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Revue d'histoire de la protection sociale

2011/1 (N° 4)


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Monsieur Frédéric Viguier à soutenu à l’EHESS une thèse de sociologie devant un jury composé de Robert Castel, Vincent Dubois, Brigitte Gaïti, Gérard Mauger, son directeur de thèse, Serge Paugam et Olivier Schwartz. Il a reçu le prix d’histoire sociale de la Fondation Mattei Dogan en juin 2011. Le travail présente en effet toutes les qualités qui font une grande thèse : un sujet bien pensé, une documentation large et diversifiée, une rigueur de pensée, une écriture claire et précise et une maîtrise exceptionnelle de son objet sensible dès l’introduction et qui ne se démentit à aucun moment.

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Le projet initial de F. Viguier était de mener une enquête ethnographique sur l’association ADT Quart Monde. Cependant la méfiance de sa discipline à l’encontre de la démarche ethnographique l’en a détourné sans pour autant qu’il l’abandonne totalement. F. Viguier s’est réorienté vers une approche socio-historique de la construction de « la cause des pauvres » entre 1945 et 2010 au sein de laquelle il attribue un rôle central à ADT Quart Monde. En s’appuyant sur les fonds du Père Wresinski et de la Fédération nationale des associations de réinsertion sociales (FNARS), sur les publications d’ATD Quart Monde et de nombreuses revues dépouillées de façon exhaustive, sur les archives de l’INA, sur des entretiens avec les acteurs de cette cause et sur une imposante bibliographie (400 titres environ), F. Viguier a retracé l’histoire de la nébuleuse ADT Quart Monde dans son contexte politique, en suivant les changements de scène (politique, administrative et scientifique) et les changements d’échelle (locale, nationale, organisations internationales).

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Cette approche de sociohistoire met en évidence la promotion de la cause des pauvres au sommet de l’agenda politique par un processus d’autonomisation à quatre temps autour desquels F. Viguier articule sa thèse. De 1945 à 1958, la cause des pauvres est « dominée », elle ne peut se faire entendre, marginalisée par la puissance du mouvement ouvrier, étouffée par la conviction largement partagée que la pauvreté sera éradiquée par le triomphe de la société salariale et par les effets redistributifs de la Sécurité sociale. C’est le temps des pionniers de la cause des pauvres dont ils posent les bases. F. Viguier fait revivre ces figures charismatiques, imprégnées de l’esprit de la résistance et du catholicisme social, qui s’engagent alors aux côtés des sans-abris ou des pauvres des cités de transit. F. Viguier en dessine les portraits (Jean Rodhain, fondateur du Secours catholique en 1946, l’Abbé Pierre, fondateur de la première communauté d’Emmaüs en 1949, le Père Wresinski, créateur du mouvement ADT en 1956…) et les combats en faveur d’une réforme de l’assistance et du regroupement des œuvres pour lutter contre la pauvreté que la Sécurité sociale n’a pas fait disparaître. De 1958 à 1968, la cause des pauvres commence à s’autonomiser par rapport au mouvement ouvrier et trouve un écho parmi les hauts fonctionnaires des ministères sociaux qui, faute de pouvoir imposer une politique des revenus plus juste, réinvestissent dans l’assistance. Les acteurs de la cause des pauvres construisent leur expertise sur l’analyse de la fragmentation des classes populaires en deux entités de plus en plus distinctes. De 1968 à 1984, la cause des pauvres s’institutionnalise dans l’action sociale face à la crise et impose de nouvelles catégories comme l’exclusion et son corollaire l’insertion. Depuis 1984, la cause des pauvres est promue en problème public ; elle triomphe et fait de l’exclu la figure centrale de la question sociale ; elle achève un mouvement qui, depuis 1945, a fait basculer les politiques sociales de la lutte contre la pauvreté par le travail à la lutte par l’assistance. F. Viguier y voit une défaite intellectuelle et politique dans la mesure où l’ambition des acteurs multiples de la cause des pauvres serait plus de gérer les inégalités que de combattre la société qui les engendre.

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On peut discuter les césures de ces parties à la fois thématiques et chronologiques qui semblent survaloriser le politique au détriment de l’économique ; on peut ne pas adhérer à la lecture militante de la montée de la cause des pauvres ; mais on ne peut nier la vision large et pertinente que donnent l’inscription de l’analyse dans la longue durée et l’observation sous des échelles et des angles différents.

Pour citer cet article

Omnès Catherine, « " La cause des pauvres ". Mobilisations humanitaires et transformations de l’État social en France (1945-2010). Frédéric Viguier, Thèse de sociologie EHSS, 592 p, 2010 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2011 (N° 4), p. 138-139.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2011-1-page-138.htm


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