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Revue d'histoire de la protection sociale

2013/1 (N° 6)


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L’originalité de l’ouvrage de Catherine Maurer repose à la fois sur le croisement entre histoire urbaine et histoire religieuse et sur la démarche comparative. Si un certain nombre d’études s’intéressent à des œuvres particulières ou à des domaines d’action caritative, peu de travaux les étudient dans leur cadre urbain. À cet intérêt s’ajoute celui d’une approche comparative, à une double échelle nationale et internationale, Catherine Maurer mettant en parallèle huit villes françaises et huit allemandes. Ce travail comparé permet d’éviter l’illusion du modèle d’exception, tout en repérant des spécificités propres à chaque lieu.

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En partant de l’ambiguïté de la figure de l’abbé Pierre, insurgé ou homme d’œuvre, Catherine Maurer introduit son objet de recherche : les œuvres catholiques dans l’espace urbain français et allemand et sa problématique : quel rapport entretient « la charité » avec la modernité.

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Les sources sont essentiellement les enquêtes sur les œuvres catholiques réalisées à la fin du XIXe siècle (17 pour l’Allemagne menées entre 1891 et 1906, dix pour la France entre 1880 et 1905). La méthodologie repose sur un travail comparatif qui vise à repérer des modèles, mais aussi à mettre en valeur les spécificités de chaque lieu, de chaque tradition.

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Le corpus a donc été déterminé par l’existence d’enquêtes sur les œuvres de charité catholiques. Huit villes françaises (Angers, Elbeuf, Lyon, Nancy, Neuilly, Orléans, Rouen, Saint-Étienne), sept allemandes (Berlin, Breslau, Cologne, Bochum, Francfort, Königsberg, Wurtzbourg) et une franco-allemande : Strasbourg ont été sélectionnées. Dans le contexte français, les villes retenues ont une population supérieure à 50 000 habitants (à l’exception d’Elbeuf et de Neuilly), elles ont été touchées, à des degrés variés, par l’industrialisation, et ont une population très majoritairement catholique, étant des cités épiscopales, mises à part Elbeuf, Neuilly et Saint-Étienne. En Allemagne, où les enquêtes portent non sur des villes mais sur les diocèses, le choix s’est porté sur la ville diocésaine la plus importante sur le plan démographique.

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Dans un premier chapitre, Catherine Maurer présente son corpus de travail avec les enquêtes, mettant en évidence la démarche pionnière de l’Angleterre et de la France par rapport à l’Allemagne. Ces enquêtes, peu exploitées, témoignent de la volonté des élites catholiques d’inscrire leur action sociale dans une approche scientifique, rationnelle, en adéquation avec les exigences de cette fin de siècle. Cette présentation des sources est suivie d’une analyse des méthodes d’exploitation : classement des assistés, mode d’intervention des œuvres, pesée globale des œuvres dans le cadre urbain concerné, chronologie des créations. Cette description quantitative et chronologique permet de mettre en évidence l’importance du contexte de création tant socio-économique que politique ou religieux.

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Après avoir posé sa méthode, dans un second chapitre, Catherine Maurer retrace la genèse des œuvres, montrant que le processus de formation implique plusieurs types d’acteurs : des laïcs, majoritairement bourgeois ou aristocrates, et des ecclésiastiques : prêtres, évêques et congrégations. Elle met en avant le rôle joué par les femmes, notamment les religieuses au sein des congrégations en plein essor. Dans cette genèse, on retrouve aussi l’importance des réseaux qui peuvent se structurer à partir des congrégations à supérieure générale ou d’associations laïques telle la Société Saint-Vincent-de-Paul et tissent des liens à l’échelle nationale ou internationale. Ces réseaux jouent un rôle majeur dans le financement des œuvres, qui est essentiellement d’origine privée. Cependant les catholiques ne sont pas les seuls acteurs du terrain social. Selon les villes, la charité peut être l’objet d’une concurrence entre acteurs privés et publics (municipalités ou États), et entre les différentes confessions. Cette concurrence crée une émulation qui peut expliquer, en partie, le dynamisme des créations caritatives. Ceci est particulièrement visible dans une ville comme Strasbourg, où la multi-confessionnalité génère une rivalité entre catholiques et protestants sur le terrain caritatif. Les enquêtes ne permettent cependant pas d’appréhender la concurrence qui se joue sur des domaines d’action particuliers. Le troisième chapitre porte sur les champs d’action des œuvres. Catherine Maurer reprend le schéma d’organisation utilisé par les enquêtes françaises : découpage en fonction des âges de la vie, des besoins sociaux, des types de détresse et des nouvelles exigences économiques. Trois domaines d’intervention se dégagent alors : l’aide à l’enfance, l’aide à la jeune fille et les soins aux malades. Le premier champ est prioritaire, en France comme en Allemagne, dans la première moitié du XIXe siècle, avec une prise en charge des jeunes enfants par l’intermédiaire de crèches et de salles d’asile. Pour la tranche d’âge des adolescents, ce sont les filles qui sont particulièrement visées par l’action caritative, l’espace urbain étant perçu comme dangereux pour elles. Le concept privilégié est celui de l’enfermement dans des refuges ou des maisons maternelles. À la fin du XIXe siècle, des structures plus spécialisées se développent. Les patronages entendent encadrer le temps libre des enfants et jeunes gens, tandis que les foyers de placement investissent le monde du travail, tout particulièrement pour les jeunes filles domestiques. À la fin du XIXe siècle, des structures plus originales se créent, adaptées à une plus grande mobilité des populations. Sur le modèle de l’Union internationale des amies de la jeune fille, protestante, se créent, d’abord en Allemagne, puis en France, des structures qui se proposent de coordonner le travail d’œuvres éparpillées. Ainsi, les jeunes filles peuvent être prises en charge de leur arrivée à la gare jusqu’à leur logement et placement. Pour les garçons, se déploient, d’abord en Allemagne, différentes initiatives qui visent à améliorer la formation et l’embauche. Ainsi, la plupart des villes, à la fin du XIXe siècle, comptent au moins une œuvre pour les apprentis.

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L’intervention catholique pour la prise en charge des malades s’organise autour de trois pôles : les hôpitaux généraux, les établissements spécialisés et les congrégations ou œuvres de gardes-malades. Les liens ancestraux entre hôpital et Église subissent les aléas des histoires nationales, avec la rupture de la Révolution pour la France, et connaissent des adaptations avec les congrégations soignantes en France et les hôpitaux confessionnels Outre-Rhin. Se créent également ce que Catherine Maurer appelle des « niches sanitaires », qui prennent en charge des pathologies particulières. Ainsi, en est-il de l’accueil des aliénés par les Frères de Saint-Jean-de-Dieu ou des femmes atteintes de maladies incurables par le Calvaire de Jeanne Garnier à Lyon.

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Ces différents domaines révèlent les capacités d’adaptation des œuvres, qui tout en conservant des visées d’évangélisation, sont capables de répondre aux objectifs nouveaux, ainsi en matière de formation ou d’hygiène.

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Enfin dans un dernier chapitre Catherine Maurer pose la question de la collaboration entre assistance publique et œuvres catholiques. À la fin du XIXe siècle, les œuvres se sont multipliées, tout comme les initiatives publiques, ce qui pose des problèmes en termes d’efficacité et de lisibilité. Les villes allemandes et françaises cherchent à mettre en place des collaborations, tout en créant des structures de centralisation et d’information sur les œuvres. C’est la finalité de l’Union et du Secrétariat de charité à Strasbourg (1898), de l’OCOB (Office central des œuvres de bienfaisance) à Paris (1890) ou de l’Office des œuvres à Lyon (1895).

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Cependant, ces collaborations ne sont pas une nouveauté. Ainsi, en France, la loi de 1796 qui créait les bureaux de bienfaisance instituait une structure publique s’appuyant sur des initiatives privées. Par ailleurs, reconnaissances d’utilité publique et subventions publiques exprimaient ce partage de responsabilité en matière sociale. Mais, le contexte de la fin du XIXe siècle transforme ces relations en tensions : entre protestants et catholiques en Allemagne, ce qui s’exprime dans le Kulturkampf, entre catholiques et républicains en France sous la Troisième République. Pourtant, les ponts ne sont jamais rompus. Ainsi, à Berlin l’impératrice continue à visiter les congrégations catholiques, tandis qu’en France des œuvres sont toujours subventionnées. Ces collaborations s’expliquent par les besoins mutuels. Les États légifèrent, mais n’ont pas les moyens de mettre en place leur politique sociale et doivent donc, pour cela, s’appuyer sur les acteurs privés. De sorte que les collaborations s’officialisent dans certaines villes : c’est le cas à Strasbourg où la population assistée est répartie dans un quadrillage de l’espace qui va des districts de terrain au bureau de bienfaisance central, la mise en œuvre revenant à des acteurs de terrain bénévoles ou salariés. « Le système de Strasbourg » exprime les collaborations possibles entre public et privé, mais c’est un cas un peu particulier, Strasbourg bénéficiant de la double expérience française (avec un corps de fonctionnaires) et allemande (système d’Elberfeld), et ce cas fait peu école ailleurs.

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Pourtant Catherine Maurer peut conclure à la veille de la guerre sur une note positive : « en deçà et au-delà du Rhin, la collaboration s’impose sur la concurrence pour l’assistance publique parce qu’elle ne peut tout faire, pour la bienfaisance privée parce qu’elle n’est plus en mesure d’agir seule ».

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L’entrée en guerre concrétise ces collaborations à travers une mobilisation globale de la charité catholique en France comme en Allemagne. Catherine Maurer y voit le fruit de l’évolution sur le XIXe siècle.

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Cette approche originale de mise en perspective permet de relativiser les notions de « modèles », tout en repérant des tendances qui se conjuguent différemment selon les États. Un autre apport majeur de l’ouvrage consiste dans le dépassement du débat sur l’archaïsme de la charité catholique. Catherine Maurer montre que si les œuvres s’inscrivent dans une tradition de dévalorisation et de rédemption de la société moderne, elles s’insèrent pourtant dans un contexte de modernité qui les oblige à réagir à des défis qui menacent leur propre survie.

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Dans cette approche, on peut juste regretter que la lourdeur de la démarche comparatiste ait obligé l’auteur à privilégier un seul type de sources et que le corpus ait eu tendance à surreprésenter les grandes villes au détriment des petites cités, comme Elbeuf ou Neuilly. De façon générale, la méthode a permis de mettre en parallèle des tendances générales, mais en lissant les particularismes socio-économiques ou culturels des différentes villes.

Pour citer cet article

Angleraud Bernadette, « La ville charitable : les œuvres sociales catholiques en France et en Allemagne au XIXe siècle. Catherine Maurer, Éditions du Cerf, Collection « Histoire religieuse de la France », 2012, 401 p., 24 € - isbn : 978-2-2040-9823-6 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2013 (N° 6), p. 130-133.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2013-1-page-130.htm


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