principal vecteur de la politique d’égalité des sexes et les gouvernements successifs n’ont eu de cesse d’inciter les hommes à le prendre afin de tendre vers une parentalité égalitaire. Cette mesure a donc été saluée par la plupart des partis politiques. La seconde répond plus spécifiquement au souci de la coalition au pouvoir d’offrir plus de diversité dans l’offre d’accueil et une plus grande liberté de choix pour les parents. C’est pourquoi ils ont réintroduit l’allocation de garde à domicile. Ainsi, les parents d’enfants âgés d’un à trois ans qui ne souhaitent pas avoir recours à l’accueil préscolaire, peuvent bénéficier de cette allocation dont le montant est de 3 000 sek (323 euros) par enfant et par mois. Selon Nyanko Sabunu, alors ministre pour l’égalité entre les sexes en charge de ce dossier : « la mise en place de l’allocation de garde à domicile est le signal que nous voulons aider ceux qui choisissent de rester au foyer ». Cette allocation qui, toutefois, n’est pas mise en place à l’échelle nationale mais à l’échelle locale, marque donc un changement d’orientation des priorités dans le système d’accueil à la petite enfance et est fortement désapprouvée par l’opposition qui y voit un obstacle à l’objectif d’égalité.

33

De même, en 2009, ce même gouvernement a fait voter une loi visant à élargir l’offre en matière de garde et à encourager l’emploi de proximité. Les Kommuner doivent désormais verser des subventions à toutes formes d’accueil préscolaire, y compris la garde par des particuliers, alors que par le passé ces subventions étaient uniquement dévolues aux institutions proposant un accueil collectif. Plusieurs familles peuvent, par exemple, se réunir pour faire garder leurs enfants par une personne de leur choix et cette dernière pourra être rémunérée par cette subvention. Cette mesure est décriée par les partis de Gauche qui pointent les dérives de cette réforme. En effet, comment contrôler les qualifications et le professionnalisme des personnes ainsi embauchées ? Ils redoutent que s’institue progressivement un système préscolaire à deux niveaux avec d’un côté un accueil collectif où les exigences de qualification du personnel sont de plus en plus poussées [39][39] Utbildningsutskottets betänkande, 2010/11 Ubu6, Fö... et, d’un autre, un système libéral sans contrôle. L’opposition s’étonne d’autant plus de cette mesure que la majorité des parents qui travaillent optent pour l’accueil collectif. Entre 2000 et 2010, la part des enfants âgés d’un à cinq ans révolus, accueillis dans les structures collectives a augmenté de 76 % à 83 %, tandis que la proportion d’enfants en crèche familiale diminue de 10 % à 3 % sur la même période [40][40] Skolverket, Barn och barngrupper i förskolan, 2000.... Ainsi, selon l’opposition, rien ne justifie cette nouvelle loi !

34

Dernière mesure en date, le 1er juillet 2010 est entrée en vigueur une loi garantissant aux enfants de trois ans et plus 15 heures hebdomadaires (525 heures annuelles), que leurs parents travaillent, soit au chômage ou en congé parental –auparavant cela ne concernait que les enfants âgés de quatre ans et plus. Autre nouveauté notable, ces 15 heures sont désormais gratuites. Si cette dernière réforme s’inscrit dans la politique d’égalité des chances de tous les enfants, elle illustre toujours les difficultés de la politique de l’accueil collectif à concilier les dispositifs d’égalités des sexes et du bien-être des enfants. En effet, aucun droit à une socialisation en collectivité des enfants de moins de trois ans ne semble envisagé. Au-delà de trois ans, un accueil de seulement trois heures par jour peut réduire les visées pédagogiques de ces institutions et, du côté des parents, cela ne rend pas aisée la recherche active d’un emploi pour les parents au chômage. En outre, lorsque les deux parents travaillent, les horaires de ces structures « imposent » presque dans tous les cas qu’au moins l’un des deux travaille à temps partiel, ou avec des horaires décalés.

Conclusion

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La politique d’accueil de la petite enfance semble donc être une politique ambivalente, parfois même hésitante entre deux objectifs politiques : d’une part, favoriser l’égalité entre les sexes, d’autre part, promouvoir le bien-être de l’enfant et valoriser ainsi l’égalité des chances dès le plus jeune âge. L’expérience suédoise nous montre que ces deux politiques peuvent s’avérer concurrentes voire contradictoires : la politique d’égalité des sexes a comme présupposé le travail des femmes qui repose sur la garde des enfants à l’extérieur du foyer alors que le bien être des enfants dépend de l’investissement parental – droit des enfants à la présence de ces parents.

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Ainsi, les discours et les arguments en faveur ou défaveur de l’accueil collectif ont varié selon les évolutions de l’activité salariée des femmes : lorsque le besoin de main-d’œuvre féminine diminua dans les années 1950, l’hostilité envers les institutions préscolaires s’amplifia, prônant le rôle des mères dans l’éducation des enfants. Inversement, la forte augmentation du taux d’activité féminine à partir des années 1960, atténua quelque peu les critiques.

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De 1960 à la fin des années 1980, les services d’accueil de la petite enfance sont en pleine expansion ; cependant, le versant égalité des sexes prend l’ascendant sur le volet égalité des chances de cette politique sociale. Cette situation demeure dans les années 1990 et ce, malgré les aspirations à l’universalisation de l’accueil des jeunes enfants, voire même à la reconnaissance d’un droit des enfants à une place en crèche. Mais, aujourd’hui toujours, dans de nombreuses municipalités, les jeunes enfants dont au moins un des parents est au chômage ou en congé parental ne peuvent jouir d’un plein temps dans une structure d’accueil et ce quelque soit l’âge de l’enfant. Ainsi, un enfant de cinq ans dont les parents viennent d’avoir un second enfant, et qui sont donc en congé parental, ne peut prétendre à plus de 15 heures par semaine. L’accueil des jeunes enfants bien que facteur de socialisation semble donc toujours corrélé à l’activité de leurs parents. Inactifs, les parents retirent une partie du droit universel des enfants à une place dans une structure d’accueil. Ce point peut sembler minime, tel un bémol dans la symphonie social-démocrate. Il mérite toutefois notre attention car, d’une part, il questionne l’universalité du modèle et, d’autre part, il pose la question du primat de l’accueil à l’enfance : est-ce une politique de bien-être pour l’enfant et d’égalité des chances ? Ou est-ce, comme au XIXe siècle, d’occuper les enfants pendant que les parents travaillent ? Et dans ce cas, est-ce que, finalement, le bien être des enfants n’est pas auprès de leurs parents ? Les pratiques du congé parental qui aujourd’hui retardent de plus en plus l’entrée en crèche (rares sont les enfants qui commencent avant 18 mois), le travail à temps de partiel des femmes souvent pris pour écourter les journées en collectivité, le stress des parents pour ne pas être le dernier à venir chercher son enfant, nous conduisent à penser que l’accueil collectif est certes apprécié par les parents suédois mais seulement à petite dose et le plus tardivement possible. Cela n’est pas sans rappeler les conclusions du rapport de 1938 de la Commission Royale sur la population.

Notes

[1]

Skolverket, Förskolan, 2011, 7 p.

[2]

Daune-Richard Anne-Marie, Mahon Rianne, « La Suède. Le modèle égalitaire en danger ? », in Jane Jenson et Mariette Sineau (éd), Qui doit garder le jeune enfant ? Modes d’accueil et travail des mères dans l’Europe en crise, 1998, p. 203-226.

[3]

Brachet Sara et Le Bouteillec Nathalie, « Réalité démographique et action publique en Suède : une indifférence feinte ? », in Vivre plus longtemps, avoir moins d’enfants, quelles implications ?, Paris, PUF, 2002, p. 703-716.

[4]

Nous nous référons ici à la notion développée par Jane Jenson dans, « Paradigms and Political Discourse : Protective Législation in France and in the United States Before 1914 », Canadian Journal of Political Science, n° 2, 1989, p. 235-258.

[5]

Pitrou Agnès, Gaillard Anne-Marie, « Familles de France et de Suède : à la recherche de nouveaux modèles », Cahiers des Sciences Humaines, n° 25, 1989, p. 415-528.

[6]

Cette situation fut particulièrement préoccupante pour les enfants nés de mères célibataires. Au début du XXe siècle, il s’agit d’une population numériquement importante : 13 % des enfants sont nés hors mariage en Suède, et pas moins d’un tiers des enfants à Stockholm. Pour la même époque on estime que les enfants d’âge préscolaire (moins de sept ans) sont environ 30 000, parmi lesquels 8 000 sont placés par l’Assistance Publique, dont une majorité d’enfants nés hors mariage. Le principal motif du placement invoqué était pauvreté et défaut de surveillance. Voir Antman Peter, « Barn och äldreomsorg i Sverige ». Version Internet de l’ouvrage Barn och äldreomsorg i Tyskland och Sverige : Sverigedelen. Välfärdsprojektet Kunskap/Fakta n° 5, 1996 et Nyberg Anita, « From Foster Mothers to Child Day Care Centres. A History of Working Mothers and Child Day Care in Sweden », Feminist Economics, n°1, 2000, p. 7-8.

[7]

Pour mieux connaitre l’histoire de cette institution lire : Ann-Katrin Hatje, Från treklang till triangeldrama : barträdgården som en kvinnligt samhällsprojekt under 1880-1940-talen, Historiska Media, Lund, 1999.

[8]

Gunnar Myrdal, économiste et membre actif du parti social démocrate, théoricien et praticien de l’État-providence, il siégea au Riksdag (parlement suédois) de 1934 à 1938 et de 1942 à 1947 et fut nommé à la Commission de Population de 1935 à 1938. Par politique sociale prophylactique il entend une politique sociale interventionniste dont l’objet principal est de veiller à la santé et au bonheur des individus (Voir Gunnar Myrdal, « Socialpolitikens dilemna I & II », Spektrum, 3 & 4, 1932).

[9]

Le livre de Alva Myrdal et Gunnar Myrdal Kris i befolkningsfrågan, (Stockholm, Bonniers) publié en 1934 retint l’attention des politiques et des médias.

[10]

Après des études de sociologie et de psychologie (elle s’intéressa à la psychologie de l’enfant et étudia Piaget), Alva Myrdal s’investit dans la politique et participa à diverses Commissions d’experts et notamment à la Commission Royale sur la population. Pour une analyse approfondie de l’impact d’Alva Myrdal sur la sociale démocratie suédoise voir le numéro spécial « Om Alva Myrdalsfrågor till vår tid », Arbetarhistoria, n° 2-3, 2003.

[11]

A ce sujet, Alva Myrdal publie un livre en 1935 intitulé Stadsbarn (enfants citadins) où elle défend l’idée de garderies publiques à but pédagogique.

[12]

SOU 1938 : 20, Betänkande angående barnkrubbor och sommarkolonier (Befolkningskommissionen), p. 41-47.

[13]

SOU 1943 : 15, Utredning och förslag angående statsbidrag till daghem och lekskolor, (Befolkningskommissionen).

[14]

Andersson, Bengt-Erik, Hur bra är egentligen dagis ?, Stockholm, Utbildningsförlaget, 1990, 117 p.

[15]

L’école obligatoire commence à sept ans.

[16]

Le Bouteillec Nathalie, Famille, Économie et développement de l’État-providence en Norvège et en Suède aux XIXe et XXe siècles, Thèse sous la direction de D. Blanchet, IEP de Paris, 2000, 421 p.

[17]

Leijon Anna-Greta, Kärre Mariane, La condition familiale en mutation, Paris, Seghers, 1972, p. 111.

[18]

SOU 1951 : 15 Daghem och Förskolor : betänkande om barnstugor och barntillsyn avgivet. 1946 kommitté för den halvöppna barnavården, Stockholm, 1951, 635 p.

[19]

Eva Moberg publia, en 1962, Kvinnor och människor. Dans ce livre, elle défend l’idée que l’égalité passe par une redistribution des rôles c’est-à-dire que les femmes doivent accéder au marché du travail, doivent s’investir dans la sphère publique mais aussi que les hommes soient autant présents que les femmes dans la réalisation des tâches domestiques et de soins. La même année, fut publié Kvinnors liv och arbete sous la direction d’Edmund Dahlström (sociologue) et avec la participation d’Harriet Holter (socio-psychologue norvégienne). Cet ouvrage pointa les ambiguïtés de la libéralisation des femmes par le travail en soulignant la réalité de la double journée. Sur ce sujet voir : Hirdman Yvonne « Revolution på svenska - Den svenska genuspolitiken under efterkrigstiden », in Hirdman, Anja (ed.), Revolution på svenska – om jämställdhetens institutionalisering, politisering och expansion 1972-1976, Samtidshistoria frågor n 9, 2005, p. 3-14.

[20]

Brachet Sara, Genre, parentalité et congé parental en Suède, Thèse sous la direction de M E Cosio, Université paris X Nanterre, 2004, 379 p.

[21]

SOU 1972 : 26.

[22]

SOU 1972 : 26 : SOU 1972, 27.

[23]

D’un point de vue juridique, la protection de l’enfant comme objectif politique se traduit, entre autres, par l’interdiction de punitions corporelles à l’école en 1958, et l’interdiction de toute forme de punition corporelle et de traitement humiliant y compris par les parents en 1979. Cette politique orientée vers l’enfant intègre les recommandations élaborées dans Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant (Näsman Elisabet, « Individualization and institutionalization of childhood in present-day Europe », Stockholm Research Reports in Demography, n° 74, 1992, 37 p. et Socialdepartementet, Sveriges tredje rapport till FN :s kommitté för Barnets rättigheter, 2002, 153 p.)

[24]

Henckel Boel, « Barnomsorgens grundsyn och utveckling », in Röster om den svenska barnomsorgen. En antologi, Socialstyrelsen, 1997, p. 9-18.

[25]

Pas moins de huit rapports furent publiés suite à ces travaux : SOU, 1975 : 31, SOU, 1975 : 32, SOU, 1975 : 33, SOU, 1975 : 34, SOU, 1975 : 35, SOU, 1975 : 36, SOU, 1975 : 37, SOU, 1975 : 38.

[26]

Pour mieux comprendre le développement de la dimension pédagogique voir : Morel Nathalie « Les services d’accueil préscolaire en Suède : entre dispositif de garde d’enfants et dispositifs d’éducation », Nordiques, n° 16, 2008, p.1-20.

[27]

Leijon Anna-Greta, Kärre Mariane, 1972, op-cit., p. 118-119.

[28]

Mousson-Lestang Jean-Pierre, Histoire de la Suède, Paris, Hatier, 1995, p. 267.

[29]

Le Bouteillec Nathalie, Famille, Économie et développement de l’État-providence, Thèse de doctorat sous la direction de D. Blanchet, IEP de Paris, 2000 p.

[30]

Socialstyrelsen, Barns villkor i förändringstider-slutrapport, [Les conditions des enfants en période de changement - rapport final], Stockholm, Socialstyrelsen, 4, 1994.

[31]

Cette loi renforce la loi de 1985. En effet, une première loi avait été adoptée en 1985 stipulant l’obligation pour les communes d’offrir une place à tous les enfants âgés de 18 mois à sept ans. L’objectif n’a pas pu être réalisé, malgré les efforts déployés, car la natalité était également en hausse et les listes d’attentes se sont allongées, Skollagen, (1985 :1100).

[32]

Björnberg Ulla, Gardberg Claudia, « Questions touchant à la famille en Suède en 1996 », in Ditch John, Barnes Helene, Bradshaw Jonathan, [eds], Evolution des politiques familiales nationales en 1996, Commission des Communautés européennes, Observatoire européen des politiques familiales nationales, 1998, p. 286.

[33]

Forsberg Gunnel, « Kvinnor och män i arbetslivet », in Acker, Joan (et al), Kvinnors och mäns liv och arbete, SNS Förlag, Stockholm, 1992, p.108-153.

[34]

Skolverket, Pressmedelande, Köer trots tio år med platsgaranti, octobre 2005.

[35]

Daune-Richard Anne-Marie, Nyberg Anita, « Entre travail et famille : à propos de l’évolution du modèle suédois », Revue française des affaires sociales, 2003, n°4, p. 522.

[36]

En suédois on parle de Maxtaxa, ce qui en français se traduit par « la taxe maximale ». La proposition de loi, faite par les Sociaux-démocrates, fut aussi soutenue par les Verts et le parti de Gauche. Les partis de Droite s’y étaient opposés. Aujourd’hui, aucun parti ne propose de changer ce système.

[37]

Sveriges Riksdag, 2000.

[38]

La réduction d’impôts, perçue l’année suivant le congé parental, est d’autant plus importante que la partie partagée est longue. Si l’un des parents ne prend que deux mois du congé (sur un total de 13 mois) aucun bonus est accordé, tandis que si chaque parent prend exactement la moitié du congé (soit 6,5 mois chacun) le bonus atteint le maximum de 13 500 couronnes.

[39]

Utbildningsutskottets betänkande, 2010/11 Ubu6, Försksolan.

[40]

Skolverket, Barn och barngrupper i förskolan, 2000 et 2010. Chiffres disponibles sur le site : http://www.skolverket.se/statistik_och_analys/

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. De la philanthropie à l’institutionnalisation de l’accueil des jeunes enfants
    1. Entre l’école et la rue, quel accueil pour les jeunes enfants ?
    2. Socialisation des enfants et travail des mères dans la nouvelle Social-démocratie
    3. Entre le foyer et la crèche, le dilemme persiste
  3. L’éducation des enfants tiraillée entre « l’égalité des chances », « l’égalité des sexes » et le « bien être de l’enfant »
    1. Développement de l’accueil collectif en nombre et en qualité
    2. Réflexions sur la visée pédagogique de l’accueil des plus jeunes
  4. Les paradoxes de l’universalisation de l’accueil des jeunes enfants
    1. Conséquences de la crise économique des années 1990
    2. Un pas en avant vers l’universalisation
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Brachet Sara, Le Bouteillec Nathalie, « Les ambiguïtés de la politique d’accueil des jeunes enfants en Suède : héritage d’un siècle d’histoire sociale », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2011 (N° 4), p. 117-132.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2011-1-page-117.htm


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