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Revue d'histoire de la protection sociale

2012/1 (N° 5)


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Cet ouvrage est issu d’un colloque autour de l’histoire de la santé au travail qui s’est tenu en septembre 2008 au Creusot. Il rassemble une quinzaine de contributions portant sur des branches professionnelles, des pathologies et des époques variées. Les cas étudiés sont en majorité français, auxquels s’ajoutent trois incursions en Ecosse, en Espagne et en Belgique, ainsi que l’ouverture permise par une approche longitudinale d’ouvriers étrangers passés par la France.

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Un texte liminaire particulièrement dynamique présente le cadre de pensée du collectif éditorial tout en proposant une revue de littérature fouillée. L’histoire de la mise en danger des travailleurs au cours des deux derniers siècles est articulée autour d’un moment-clé de l’histoire de la responsabilité, le « tournant assurantiel » de la fin XIXe/début XXe, qui se décline nationalement dans des législations sibyllines sur la reconnaissance et l’indemnisation des accidents du travail et, parfois, des maladies d’origine professionnelle. À ce titre, l’ouvrage participe d’un mouvement général de remise en cause de la lecture ewaldienne du « moment 1898 » qui est aujourd’hui sensible dans l’histoire et la sociologie de la santé au travail, et qui, sans nier l’importance de l’apparition d’une prise en charge financière du risque industriel, montre la portée limitée et les effets pervers d’une loi timide et sans effet majeur sur la prévention.

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Pour les directrices et directeurs de l’ouvrage, il faut distinguer la période dans laquelle la question de la prévention se joue principalement dans le champ du savoir médical, de celle où les nouvelles législations incarnées dans des dispositifs bureaucratiques, entraînent tout un volontarisme patronal pour contourner ou subvertir les dispositifs d’indemnisation. Savoirs et pouvoirs, qui forment le sous-titre de l’ouvrage, sont étroitement imbriqués, sur deux plans différents. Le premier est celui, général, où l’on relie une ou plusieurs pathologies déterminées et une profession, dans la tradition ramazzinienne, voire une posture, comme le montre Nicolas Hatzfeld en retraçant la genèse d’une conceptualisation médicale des pathologies du geste permettant de regrouper les crampes des typographes et des blanchisseuses. Dès ce stade, l’enjeu n’est pas simplement médical. Thomas Le Roux montre comment le théoricien d’un hygiénisme ambigu qu’est Villermé est motivé non seulement par des considérations scientifiques mais également par un projet politique de réfutation des critiques de l’industrie ; tout comme son prédécesseur Darcet, membre éminent du Conseil de salubrité de Paris, dont la philanthropie réelle s’arrête là où commencent ses intérêts industriels.

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Le second plan, celui du cas individuel, est celui où l’on tente de prouver ou de réfuter l’existence de la pathologie professionnelle chez un travailleur en particulier. Il ne suffit en effet pas que la science médicale et le tableau légal s’accordent sur le lien entre une profession et une pathologie ; les effets financiers (et éventuellement, préventifs) des lois d’indemnisation ne se font sentir qu’à partir du moment où la victime réussit à entrer dans le cadre particulièrement contraint fixé d’une part, par une administration tatillonne et réceptive aux plaintes patronales, d’autre part, par une médecine d’entreprise prenant en compte les impératifs de coût et de productivité dans ses arbitrages. L’inventivité patronale n’a alors plus de limites, comme dans les établissements espagnols de la Peñarroya où l’on s’attache à déceler des prédispositions à la hernie chez la majorité des ouvriers, dès lors qu’il existe un dispositif d’indemnisation pour celles qui découleraient exclusivement du travail (Aron Cohen et Agustin Fleta). Plusieurs contributions étudient également les services médicaux ou de sécurité « maison » (Christophe Capuano, Pascal Raggi, Ronnie Johnston et Arthur McIvor, Eric Geerkens) dont l’existence est plus généralement la marque d’un contrôle patronal sur la visibilité et la réparation des accidents et maladies que d’une véritable prévention à la source, au-delà de certaines améliorations ponctuelles mais marginales.

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Les textes réunis s’appuient sur une diversité de sources, des publications médicales aux archives départementales et ministérielles, en passant par les archives syndicales, les archives d’entreprise, les dossiers de personnel et les dossiers médicaux. La parole ouvrière apparaît plus rarement, par exemple dans l’étude des mobilisations des peintres contre le plomb (Judith Rainhorn) et des affaires où les salariés font valoir leur droit de retrait (Françoise Fortunet). C’est en général de manière indirecte qu’elle est saisie, au travers d’études de l’action syndicale, par exemple dans les dossiers de l’amiante (Jean-Claude Devinck) et de la métallurgie (Aimée Moutet) ou dans une étude de la genèse de l’intérêt de la CGT pour les maladies professionnelles, qui confirme le rôle central d’un Guy Hausser, médecin et syndicaliste déporté et assassiné en 1942 (Morgan Poggioli). À l’avenir, on peut espérer que l’utilisation de nouveaux types de sources (dossiers judiciaires, archives privées des ouvrier-e-s) en complément de celles mobilisées ici, permettra de saisir d’encore plus près les stratégies d’apprentissage, d’accommodement, de subversion et de résistance déployées par les premiers concernés en présence de nuisances professionnelles.

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Au final, l’ouvrage offre donc un ensemble extrêmement stimulant et cohérent, indispensable pour qui s’intéresse à cette énigme qui fait qu’une société en apparence hyper-sensibilisée aux enjeux sanitaires s’accommode de l’exposition de femmes et d’hommes à des dangers avérés, et évitables.

Pour citer cet article

Marichalar Pascal, « La santé au travail, entre savoirs et pouvoirs (XIXe-XXe siècles). Anne-Sophie Bruno, Eric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Catherine Omnès, Presses Universitaires de Rennes Collection « Pour une histoire du travail », 2011 360 P., 18€ - ISBN : 978-2-7535-1350-1 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2012 (N° 5), p. 126-128.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2012-1-page-126.htm


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