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Revue d'histoire de la protection sociale

2013/1 (N° 6)


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Après Syndicats, nous voilà ! (1995) et La Protection sociale sous le régime de Vichy (2001), en codirection et dont il avait écrit les deux chapitres sur l’assistance, Jean-Pierre Le Crom livre ici le troisième volet de ses recherches sur la période de l’Occupation, au carrefour de sa double sensibilité, le droit et l’histoire. Il s’agit aussi « d’apporter une pierre à l’édification d’une histoire de l’humanitaire » (p. 3), encore en friche, en examinant les modalités d’action des œuvres et combien celles-ci furent, durant cette période, instrumentalisées au profit du régime. Trois organisations – les principales – retiennent particulièrement son attention : le Secours national, la Croix-Rouge française et les Assistants du devoir patriotique (ADP). L’ouvrage est composé de huit chapitres, pour partie chronologiques et pour partie thématiques.

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Dès les débuts de la guerre, les besoins sont immenses : transfert massif des populations du Nord et de l’Est, puis exode, départ des prisonniers de guerre, chômeurs suite à la reconversion de l’économie de guerre… Pour y faire face, le gouvernement reconstitue dès octobre 1939 le Secours national, organisme de la Grande Guerre, avec des prérogatives accrues et croissantes (habilitation exclusive à recevoir les subventions publiques ; représentation des œuvres face aux pouvoirs publics ; contrôle des œuvres de guerre faisant appel à la générosité du public). Le Secours national sera officiellement placé sous l’autorité du Maréchal. Deux autres œuvres jouent également rapidement un rôle majeur. Les ADP d’une part, membres de la nébuleuse Croix-de-Feu/Parti social français/Progrès social français ; l’organisation participe pleinement de la volonté du colonel de la Roque de « désinvestir le champ politique, au moins pour un temps, au profit de l’action sociale » (p. 23). La Croix-Rouge française d’autre part, née de l’unification en août 1940 de trois anciennes sociétés différentes voire rivales, et que l’Occupant souhaiterait prédominante, inféodée à la Croix-Rouge allemande. La volonté de Pétain de garder la main sur l’assistance aboutit cependant à faire du Secours national l’organe dominant.

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Au-delà de la volonté rationalisatrice du régime et de l’apparente efficacité de ce nouveau système pyramidal, qui semble mettre fin à un monde des œuvres jusqu’alors très éclaté, « en réalité le système est tellement changeant, tellement complexe et si peu respecté que beaucoup de ceux qui sont censés le connaître n’y comprennent plus rien » (p. 41) ; « l’impression dominante est plutôt celle d’un bricolage généralisé » (p. 58). De fait, les dévolutions de compétence sont parfois floues (ainsi entre le Secours national et la Croix-Rouge pour l’aide aux internés civils, aux sinistrés ou aux prisonniers de guerre) et les conflits de prérogative nombreux. La tutelle du Secours national est largement contestée, par la Croix-Rouge, les autorités locales (ainsi à Bordeaux, dont le maire fait créer un organisme concurrent) et diverses œuvres en particulier non catholiques et/ou non maréchalistes. De son côté, la Croix-Rouge témoigne aussi de cette valse-hésitation, au regard tant de son positionnement par rapport au Secours national que de sa prétendue neutralité, de fait muée en forte tutelle des pouvoirs publics, ou encore de son positionnement face à la politique antisémite du régime (rôle dans les camps d’internement français, attitude à adopter face à ses propres salariés juifs).

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Autre ambiguïté, le Secours national, « œuvre des œuvres », est autant un organisme de coordination qu’une association à part entière, avec ses propres structures et ses actions de terrain. Commis au soin des victimes civiles (la Croix-Rouge ayant elle, compétence pour les victimes de guerre), il témoigne d’une action croissante, à la mesure des besoins de terrain : aide d’urgence aux sinistrés, prise en charge des réfugiés, ravitaillements… Il se montre également fortement préoccupé de la situation des enfants, des vieillards, des internés des camps et prisons. Plus largement, son action s’étend aux victimes de la faim (ce qui n’est pas mince en contexte de pénurie et de rationnement généralisés), avec des aides alimentaires, vestimentaires, d’assistance par le travail… Des actions d’urgence, il déborde alors vers une action sociale large, sous l’impulsion de son commissaire général, Robert Garric. Mais à nouveau, ce service social proliférant semble pour le moins « désordonné » (p. 114). J.-P. Le Crom tente également d’examiner si les aides du Secours national ont été ou non discriminantes selon la « moralité » perçue comme « bonne » ou « mauvaise » des requérants ; si les sources exhaustives manquent, la réponse semble néanmoins positive.

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Vaste machine, le Secours national est une organisation très bureaucratique. Si les ADP ont sans doute compté, à leur acmé du conflit, environ 350 salariés et la Croix-Rouge plus de 1 500, le Secours national aurait avoisiné les 12 000. Ces trois organisations témoignent aussi de budgets croissants, voire exponentiels, avec au fil de la guerre une augmentation des ressources publiques aux dépens des ressources propres, les dons s’étiolant.

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Leur positionnement officiel par rapport au régime oscille entre soutien et instrumentalisation, nonobstant certaines résistances. Le Secours national est en adéquation avec les valeurs de la Révolution nationale, et en lien étroit avec la personne du Maréchal. Les ADP, au-delà d’un apolitisme de façade revendiqué, sont également très maréchalistes, ayant largement inspiré la Révolution nationale (et la devise du régime, initialement celle des Croix-de-Feu) ; pour autant, ils sont aussi opposés à la collaboration, et l’on note en leur sein des appuis aux réseaux de Résistance et aux Alliés. D’autres organisations, plus petites, sont en revanche collaborationnistes, ainsi le Comité ouvrier de secours immédiat (COSI), créé en mars 1942 pour aider les victimes des bombardements anglais, et financé par les Allemands grâce aux saisies de biens juifs. Mais au-delà des grandes lignes idéologiques, l’attention portée aux individus permet de nuancer les positionnements : face à la dégradation dramatique de la situation au fil de la collaboration d’État, et aux déportations, nombre de membres, et en particulier d’assistantes sociales, participent au sauvetage d’enfants juifs, ravitaillent des maquis, soutiennent des réfractaires au STO, épaulent les actions de la Cimade ou de l’Œuvre (juive) de secours aux enfants, témoignant sinon de « Résistance », du moins de « dissidence » ou de « désobéissance » (J. Semelin).

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À la Libération, le Secours national est supprimé, le COSI puis les ADP dissous, la Croix-Rouge épurée et réorganisée. Mais les problèmes perdurent : importance des réfugiés et déplacés, destructions dues aux bombardements, pénuries… Le nouveau gouvernement maintient alors une structure d’État, l’Entraide française, qui prend en 1944 la relève du Secours national ; mais avec des effectifs et des pouvoirs réduits, des financements en tarissement, des activités peu à peu étiques. Dès 1945, le congrès des maires de France, puis le Parti communiste et les bureaux de bienfaisance, militent pour sa disparition. Elle est finalement abolie en janvier 1949.

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Sur les deux points annoncés, une contribution à l’histoire de l’humanitaire et de la Seconde Guerre mondiale, le pari est tenu. Si divers articles de l’auteur avaient déjà largement défriché le terrain, l’intérêt est ici de montrer comment l’ensemble fait système, tout en étant perclus de dysfonctionnements ; de suivre plus précisément l’évolution de ces organisations au fil de la guerre ; de nuancer enfin, par une approche plus fine, les positionnements idéologiques globaux en portant également attention au rôle des individus. En ce sens, une pierre est bien apportée tant à la compréhension du régime de Vichy qu’à l’histoire de l’humanitaire, en examinant une période à la fois atypique, paroxystique à tous points de vue, et tournant pour les œuvres.

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On regrettera évidemment que l’auteur n’ait pu retrouver les archives du Secours national, disparues. Pour autant, J.-P. Le Crom estime ses fonds « abondants » et « largement suffisants » (p. 9). Principalement focalisé sur le niveau national, bien qu’appuyé sur nombre d’archives départementales, ce livre ouvre un nouveau champ de recherche pour mieux comprendre comment, au niveau local, ce « bricolage généralisé » s’est manifesté, comment les acteurs du caritatif s’en sont ou non accommodés, et quelles marges d’action il leur a ménagées.

Pour citer cet article

Brodiez-Dolino Axelle, « Au secours Maréchal ! L’instrumentalisation de l’humanitaire (1940-1944). Jean-Pierre Le Crom, puf, 2013, 344 p., 22 € - isbn : 978-2-1306-1938-3 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2013 (N° 6), p. 125-129.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2013-1-page-125.htm


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