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Revue d'histoire de la protection sociale

2013/1 (N° 6)


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Depuis bientôt trente ans, André Gueslin explore l’histoire des strates inférieures de la société française, la diversité du monde de la grande pauvreté, ses expériences et ses sous-cultures spécifiques, la fluctuation de ses rapports avec la société entre protection sociale et pénalisation. Auteur d’une thèse sur les Crédits agricoles puis d’un ouvrage sur l’économie sociale, le professeur d’histoire sociale contemporaine à l’Université Paris VII – Denis Diderot interrogeait dans ses premiers travaux les rôles respectifs de la puissance publique et de l’initiative privée ou communautaire dans l’histoire économique et sociale française. C’est vers la fin des années 1980 qu’il oriente ses recherches vers l’histoire des pauvres dans la société française. Après une première direction d’ouvrage sur l’histoire de la protection sociale, A. Gueslin publie Gens pauvres, pauvres gens dans la France du XIXe siècle aux éditions Aubier en 1998. L’ouvrage décrit la condition des plus pauvres au XIXe siècle, leurs différentes cultures et leurs stratégies de survie. Il s’intéresse aussi aux formes d’encadrement des pauvres et de la pauvreté, parcourant les différentes doctrines sociales face à la pauvreté et l’assistance aux pauvres, montrant le pluralisme des œuvres charitables et la transformation de l’action publique. Rééditée cette année (2013) dans la collection « Pluriel » des éditions Fayard et accompagnée d’une postface inédite, l’étude Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle a été initialement publiée en 2004. L’ouvrage souligne la réduction historique de la pauvreté pendant le XXe siècle en France grâce à la stabilisation de l’emploi populaire, l’amélioration de la protection sociale et la professionnalisation de l’assistance. Mais à un moment où la France découvre que des pans entiers des classes populaires sont durablement désaffiliés et que les protections sociales et économiques inventées tout au long du XXe siècle échouent désormais à intégrer les franges inférieures du monde populaire affectées au premier chef par les transformations du travail et de l’emploi, A. Gueslin conclue en s’inquiétant de la profondeur de l’ébranlement contemporain et de la capacité de la France à inventer des protections nouvelles pour les « inutiles au monde », selon l’expression de Robert Castel [1][1] Castel Robert, Les Métamorphoses de la question sociale...., dans une société où le travail demeure une valeur centrale.

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C’est le temps long de la pauvreté errante qu’entreprend de narrer le dernier ouvrage d’A. Gueslin, remontant au Moyen Âge et à l’orée de l’époque moderne. Le livre se nourrit d’une très riche documentation multidisciplinaire : il repose sur des travaux d’histoire, d’ethnologie, de sociologie et de psychologie. Il est à noter également qu’A. Gueslin a constitué un large corpus de sources littéraires qui alimentent son analyse des représentations dominantes à chaque époque. Si, dans ce dernier ouvrage, l’échelle temporelle d’analyse adoptée par A. Gueslin s’élargit, la définition de la population étudiée se resserre. Cette double redéfinition de l’objet a des effets heuristiques évidents. D’une part, en focalisant son étude sur les pauvres qui errent sous la pression du besoin, A. Gueslin construit les bases d’une comparabilité à travers les époques. Contrairement au sujet plus large de la pauvreté, sujet qui impose des choix difficiles de définition de la part de l’historien, l’errance, la mendicité et l’absence de domicile sont des pratiques qui font l’objet de discours et de dispositifs légaux plus aisés à objectiver que les seuils de niveau de vie. D’autre part, en considérant la longue durée, l’historien se met en position de rendre visibles les variations historiques du rapport des sociétés à leurs strates les plus démunies.

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Les trois premiers chapitres de l’ouvrage couvrent la période qui va du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle. Selon A. Gueslin, cette époque voit la condition des mendiants vagabonds se transformer radicalement : à la sanctification religieuse de la pauvreté errante succède d’abord la stigmatisation puis l’invention d’un système répressif. Parce que la vie nomade est un phénomène répandu, la mobilité géographique n’est pas exclusivement la conséquence du besoin où se trouvent les vagabonds mendiants qui ont épuisé la bienfaisance locale : les pèlerins, les croisés, les étudiants qui se déplacent d’université en université, les soldats démobilisés et, à partir du début du XVe siècle, les Bohémiens, alimentent également une masse errante à géométrie variable. Si les Pères de l’Église avaient affirmé que l’aumône est un devoir de justice que les abbayes ont exercé en jouant un rôle important d’assistance aux pauvres tout au long du Moyen Âge, des formes de méfiance et d’hostilité envers les mendiants itinérants commencent à se manifester à partir du XVe siècle, à mesure que les crises économiques tarissent les ressources à distribuer et que les épidémies engendrent la désertion de villages entiers. Bientôt, la plupart des pays européens ébauchent des politiques de répression du vagabondage qui s’efforcent de fixer les mendiants à une localité pour les mettre au travail ou simplement sous surveillance et, inversement, visent à punir le vagabondage mendiant. Au XVIe siècle, les communautés villageoises, l’Église et les pouvoirs publics parachèvent un système dual de traitement de la pauvreté : pour les bons mendiants résidents, la « pitié », pour les mauvais pauvres vagabonds, la « potence » selon la distinction proposée par l’historien Bronislaw Geremek [2][2] Geremek Bronislaw, La Potence ou la pitié. L’Europe.... Mais pour pouvoir se généraliser et se stabiliser dans l’ensemble du pays, ce système suppose la création d’institutions qui régulent les flux de mendiants installés comme ceux de vagabonds errants. A. Gueslin détaille ensuite la manière dont les diverses institutions inventées peinent à se pérenniser, ployant sous la contradiction structurelle d’une société dont les pouvoirs publics veulent encadrer la mendicité et le vagabondage mais ne savent trouver les ressources financières pour faire fonctionner cet encadrement institutionnel.

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Le deuxième temps découpé par A. Gueslin dans son récit historique correspond au long XIXe siècle. Il lui consacre cinq chapitres. Selon A. Gueslin, ce siècle voit des augmentations récurrentes de la pauvreté errante et cette question sociale hante les représentations. Les crises conjoncturelles du capitalisme se multiplient et accroissent les mobilités individuelles. Pour les ruraux sur les chemins en raison de l’alternance des saisons dans les métiers de la terre, pour les travailleurs en mouvement de l’artisanat urbain ou de l’industrie, pour les Gitans du Midi et les Tsiganes orientaux, et pour bien d’autres populations encore, les ressources du travail sont souvent complétées par une mendicité occasionnelle ou saisonnière. Les crises économiques ont pour effet d’allonger les périodes de pauvreté et d’errance. Au contraire, l’obtention d’un emploi peut sédentariser les pauvres pour un an ou deux. Les pages consacrées au XIXe siècle sont celles où l’auteur mobilise le plus de sources sur le point de vue des errants et sur leur plus ou moins grand isolement social. Les documents cités suggèrent une image de soi dégradée, lucide sur l’indignité sociale du vagabondage. Les mises en récit de soi font d’abord référence aux malheurs légitimes de l’existence, soulignent l’enfance malheureuse, les ruptures familiales, la recherche du travail et les infirmités physiques. Sans doute en grande partie fondée dans l’expérience, cette manière de parler de soi s’inscrit aussi dans les formes de l’interaction appelées par la mendicité. Celle-ci suppose la déférence appuyée envers ceux qui donnent l’aumône. De plus, les institutions d’assistance sollicitent elles aussi l’affichage de la bonne volonté sociale du pauvre. Les récits de soi de vagabonds du XIXe siècle mentionnés par A. Gueslin manifestent également des aspirations à la liberté (on préfère la rue ou les chemins à l’asile) voire une critique sociale aux allures anarchistes. Comme en écho à ces aspirations libertaires, les mythes de la « vie de Bohême » ou des « gens heureux » qui font la route se développent dans la littérature du XIXe siècle et font contrepoint aux représentations repoussantes des errants pauvres qui prolifèrent tout au long de la période. Du point de vue du droit, l’arsenal législatif pour réprimer l’errance est alourdi par le Code pénal de 1810. Celui-ci fait de la mendicité errante un délit et prévoit la réclusion en dépôt de mendicité. La traduction dans les actes est cependant ambivalente. D’une part, des agents spécifiques sont chargés de contrôler l’errance : les gendarmes deviennent en effet des personnes redoutées par les chemineaux. Mais d’autre part, les institutions de réclusion peinent à trouver leur cohérence et leur pérennité. Peu financés, les dépôts de mendicité ne parviennent pas à accomplir leur double mission contradictoire : lieux d’assistance pour les nécessiteux inaptes au travail, ils sont aussi des lieux d’enfermement et de rééducation par le travail pour les personnes condamnées pour délit de mendicité. La IIIe République met progressivement fin aux structures mixtes combinant répression et assistance.

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Après avoir culminé à la fin du XIXe siècle, le vagabondage diminue progressivement au XXe siècle. A. Gueslin consacre deux chapitres au déclin du vagabondage et deux autres à l’émergence de la figure du SDF depuis la fin du XXe siècle. Le marché du travail se stabilise et les politiques de fixation des mains-d’œuvre ouvrières résorbent les déplacements ordinaires des populations laborieuses. Si le siècle demeure marqué par de considérables déplacements de populations, ceux-ci sont le plus souvent ciblés à l’instar du mouvement des Italiens migrant vers la Lorraine industrielle. Outre les évolutions des modes de gestion de la main-d’œuvre, le développement de l’État social contribue à enrayer la pauvreté errante. Enfin, le basculement du foyer de la vie économique et sociale du pays des campagnes vers la ville est un dernier facteur de déclin du vagabondage, phénomène essentiellement rural. Selon A. Gueslin, qui se fonde sur la riche étude de psychologie sociale publiée par Alexandre Vexliard en 1957 [3][3] Vexliard Alexandre, Le Clochard, Paris, Desclée de..., les clochards se substituent aux vagabonds pauvres. Leur errance serait plus urbaine et moins rurale que celle des vagabonds ; ils seraient par ailleurs plus proches du marché du travail que les vagabonds. Enfin, ils donneraient prise à des représentations moins infamantes. Même si le dégoût physique qu’ils inspirent à certains est un thème discursif récurrent, la mythologie du clochard romantique serait sublimée par la fiction française. Parallèlement à cet adoucissement de la condition et des représentations, les pratiques des pouvoirs publics préfèrent la mise en mouvement à l’enfermement : la Brigade d’assistance aux personnes sans abri (BAPSA), créée en 1955, recueille le soir les personnes qui dorment dans la rue pour les conduire à la Maison de Nanterre dont ils ressortent le lendemain. L’irruption du chômage de masse dans la société française depuis la fin des années 1970 interrompt le déclin de l’errance pauvre et la question des SDF hante l’opinion publique. L’évolution du droit ne revient pas sur le déclin de la simple répression de l’errance pauvre. En effet, le caractère délictueux de la mendicité et du vagabondage est aboli en mars 1994. En même temps, les formes d’écartement des errants se renouvellent : tandis que les étrangers sans titre de séjour sont de plus en plus fermement contrôlés et expulsés, de nombreuses municipalités prennent des arrêtés « anti-mendicité » qui, faute de pouvoir pénaliser la mendicité à proprement parler interdisent l’occupation prolongée de l’espace public et font des sollicitations des passants une entrave à l’ordre public.

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Avec D’ailleurs et de nulle part, A. Gueslin livre donc une riche synthèse sur l’histoire longue de la pauvreté errante. Le livre convainc par la périodisation adoptée pour cette histoire synthétique et suscite l’intérêt grâce à la richesse de la documentation qu’il utilise. On aurait souhaité que le texte se situe avec précision dans l’abondante littérature scientifique sur le sujet et que l’ouvrage propose une bibliographie raisonnée complète. On aimerait convaincre les éditeurs que les notes renvoyées en fin d’ouvrage plutôt qu’au bas de la page, au lieu de faciliter la lecture des ouvrages savants, la rendent bien incommode. Sur le fond, la synthèse proposée par A. Gueslin emporte moins l’adhésion du point de vue de son cadre interprétatif, à savoir le concept d’exclusion. « Si un cercle imaginaire décrit les contours de “l’en-groupe”, l’exclu se retrouve à l’extérieur. C’est le franchissement de cette ligne imaginaire ou la situation d’emblée hors de celle-ci qui empêche pratiquement le retour ou l’entrée dans “l’en-groupe” », écrit A. Gueslin page 15. Cette schématisation du social sous forme de deux cercles concentriques, un noyau d’inclus entouré d’un cercle d’exclus, pose problème. Inventée dans les années 1960 et 1970 pour exprimer le caractère moralement intolérable de situations hétérogènes de pauvreté, la notion d’exclusion semble radicaliser le refus des inégalités sociales à une époque où les paradigmes marxistes ou réformistes perdaient leur efficacité politique. Elle veut créer un consensus autour de la défense du maintien d’un certain niveau de financement des politiques sociales et, à cette fin, elle gomme les conflits sociaux, euphémise la centralité du travail et de la production dans ces conflits et présente une stratification sociale simplifiée où la complexité du monde social en général et celle du monde populaire en particulier est artificiellement effacée. Surdéterminée par sa fonction rhétorique et politique, la notion d’exclusion sert mal les sciences sociales et l’histoire. Elle empêche de situer la pauvreté et l’errance dans l’espace des conditions de vie des classes populaires. Au fil de la lecture de l’ouvrage d’A. Gueslin on aurait aimé trouvé plus de réponses sur ce point : quels sont les moments historiques où la désaffiliation sociale conduit des pans entiers du monde populaire vers l’errance ? Comment ces phénomènes sont-ils compris par les diverses franges populaires ? Sans professions, travailleurs de la terre, ouvriers, domestiques, soldats démobilisés, petits métiers en déclin : qui est affecté et pourquoi ? Parce qu’elle empêche de comprendre finement la stratification des classes populaires, les formes historiques prises par la division sociale du travail et l’accès différencié aux ressources matérielles et symboliques, la notion d’exclusion obscurcit plus qu’elle n’éclaire le très riche matériel historique réuni par André Gueslin.

Notes

[1]

Castel Robert, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

[2]

Geremek Bronislaw, La Potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Paris, Gallimard, 1987 (première édition polonaise 1978). Paris, Fayard, 1995.

[3]

Vexliard Alexandre, Le Clochard, Paris, Desclée de Brouwer, 1998 (1re édition 1957).

Pour citer cet article

Viguier Frédéric, « D’ailleurs et de nulle part. Mendiants vagabonds, clochards, SDF en France depuis le Moyen Âge. André Gueslin, Librairie Arthème Fayard, 2013, 530 p., 26 € - isbn : 978-2-213-66653-2 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2013 (N° 6), p. 134-138.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2013-1-page-134.htm


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