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Revue d'histoire de la protection sociale

2013/1 (N° 6)


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Au cours des années 1980 et 1990 en France, les représentations des classes populaires se sont profondément transformées. La représentation antagoniste, héritée du marxisme, de classes populaires exploitées et en lutte a cédé la place à une représentation misérabiliste et compassionnelle. Les ouvriers ont laissé le devant de la scène aux « pauvres », aux « exclus », aux « inemployables », aux « inutiles au monde » selon l’expression de Robert Castel [1][1] Castel Robert, Les Métamorphoses de la question sociale..... Ces derniers sont devenus la question sociale par excellence, une nouvelle figure du peuple à prendre en charge et à promouvoir. Dans les années 2000, l’extrême droite et une partie de la droite « classique » ont abandonné les discours de compassion et proposent désormais de réprimer les pauvres, soupçonnés d’être des fainéants et des fraudeurs [2][2] Duvoux Nicolas, Le Nouvel âge de la solidarité, Paris,.... A plusieurs reprises au cours de la campagne présidentielle de 2012, des membres du parti du président-candidat ont publiquement mis en cause la volonté des pauvres de trouver un emploi. Si, au cours des années 1980 et 1990, la figure du pauvre était celle d’une personne inemployable à former, elle s’est découplée au cours des années 2000. À cette image lentement élaborée depuis les années 1950 et devenue dominante dans les années 1980, s’en est superposée une autre dessinée par la droite et l’extrême droite, celle d’un pauvre de mauvaise volonté que la politique publique doit aider très fermement. Je propose dans cet article de ne pas considérer ces deux constructions sociales du pauvre comme deux représentations radicalement hétérogènes qui se seraient succédé, la seconde représentant une « rupture » récente du « consensus français sur la solidarité » [3][3] Paugam Serge, Duvoux Nicolas, La régulation des pauvres,.... Je propose plutôt de les envisager comme relevant d’une même matrice de gouvernement des classes populaires, qui trouve son origine dans les évolutions de la protection sociale française [4][4] Dubois Vincent, « La fraude sociale : la construction.... La compassion et la répression envers les pauvres ont toutes deux pour point commun de sous-estimer, voire de dénier, l’ampleur formidable du chômage de masse dont les catégories populaires sont les premières victimes. La désignation compassionnelle est plus généreuse que la vision répressive, mais elle manque néanmoins, elle aussi, les mécanismes de production de la pauvreté parce qu’elle efface la centralité du travail et les mécanismes sociaux de domination qui maintiennent les classes populaires dans une position subalterne. Je voudrais montrer ici que c’est au sein du champ de la protection sociale, scène d’une lutte sourde, jamais frontale et de longue haleine, entre promoteurs de l’assistance envers les plus démunis et défenseurs de l’intégration du monde populaire au monde des salariés, que se sont opérées les transformations qui structurent le gouvernement contemporain des classes populaires et des pauvres.

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Il n’est pas utile, dans les pages de la Revue d’histoire de la protection sociale, de rappeler avec trop de détails l’architecture du système de protection sociale élaborée à la Libération. Sans effacer complètement les formes antérieures de protection sociale, locale d’abord (à la fois publique et privée), professionnelle ensuite (soit sur une base volontaire et mutualiste, soit sous la tutelle de patrons soucieux de fixer leur main d’œuvre), la Sécurité sociale, avec ses diverses branches, était destinée à assurer les travailleurs salariés et leurs ayants-droit contre le besoin. Aux yeux de l’administration sociale, la « Sécu » incarnait le sens de l’histoire et était supposée se généraliser à tous les Français [5][5] Valat Bruno, Histoire de la Sécurité sociale (1945-1967)..... Le système avait ses failles : de nombreuses personnes restaient aux marges du salariat. Pour y faire face, au moins partiellement, la législation sur l’assistance rénovée entre 1953 et 1955, et rebaptisée aide et action sociale, mit en place un système où les collectivités locales perdaient beaucoup de leur pouvoir et où l’État devenait le principal bailleur de fonds de l’assistance et de l’aide sociale, administrée par les services départementaux de l’aide sociale et par les organismes privés. Mais il n’y avait pas de véritable couverture assurantielle du chômage. Lorsque fut mis en place en 1958 le système d’assurance chômage de l’Unedic, il respectait le principe assurantiel au fondement de la Sécurité sociale et reposait sur des cotisations des employeurs et des salariés. La création de l’Agence nationale pour l’emploi en 1967 permit de généraliser l’assurance chômage à tous les travailleurs salariés. Depuis les années 1980, la protection sociale a fait l’objet d’une intense activité législatrice : le revenu minimum d’insertion (RMI) en 1988 ; la loi d’orientation sur la lutte contre les exclusions en 1998 ; la couverture maladie universelle (CMU) en 1999 ; enfin, le revenu de solidarité active (RSA) de 2008 qui réunit les dispositifs du RMI et ceux destinés aux travailleurs en sous-emploi. En vingt ans, le système de protection sociale s’est modifié dans une double direction. D’une part, l’assurance est devenue de plus en plus réservée aux titulaires de « bons » emplois stables. De l’autre, l’assistance s’est efforcée de couvrir ceux qui y échappaient. Le système dual qui a émergé est généreux et protecteur pour les salariés stables ; il est universel mais chiche et tatillon pour les chômeurs et les salariés précaires. En gagnant un nouveau but, « l’élimination de l’exclusion », la protection sociale française a également trouvé de nouveaux outils : l’insertion sociale et professionnelle, l’urgence sociale, l’écoute psychosociale, etc. En effet, dans les années 1980-1990 une nouvelle philosophie a peu à peu orienté les pratiques d’action sociale. Les politiques dites « d’activation des dépenses sociales », consistant à promouvoir l’insertion sociale et professionnelle des bénéficiaires de l’assurance ou de l’aide sociale, se sont institutionnalisées [6][6] Rosanvallon Pierre, La nouvelle question sociale. Repenser.... Ne pas « donner sans contrepartie » est devenu le mot d’ordre. Il faut, au contraire, inscrire les bénéficiaires dans une « démarche d’insertion » qui suppose leur consentement et leur concours. Aux prestations matérielles et financières doit répondre une transformation des individus. Assurément, ces politiques n’ont pas été le seul volet de la lutte contre le chômage ; d’autres mesures ont visé à actionner les leviers plus traditionnels de l’intervention économique : mécanismes monétaires, dépense publique, baisse du temps de travail, etc. Il reste que la nouveauté en matière de politique sociale des deux décennies 1980 et 1990 réside dans la volonté de corriger l’inadéquation des individus tenus pour coresponsables de leur destin social.

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Cet article est issu d’une recherche doctorale plus large sur la cause des pauvres en France, entre 1945 et 2010 [7][7] Viguier Frédéric, La cause des pauvres. Mobilisations.... Pour commencer l’enquête sur ces transformations, j’ai resserré la focale sur l’encadrement des pauvres plutôt que sur les pauvres eux-mêmes et j’ai examiné les débats préparatoires des grandes lois de lutte contre l’exclusion, du RMI à la CMU. Est alors apparu le rôle central joué par les associations humanitaires de lutte contre la pauvreté, toujours évoqué par les responsables politiques présentant leur loi. Parmi elles, certaines sont peu connues du grand public, comme la FNARS (Fédération nationale des associations de réinsertion sociale), fédération nationale très professionnalisée qui représente des associations gestionnaires de centres d’hébergement. D’autres, actives auprès des pouvoirs publics derrière la bannière du collectif associatif Alerte créé en 1994, sont mieux connues du public : c’est le cas du Secours catholique, du Secours populaire ou encore d’Emmaüs [8][8] Sur ces deux dernières associations, voir les monographies.... Je m’attache ici à l’une des associations étudiées dans ma thèse, le Mouvement ATD (Aide à toute détresse, devenu Agir Tous pour la Dignité) Quart Monde. Ce mouvement présente une double face et incarne un idéal-type éclairant des complexités de la lutte contre la pauvreté. D’un côté, les militants d’ATD s’apparentent en effet à des travailleurs sociaux. Mais de l’autre, ils sont semi-bénévoles puisqu’ils reversent une partie de leur salaire au Mouvement et ils envisagent leur activité comme une entreprise de mobilisation publique contre la pauvreté. Ce sont eux qui, les premiers, ont formulé la pauvreté comme une cause au sens où la définissent Luc Boltanski et Laurent Thévenot [9][9] Boltanksi Luc, Thévenot Laurent, De la justification...., c’est-à-dire une injustice à combattre par la reconnaissance publique du groupe qui en est victime et de sa spécificité. ATD Quart Monde est créée à la fin des années 1950 par le Père Joseph Wresinski, dans le sillage des campagnes de l’abbé Pierre. Ce mouvement a enrôlé des alliés influents et dévoués. Il a toujours exigé de ses volontaires un engagement ascétique. Il a tenu à ce que des personnes pauvres participent à toutes les délibérations démocratiques les concernant. Enfin, il a voulu mobiliser des réseaux scientifiques ou tout au moins sensibiliser les sciences sociales à la spécificité de la grande pauvreté, longtemps ignorée par les enquêtes. Dans les années 1980 et 1990, il a participé de près à l’élaboration des lois de lutte contre l’exclusion et la pauvreté.

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Méthodologiquement, cet article, à la suite de la thèse sur laquelle il repose, propose d’aborder l’histoire de la protection sociale française comme un champ social. Ainsi, il s’écarte de l’abondante littérature sur le sujet dont les problématiques sont très largement circonscrites par les controverses publiques sur le « financement » de la protection sociale. Je me situe dans la lignée des travaux, d’histoire ou de science politique, qui s’interrogent sur le poids relatif des diverses institutions de la protection sociale dans l’ensemble du système français. Comme Colette Bec [10][10] Bec Colette, L’assistance en démocratie. Les politiques... ou Bruno Palier [11][11] Palier Bruno, Gouverner la Sécurité sociale. Les réformes..., je montre le rôle important qu’a toujours joué le « résidu » assistantiel dans la protection sociale française, même après la création de la Sécurité sociale. Mais je me distingue de ces deux auteurs de deux manières. D’une part, c’est d’un point de vue strictement historique que je souligne le rôle de l’assistance. Il ne s’agit pas d’une réhabilitation philosophique ou normative comme dans le travail de Colette Bec, par exemple. Bien sûr, les catégories « d’assistance » (où interviennent les associations privées de lutte contre la pauvreté) et d’« assurance » (c’est-à-dire surtout la Sécurité sociale) sont marquées moralement et politiquement. L’assurance est (le plus souvent) connotée positivement tandis que l’assistance est connotée négativement. Mais ces jugements, politiques et moraux, sont le produit d’une construction socio-historique spécifique. La nature du droit, « droit créance » dans le cas de l’assurance ou « droit alimentaire » dans le cas de l’assistance, n’est ni ce qui compte le plus aux yeux des bénéficiaires ni une essence, bonne ou mauvaise. Assurément, les recherches contemporaines montrent que les récipiendaires des minima sociaux doivent aujourd’hui payer de leur personne, faire acte d’allégeance et de contrition [12][12] Fassin Didier, « La supplique. Stratégies rhétoriques.... Mais n’en est-il pas de même, désormais, pour les chômeurs qui reçoivent l’assurance chômage ? [13][13] Dubois Vincent, « État social actif et contrôle des... Bref, bien qu’elle ait été assumée historiquement par le mouvement ouvrier, l’opposition entre assurance et assistance comme une opposition entre la dignité et la honte est le produit d’une construction sociale et historique dont la pertinence est contingente au contexte qui l’a promue. Celle-ci dépend, d’une part, des institutions d’assistance, de la diversité des pratiques qu’elles mettent en œuvre et des conflits entre elles sur les bonnes pratiques et, d’autre part, de la manière dont les publics bénéficiaires la reçoivent. Penser l’essor de l’assistance aujourd’hui sur le mode du retour (regrettable) revient à ignorer que les pratiques d’assistance se sont profondément renouvelées au cours des soixante dernières années.

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D’autre part, plutôt que d’adopter une approche néo-institutionnaliste, attentive aux logiques institutionnelles, il m’a paru utile d’envisager les agents qui animent ces institutions dans la durée historique. Il y a des rapports de force entre institutions dans le champ de la protection sociale, notamment entre État, partenaires sociaux, représentants d’établissements sanitaires et sociaux privés, pôle de l’assistance (publique et privée) et pôle de l’assurance (parapublique), mais les agents sont susceptibles de passer d’une institution à une autre, de changer leurs alliances. Porter attention aux agents permet également d’éclairer d’un point de vue nouveau l’opposition wébérienne entre l’État (social) et la société civile (les « associations »), opposition trop souvent acceptée sans questionnement par la littérature sur la protection sociale, sans mesurer la complexité des liens entre ces deux pôles et la circulation des agents entre eux. C’est pourquoi je préfère l’expression de champ de la protection sociale à celle d’État social, plus restrictive, qui peut conduire à sous-estimer le rôle des institutions parapubliques ou privées, en particulier celui des associations de lutte contre la pauvreté. C’est un champ social partiellement autonome vis-à-vis d’autres champs sociaux (notamment celui de la politique), qui obéit à des logiques spécifiques en raison de la grande technicité de ce domaine, de la spécialisation de ses agents et de la durabilité de ses institutions [14][14] Palier Bruno, op. cit.. La sphère publique manifeste une forme d’indifférence aux enjeux de ce champ puisqu’elle ne s’intéresse guère qu’au montant des prestations sociales. Mais autonomie ne signifie nullement que la protection sociale est complètement indépendante ; bien au contraire, les profondes évolutions économiques et politiques qui ont eu lieu depuis la Libération ont imposé des recompositions du champ de la protection sociale et favorisé certaines positions aux dépens d’autres. C’est dans cette perspective que j’étudie maintenant le cas d’ATD Quart Monde.

1945-1962, ou la cause des pauvres dominée

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Entre 1945 et 1962, la cause des pauvres n’a pas été très audible dans l’espace politique français des débats autour de la protection sociale. Rétrospectivement, cela peut paraître paradoxal, car la pauvreté était très élevée, beaucoup plus qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’appareil productif avait été détruit par la guerre ; la crise du logement était intense et la reconstruction dura de nombreuses années. Pourtant, même ceux que j’appelle les pionniers de la cause des pauvres ne formulaient pas encore leur cause comme telle. À cette période, la Sécurité sociale s’installait et c’était la grande affaire du moment. Elle recueillait l’assentiment de la majorité des formations politiques et de la sphère publique. Dans ce contexte, parler de pauvreté, c’était d’abord désigner la situation de tous les travailleurs des classes populaires. C’était également indiquer une solution : la généralisation de la Sécurité sociale à tous les Français et le plein emploi [15][15] Valat Bruno, op. cit.. Une nouvelle élite administrative, plus indépendante des détenteurs du pouvoir économique que par le passé, assurait la mise en place du droit du travail et de la protection sociale. Elle était fermement opposée à la doctrine libérale. Elle souhaitait réguler par le droit la subordination des salariés et permettre leur accès à des biens collectifs de protection sociale [16][16] Béthouart Bruno, Le ministère du Travail et de la Sécurité.... Le « père » de la Sécurité sociale, Pierre Laroque, représente une figure exemplaire de cette nouvelle élite administrative.

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Mais si la Sécurité sociale ouvrait une époque nouvelle pour la protection sociale, le système restait incomplet et tributaire du plein emploi. Du coup, on ne tarda pas à découvrir que l’ancienne assistance demeurait indispensable pour procurer des secours minimaux à tous ceux qui échappaient au dispositif de Sécurité sociale : les personnes âgées, dont le taux de pauvreté était proche de 40 %, les chômeurs, les travailleurs migrants, les victimes d’une crise du logement sans précédent. Ces deux dernières catégories contribuèrent à l’émergence de bidonvilles à la lisière des grandes villes. Il y en avait encore 250 au milieu des années 1960 et environ 120 autour de Paris. Les chiffrages sont incertains, mais on dénombrait les habitants de taudis et de bidonvilles par centaines de milliers, voire par millions, tout au long de cette période [17][17] Gueslin André, Les gens de rien. Une histoire de la....

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Qui prenait en charge la gestion de cette misère ? Ignorée par les ordonnances de Sécurité sociale, l’assistance continuait pourtant à exister et à être indispensable. En quelques années, elle prit une nouvelle configuration tranchant avec l’éparpillement d’avant-guerre. À la fois parce que les œuvres elles-mêmes s’efforcèrent de s’unir et parce que l’État légiféra entre 1953 et 1955, le secteur de l’assistance émergea au terme des dix premières années de l’après-guerre comme une pièce essentielle de la protection sociale. Dans ce système, l’État jouait un rôle important dans le financement et les œuvres caritatives privées, elles, s’avéraient indispensables à la gestion quotidienne, notamment des nombreuses victimes de la crise du logement. Cela ne fut pas affiché clairement car les œuvres caritatives étaient en perte de légitimité. Le modèle de l’assistance lui-même était discrédité par rapport à l’assurance. Le parti communiste français, par exemple, accusait l’assistance de ne faire qu’alléger les souffrances pour mieux conserver l’ordre social et il bridait les velléités d’expansion de « son » Secours populaire, pourtant en expansion pendant la Reconstruction [18][18] Brodiez Axelle, Le Secours populaire français. 1945-2000,.... Surtout, la majorité des œuvres étaient liées à l’Église catholique, soit au niveau local, soit au niveau national. Or, l’Église avait perdu beaucoup de crédit à l’issue de la Seconde Guerre mondiale en raison de son rôle débattu vis-à-vis du régime de Vichy et du nazisme en Europe. Le cas du Secours catholique dirigé par Jean Rodhain est exemplaire : alors qu’il avait acquis une force organisationnelle sans précédent pendant la guerre, sa soumission à une institution ecclésiale contestée l’empêchait de donner à la vertu de charité toute la publicité à laquelle sa puissance sur le terrain lui aurait permis de prétendre [19][19] Colson Jean, Klein Charles, Jean Rodhain Prêtre. Volume.... À vrai dire, le personnel des œuvres caritatives était largement désemparé : d’une part, leur rôle quotidien restait important, mais d’autre part, leur légitimité publique, le sens de leur vie et la reconnaissance de leur mission sociale avait complètement décliné. La lecture des bulletins internes de ces associations permet de mettre en lumière l’inquiétude, voire l’hostilité, que suscitait la Sécurité sociale dans le monde caritatif. Mais les gens d’œuvre taisaient publiquement leurs inquiétudes et se contentaient d’investir dans l’organisation et la gestion du quotidien. Au sein des œuvres locales, les rôles étaient en voie de changement : les assistantes sociales montaient en puissance et les notables tutélaires ou les dames patronnesses perdaient de leur autorité. Les œuvres locales s’organisaient en unions nationales, comme par exemple la FNARS. On développait de nouveaux savoir-faire publicitaires pour mobiliser les bonnes volontés des classes moyennes et populaires. Dans ce monde des œuvres, rares furent donc ceux qui prirent la parole publiquement pour réclamer une augmentation des moyens alloués par l’État et pour défendre la légitimité politique de leur mission. Ce sont ceux qui le firent que j’ai appelés « pionniers de la cause des pauvres » : de petits mouvements issus du catholicisme antilibéral de Maritain et de Mounier et proches du mouvement ouvrier chrétien. Beaucoup parmi eux s’étaient engagés dans la Résistance et avaient acquis dans cette expérience des dispositions à questionner l’ordre juridique et politique qui protégeait les propriétaires de logements vides. C’est le cas des compagnons d’Emmaüs, créés par l’abbé Pierre [20][20] Brodiez-Dolino Axelle, Emmaüs et l’abbé Pierre, op..... D’autres critiquaient le caractère autoritaire de l’administration française qui relogeait les sans-logis sans tenir compte de leurs aspirations. C’est le cas d’ATD Quart Monde. Pour remettre en cause une protection sociale qui privilégiait alors l’assurance des ouvriers et méprisait l’assistance pour les déplacés, les sans-logis, les personnes âgées, ces petites associations mirent en œuvre des ressources charismatiques. Par exemple, on a oublié aujourd’hui combien la fameuse insurrection de la bonté de l’hiver 1954, conduite par l’abbé Pierre, sut évoquer l’esprit de la Résistance pour mobiliser l’opinion publique contre l’ordre routinier de l’administration.

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Le fondateur d’ATD Quart Monde, le Père Joseph Wresinski, est l’une de ces personnalités caritatives charismatiques. Né en 1917, Wresinski tenait son nom de famille polonais de son père, ingénieur-mécanicien qui avait abandonné sa famille au lendemain de la guerre [21][21] Ces informations et celles qui suivent sont reprises.... La mère de Wresisnki et ses trois enfants se retrouvèrent seuls dans un quartier prolétaire pauvre d’Angers, où sévissaient la violence, la maladie, l’alcoolisme. Sa rencontre avec la JOC en 1933-1934 fut déterminante. C’est là que s’affirmèrent sa foi et sa vocation sacerdotale. Il fut ordonné prêtre en juin 1946. Le contexte religieux et idéologique de ses études au séminaire était marqué par le renouveau de l’Action catholique, la Mission ouvrière, la Mission de France et la Mission de Paris, ces mouvements de redynamisation de la foi catholique du peuple. Après son ordination, il fut nommé vicaire d’une cité de cheminots en 1946 et il soutint les travailleurs en grève en 1947.

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C’est en juillet 1956 qu’il arriva au camp de Noisy-le-Grand comme aumônier. Cette expérience fut déterminante : il y trouva un moyen de vivre sa vie en accord avec les principes de la Mission de Paris, qui recommandait un apostolat de la présence, un partage de la vie quotidienne du « milieu ». Wresinski créa son propre mouvement, ATD, et se démarqua des Compagnons d’Emmaüs. À son sens, les équipes de l’abbé Pierre étaient trop préoccupées par l’organisation du relogement des familles. Selon lui, il fallait s’occuper du moral des familles, de leur culture, de leurs relations humaines et sociales. Wresinski pensait qu’il fallait vivre auprès du sous-prolétariat, le « peuple de la pauvreté », pour « faire partie intégrante de l’humanité souffrante et vivre l’espérance de l’incarnation » [22][22] Wresinski Joseph, Les Pauvres sont l’Église. Entretiens.... Bref, sa compréhension de la pauvreté et des formes de lutte qu’elle devrait susciter était à la fois marquée par la tradition chrétienne du vœu de pauvreté et par des traits du mouvement ouvrier comme le langage marxiste de sous-prolétariat. Elle se trouvait à l’intersection de « deux » grands courants de gauche : le mouvement ouvrier et le catholicisme social.

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Le charisme du père Wresinski différait de celui de l’abbé Pierre qui s’adressait directement à l’opinion publique. Wresinski circonscrivit dans un premier temps son appel aux milieux chrétiens qui reconnurent en lui le ton d’un nouveau prophète. Le charisme de Wresinski réalisait une synthèse entre la droite et la gauche du catholicisme social ; il séduisait des membres des classes supérieures et des membres des classes moyennes. Une jeune alliée d’influence, ancienne résistante et déportée, la nièce du Général de Gaulle, Geneviève de Gaulle, devait se montrer sensible à l’appel de Wresinski. Voici comment il lui écrivit après leur première rencontre, dans une lettre où il soulignait avec éloquence le lien entre le camp de Ravensbrück où Geneviève de Gaulle avait été internée et celui de Noisy-le-Grand. Il insistait aussi sur la continuité entre l’esprit de la résistance au nazisme et le refus de la misère : « Mme de Brancion pense que vous seule êtes d’assez de poids pour pouvoir, cette fois encore, agir et peut-être sauver ce qu’il est encore possible de sauver. Puisque le Seigneur vous a donné de porter sur vous la misère du camp et qu’Il vous a donné la force de n’en pas mourir, voulez-vous avoir pitié de nos familles, et faire ce que vous croyez possible de faire ? […] À mes yeux vous êtes de la famille » [23][23] De Gaulle-Anthonioz Geneviève, Le secret de l’espérance,....

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Geneviève de Gaulle devint une alliée fidèle du mouvement ATD. Outre cette alliée influente, Wresinski mobilisa des volontaires capables d’être dévoués sur le terrain du bidonville et de négocier avec l’administration. Pendant les premières années d’ATD, les volontaires étaient surtout des jeunes femmes, de très bonne famille, catholiques d’abord, mais appartenant également à d’autres confessions. Dans un entretien où elle me racontait sa vie auprès du Mouvement, une des premières volontaires, Francine [24][24] Francine de la Gorce est décédée le 7 septembre 2011...., m’expliqua les raisons de cette forte présence féminine. Francine souligna que le choix d’un engagement de longue durée auprès du Père Joseph était une forme d’affirmation de son indépendance féminine. Elle voulait vivre selon sa conscience, en dépit des pressions familiales. Venue d’abord pour travailler quelques semaines auprès du Père Joseph, Francine fut intimement bouleversée par le bidonville de Noisy-le-Grand : « Je savais que si je retournais dans ma famille je ne ferais jamais rien. Parce que j’appartenais à une famille riche où les femmes ne travaillent pas. Et donc, je voulais déjà être capable d’être autonome et puis j’attendais de savoir ce que je voulais faire mais je savais que je ne devais pas retourner chez moi ». Pour Francine, l’isolement social du camp de Noisy faisait écho à l’hostilité de sa famille à son engagement. À la suite de l’extrait d’entretien cité ci-dessus, elle passa presque sans transition de ses difficultés personnelles à celles de la population du camp : « C’était la non-reconnaissance qui était difficile dans les années 50-60. Tout le monde voulait nous faire disparaître, tout le monde avait des solutions brutales vis-à-vis de la population, des solutions qui cassaient les familles. Et donc, si on m’avait dit, à ce moment-là, je vais rester cinquante ans dans le mouvement, j’aurais dit ‘mais vous êtes fous’. […] Ce n’était pas un lieu d’avenir. C’est un lieu où il fallait être parce que les gens étaient très malheureux. Mais on ne pensait pas qu’on allait découvrir deux millions de pauvres en France et des millions, des milliards de gens dans le monde ».

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Tels sont donc les traits saillants de la configuration 1945-1962 : un projet d’universalisation de la protection sociale fondé sur le travail salarié, porté aux sommets de l’État par une élite administrative, partagé par les grands partis de la Résistance ; une assistance en perte de légitimité mais néanmoins indispensable ; un monde des œuvres désemparé mais en voie de renouvellement ; des pionniers de la cause des pauvres prophétiques, radicaux, entre marxisme et catholicisme social, désireux de mettre le message du Christ à la hauteur des temps démocratiques modernes, quitte parfois à effacer le caractère religieux de leur association.

1962-1984 ou l’étatisation des associations de lutte contre la pauvreté

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Choisir une périodisation est toujours un peu arbitraire. En donnant un rôle pivot à la période 1962-1984 dans l’histoire du champ de la protection sociale depuis 1945, je choisis délibérément un cadrage temporel qui met l’accent sur la politique sociale plutôt que l’économie ou la situation de l’emploi. Premièrement, c’est à partir du début des années soixante que le projet d’universalisation de la protection sociale par l’assurance rencontre ses limites devant l’incapacité des partenaires sociaux à s’entendre pour améliorer la Sécurité sociale sans intervention directe de l’État. En ces années où la conflictualité entre syndicats et employeurs augmentait et où les représentants paritaires étaient peu portés à négocier, les marges de manœuvre pour élargir le champ des bénéficiaires de la Sécurité sociale se réduisirent. Le projet de « démocratie économique » porté par le Commissaire général du Plan Pierre Massé échoua à la Conférence des revenus de 1963-1964. Ce rêve des réformateurs que les travailleurs participent à la gestion de l’entreprise ne sut surmonter ni l’hostilité du patronat ni celle de la gauche communiste [25][25] Dulong Delphine, Moderniser la politique. Aux origines.... À partir de ce moment, il semble que la gestion de la Sécurité sociale et du projet de son universalisation à tous les publics s’est politisée et étatisée différemment par rapport à la période de l’après-guerre. Elle échappa peu à peu aux hauts fonctionnaires spécialistes du droit du travail au ministère du Travail pour être associée à la gestion de la direction de la Santé et se trouver plus régulièrement soumise aux arbitrages « politiques » du Premier ministre [26][26] Valat Bruno, op. cit. Certes, les progrès de la protection assurantielle des salariés se poursuivirent jusqu’au milieu des années 1970 notamment par la création de nouvelles prestations, l’alignement des régimes professionnels les moins favorisés sur les régimes mieux lotis et, surtout, par l’amélioration de la couverture du chômage. Mais la segmentation des types de chômage et de chômeurs demeurait forte, segmentation dont on mesure rétrospectivement qu’elle était lourde de menaces à un moment où des pans entiers du salariat s’apprêtaient à basculer dans le chômage ou le sous-emploi.

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Deuxièmement, à ce rétrécissement des marges de manœuvre de l’administration du social pour universaliser la couverture sociale assurantielle correspond aussi un changement de génération des hauts fonctionnaires et de leur vision de la protection sociale. Si Pierre Laroque avait incarné l’autorité en matière d’administration sociale entre la Libération et la fin des années 1950, c’est la figure de René Lenoir qui incarna les années 1970 : directeur général de l’action sociale au ministère de la Santé publique de 1970 à 1974, secrétaire d’État chargé de l’action sociale de 1974 à 1978, rédacteur pour le gouvernement des lois sociales de 1975 et de celle concernant les handicapés. Le déplacement des compétences qui accompagne le changement de génération est révélateur de la transformation des marges de manœuvre des hauts fonctionnaires du social : l’un était le « père » de la Sécurité sociale, l’autre fut le grand organisateur de l’action sociale. Contrairement à son aîné Pierre Laroque, formé dans les années 1930 et sensible à la question ouvrière, ou encore aux catholiques sociaux hantés par la double menace que représentent à leurs yeux le capitalisme libéral et le communisme pour la dignité des personnes humaines, René Lenoir fait preuve dans ses écrits d’une forme d’indifférence aux problèmes du salariat et à la question ouvrière. S’il y a évoqué parfois les excès du productivisme, sa philosophie sociale a surtout été formulée pour défendre le rôle de l’État dans la réparation des injustices du marché et la programmation d’un juste développement social. Comme P. Laroque, il avait le souci qu’émerge une société civile forte et pensait que l’État doit encourager son développement. Mais la société civile de R. Lenoir n’était pas celle des syndicats ; c’était plutôt celle des associations d’action sociale, du volontariat et du bénévolat. Une fois sa carrière de fonctionnaire achevée, en 1992, il devint président de l’Uniopss à la suite de François Bloch-Lainé. Faute de place, je compare deux figures plutôt que de multiplier les exemples concordants. Mais je propose l’hypothèse que la période 1962-1984 a marqué le début d’une nouvelle alliance pour les hauts fonctionnaires du social : les liens entre le personnel des associations sociales et le monde des hauts fonctionnaires du social se sont resserrés, notamment parce que de nombreux hauts fonctionnaires s’engageaient à titre privé dans des associations.

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Cette transformation des grands commis du social répondait aussi à de nouvelles contraintes au sein de l’État. En effet, dans les années 1970, c’est cette fois-ci à l’intérieur de l’État, au ministère des Finances et du Trésor, qu’apparut une nouvelle élite administrative qui voulait libéraliser l’économie française et réduire les « charges » sociales, comme on disait de plus en plus au lieu de « cotisations » [27][27] Bezès Philippe, Réinventer l’État. Les réformes de.... L’effort de conceptualisation du rôle réparateur de l’État a donc une visée stratégique : il s’agissait de protéger et d’amplifier les politiques conduites depuis 1962 pour améliorer l’équipement social. Celles-ci avaient consisté à construire, rénover et humaniser les institutions, à développer le travail social dans divers secteurs et institutions (bienfaisance privée et action laïque) et sous des formes de professionnalisation diversement avancées [28][28] Chauvière Michel, Le travail social dans l’action publique..... Pour élever un rempart face aux offensives sur les dépenses publiques et les « charges » sociales, l’administration du social sut promouvoir l’agenda des œuvres privées que l’on appelait désormais de plus en plus souvent associations, ou encore société civile. Elle donna ainsi un écho et une amplification à leur cause. Mais au passage, l’ambition de réparer systémiquement les tensions du capitalisme se faisait plus modeste : il s’agissait d’aider les plus indiscutables « victimes » de l’économie de marché – ces « étrangers de l’intérieur », ce « peuple des pauvres » dont parlait Wresinski et auquel René Lenoir, encore directeur de l’action sociale, donnait le nom d’exclusion sociale. Ce faisant, il désignait un mal que ses services devaient prévenir et contre lequel les associations de lutte contre la pauvreté avaient élaboré des savoir-faire spécifiques.

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Dans les années 1960 et 1970, le réseau d’alliés d’ATD permit au Mouvement de se rapprocher de la haute fonction publique du social. C’est sur Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui fut sans doute l’alliée la plus fidèle et la plus engagée auprès du Mouvement ATD Quart Monde et la personnalité la plus « visible », que les sources sont les plus abondantes. Elles permettent de comprendre la nature du lien qui l’unissait à l’association du Père Wresinski ainsi que le type d’influence qu’elle put déployer en faveur d’ATD. Décédée le 14 février 2002 à plus de 80 ans, Geneviève de Gaulle naquit en 1920 dans une famille catholique conservatrice [29][29] Neau-Dufour Frédérique, Geneviève de Gaulle-Anthonioz..... Entrée dans la résistance clandestine en août 1942, elle fut arrêtée un an plus tard et enfermée à Fresnes avant d’être déportée début 1944 à Ravensbrück. Son expérience de l’internement fut un traumatisme dont elle témoigna dès après la guerre dans Temps présent et de manière plus détaillée encore vers la fin de sa vie dans La Traversée de la nuit [30][30] De Gaulle-Anthonioz Geneviève, La traversée de la nuit,.... Elle y raconta le choc de l’arrivée au camp en découvrant les corps émaciés de ses futures compagnes de détention, le travail forcé, les maladies, les brimades des SS, la petite économie de la survie, la solidarité avec les autres détenues, au nombre desquelles Germaine Tillion déportée au titre de sa participation au réseau du Musée de l’Homme et dont elle resta très proche, et également des résistantes communistes comme Marie-Claude Vaillant-Couturier. Geneviève de Gaulle conserva toute sa vie le souci de maintenir des amitiés dans toutes les familles politiques. Mais ses premiers cercles de sociabilité demeuraient dans les milieux gaullistes et dans le catholicisme. Mariée depuis 1946 à l’éditeur d’art Bernard Anthonioz, elle était liée par son mari à Malraux, et elle occupa même le poste de conseiller technique à la recherche scientifique dans son premier cabinet au ministère de la Culture. Proche d’un milieu d’artistes (Giacometti, Chagall, Masson, Le Corbusier), elle était particulièrement sensible à l’accent mis par le Père Wresinski sur le droit des pauvres à la culture et aux arts. Triplement influencée par un catholicisme social moderniste, par un goût pour la culture et les arts dont, avec Malraux, elle souhaitait la démocratisation, et enfin par les expériences de la Résistance et de la déportation qui fondèrent sa capacité à mettre en question l’ordre social et politique, il n’était donc pas étonnant que Geneviève de Gaulle fût disposée à s’allier à l’association de l’abbé Wresinski au bidonville de Noisy-le-Grand. Sensible à la polysémie du mot « camp », elle identifia son expérience à Ravensbrück à celle des familles de Noisy-le-Grand dès sa première visite au cours de l’hiver 1958. Très attachée aux vertus de la vie familiale, le retrait des enfants à leurs parents par les services sociaux lui était odieux, quand bien même les conditions de vie étaient en effet déplorables dans le bidonville. Le droit des parents à élever leurs enfants et celui des enfants à être élevés par leurs parents lui apparaissaient primordiaux. Si elle usa parfois de son influence auprès d’amis haut placés, elle ne semble pas avoir sollicité l’aide directe du Général et elle resta relativement discrète dans son travail d’influence politique jusqu’au départ du Général de Gaulle de la présidence de la République. Cependant, en acceptant la requête de Joseph Wresinski de devenir présidente de l’association le 10 juin 1964, elle apporta une légitimité sociale à l’association qui se traduisit par des bénéfices immédiats : le projet de construction d’une cité familiale promotionnelle à Noisy-le-Grand fut inscrit au Ve Plan d’équipement sanitaire et social et des premières subventions publiques furent accordées à l’association. En 1964, la nomination de Geneviève de Gaulle correspondit avec la constitution d’une commission interministérielle sur le relogement. Le permis de construire de la Cité promotionnelle fut finalement octroyé en 1967 et l’inauguration eut lieu en 1970. Dès décembre 1960, elle clarifiait la portée de son engagement auprès du Père Joseph : « pour que la vie de ces familles soit transformée, il n’y aurait qu’une chose à faire, quitter son propre monde pour rebâtir un monde différent en rejoignant ceux qui sont exclus, de l’autre côté de la barrière. Je ne peux pas le faire. Mais sans doute faut-il aussi, en seconde ligne, des gens de foi, de confiance, qui acceptent, à partir des plus pauvres, de questionner leur vie, de se compromettre pour construire cet autre monde dont l’unique moteur ne soit pas la consommation, le profit ? » [31][31] De Gaulle-Anthonioz Geneviève, Le secret de l’espérance,.... Au long de cette période, la pauvreté a diminué fortement, notamment parce que la généralisation des pensions réduisait progressivement la pauvreté âgée. Cependant, l’universalisation de la Sécurité sociale commençait à toucher ses limites : non seulement il demeurait des populations éloignées du travail salarié stable et exclues de la protection sociale, mais le ralentissement de la croissance économique au cours des années 1970 provoquait une augmentation continue du chômage de longue durée. ATD était fréquemment consulté par le ministère des Affaires sociales, notamment pour la réflexion sur l’accompagnement social dans les cités de transit construites pour résorber les bidonvilles. En 1979, Wresinski fut nommé comme personnalité qualifiée par le président de la République au Conseil économique et social, qui était normalement réservé au monde des partenaires sociaux. Il y promut l’idée de revenu minimum et d’insertion pour tous. C’est en 1984 qu’il convainquit le Conseil de s’atteler à la rédaction d’un rapport sur la grande pauvreté. Ce rapport (j’anticipe un peu sur la période contemporaine) fut bientôt connu sous le nom de Rapport Wresinski et fut voté à la quasi unanimité en 1987. C’est lui qui inspira la loi du RMI dont Wresinski, décédé en février 1988, ne connut pas la mise en œuvre.

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Tout au long des années 1960 et 1970, la situation professionnelle des volontaires d’ATD s’est stabilisée. Le volontariat de longue durée fut inventé, avec un contrat de travail et une rémunération modeste au salaire minimum. Cela a signifié l’installation dans la vie de famille et l’apparition des familles de volontaires. Si les jeunes femmes des débuts d’ATD pouvaient s’affranchir des pressions de leur famille, c’est d’abord parce qu’elles étaient célibataires. Tout au long des années soixante, les femmes volontaires qui se mariaient quittaient immédiatement l’engagement. Mais à partir du milieu des années soixante, l’objection de conscience au service militaire, désormais reconnue par le gouvernement, fournit à ATD le renfort de quelques jeunes hommes pour une durée de deux ans. Comme les jeunes femmes, ces jeunes hommes étaient souvent influencés par le christianisme social. Des couples se formèrent. Le volontariat n’était plus un épisode généreux de jeunesse ; il s’installait dans la longue durée d’une vie humaine. Tous voulaient mettre leur vie en conformité avec les préceptes moraux de leur éducation religieuse. Ils voulaient se porter auprès de l’humanité isolée et humiliée. Ils voulaient l’aider à acquérir des bienfaits sur la valeur desquels ils n’avaient pas de doute : vie familiale, goût pour la culture, indépendance économique. Ils se montraient sensibles au mépris de classe d’une « assistance à l’ancienne » qui portait encore les traces de la tradition asilaire, et voulaient, selon les mots de Francine, « rééduquer la charité ». Ils souhaitaient donner la parole au peuple des misérables. Ils entendaient témoigner publiquement des souffrances et des stigmates qui affligent les pauvres. La vie était difficile au camp de Noisy-le-Grand, mais le Père Joseph proposait à ses disciples une véritable conduite de vie : on pratiquait l’examen de soi par l’écriture quotidienne, on discutait constamment des difficultés de l’action parmi les pauvres, de ses résultats, des émotions que l’on ressentait, des interactions les plus ordinaires avec les familles du bidonville. Les personnes que j’ai interrogées décrivent des moments « extraordinaires » de discussion et d’échange. Ces prescriptions de vie organisent une véritable ascèse, un autocontrôle de soi. Elles invitent à suspendre les dispositions au mépris de classe et, au contraire, à activer au jour le jour les normes religieuses de respect des « inférieurs socialement », de ceux que l’on avait pris l’habitude de tenir pour rien.

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Parallèlement à ces évolutions des alliances du mouvement et du corps de volontaires, ATD construisit dans les années 1960 une nouvelle théorie de la pauvreté, influencée par les expériences de travail social américain. Wresinski abandonna peu à peu le langage marxiste du sous-prolétariat. Pour lui, la pauvreté était misère matérielle mais aussi culture d’exclus du monde moderne. Jean Labbens, sociologue allié au Mouvement ATD écrivait ainsi en 1966 (dans un texte publié en 1969) : « Parler de misère, ce n’est pas tout simplement parler d’inégalités. […] Les modifications que l’on apporte à la distribution spontanée des richesses ne sont pas dépourvues d’importance mais elles ne changent pas le fond du problème : celui de la pauvreté qui s’enracine dans une culture de la pauvreté. Un pauvre n’est pas un riche avec de l’argent en moins, c’est un autre homme » [32][32] Labbens Jean, Le Quart Monde. La pauvreté dans la société....

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Pour Wresinski et les siens, la culture de la pauvreté avait trois dimensions : les comportements familiaux, peu conformes aux normes modernes de la famille nucléaire ; l’inadaptation au travail salarié industriel ; une résignation passive qui est une adaptation aux conditions misérables.

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Cette rupture théorique avec la vulgate marxiste du mouvement ouvrier conduisit ATD dans les années 1970 à être de plain-pied avec la deuxième gauche intellectuelle, celle qui critiquait l’institutionnalisation de la représentation dans le mouvement ouvrier et valorisait le mouvement associatif. À cette époque, le monde intellectuel prenait ses distances par rapport au PCF, critiqué pour son étatisme. Les questions minoritaires se politisaient. Les « marges » devenaient une nouvelle figure du peuple messianique et cette humeur « contre-culturelle » convenait bien à l’association ATD Quart Monde. Joseph Wresinski écrivit plusieurs textes dans Esprit et dans Les Temps modernes. Bien sûr, Wresinski n’avait rien d’un gauchiste ; il ne faisait pas du Quart Monde un nouveau messie révolutionnaire. Mais il présentait le Quart Monde comme minorité par excellence. Il reprenait à son compte la critique antitotalitaire de la délégation et expliquait que la parole circulait dans l’association ATD. Comme les gauchistes, il réhabilitait moralement la déviance sociale. Il soulignait la dimension communautaire, de partage dans l’activité de son mouvement.

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Entre 1962 et 1984, tandis que s’améliorait pour un temps encore la protection assurantielle des chômeurs, les franges progressistes de l’État ont inventé avec l’exclusion un mal à prévenir pour maintenir le développement d’une assistance faite de prestations financières et d’accompagnement social et destinés à ceux qui ne peuvent faire valoir de « droit de tirage » sur cette « propriété sociale » réservée aux salariés stables dont parle Robert Castel. Pour ces serviteurs de l’État social, l’époque s’est avérée compliquée, pris en étau qu’ils étaient entre la critique de droite de l’État comme entrave au marché et la critique de gauche de l’État surveillant et répressif. Recourir aux associations sociales privées permettait à la fois d’échapper à la première critique et de contrer la seconde puisque la mise en œuvre de l’action sociale était supposée mobiliser la société civile. Hors de la société salariale, les « exclus » l’étaient en effet. Mais la lutte contre l’exclusion entérinait ce partage de la population entre ceux qui entrent dans la distribution du travail, des richesses et des droits et ceux qui ne peuvent prétendre qu’à une redistribution de maigres ressources. Cette première étatisation de la lutte contre la pauvreté esquissait aussi un système généralisé d’exception au régime de protection sociale prévu par le projet politique de la Libération où le salariat protecteur coïnciderait avec l’ensemble de la société.

1984-2010 ou la consécration publique des avocats de la cause des pauvres

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À partir de 1983-1984, le contexte économique et politique devint mûr pour un basculement du paradigme de la protection sociale. La politique économique keynésienne qui était le support des projets de Sécurité sociale universelle de la Libération, perdit du crédit comme option de politique économique. Le gouvernement socialiste de 1981 à 1984 mit en œuvre des « recettes keynésiennes » de relance qui furent perçues comme un échec. La croyance s’installa dans la classe politique que la politique keynésienne ne pourrait pas endiguer la désindustrialisation. La gauche de gouvernement se sentit désemparée devant la détérioration spectaculaire de la situation économique et sociale et l’amoindrissement historique de sa base populaire. Cependant, le chômage explosait et, en 1984, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le taux de pauvreté repartait à la hausse. Dans la sphère publique, on s’intéressait de plus en plus à la pauvreté. L’« opinion publique » était régulièrement interrogée par des sondages sur sa peur de « tomber dans l’exclusion ». En quelques années, la figure du pauvre se métamorphosait. Elle n’évoquait plus le « paumé » ou le « marginal » des années 1960 et 1970 mais le chômeur du secteur industriel. La droite dans l’opposition se servait de cette figure contre la gauche qu’elle accusait de ne rien faire pour les « nouveaux pauvres ». Pour sa part, la gauche socialiste, dont une grande partie avait développé des liens profonds avec le tissu associatif tout au long des années 1970, trouva alors dans les propositions des associations de lutte contre la pauvreté le moyen de reprendre l’initiative sur le terrain de la solidarité nationale [33][33] Lefebvre Rémi, Sawicki Frédéric, La société des socialistes..... À partir du milieu des années 1980, la cause des pauvres devint une cause relativement consensuelle dans le monde politique. Les voix qui s’inquiétaient des « dérives de l’assistanat » n’eurent que peu d’audience jusqu’au début des années 2000. Du RMI (1988) à la CMU (1999), les propositions des avocats de la cause des pauvres furent votées une à une. Du côté des associations, l’espace de la cause des pauvres se coalisa autour des militants les plus actifs. Même une association aussi réticente à la prise de position politique que le Secours catholique se rallia à ATD. Le charisme des grands fondateurs associatifs revint sur le devant de la scène : l’abbé Pierre demeura la personnalité préférée des Français pendant vingt ans. Mais le père Wresinski, décédé trop tôt pour voir le vote du RMI, n’était plus là pour rappeler son projet : intégrer les pauvres aux classes populaires auxquelles ils appartiennent. Car l’inquiétude au sujet de la pauvreté et de l’exclusion occultait désormais les questions de distribution des revenus primaires et de division sociale du travail. On parlait beaucoup de redistribution, de l’État comme dernière protection, et bien plus rarement de distribution des richesses entre salaires et profits. On parlait de réparation des individus inemployables et moins qu’avant de rapports sociaux de pouvoir dans l’entreprise et dans le monde du travail. Ma présentation schématique des prises de position gomme la temporalité nuancée et les divisions de chaque famille politique sur ce changement de paradigme, à droite comme à gauche ; mais elle dessine la trajectoire générale de l’espace du dicible en politique sur la question sociale au cours des années 1980 et 1990.

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Cette victoire publique du projet de revenu minimum et de développement des programmes d’insertion promu par ATD Quart Monde ne signifie pas que ses avocats aient été responsables de la « défaite ouvrière ». Au contraire, l’analyse de la période depuis 1984 met en lumière la profonde ambivalence des militants de la cause des pauvres sur les évolutions de la protection sociale, sa dualisation et son imbrication croissante avec le « précariat ». D’abord, contrairement à la période 1962-1984, les travailleurs sociaux qui sont recrutés par dizaines de milliers pour appliquer les nouveaux programmes sociaux sont eux-mêmes dans leur très grande majorité recrutés sur des contrats précaires. Ils sont bien placés pour connaître intimement les effets du sous-emploi de masse, les angoisses et les difficultés de la constante remotivation de soi. ATD, par exemple, apparaissait autrefois comme le lieu d’un engagement aux dépens de belles carrières. Désormais, les nouveaux volontaires permanents sont plus souvent issus des petites classes moyennes. L’engagement tient toujours une place cruciale dans leurs motivations, mais les plus jeunes volontaires savent aussi la chance qu’ils ont d’être dans une association soucieuse de la vie de famille et où l’on peut rester à vie.

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Ensuite, si les agents de la cause des pauvres demeurent réservés dans le bilan qu’ils tirent des évolutions récentes de la protection sociale, c’est aussi parce qu’ils réalisent, dans leurs interactions quotidiennes avec leurs « clients », que l’on attend de l’insertion trop de miracles, qu’il n’est pas possible de réparer les dégâts de la misère en quelques semaines ou quelques mois. Bien sûr, les militants de l’insertion et de la lutte contre la pauvreté trouvent constamment matière à réactiver leur croyance : il faut bien s’occuper de ceux dont personne ne s’occupe. Ils défendent les politiques d’insertion contre ces critiques : si elles échouent ou si elles sont trop lentes, ce n’est pas l’insertion qui est en cause mais c’est l’impatience déraisonnable des politiques et l’absence de moyens alloués à ce grand projet.

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Jusqu’en 2008, lorsque j’ai arrêté mon enquête de terrain juste après l’élection de Nicolas Sarkozy, cette ambivalence n’avait jamais conduit à la prise de position contre un parti ou un homme politique. Mais les choses ont changé depuis 2008. Au fond, ce monde dont j’ai souligné l’inscription dans la tradition caritative s’est reconverti depuis la Seconde Guerre mondiale en refusant l’ancien partage entre « bons » et « mauvais » pauvres et en promouvant le respect des personnes pauvres. Mais soudain, le gouvernement du pays se met à encourager les « bons pauvres » aux dépens des autres. Pour les associations de lutte contre la pauvreté, le RSA voté en 2008 représente un danger. Il risque de saper l’inconditionnalité du revenu minimum. Il risque aussi d’être un bon prétexte pour geler les minima sociaux, pourtant très insuffisants pour vivre dignement. De plus, les associations de lutte contre la pauvreté sont choquées par la xénophobie du nouveau gouvernement. Pour elles, dans le Sud pauvre comme dans le Nord riche, un pauvre est un pauvre, et tous les hommes se valent. Le Quart Monde, c’est le Tiers Monde à domicile. Au début des années 2010, l’apolitisme longtemps promu par les associations de lutte contre la pauvreté s’accompagne d’expressions de colère contre le gouvernement, inouïes dans ce champ.

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Pour suivre l’histoire du Mouvement ATD Quart Monde, j’ai souligné comment il s’inscrit dans la nature ambiguë de la protection sociale en France. La vocation de celle-ci est en principe universelle mais sa réalité a toujours été duale et le simple « résidu » laissé à l’assistance par l’œuvre de protection sociale de la Libération a repris une place importante depuis les années 1980. Cette ambiguïté a joué un rôle important dans l’affirmation d’une cause des pauvres autonome de la cause des classes populaires salariées et dans la construction catégorielle de l’exclusion. D’une main, l’État affirme sa souveraineté et sa transcendance : la protection sociale est un service public. De l’autre, il limite sa propre intervention au nom d’une société civile qui lui serait antérieure et dont il faudrait préserver et – ce n’est pas un mince paradoxe – encourager les capacités d’auto-organisation. Mais lorsque des pans entiers du salariat populaire tombent dans la précarité ou le chômage de longue durée, l’État a choisi de financer des dispositifs et des prestations de protection sociale ad hoc et de confier une bonne partie de leur mise en œuvre à des associations plutôt que de créer des ressources bureaucratiques pérennes, c’est-à-dire un véritable service public de l’assistance.

Notes

[1]

Castel Robert, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

[2]

Duvoux Nicolas, Le Nouvel âge de la solidarité, Paris, Seuil/La République des idées, 2012.

[3]

Paugam Serge, Duvoux Nicolas, La régulation des pauvres, Paris, PUF, 2008.

[4]

Dubois Vincent, « La fraude sociale : la construction politique d’un problème public », in Bodin Romuald (dir.), Les métamorphoses du contrôle social, Paris, La Dispute, 2012.

[5]

Valat Bruno, Histoire de la Sécurité sociale (1945-1967). L’État, l’institution et la santé, Paris, Economica, 2001.

[6]

Rosanvallon Pierre, La nouvelle question sociale. Repenser l’Étatprovidence, Paris, Seuil, 1995.

[7]

Viguier Frédéric, La cause des pauvres. Mobilisations humanitaires et transformations de l’État social en France (1945-2010), thèse de doctorat, sociologie, EHESS, 2010.

[8]

Sur ces deux dernières associations, voir les monographies d’Axelle Brodiez-Dolino : Brodiez Axelle, Le Secours populaire français 1945-2000 : du communisme à l’humanitaire, Paris, Presses de Sciences Po, 2006 et Brodiez-Dolino Axelle, Emmaüs et l’abbé Pierre, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.

[9]

Boltanksi Luc, Thévenot Laurent, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

[10]

Bec Colette, L’assistance en démocratie. Les politiques assistantielles dans la France des XIXe et XXe siècles, Paris, Belin, 1998.

[11]

Palier Bruno, Gouverner la Sécurité sociale. Les réformes du système français de protection sociale depuis 1945, Paris, PUF, 2002.

[12]

Fassin Didier, « La supplique. Stratégies rhétoriques et constructions identitaires dans les demandes d’aide d’urgence », Annales. Histoire, Sciences sociales, 2000, n° 55 (5), p. 955-981.

[13]

Dubois Vincent, « État social actif et contrôle des chômeurs : un tournant rigoriste entre tendances européennes et logiques nationales », Politique européenne, 2007(1), n° 21, p. 73-95.

[14]

Palier Bruno, op. cit.

[15]

Valat Bruno, op. cit.

[16]

Béthouart Bruno, Le ministère du Travail et de la Sécurité sociale. De la Libération au début de la Ve République, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.

[17]

Gueslin André, Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle, Paris, Fayard, 2004.

[18]

Brodiez Axelle, Le Secours populaire français. 1945-2000, op. cit.

[19]

Colson Jean, Klein Charles, Jean Rodhain Prêtre. Volume 1 : D’une enfance timide aux audaces de la Charité 1900-1946, Paris, Éditions SOS, 1981.

[20]

Brodiez-Dolino Axelle, Emmaüs et l’abbé Pierre, op. cit.

[21]

Ces informations et celles qui suivent sont reprises des contributions de Landron Olivier « Au temps de la jeunesse de Joseph Wresinski », p. 20-26, et de Blunschi-Ackerman Marie-Rose, « Le Père Joseph et la JOC, le monde ouvrier », p. 97-106, in Actes du Colloque international Joseph Wresinski. Acteur et prophète du peuple des pauvres. Une voix(e) nouvelle d’humanité, Université Catholique de l’Ouest Angers, 10-11 février 2003, Angers, Éditions de l’UCO, collection « Théolarge », 2004.

[22]

Wresinski Joseph, Les Pauvres sont l’Église. Entretiens avec Gilles Anouil, Paris, Centurion, 1983.

[23]

De Gaulle-Anthonioz Geneviève, Le secret de l’espérance, Paris, Fayard/Éditions Quart Monde, 2001, p. 53.

[24]

Francine de la Gorce est décédée le 7 septembre 2011. Si j’ai choisi de ne pas cacher son nom, c’est parce que Francine de la Gorce a elle-même publié ces informations dans plusieurs ouvrages.

[25]

Dulong Delphine, Moderniser la politique. Aux origines de la Ve République, Paris, L’Harmattan, 1997.

[26]

Valat Bruno, op. cit

[27]

Bezès Philippe, Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), Paris, PUF, 2009.

[28]

Chauvière Michel, Le travail social dans l’action publique. Sociologie d’une qualification controversée, Paris, Dunod, 2004.

[29]

Neau-Dufour Frédérique, Geneviève de Gaulle-Anthonioz. L’autre de Gaulle, Paris, Cerf, 2004.

[30]

De Gaulle-Anthonioz Geneviève, La traversée de la nuit, Paris, Seuil, 1998.

[31]

De Gaulle-Anthonioz Geneviève, Le secret de l’espérance, op. cit

[32]

Labbens Jean, Le Quart Monde. La pauvreté dans la société industrielle : étude sur le sous-prolétariat français dans la région parisienne, Pierrelaye, Éditions Science et service, 1969, p. 280.

[33]

Lefebvre Rémi, Sawicki Frédéric, La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006.

Résumé

Français

Étudiant le rôle des associations de lutte contre la pauvreté dans le champ de la protection sociale en France des lendemains de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, cet article rend compte de l’émergence, de la reconnaissance puis de l’institutionnalisation de la cause des pauvres et des techniques réparatrices proposées par ses avocats. Après 1984, des dispositifs de protection sociale ad hoc en faveur des « exclus » remplacent les protections conquises par le monde aujourd’hui défait des classes populaires salariées. L’article illustre ce récit en considérant le cas du Mouvement ATD Quart Monde.

Mots-clés

  • assistance sociale
  • associations de lutte contre la pauvreté
  • assurance sociale
  • ATD Quart Monde
  • France
  • protection sociale

English

By examining the role of anti-poverty NGOs in the field of welfare in France from the post-war to the present, this article accounts for the rise, official recognition and later state institutionalization of the cause of the poor and the welfare schemes promoted by its advocates. After 1984, programs initially intended to battle poverty and benefit the poor have become replacements for job security and benefits once enjoyed by the now defeated working classes. This historical narrative focuses on ATD Fourth World as a case study.

Keywords

  • anti-poverty NGOs
  • ATD Fourth World
  • France
  • social insurance
  • social protection
  • Welfare

Plan de l'article

  1. 1945-1962, ou la cause des pauvres dominée
  2. 1962-1984 ou l’étatisation des associations de lutte contre la pauvreté
  3. 1984-2010 ou la consécration publique des avocats de la cause des pauvres

Pour citer cet article

Viguier Frédéric, « Le rôle des associations de lutte contre la pauvreté dans la protection sociale française depuis 1945 : le cas d’ATD Quart Monde », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2013 (N° 6), p. 12-34.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2013-1-page-12.htm


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