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Revue d'histoire de la protection sociale

2014/1 (N° 7)


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Dans la société libérale du XIXe siècle, où la responsabilité de l’individu constituait le fondement même de l’ordre social, l’État s’impliquait minimalement dans le système d’assistance. Il laissait par conséquent la responsabilité des populations pauvres à la société civile, relayant ainsi les problèmes sociaux au domaine privé.

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Dans le réseau d’assistance montréalais, cette place laissée vacante a été occupée en partie par les élites qui exerçaient non seulement une influence à travers la philanthropie, mais également à travers la conception de la pauvreté qu’elles promouvaient. Cette conception concernait notamment la protection de l’enfance en raison du fait que les enfants représentaient pour elles une menace potentielle à l’ordre social et l’espoir d’une réforme morale des masses [2][2] Fecteau Jean-Marie, La liberté du pauvre : crime et.... Surtout, par le biais du placement en institution, ces « réformateurs » ont donc tenté de retirer à la famille ouvrière ses enfants « victimes » pour les « protéger » du milieu malsain dans lequel ils vivaient.

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Cette vision de la charité a fait en sorte que les élites canadiennes-françaises ont participé financièrement à la fondation de maintes institutions catholiques, notamment à celles destinées aux enfants négligés des quartiers ouvriers. Ces bourgeois étaient toutefois éclipsés une fois les fondations faites, puisque c’est l’Église catholique qui agissait en grande partie sur le terrain, au sein des institutions charitables. En ce sens, il est fréquemment arrivé chez les franco-catholiques que des institutions fondées à l’origine par des laïques soient passées aux mains des religieuses, surtout lorsqu’elles commençaient à prendre de l’ampleur [3][3] Daigle Johanne et Dale Gilbert, « Un modèle d’économie....

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C’est dans ce contexte qu’en 1854, le bourgeois canadien-français Olivier Berthelet a consenti à confier l’Hospice Saint-Joseph qu’il avait fondé treize ans plus tôt à la communauté des Sœurs de la Charité (Sœurs Grises) de Montréal. Dès lors, l’institution catholique a accueilli des orphelines majoritairement d’origine canadienne-française [4][4] D’emblée, il importe de spécifier qu’à l’époque, le.... Puis, au fil du temps, les sœurs ont intégré différents services à l’Hospice Saint-Joseph afin de répondre autant que possible aux besoins des populations pauvres qui se diversifiaient dans leur quartier. Ainsi, en plus de se dédier aux orphelines, elles ont reçu dans leur institution des vieilles femmes, des filles illégitimes, de jeunes garçons au jardin de l’enfance et de nombreux enfants du quartier dans la salle d’asile afin d’aider leurs mères qui travaillaient. De surcroît, les sœurs ont effectué des visites aux pauvres et aux malades à domicile et tenu un dépôt des pauvres et un dispensaire.

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De la prise de possession de l’institution par les Sœurs Grises à sa transformation en une école ménagère en 1911, elles ont pris soin d’un nombre considérable d’enfants qui y séjournaient. Comment sont-elles parvenues à les protéger et à les éduquer dans les conditions de surpeuplement que connaissaient les institutions charitables de l’époque ? Visaient-elles, conformément à la volonté des élites, à discipliner les familles pauvres afin de répondre à une logique de régulation sociale ? En ce sens, ont-elles cherché à retirer les enfants de leur famille, jugées inaptes pour les réformer et faire ainsi de l’Hospice Saint-Joseph un lieu semblable aux autres institutions « d’enfermement » de la seconde moitié du XIXe siècle ?

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D’où provenaient les orphelines qui ont séjourné à l’Hospice Saint-Joseph ? Nous tenterons de dresser un portrait général de cette clientèle composée distinctement d’enfants légitimes et illégitimes, dont la majorité avait toujours au moins un parent vivant. Nous verrons comment l’Hospice Saint-Joseph s’est inséré parmi les stratégies des familles en contexte d’industrialisation et d’urbanisation. Nous définirons également quels ont été les moyens pris par les sœurs pour répondre aux besoins des familles, malgré les limites associées à leur réalité quotidienne et à leur vision du monde.

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Comment les rapports de classe et de genre structuraient-ils la mission charitable des Sœurs Grises ? Les sœurs détenaient-elles une part d’autonomie à l’intérieur de leur institution ? Nous nous attarderons sur le fonctionnement interne de l’hospice afin de saisir dans quel contexte les jeunes filles y ont été reçues. Puis, nous étudierons la nature de la formation qui leur a été dispensée pour vérifier dans quelle mesure elle a été influencée par la conception de l’ordre social et de la hiérarchie des sexes véhiculée à l’époque. L’étude de la nature de cette formation devrait également nous permettre de comprendre les raisons qui ont poussé certains parents à envoyer leur enfant à l’Hospice Saint-Joseph. Nous nous pencherons finalement sur la question des contacts des enfants avec l’extérieur afin de déterminer si les administratrices de l’institution visaient à couper les liens entre les enfants et leur famille, comme dans le cas des institutions « d’enfermement » de l’époque.

Les orphelines

Portrait général de la clientèle orpheline

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Étant donné que l’on cherchait avant tout à aider les enfants des familles en difficulté à l’Hospice Saint-Joseph, les vieilles femmes infirmes, clientèle présente lors de la prise de possession par les Sœurs Grises, ont rapidement été transférées à la maison-mère en échange d’orphelines [5][5] ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession.... Les orphelines qui ont fréquenté l’Hospice Saint-Joseph étaient majoritairement d’origine canadienne-française, bien que quelques orphelines immigrantes, principalement d’origine irlandaise, y aient également été admises [6][6] Vues les vagues successives d’immigration irlandaise.... C’est avec circonspection, en raison du nombre trop faible de données sur le sujet, que nous affirmons que la plupart des orphelines provenaient de quartiers ouvriers francophones de Montréal et, dans une plus faible proportion, des régions rurales éloignées. Dans l’ensemble, ces jeunes filles étaient âgées de deux à dix-huit ans. Entre 1854 et 1873, elles ont été en moyenne 107 par année à demeurer dans l’institution [7][7] Le nombre annuel d’orphelines est présenté de façon..., alors que pendant la période de 1874 à 1911, 91 en moyenne y sont demeurées chaque année (voir figure 1).

Figure 1 - Les orphelines à l’Hospice Saint-Joseph (1874-1909)Figure 1
Source : ASGM, F116 11 C2 (registres d’entrée de l’Hospice Saint-Joseph), 1874-1911
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L’impact des épidémies, qui constituaient à l’époque l’une des causes les plus notables de la montée du nombre d’enfants délaissés à Montréal, a sans doute causé quelques fluctuations dans le nombre d’orphelines présentes dans l’institution chaque année. Notons parmi celles-ci les épidémies de variole et de petite vérole, qui ont débuté respectivement en 1885 et 1886. L’étude de Micheline Dumont sur les salles d’asile à Montréal nous permet d’expliquer la hausse du nombre d’orphelines au tournant du siècle. Selon l’historienne, cette fluctuation serait attribuable à la baisse du nombre d’enfants confiés à la salle d’asile Saint-Joseph [8][8] Dumont Micheline, « Des garderies au XIXe siècle :..., puisqu’il semblerait que plusieurs des enfants pauvres, qui y prenaient place chaque jour, aient été confiés pour de plus longues durées à l’orphelinat. L’Hospice Saint-Joseph a également temporairement accueilli des filles illégitimes. Ces jeunes filles étaient abandonnées et délaissées, souvent en bas âge, par des parents, ou une mère célibataire, qui ne pouvaient ou ne voulaient les élever [9][9] L’historien Peter Gossage évoque les contraintes du.... Bien qu’elles aient normalement été dirigées vers la crèche pour y demeurer jusqu’à leur placement [10][10] Afin de secourir les enfants illégitimes, les Sœurs..., vingt-quatre d’entre elles en moyenne y ont séjourné chaque année. Elles y ont été accueillies principalement pendant la construction de la nouvelle maison-mère (à partir d’octobre 1857 [11][11] ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession...), avant d’être transférées vers le début des années 1890. Ce transfert des illégitimes à la maison-mère a eu pour conséquence, comme nous pouvons le voir dans la figure 1, de faire augmenter rapidement le nombre d’orphelines dans l’institution, puisque l’hospice a reçu, en échange de celles-ci, des « orphelines de sept à quatorze ans (enfants légitimes) » [12][12] ASGM, L10 C1 14 6, Sœur Jean de la Croix (copie dactylographiée)....

La sélection des orphelines admises à l’Hospice Saint-Joseph

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Bien qu’on en retrouve peu de traces dans les sources, tout porte à croire que l’institution ait été rapidement dans l’obligation de refuser des enfants puisqu’elle était débordée. Les sœurs ont donc dû privilégier certains critères de sélection pour discriminer entre toutes celles qui frappaient à leur porte. Ainsi, à plusieurs occasions, l’admission d’un enfant à l’Hospice Saint-Joseph a nécessité une recommandation. Il est fréquemment arrivé dans ce contexte que des personnes issues du milieu religieux aient signalé l’enfant à la supérieure de l’institution. En ce sens, l’échantillon [13][13] Étant donné l’ampleur des registres d’admission de... à partir duquel nous avons travaillé a révélé plus d’une dizaine de cas d’orphelines qui ont été clairement recommandées soit par un membre du clergé soit par des bourgeois qui entretenaient des liens directs ou indirects avec le personnel de l’institution.

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Comme l’ont souligné les historiens Jean-Marie Fecteau et Janice Harvey, la possibilité d’avoir une place en institution pour un enfant a souvent nécessité que les familles qui en faisaient la demande soient intégrées à la sociabilité urbaine paroissiale et qu’elles y jouissent d’une bonne réputation. Une fois intégrées à ce réseau, ces familles pouvaient mobiliser leurs relations sociales, religieuses ou laïques, afin d’user des services d’institutions charitables bondées [14][14] Fecteau Jean-Marie et Harvey Janice, « Le réseau de.... Ce jeu des « contacts » semble avoir été pleinement assumé par les sœurs qui ont mentionné, par exemple, dans un document concernant l’accueil de deux enfants en 1886, que cette action s’est fait : « […] en considérant des services rendus par ledit bienfaiteur [le père des enfants] au dit hospice » [15][15] ASGM, L10 A1 10, Résolution de recevoir deux orphelines.... Cela était bien naturel, considérant que la vocation charitable de l’hospice impliquait que l’action de secourir soit libre, ce qui laissait place à une sélection, parfois arbitraire, de la clientèle.

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La capacité de payer une partie des dépenses d’entretien de l’orpheline a sans doute également joué un rôle crucial dans la sélection de la clientèle. Ainsi, le paiement d’une pension a sans doute pu favoriser l’ouverture des portes de l’hospice à certaines familles. En effet, les sources nous ont révélé qu’à partir du milieu de la décennie 1880, cette pratique s’est installée dans l’institution et s’est rapidement répandue pour être exigée de plus de la moitié des orphelines qui y entraient. Parfois s’y ajoutait une exigence relativement à certains besoins de l’enfant, comme de fournir à leur jeune fille des vêtements, des chaussures, des livres et même de s’occuper de la laver pendant son séjour. Ce minimum, tout comme les pensions, épargnait des frais et du temps aux sœurs débordées. Finalement, nous avons constaté que les sœurs appréciaient la stabilité dans leur institution et que, par conséquent, elles ont souvent privilégié l’admission des enfants dont la durée de séjour était déterminée. Dans ce contexte, la personne responsable de l’orpheline convenait avec la supérieure de la durée d’hébergement sans frais, en échange de quoi l’orpheline s’engageait à remplir certaines tâches en fonction de son âge. En août 1899, par exemple, lorsque le père et le frère d’une orpheline récemment sortie suppliaient l’hospice de la reprendre pour la soustraire au mauvais comportement de sa belle-mère, la supérieure acceptait, mais sous la « condition expresse de signer un papier pour 5 ans » [16][16] ASGM, L10 2H3, L’Hospice Saint-Joseph de Montréal,.... Cette stratégie permettait de former les orphelines et, ainsi, de pouvoir compter sur une main-d’œuvre stable qui pourrait servir aux différents offices, dont l’ouvroir (la salle de couture de l’institution) où leurs compétences de couturières permettaient de rapporter des revenus supplémentaires.

Les différents types d’orphelines et leur séjour à l’Hospice Saint-Joseph

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Nous avons distingué quatre types d’orphelines qui ont fréquenté l’Hospice Saint-Joseph : les orphelines de père, les orphelines de mère, les orphelines dont les deux parents étaient toujours vivants et les « vraies » orphelines, dont les deux parents étaient décédés. Parmi les 221 orphelines de notre échantillon, 51 n’avaient plus de père (23 %), 64 n’avaient plus de mère (29 %), 86 avaient toujours leurs deux parents (39 %) et seulement 20 étaient de « vraies orphelines » (9 %), des proportions qui sont demeurées somme toute similaires au fil des années. Ces différences dans les types de clientèles orphelines se sont traduites par des durées de séjours variables.

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Les enfants qui n’avaient qu’un seul parent, principalement pour cause de décès, de désertion ou de séparation, étaient très nombreux à Montréal dans la seconde moitié du XIXe siècle [17][17] Le recensement canadien de 1901 a révélé que 180 000.... Le plus souvent, l’enfant qui n’avait qu’un seul parent ne vivait pas avec lui, il était adopté, envoyé dans sa famille élargie, mis sur le marché du travail ou placé en institution [18][18] Ibid. p. 248.. Dans le cas de l’Hospice Saint-Joseph, le recours au placement, qu’il ait été fait par un veuf ou une veuve, durait dans la majorité des cas moins de deux ans (voir le tableau 2), ce qui correspondait probablement au temps nécessaire à la recomposition de la plupart des familles frappées par la mort de l’un des deux parents.

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La société patriarcale qui définissait les rôles de pourvoyeur pour l’homme et de ménagère pour la femme explique que 52 % des enfants logés à l’Hospice Saint-Joseph provenaient de familles monoparentales. Les veuves, si elles pouvaient généralement compter sur la charité à domicile, étaient tout de même dans une situation très délicate puisqu’elles avaient plus de difficultés que les veufs à se remarier ou à trouver un emploi salarié.

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Les veufs, quant à eux, n’avaient ni le temps ni les compétences pour gérer un ménage et s’occuper de l’éducation de leurs enfants. Bettina Bradbury a souligné à cet effet que ce sont les enfants de pères seuls qui étaient les plus susceptibles d’être placés dans une institution charitable, en raison de la difficulté pour ceux-ci de prendre soin de leurs enfants en bas âge sans l’aide d’une femme [19][19] Bradbury Bettina, « Canadian Children Who Lived with.... De plus, les emplois salariés des pères ne leur permettaient pas d’être auprès de leurs enfants dans le foyer familial. En effet, ils étaient soumis à des horaires de plus de soixante heures par semaine, avec le dimanche pour seul jour de repos [20][20] Linteau Paul-André, Durocher René et Robert Jean-Claude,....

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Ainsi, nous avons pu constater dans notre échantillon que des pères qui occupaient une profession plus qualifiée ou rémunératrice, telle que navigateur, orfèvre ou relieur (voir le tableau 1), ont été également contraints de laisser temporairement leur enfant en institution vu leur situation monoparentale. Par ce moyen, ils offraient à leur fille une éducation domestique dispensée par des femmes, qui allait certainement leur servir lorsqu’elle reviendrait dans le foyer familial. L’historienne Nurith Zmora a d’ailleurs démontré à partir d’une analyse de trois orphelinats de Baltimore que des raisons d’éducation ont souvent motivé le placement temporaire d’enfants [21][21] Pour en savoir davantage, voir Zmora Nurith, Orphanages.... En effet, dans ses études de cas, il a été démontré que les orphelins, tout comme leurs parents, voyaient d’un point de vue positif l’éducation reçue dans ces institutions, voire comme une possibilité de mobilité sociale.

Tableau 1 - Métiers des pères des orphelines de l’Hospice Saint-Joseph dans l’échantillon (1874-1911)Tableau 1
Source : données compilées principalement à partir des recensements canadiens de 1881, 1891, 1901 et 1911 et des données tirées de ASGM, F116 11 C2, (Registres d’entrée de l’Hospice Saint-Joseph), 1874-1911.
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Plus encore, pour certains parents de la classe ouvrière, la formation dispensée à l’Hospice Saint-Joseph permettait probablement à leurs jeunes filles d’apprendre le métier de domestique pour aller par la suite sur le marché du travail. D’ailleurs, les familles bourgeoises avaient l’habitude de recruter des orphelines placées sous la tutelle des communautés religieuses [22][22] De Groot Raphaëlle et Ouellet Élizabeth, Plus que parfaites...., puisque ces jeunes filles y avaient reçu une formation et qu’elles y avaient appris les vertus de la discipline [23][23] Leslie Genevieve, « Domestic Service in Canada, 1880-1920 »,.... Du côté des familles ouvrières, cette solution était d’autant plus avantageuse que non seulement elle leur enlevait une bouche à nourrir le temps du placement, mais que, de surcroît, elle leur fournissait éventuellement un revenu complémentaire [24][24] Lacelle Claudette, Les domestiques en milieu urbain.... Notons que malgré les désagréments associés au travail de domestique (longues heures de travail, bas salaire, manque d’intimité, absence de co-travailleurs et danger de harcèlement sexuel), plusieurs parents préféraient visiblement voir leur jeune fille travailler dans des maisons privées, plutôt qu’à l’usine [25][25] Fahrni Magda, « ‘Ruffled’ Mistresses and ‘Discontented’.... En effet, on considérait généralement que le travail de domestique reproduisait le cadre familial duquel les jeunes filles sortaient et les forçait à développer des aptitudes qui allaient leur être nécessaires une fois mariées [26][26] Charron Catherine, « La question du travail domestique.... Cette possibilité de formation domestique à l’hospice n’est certainement pas étrangère au fait qu’à partir du milieu des années 1880, en moyenne cinq nouvelles arrivantes par année ont été admises sous contrat pour de plus longues durées. Au contraire des orphelines « traditionnellement » admises, on stipulait dans une entente entre leurs parents et la supérieure de l’hospice que ces jeunes filles devaient demeurer dans l’institution pendant une période déterminée durant laquelle elles seraient formées à devenir des ménagères. Plus précisément, la Communauté devait leur enseigner : « à faire la couture, la cuisine et autres travaux manuels habituellement faits dans ledit hospice » et s’engager à les loger, les nourrir et veiller à ce qu’elles ne manquent de rien. En échange de cette formation, les orphelines devaient travailler dans certains offices de l’institution.

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Plusieurs orphelines ont quant à elles connu des passages de plus courtes durées. Notre échantillon nous a permis d’associer ces courts séjours aux enfants qui sont entrés à l’hospice pour des raisons de crise financière passagère dans leur famille. Le salaire « à bon marché » des journaliers était si faible qu’il ne permettait effectivement aucune flexibilité dans le budget familial [27][27] Bradbury Bettina, Familles ouvrières à Montréal. Âge,.... Par conséquent, les parents sans le sou ou sans aide ont parfois cherché quelques mois, voire quelques semaines ou quelques jours de répit chez les sœurs [28][28] Ibid., p. 121.. Remarquons au tableau 2 que 141 des 245 séjours d’orphelines comptabilisés, soit près de 58 % d’entre eux, ont duré moins d’un an. En ce sens, nous avons acquis la conviction que la plupart des familles recouraient à l’hospice pour simplement traverser une période difficile.

Tableau 2 - Durée des séjours des orphelines de l’Hospice Saint-Joseph de l’échantillon selon leur type (1874-1911)[29][29] Rappelons que ce tableau présente les données sur les...Tableau 2
Source : données tirées de : ASGM, F116 11 C2, Registres d’entrée de l’Hospice Saint-Joseph, 1874-1911.
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Les orphelines dont les deux parents étaient toujours vivants sont celles qui sont restées le moins longtemps à l’Hospice Saint-Joseph. Ces orphelines, chez qui le facteur économique semble avoir été le plus influent dans le placement de l’enfant, y ont séjourné dans 77 % des cas pour une durée de moins d’un an, ce qui constitue une proportion nettement plus élevée que chez les autres types d’orphelines (voir le tableau 2). Notons qu’en plus des aléas de la vie économique, plusieurs familles ont eu à placer leurs enfants pour de courtes durées à l’Hospice Saint-Joseph lorsque la mère était trop malade pour accomplir les tâches domestiques.

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Les « vraies orphelines », lorsqu’elles étaient toujours liées à des membres de leur parenté, comme à une sœur ou à une tante, étaient quant à elles généralement remises à ces personnes souvent après un court séjour également. Cependant, lorsqu’elles étaient sans ressources familiales, ces orphelines étaient souvent transférées vers d’autres institutions de la Communauté ou bien placées dans des familles d’accueil, ce qui prolongeait nettement la durée de leur fréquentation des institutions charitables.

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Bien que le séjour unique ait été la norme à l’Hospice Saint-Joseph, nous avons remarqué qu’un certain nombre d’enfants, environ 1 sur 5, y sont allés plus d’une fois (mais rarement plus que deux). Ces enfants ont ainsi contribué au mouvement de va-et-vient qui s’opérait entre les maisons familiales et les institutions au XIXe siècle [30][30] Fecteau Jean-Marie et Harvey Janice, « Chapitre 17 :....

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Le contexte d’industrialisation et d’urbanisation de la seconde moitié du XIXe siècle a certes contribué au débordement de clientèle orpheline qu’a connu l’Hospice Saint-Joseph de Montréal. Dans cette situation, l’institution s’est montrée ouverte (quoique de façon sélective) aux familles, qu’elles aient été dans des conditions de pauvreté extrême, dans une impasse familiale, ou à la recherche d’un lieu de formation pour leur enfant. La plupart des orphelines y sont donc restées pour moins de deux ans bien que certaines y soient demeurées pendant plusieurs années. L’institution a aidé autant les familles qui recherchaient un refuge temporaire pour leur enfant, le temps que la situation de crise qu’elle vivait se résorbe, que des familles plus à l’aise qui visaient à leur assurer un avenir meilleur en leur offrant une formation. Dans les deux cas, l’hospice a offert aux orphelines une vie plus ordonnée qui visait à faire d’elles de bonnes chrétiennes et de bonnes ménagères.

Le fonctionnement interne et la mission de l’hospice Saint-Joseph

Le fonctionnement de l’institution

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Dès la prise de possession de l’hospice par les Sœurs Grises en 1854, celles-ci ont réaménagé les lieux « d’après les œuvres et usages » de leur communauté [31][31] ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession.... En plus de la chapelle qu’elles ont fait construire, elles ont placé un point de contrôle à l’entrée afin de bien séparer la vie en institution de celle du monde extérieur. Par la suite, le cadre bâti de l’hospice s’est complexifié afin de regrouper les personnes qui y vivaient selon leur statut social, leur âge et leur sexe, faisant en sorte que les différents groupes qui y vivaient entretiennent des rapports différents au bâtiment [32][32] Ibid., p. 59.. Par exemple, comme partout dans la société, les enfants illégitimes ont été traités à part à l’Hospice Saint-Joseph [33][33] Foucault Pierre, « Héberger, corriger, réadapter… Une.... Ainsi, si les orphelines de parents légitimes ont séjourné dans une salle entre les murs du bâtiment principal où elles étaient simplement séparées entre elles en fonction de leur âge, les enfants illégitimes ont quant à eux vécu d’abord dans un bâtiment séparé adossé à l’hospice, puis dans les appartements situés au sous-sol de l’hospice [34][34] ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession.... En ce sens, comme partout dans la société, les enfants illégitimes ont été traités à part à l’Hospice Saint-Joseph, car la fille-mère, comme le souligne le psychologue Pierre Foucault : « n’[était] ni pauvre, ni abandonnée, ni déficiente : elle [était] ‘pécheresse’ » [35][35] Foucault Pierre, loc.cit., p. 464..

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Dans la société occidentale de la seconde moitié du XIXe siècle, les rôles attribués à l’homme et à la femme différaient. Cette différence entre les sexes était reliée à l’ordre patriarcal de la société qui confinait la femme à la sphère privée et laissait la sphère publique à l’homme. La main-d’œuvre féminine catholique œuvrait ainsi sous une structure bien particulière. Ce n’est qu’en dessous d’une hiérarchie dominée par des hommes que les œuvres pouvaient être coordonnées par les supérieures des communautés et leur conseil, puis être exercées par les sœurs. Les femmes participaient donc au domaine « public » de la charité, mais sous l’approbation des hommes qui supervisaient le système d’assistance [36][36] Harvey Janice, The Protestant Orphan Asylum and the.... Les religieuses bénéficiaient de cette plus grande latitude puisqu’elles accomplissaient, dans le système d’assistance, des tâches associées étroitement à la maternité.

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Tenir à bout de bras une institution comme l’Hospice Saint-Joseph a exigé un goût du travail et un esprit collectif bien aiguisés [37][37] Danylewycz Marta, Profession : religieuse. Un choix.... La division du travail a rendu la vie collective possible au sein de l’hospice : chaque sœur avait sa responsabilité spécifique que l’on qualifiait souvent « d’office » [38][38] Martin Tania, « Housing the Grey Nuns : Power, Religion.... Ces offices se traduisaient, le plus souvent, par les rôles suivants : hospitalière des grandes orphelines, hospitalière des petites orphelines, « asilienne », enseignante à la classe des externes, enseignante au Jardin de l’Enfance, visitatrice des pauvres et des malades, préposée à la sacristie, au parloir ou au dispensaire, cuisinière, surveillante des réfectoires, aide à la pharmacie, économe ou musicienne [39][39] Informations tirées de : ASGM, L10 E 2, Hospice St-Joseph.... En moyenne, un nombre de quinze sœurs occupait douze de ces offices par année [40][40] Données compilées à partir de ASGM, L10 E 2, Hospice.... Il n’est pas difficile d’imaginer le rythme de travail effréné au quotidien. Dans les Chroniques de l’institution, ces récits du quotidien, on a parfois laissé entrevoir que les sœurs étaient épuisées et débordées : « Sœur Alphonse succombe sous le poids de sa lourde charge d’hospitalière, aussi toujours presque seule ! ! ! [41][41] ASGM, L10 2H3, op. cit., 1er mars 1907, p. 367. Sœur Valois nous est donnée pour aide. […] elle sera chargée des malades, seconde à la pharmacie, maîtresse de classe chez nos ouvrières, puis gardienne au parloir, au besoin. Pauvre sœur ! Elle en aura suffisamment, à coup sûr. […] » [42][42] Ibid., 27 août 1907, p. 390..

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Sans surprise, l’hospice connaissait un grand roulement de personnel. Cela était en partie attribuable aux conditions de travail, mais également aux pratiques internes de la Communauté. Conformément aux exigences de cette dernière, les sœurs faisaient chaque année une retraite annuelle lors de laquelle elles devaient se présenter à la supérieure « pour lui rendre compte de l’emploi dont elle [était] chargée, et lui demander ses avis et ses conseils » [43][43] Bibliothèque et Archives nationales du Québec, MIC.... C’est après cette retraite annuelle que les sœurs, souvent, étaient changées d’office à l’intérieur de l’institution ou étaient, dans des cas plus extrêmes, envoyées dans une autre institution de la Communauté. À cet effet, les registres du personnel religieux de l’institution nous ont permis de constater que, parmi les 180 sœurs répertoriées entre les années 1872 et 1906, 65 sont demeurées dans l’institution pendant moins d’un an, soit pour une période variant de deux semaines à onze mois. Les 115 autres sœurs ont pour leur part été attitrées à l’hospice pour des durées de plus d’un an, pendant lesquelles elles se sont souvent promenées d’office en office. Notons que ces changements laissaient parfois peu de temps aux sœurs pour s’adapter à leurs nouvelles fonctions.

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Les administratrices ont dû faire appel à du personnel laïc pour aider les sœurs dans leurs tâches trop lourdes et trop nombreuses. Chaque année, un nombre important de personnel non religieux venait donc compléter le travail des sœurs dans l’institution.

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Parmi ces personnes, nous retrouvons des pensionnaires qui vivaient dans l’institution. En moyenne, un peu plus d’une dizaine de « femmes et filles » (nommées ainsi aux registres de l’institution) étaient attachées à la Communauté et dévouaient leur vie au service des pauvres. Elles vivaient comme des religieuses, mais n’avaient pas prononcé leurs vœux. Elles ne devaient pas s’attendre à d’autres salaires que la nourriture quotidienne, un toit et la garantie qu’elles seraient assistées lorsqu’elles atteindraient un âge plus avancé [44][44] Cité dans Martin Tania, « Housing the Grey Nuns : Power,.... Elles étaient donc logées et nourries en échange de leur travail. En plus de faire leur lit et leur « petit ménage » chaque jour, elles devaient participer à la fabrication des objets vendus pour assurer des revenus à l’institution [45][45] Bradbury Bettina, « Mourir chrétiennement : la vie..., car chaque résidente qui pouvait travailler se devait de le faire.

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Des hommes qualifiés d’« hommes pauvres » aux registres de l’institution semblent avoir été le pendant masculin de ces « femmes et filles », dans une proportion beaucoup plus faible toutefois, puisqu’ils étaient un ou deux en moyenne à séjourner dans l’institution entre les années 1874 et 1911. Selon leur état physique, ils devaient se livrer à certaines tâches dans l’institution [46][46] Ibid. en échange de nourriture et d’un lit.

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Ce personnel laïc non rémunéré a diminué au fil des années, comme nous pouvons le constater à la figure 2. Les « femmes et filles », par exemple, étaient au nombre de trente-et-un en 1875 alors qu’elles n’étaient plus que six en 1911. Il semblerait que ce personnel ait été évincé progressivement de l’institution en raison du fait qu’il générait peu de revenus, alors qu’il coûtait cher d’entretien et prenait de l’espace entre les murs de l’institution, un espace nécessaire pour accueillir plus d’orphelines et pour agrandir l’ouvroir où elles travaillaient.

Figure 2 - Les « femmes et filles » et les « hommes pauvres » à l’Hospice Saint-Joseph (1874-1911)Figure 2
Source : Données compilées à partir de : ASGM, F116 11 C2, Registres d’entrée de l’Hospice Saint-Joseph, 1874-1911.
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La diminution graduelle du nombre de ces pensionnaires qui travaillaient à l’hospice a été compensée par l’embauche de femmes et d’hommes qui recevaient un gage pour leur travail. Ce personnel était composé majoritairement de femmes, mais quelques hommes s’ajoutaient à elles chaque année pour remplir surtout les tâches de charretier et d’homme de cour. Ainsi, dix-huit femmes et deux hommes en moyenne par année œuvraient à l’hospice en recevant des gages.

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Le personnel laïc, à gage ou non, occupait différents offices dans l’institution. Il devait soutenir les sœurs dans leur travail quotidien d’entretien qu’elles exécutaient notamment aux offices de la cuisine, des réfectoires, de la lingerie, mais aussi œuvrer aux bons soins des enfants qui fréquentaient l’institution, puisque le travail que les sœurs exécutaient auprès des enfants de l’orphelinat et de la salle d’asile était considérable. Du côté de la salle d’asile, par exemple, jamais plus de quatre sœurs ne se sont occupées quotidiennement des 242 enfants qui y séjournaient en moyenne [47][47] Dumont Micheline, « Des garderies au XIXe siècle :.... Elles devaient y vérifier l’état des arrivants, parler aux parents, s’assurer d’une bonne hygiène chez l’enfant, procéder à l’appel, régler les déplacements collectifs, surveiller les lieux d’aisances, les récréations, proposer des jeux, parler individuellement à certains enfants et leur donner des leçons [48][48] Luc Jean-Noël, L’invention du jeune enfant au XIXe.... De surcroît, chez les orphelines, elles devaient veiller à ce que les prières, le catéchisme et surtout la couture soient bien maîtrisés [49][49] Lapointe-Roy Huguette, Charité bien ordonnée : le premier.... De telles conditions demandaient certes beaucoup de travail aux sœurs qui, de plus, veillaient sur les orphelines la nuit.

L’éducation des orphelines

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Bien que les communautés religieuses aient ajouté quelques variantes dans leur « programme maison », elles présentaient majoritairement le contenu proposé par le département de l’Instruction publique et s’inspiraient des degrés de scolarité proposés [50][50] Malouin Marie-Paule et Dumont Micheline, « L’évolution.... Ainsi, en plus de veiller à l’instruction morale et religieuse des orphelines, les sœurs leur enseignaient l’écriture, la lecture, le calcul, la géographie et l’histoire [51][51] Ibid., p. 85..

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Le bon fonctionnement de l’institution devait être assuré par un horaire régulier et rigoureux. Cette rigidité était inévitable aux yeux des sœurs qui cherchaient à protéger les jeunes filles qu’elles accueillaient en leur offrant un mode de vie stable et axé sur la religion.

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Les bouleversements sociaux du XIXe siècle ont suscité de nombreuses interrogations sur le rôle des femmes dans la société industrielle. « Où est la place de la femme ? Où se passe sa vie ? Dans l’intérieur domestique » disait-on dans le Journal de l’Instruction publique en 1875 [52][52] Janet Paul, « Difficulté de l’éducation des filles ».... De là venait l’importance pour les jeunes filles d’apprendre la « science domestique » qu’elles pourraient appliquer plus tard dans leur propre ménage. Les jeunes filles devaient donc aussi apprendre à faire la cuisine, à tenir en ordre une maison, à être aimables en société, à tenir des comptes de ménagère, à écrire des lettres et surtout à coudre [53][53] Maconnet Émilie, « Enseignement de la couture dans.... Ainsi, en plus de leur permettre de contribuer aux frais de l’institution, leur participation aux travaux des sœurs les formait à devenir de bonnes « maîtresses de maison » [54][54] Thivierge Nicole, Histoire de l’enseignement ménager-familial....

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« […] Il faut bien se garder d’élever l’enfant pour une autre condition que celle dans laquelle il est appelé à vivre. Le propre de la vraie éducation ne doit pas être de déplacer socialement l’élève […] », peut-on lire dans le Journal le Nouveau Monde en 1868. Aux yeux des élites, l’éducation religieuse apparaissait comme un instrument privilégié pour maintenir l’intégrité des frontières sociales. Ainsi, à leurs yeux, les membres des « classes inférieures » devaient accepter de se conformer aux exigences de leur destinée sociale et l’accepter comme une volonté providentielle. Dans cette optique, l’éducation religieuse qui était dispensée aux orphelines ne devait pas viser la mobilité sociale de celles-ci, mais devait plutôt respecter scrupuleusement les attentes sociales à l’égard de la classe ouvrière.

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Les sœurs devaient, comme Sylvie Côté l’a également constaté dans son étude sur l’Hospice du Sacré-Cœur de Sherbrooke, inculquer très tôt aux orphelines le goût du travail, une valeur qu’elles jugeaient essentielle [55][55] Côté Sylvie, « L’œuvre des orphelins à l’Hospice du.... Les administratrices de l’hospice accordaient en ce sens une place primordiale aux ouvrages que les sœurs réalisaient en compagnie des orphelines qui étaient rapidement mises à la tâche, selon les capacités de leur âge. « Cette maison, on le sait, ne subsiste que d’aumônes et des ouvrages faits par les grandes orphelines qui sont admirables de courage, de bonne volonté et surtout de dextérité […] » [56][56] ASGM, L10 2H3, op. cit., 17 septembre 1893, p. 29. disait-on dans les Chroniques de l’hospice au sujet des travaux réalisés à l’ouvroir, source principale de revenus. Les « industries » qui y étaient réalisées comportaient principalement des travaux de couture et, dans de plus faibles proportions, la conception de certains objets comme des cierges et des tricots.

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Alors que dans les pensionnats cela constituait un loisir, l’apprentissage de la couture dans les hospices n’était pas étranger à la volonté de transmettre aux jeunes filles une éducation en rapport avec leur rôle maternel et leur position sociale. Ainsi, la valorisation du travail (de couture ou non), comme l’historienne Pascale Quincy-Lefebvre l’a démontré pour les institutions françaises, assurait la survie future de l’enfant et était porteuse de valeurs, notamment pour les jeunes filles provenant de la classe ouvrière. Elle se faisait dans l’optique où les qualités qui étaient exigées de l’enfant en institution anticipaient celles qui allaient être exigées d’elles, que ce soit sur le marché du travail ou dans le foyer familial [57][57] Quincy-Lefebvre Pascale, Familles, institutions et.... Tout indique que c’est dans cette perspective qu’on entrevoyait l’éducation à l’Hospice Saint-Joseph.

Les loisirs et les visites des orphelines

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Les « Chroniques » de l’institution nous révèlent que pendant plusieurs années, les jeunes filles allaient au catéchisme à l’église Notre-Dame quotidiennement et en pèlerinage ou en retraite préparatoire lorsque le moment de leur première ou de leur seconde communion était venu. De plus, elles allaient fréquemment chanter la messe dans la chapelle de l’institution ou dans d’autres églises. Les orphelines étaient également parfois conviées à des funérailles à l’extérieur de la maison. Dans ces circonstances, elles accompagnaient des membres du personnel religieux de l’hospice afin de démontrer la sympathie de leur institution envers des personnes dévouées ou de souligner la solidarité de la Communauté envers des consœurs décédées. Enfin, pendant leurs jours de congé, elles allaient à la campagne. Ces sorties, en plus de permettre aux orphelines de passer quelques heures en dehors des murs de l’institution, pouvaient donner à l’hospice une visibilité aux yeux des citoyens et des organismes charitables qui pouvaient par la suite lui verser un aide financière [58][58] C’est du moins ce qu’a constaté Sylvie Ménard dans....

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La vie en institution était également ponctuée de quelques visites, principalement d’ordre religieux. Les principales étaient celles du Curé et du Chapelain (et confesseur) qui venaient voir les orphelines en prenant soin de visiter chacune des salles.

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Les contacts entre les parents et les enfants étaient également privilégiés à l’Hospice Saint-Joseph. Ainsi, dans les « Chroniques », nous avons constaté à quelques reprises que des parents ont pu assister à certains évènements de la vie de leur enfant, comme à leur première communion [59][59] ASGM, L10 2H3, op. cit., 21 mai 1896, p. 91.. Bien qu’elles se soient montrées ouvertes, notons que les sœurs exerçaient néanmoins un contrôle sur les contacts entre parents et enfants. Leurs « Constitutions » stipulaient notamment que « les personnes du dehors ne pourront ordinairement visiter les pauvres et les enfants qu’à certains jours et heures fixés : ces jours et ces heures seront déterminés par la supérieure générale pour chaque maison, selon les circonstances des lieux et des saisons » [60][60] Bibliothèque et Archives nationales du Québec, MIC....

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Cette ouverture des sœurs aux contacts entre les enfants et les parents, tout comme celle constatée par Judith Ann Dulberger dans son étude sur l’Albany Orphan Asylum, démontre que l’orphelinat n’agissait pas comme lieu de séparation pour briser la « ligne du paupérisme » ou le cycle de pauvreté, mais bien comme un refuge pour permettre aux familles de demeurer intactes [61][61] Dulberger Judith Ann, Refuge or Repression : The Role.... Ainsi, cette possibilité de contacts nous porte à croire que l’hospice, tout comme les Orphan Homes, ne cherchait pas à séparer les orphelines de leurs familles, mais leur offrait plutôt un refuge lors d’une situation précaire [62][62] Ibid.. Dans une visée « protective » selon la classification de l’historien Timothy Hasci, l’Hospice Saint-Joseph remplaçait donc de façon temporaire les parents [63][63] Hasci Timothy, Second Home : Orphan Asylums and Poor.... Conformément à cette catégorie la plus courante chez les institutions catholiques, les sœurs exerçaient dans ce contexte un contrôle qui se voulait protecteur sur les enfants en leur dispensant une éducation axée sur la religion catholique et en privilégiant, quoique de façon encadrée, les contacts avec le monde extérieur.

Sortir de l’institution

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Rares étaient les orphelines placées dans des familles d’accueil ou transférées dans d’autres institutions charitables après leur admission à l’Hospice Saint-Joseph. Tout comme l’a constaté l’historienne Janice Harvey pour le cas de deux institutions protestantes pour enfants [64][64] Harvey Janice, « The Protestant Orphan Asylum and the..., il semblerait que les administratrices de l’Hospice Saint-Joseph, dans leur vision traditionnelle de la charité, n’aient pas privilégié le système de placement dans des familles d’accueil. Les administratrices de l’Hospice Saint-Joseph ont plutôt préféré garder les orphelines entre les murs de leur institution, en exigeant d’elles une contribution aux tâches d’entretien et de financement, avant de les remettre à leur famille naturelle. Ainsi, nous avons constaté dans notre échantillon que mis à part les quelques cas de placement (dans 5,2 % des cas), de décès (dans 4,7 % des cas) ou de désertion (dans 1 % des cas), les jeunes filles ont normalement été remises à un membre de leur famille lors de leur sortie (dans 81,7 % des cas).

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Chez les filles illégitimes, les conditions de sortie mentionnées aux registres de l’institution sont toutefois bien différentes. La plupart, lorsqu’elles ne mourraient pas dans l’institution (dans 37 % des cas), étaient placées (dans 44 % des cas). Quelques-unes ont aussi été transférées dans d’autres institutions charitables (dans 14 % des cas) ou encore ont été redonnées à leur mère d’origine ou à leur mère adoptive (dans 4 % des cas). Selon l’historien Peter Gossage, les Sœurs Grises élevaient dans leurs institutions les enfants illégitimes de leur retour de nourrice jusqu’à l’âge où ils pouvaient être engagés, soit entre les âges de sept et dix ans. Par la suite, la plupart de ces enfants étaient placés en ville comme domestiques ou comme apprentis [65][65] Gossage Peter, « Les enfants abandonnés à Montréal.... À cet effet, nous avons constaté que plusieurs filles illégitimes de l’Hospice Saint-Joseph ont été envoyées notamment chez des cultivateurs, des marchands, des ouvriers spécialisés ou des membres des professions libérales chez qui elles agissaient à titre de domestiques.

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Les sorties des orphelines et les contacts qu’elles ont pu entretenir, notamment avec leurs parents, démontrent que l’institution ne visait pas à couper les liens entre les enfants et ce que les sœurs appelaient « le monde ». Dans le même sens, comme nous l’avons vu précédemment, les orphelines accueillies à l’hospice retournaient généralement dans leur famille après un séjour d’une ou deux années. Ainsi, à l’encontre des institutions d’enfermement de l’époque, les administratrices de l’Hospice Saint-Joseph n’avaient pas pour objectif de séparer les enfants de leur famille, mais plutôt d’offrir à plusieurs d’entre elles un refuge temporaire.

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La volonté manifeste de plusieurs parents d’y envoyer leur fille pour qu’elle y soit logée, nourrie et formée, doublée de cette possibilité de contacts, nous porte à croire que l’Hospice Saint-Joseph n’a pas été qu’une institution disciplinaire et qu’il a été dirigé par des sœurs qui avaient leur propre conception des rapports qui devaient caractériser la vie à l’intérieur de l’institution. Ces rapports n’étaient bien sûr pas exempts d’une dimension disciplinaire, puisqu’en communauté les orphelines devaient se soumettre à une vie monotone et à un horaire strict. De plus, la formation qu’elles recevaient était principalement fondée sur la religion et certaines normes rigides de genres et de classes. Ces normes étaient en effet perçues par les sœurs comme étant nécessaires pour faire de ces jeunes filles des femmes capables de tenir un foyer et d’élever des enfants dans des conditions précaires.

Conclusion

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À travers cette problématisation de l’histoire de l’Hospice Saint-Joseph des Sœurs Grises de Montréal, nous avons acquis la conviction que cette institution a été particulière par rapport aux institutions « d’enfermement » de l’époque. Dans cette optique, nous croyons qu’elle ne s’est pas inscrite dans une logique de contrôle social qui visait à réformer les enfants de familles jugées inaptes, mais bien dans une vision éducative plus large qui s’adressait à la classe ouvrière et à la classe moyenne. Ainsi, les sœurs n’ont pas cherché à « briser » les familles qui y ont eu recours, mais bien à les soutenir lors d’un moment de crise, voire à offrir à certaines filles une éducation à bon marché dans un contexte où le système scolaire était peu développé.

49

En conformité avec les principes de leur Communauté qui mettait en avant une politique d’« open door » pour les enfants non délinquants [66][66] Brown Dorothy M. et McKeown Elizabeth, The Poor Belong..., les sœurs de l’Hospice Saint-Joseph ont accepté de recevoir des enfants qui vivaient dans diverses conditions, à court ou à long terme. Ainsi, elles se sont montrées ouvertes tant aux familles en crise du cycle de la vie ou en crise financière qu’envers celles qui recherchaient un lieu de formation pour leur enfant. À tous ceux qui y étaient admis, elles ont offert la nourriture, un toit et une éducation fondée sur la religion catholique qui respectait les valeurs de genres et de classes dominantes. De plus, tout semble indiquer que les sœurs de l’hospice ne visaient pas à « séparer » les familles, mais cherchaient plutôt à maintenir les contacts entre enfants et familles et n’hésitaient pas à retourner les enfants à leurs parents dès qu’ils étaient en mesure de les recevoir.

50

En moyenne, l’orphelinat de l’hospice hébergeait cent jeunes filles par année, âgées de deux à dix-huit ans, majoritairement d’origine canadienne-française. La durée de leur séjour, de quelques jours, quelques mois ou de quelques années, était souvent influencée par les conditions économiques et familiales du ou des parents. L’analyse d’un échantillon de cas a révélé que différents types d’orphelines ont fréquenté l’Hospice Saint-Joseph. La « vraie » orpheline (enfant sans parent), tel que nous le comprenons aujourd’hui, ne représentait que 9 % de cet échantillon. Prédominaient plutôt les orphelines de père (23 %), orphelines de mère (29 %), et les enfants dont les deux parents étaient vivants (39 %). Il ne faut pas oublier que des parents, peut-être plus fortunés, ont pu placer leur fille à plus long terme à l’Hospice Saint-Joseph. La formation qui était dispensée pouvait déboucher sur un travail de domestique ou, tout simplement, faciliter le « placement » de cette dernière sur le « marché conjugal ». En ce sens, les familles qui ont fait usage de l’hospice n’étaient pas des victimes du « système », mais davantage des populations autonomes qui auraient intégré dans leur « culture de subsistance » des moyens tels que le placement des enfants en institution [67][67] Bienvenue Louise, « Pierres grises et mauvaises consciences..... Pour faire fonctionner l’hospice débordé, une discipline stricte s’imposait. Cette discipline était fondée sur un horaire régulier ponctué de rituels catholiques et sur le respect de l’ordre. Les sœurs de l’Hospice Saint-Joseph inscrivaient leur travail d’assistance dans un respect scrupuleux de la hiérarchie entre les sexes et les classes sociales. En classe, les jeunes filles recevaient un enseignement à caractère religieux, fondé sur le programme du département de l’Instruction publique, mais plus encore, elles recevaient une formation de ménagère basée sur leur futur rôle d’épouse et de mère qui ne devait en aucun cas nourrir un espoir de mobilité sociale. Toutes les filles devaient apprendre la couture qui semblait condenser toutes les valeurs que l’on attendait d’elles.

51

La volonté charitable de protection de l’enfance des sœurs s’est heurtée à des conditions de travail précaires. Le système catholique leur laissait une large part d’autonomie administrative, mais ces dernières avaient toutefois peu de ressources pour agir, notamment au point de vue financier.

52

La mission charitable des sœurs de l’Hospice Saint-Joseph, continuellement mise à l’épreuve, a finalement été supplantée par un projet institutionnel qui rendait leur situation nettement moins précaire. La fermeture de plusieurs services démontre que l’hospice a abandonné progressivement sa mission charitable au tournant du XXe siècle. En 1902, par exemple, la salle d’asile Saint-Joseph a été fermée. En juin 1904, le service du jardin de l’enfance était supprimé et sa bâtisse devenait un magasin [68][68] ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, op. cit., p..... En août 1904, c’est le dispensaire qui fermait ses portes [69][69] Ibid.. Puis, les administratrices de l’institution en sont venues à recevoir uniquement les plus grandes orphelines, délaissant par le fait même les plus jeunes [70][70] ASGM, L10 C1 2, Hospice Saint-Joseph Montréal, Chronologie.... Par conséquent, la politique d’« open door » pour les orphelines et l’accueil journalier de centaines d’enfants des quartiers ouvriers a laissé progressivement toute la place à l’éducation ménagère de jeunes filles mieux nanties.

53

Ainsi, au début du XXe siècle, conformément à la recommandation du comité catholique du conseil de l’Instruction publique visant à la création de plusieurs écoles ménagères dans la province de Québec, les sœurs convertissaient l’hospice. Grâce à l’aide financière qui allait accompagner la transformation de leur institution en une école ménagère, les sœurs allaient enfin pouvoir poursuivre leur œuvre dans de meilleures conditions, bien qu’avec une clientèle différente. À partir de 1911, ce sont donc en moyenne soixante-dix jeunes filles de quatorze ans et plus qu’elles allaient accueillir chaque année à l’École ménagère Saint-Joseph [71][71] ASGM, L10 C2 15, (Document manuscrit sans titre), non....

54

La mission charitable des sœurs prenait donc fin en raison des conditions précaires qu’elles avaient connues, notamment au point de vue financier. Leur cas, comme celui d’autres institutions charitables de l’époque, démontre bien les limites et l’épuisement du réseau d’assistance catholique mis en place au milieu du XIXe siècle. L’importante loi sur l’assistance publique [72][72] « Cette loi étendra à l’échelle de tout le Québec le... qui sera adoptée en 1921 témoignera d’ailleurs des ratés du modèle libéral d’assistance, appuyé lourdement sur l’initiative privée religieuse et la prise en charge institutionnelle.

Notes

[1]

Cet article reprend sommairement les deux premiers chapitres du mémoire de maîtrise que nous avons présenté au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, en juillet 2011, sous le titre : Accueillir, vêtir, nourrir, instruire, éduquer et soigner : la protection de l’enfance à l’Hospice Saint-Joseph des Sœurs Grises de Montréal (1854-1911). Ce mémoire a remporté le premier prix de master du Comité d’histoire de la sécurité sociale en 2013. Nous tenons à remercier Martin Petitclerc, notre directeur de recherche, pour ses précieux conseils dans le cadre de cette recherche.

[2]

Fecteau Jean-Marie, La liberté du pauvre : crime et pauvreté au XIXe siècle québécois, coll. « Études québécoises », Montréal, VLB Éditeur, 2004. p. 106.

[3]

Daigle Johanne et Dale Gilbert, « Un modèle d’économie sociale mixte : le dynamisme des services sociaux à l’enfance dans la ville de Québec, 1850-1950 », Recherches sociographiques, 49,1 (2008), p. 121.

[4]

D’emblée, il importe de spécifier qu’à l’époque, le terme « orphelin » ne se rapporte pas qu’aux enfants dont les deux parents sont décédés, mais plutôt, et même dans la plupart des cas, à des enfants dont un seul parent est décédé ou à des enfants placés dont les deux parents sont toujours vivants. En 1933 encore, les orphelins qui ont toujours au moins un parent constituent une large majorité. Selon les données de la Commission des assurances sociales de Québec, qui a été la première à relever ces statistiques de façon aussi complète, 21 % des orphelins de la province avaient leurs deux parents vivants, 67 % avaient toujours leur père ou leur mère, alors que seulement 12 % étaient des « orphelins complets ». Données présentées par l’abbé Charles-Édouard Bourgeois, Une richesse à sauver : l’enfant sans soutien, Trois-Rivières, Bien public, 1947, p. 113.

[5]

ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession de l’Hospice Saint-Joseph, non daté, p. 4-6 et ASGM, L10 C1 2, Hospice Saint-Joseph Montréal, Chronologie de son histoire, non daté, p. 1. Nous observons effectivement d’après les registres de l’institution qu’en 1858, leur nombre passe de trente en 1857 à dix en 1858 et qu’il n’y en a plus que sept en 1864. Quelques vieilles, principalement des veuves, demeurent néanmoins dans l’institution pendant la période de l’étude. Entre 1874 et 1888, il y a en moyenne trois femmes veuves qui figurent aux registres. L’étude de Bettina Bradbury nous pousse à croire que ces femmes partageaient la vie spirituelle et communautaire de l’institution en échange de leur contribution financière ou de leur travail. Bradbury Bettina, « Mourir chrétiennement : la vie et la mort dans les établissements catholiques pour les personnes âgées à Montréal au XIXe siècle », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 46, no 1, 1992, p. 154

[6]

Vues les vagues successives d’immigration irlandaise (protestants et catholiques), il ne faut pas s’en étonner. En 1861, 16 % des habitants de Montréal sont nés en Irlande selon Bradbury Bettina, Familles ouvrières à Montréal. Âge, genre et survie quotidienne pendant la phase d’industrialisation, Montréal, Boréal, 1995, p. 48.

[7]

Le nombre annuel d’orphelines est présenté de façon sporadique dans les rapports annuels des Sœurs Grises. Ces rapports sont éclairants sur la présence des orphelines entre les années 1854 et 1876, mais nous avons dû compléter en comptant le nombre d’orphelines qui restaient dans l’institution au 31 décembre de chaque année jusqu’en 1911. Étant donné que les données reliées aux rapports annuels (ASGM, L10 E1 1, Hospice St-Joseph de Montréal fondé en l’année 1854. État du personnel du dit Hospice, (1854-1876) ne sont pas issues de la même source que celles que nous avons comptabilisées à partir des registres (ASGM, F116 11 C2, registres d’entrée de l’Hospice Saint-Joseph, non daté, p. 1-645), nous avons préféré les traiter de façon distincte, séparant ainsi les périodes de 1854 à 1873 et de 1874 à 1911.

[8]

Dumont Micheline, « Des garderies au XIXe siècle : les salles d’asile des Sœurs Grises de Montréal », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 34, no 1 (juin), p. 45-55.

[9]

L’historien Peter Gossage évoque les contraintes du monde libéral pour expliquer le placement des enfants illégitimes abandonnés en institution. Selon l’auteur, les familles les plus pauvres ont subi des pressions sociales de la part de l’élite qui s’est acharnée à faire sortir les enfants illégitimes de la société afin de maintenir l’ordre social. Cette insistance témoignait de l’importance que l’on accordait à la famille traditionnelle, ce qui pouvait se faire aux dépens des droits individuels des mères « pécheresses » et de leur enfant. En accord avec ces normes familiales affirmées avec force, plusieurs parents « sans condition » se seraient ainsi sentis contraints de placer leurs enfants en institution. Pour en connaître davantage : Gossage Peter James, « Abandoned Children in 19th Century Montreal », Mémoire de maîtrise, Montréal, McGill University, 1984.

[10]

Afin de secourir les enfants illégitimes, les Sœurs Grises ont fondé en 1754 le premier refuge en Amérique du Nord, L’œuvre des enfants trouvés. Ce refuge, qui est devenu la crèche d’Youville, avait pour mission de prévenir l’infanticide, de donner les soins nécessaires, de trouver un foyer nourricier et de baptiser les enfants illégitimes. D’Allaire Micheline, Les communautés religieuses de Montréal, tome 1, Montréal, Éditions du Méridien, 1997, p. 190.

[11]

ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession de l’Hospice St- Joseph, p.3.

[12]

ASGM, L10 C1 14 6, Sœur Jean de la Croix (copie dactylographiée) Hospice Saint-Joseph, Montréal, non daté, p. 6.

[13]

Étant donné l’ampleur des registres d’admission de l’Hospice Saint-Joseph, nous avons sélectionné un échantillon de données. Afin de s’assurer du suivi des parcours individuels, cet échantillon a été composé des personnes figurant aux registres dont le nom de famille commence par la lettre « L ». Il comporte au total 221 cas d’orphelines et 25 cas de filles illégitimes, ce qui représente environ 10 % de l’ensemble de la population orpheline de l’institution.

[14]

Fecteau Jean-Marie et Harvey Janice, « Le réseau de régulation sociale montréalais au XIXe siècle », dans Histoire de la région montréalaise, Fougères Dany, Perron Normand et alii (dir.), Québec, Éditions PUL/IQRC, 2012.

[15]

ASGM, L10 A1 10, Résolution de recevoir deux orphelines à St-Joseph à perpétuité au nom de Mr Rodier, 21 mars 1886, p. 1.

[16]

ASGM, L10 2H3, L’Hospice Saint-Joseph de Montréal, (copie dactylographiée) Chroniques manuscrites (octobre 1892 à octobre 1912), 3 août 1899, p. 191.

[17]

Le recensement canadien de 1901 a révélé que 180 000 enfants de 19 ans et moins vivaient avec un seul parent (dont 100 000 avaient moins de 15 ans). En outre, les familles dirigées par un seul parent représentaient 12 % de toutes les familles canadiennes. Bradbury Bettina, « Canadian Children Who Lived with One Parent in 1901 », in Household Counts : Canadian Households and Families in 1901, tome 1, sous la dir. de Sager Eric W. et Baskerville Peter (dir.), Toronto, University of Toronto Press, p. 247-248. Rappelons toutefois que la majorité des enfants de moins de 19 ans vivaient avec leurs deux parents en 1901 au Canada (86 %). Ibid. p. 259.

[18]

Ibid. p. 248.

[19]

Bradbury Bettina, « Canadian Children Who Lived with One Parent in 1901 », op. cit., p. 260.

[20]

Linteau Paul-André, Durocher René et Robert Jean-Claude, Histoire du Québec contemporain, tome 1, De la Confédération à la crise. Montréal, Boréal compact, 1989 (1979), p. 221.

[21]

Pour en savoir davantage, voir Zmora Nurith, Orphanages Reconsidered : Child Care Institutions in Progressive Era Baltimore, Philadelphie, Temple University Press, 1994.

[22]

De Groot Raphaëlle et Ouellet Élizabeth, Plus que parfaites. Les aides familiales à Montréal (1850-2000), Montréal, Les Éditions du remue-ménage, 2001, p. 23.

[23]

Leslie Genevieve, « Domestic Service in Canada, 1880-1920 », in Janice Acton et alii (dir.), Women at Work, Ontario, 1850-1930, Toronto, Women’s Educational Press, 1974, p. 82.

[24]

Lacelle Claudette, Les domestiques en milieu urbain canadien au XIXe siècle, Coll. « Études en archéologie, architecture et histoire », Ottawa, Lieu et parcs historiques nationaux, Environnement Canada-Parcs, 1987, p. 166.

[25]

Fahrni Magda, « ‘Ruffled’ Mistresses and ‘Discontented’ Maids : Respectability and the Case of Domestic Service, 1880-1914 », Le Travail, vol. 39 (printemps 1997), p. 73, 81 et 82.

[26]

Charron Catherine, « La question du travail domestique au début du XXe siècle au Québec : un enjeu à la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, 1900-1927 », Mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, 2007, p. 70.

[27]

Bradbury Bettina, Familles ouvrières à Montréal. Âge, genre et survie quotidienne pendant l a phase d’industrialisation, op. cit., p. 106.

[28]

Ibid., p. 121.

[29]

Rappelons que ce tableau présente les données sur les séjours des orphelines (245) et non sur le nombre d’orphelines (221).

[30]

Fecteau Jean-Marie et Harvey Janice, « Chapitre 17 : Le réseau de régulation sociale montréalais au XIXe siècle », op. cit., 2012.

[31]

ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession de l’Hospice St-Joseph, p. 7.

[32]

Ibid., p. 59.

[33]

Foucault Pierre, « Héberger, corriger, réadapter… Une histoire des mesures de protection pour les jeunes au Québec », PRISME, vol. 3, no 4 (automne 1993), p. 464.

[34]

ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, Prise de possession de l’Hospice St-Joseph, p. 3.

[35]

Foucault Pierre, loc.cit., p. 464.

[36]

Harvey Janice, The Protestant Orphan Asylum and the Montreal Ladies Benevolent Society : A Case Study in Protestant Child Charity in Montreal, 1822-1900, thèse de doctorat, Montréal, McGill University, 2001, p. 271.

[37]

Danylewycz Marta, Profession : religieuse. Un choix pour les Québécoises (1840-1920), Montréal, Boréal, 1988, p. 85.

[38]

Martin Tania, « Housing the Grey Nuns : Power, Religion and Women in fin-de-siècle Montreal », in Perspectives in Vernacular Architecture, vol. 7, Adams Annmarie et McMurry Sally (dir.), Knoxville, University of Tennessee Press, 1997, p. 218.

[39]

Informations tirées de : ASGM, L10 E 2, Hospice St-Joseph Montréal, Personnel religieux au 31 décembre, 1874 à 1906.

[40]

Données compilées à partir de ASGM, L10 E 2, Hospice St-Joseph Montréal, Personnel religieux au 31 décembre, 1874 à 1906.

[41]

ASGM, L10 2H3, op. cit., 1er mars 1907, p. 367.

[42]

Ibid., 27 août 1907, p. 390.

[43]

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, MIC B524 13837 GEN, Constitutions des Sœurs de la Charité, administratrices de l’Hôpital-Général de Montréal dites vulgairement Sœurs Grises, non daté, Montréal, Imprimerie de l’Hôpital Général, p. 121.

[44]

Cité dans Martin Tania, « Housing the Grey Nuns : Power, Religion and Women in fin-desiècle Montreal », loc.cit., p. 218.

[45]

Bradbury Bettina, « Mourir chrétiennement : la vie et la mort dans les établissements catholiques pour les personnes âgées à Montréal au XIXe siècle », loc. cit., p. 161.

[46]

Ibid.

[47]

Dumont Micheline, « Des garderies au XIXe siècle : les salles d’asile des Sœurs Grises à Montréal », dans Dumont Micheline et Fahmy-Eid Nadia, Maîtresses de maison, maîtresses d’école : femme, famille et éducation dans l’histoire du Québec, Montréal, Boréal Express, 1983, p. 273.

[48]

Luc Jean-Noël, L’invention du jeune enfant au XIXe siècle. De la salle d’asile à l’école maternelle, Paris, Berlin. 1997, p. 349.

[49]

Lapointe-Roy Huguette, Charité bien ordonnée : le premier réseau de lutte contre la pauvreté à Montréal au XIXe siècle, Montréal, Boréal, 1987, p. 163.

[50]

Malouin Marie-Paule et Dumont Micheline, « L’évolution des programmes d’étude (1850-1960) », dans Dumont Micheline et Fahmy-Eid Nadia, Les couventines : l’éducation des filles au Québec dans les congrégations religieuses enseignantes (1840-1960), Montréal, Boréal Express, 1986, p. 83.

[51]

Ibid., p. 85.

[52]

Janet Paul, « Difficulté de l’éducation des filles » Journal de l’Instruction publique, vol. 19, n° 5, 1875, p. 68.

[53]

Maconnet Émilie, « Enseignement de la couture dans les écoles primaires », Journal de l’Instruction publique, vol. 1, n° 2, 1880, p. 22.

[54]

Thivierge Nicole, Histoire de l’enseignement ménager-familial au Québec (1882-1970), Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1982, p. 50.

[55]

Côté Sylvie, « L’œuvre des orphelins à l’Hospice du Sacré-Cœur de Sherbrooke (1875-1965) », Journal of Eastern Townships Studies, vol. 16 (printemps 2000), p. 6 (En ligne) consulté le 25 juillet 2010.

[56]

ASGM, L10 2H3, op. cit., 17 septembre 1893, p. 29.

[57]

Quincy-Lefebvre Pascale, Familles, institutions et déviances. Une histoire de l’enfance difficile : 1880 – fin des années trente, « Coll. Économies et sociétés contemporaines », Paris, Economica, 1997, p. 369.

[58]

C’est du moins ce qu’a constaté Sylvie Ménard dans son étude sur l’Institut Saint-Antoine. Ménard Sylvie, Des enfants sous surveillance : la rééducation des jeunes délinquants au Québec (1840-1950), Montréal, VLB Éditeur, 2003, p. 155.

[59]

ASGM, L10 2H3, op. cit., 21 mai 1896, p. 91.

[60]

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, MIC B524 13837 GEN, op. cit., p. 153.

[61]

Dulberger Judith Ann, Refuge or Repression : The Role of the Orphan Asylum in the Lives of Poor Children and Their Families in Late Nineteenth-Century America, Thèse de doctorat, Pittsburg, Carnegie-Mellon University, 1988, p. 3.

[62]

Ibid.

[63]

Hasci Timothy, Second Home : Orphan Asylums and Poor Families in America, Cambridge, Harvard University Press, 1997, p. 1.

[64]

Harvey Janice, « The Protestant Orphan Asylum and the Montreal Ladies Benevolent Society : A Case Study in Protestant Child Charity in Montreal, 1822-1900 », op. cit.

[65]

Gossage Peter, « Les enfants abandonnés à Montréal au XIXe siècle : la crèche d’Youville des Sœurs Grises, 1820-1871 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 40, n° 4 (printemps 1987), p. 548.

[66]

Brown Dorothy M. et McKeown Elizabeth, The Poor Belong to Us : Catholic Charities and American Welfare. Cambridge, Harvard University Press, 1997, p. 98.

[67]

Bienvenue Louise, « Pierres grises et mauvaises consciences. Essai historiographique sur le rôle de l’Église catholique dans l’assistance au Québec », Études d’histoire religieuse, n° 69 (2003), p. 15.

[68]

ASGM, L10 CI 14, Sœur Jean de la Croix, op. cit., p. 6.

[69]

Ibid.

[70]

ASGM, L10 C1 2, Hospice Saint-Joseph Montréal, Chronologie de son histoire, non daté, p. 2.

[71]

ASGM, L10 C2 15, (Document manuscrit sans titre), non daté, p. 1.

[72]

« Cette loi étendra à l’échelle de tout le Québec le principe du financement public de tous les établissements d’assistance, à raison du tiers fourni par la province, d’un autre tiers par la municipalité impliquée, le dernier tiers relevant de la responsabilité de l’institution ». Fecteau Jean-Marie et Harvey Janice « Le réseau de régulation sociale montréalais au XIXe siècle », loc. cit., 2012.

Résumé

Français

Dans la seconde moitié du XIXe siècle à Montréal, Olivier Berthelet, un bourgeois canadien-français, fonde l’Hospice Saint-Joseph de Montréal. Il passe par la suite aux mains des Sœurs Grises qui y accueillent principalement des « orphelines ». Dans le cadre de la société patriarcale, où les femmes sont généralement reléguées à la sphère privée, ces sœurs parviennent néanmoins à administrer leur institution. Elles offrent aux nombreux enfants qu’elles accueillent dans des conditions précaires, un toit, de la nourriture, une vie disciplinée réglée par la religion catholique et fondée sur une éducation qui respecte les valeurs associées au rôle « maternel » des femmes et à la hiérarchie des classes sociales. Bien que les sœurs y respectent ces valeurs promulguées par les élites de l’époque, l’hospice ne s’est pas révélé être une institution d’enfermement qui visait principalement à discipliner les familles pauvres, mais plutôt un lieu ouvert, qui tentait de s’adapter aux besoins matériels, familiaux, éducatifs et spirituels des familles.

Mots-clés

  • assistance
  • hospice
  • institution charitable
  • Montréal
  • protection de l’enfance Sœurs Grises

English

In Montreal, in the second half of the 19th century, Olivier Berthelet, a French-Canadian bourgeois, founded the Hospice St. Joseph of Montreal. Afterward, it is managed by the Grey Nuns, who mostly welcome “orphans”. In the context of a patriarchal society, where women are generally relegated to the private sphere, these nuns still manage to administer their institution. They offer to the many children they welcome in precarious conditions : shelter, food, a disciplined life based on the Catholic religion and on an education that respects the values associated with the maternal role of women and hierarchy of social classes. While the nuns respected these values promulgated by the elites of the time, the hospice has not proved to be an institution of confinement which focused on disciplining poor families, but rather was an open place, which attempted to adapt to the material, familial, educational and spiritual needs of families.

Keywords

  • assistance
  • charitable institution
  • child protection. hospice
  • Grey Nuns
  • Montreal

Plan de l'article

  1. Les orphelines
    1. Portrait général de la clientèle orpheline
    2. La sélection des orphelines admises à l’Hospice Saint-Joseph
    3. Les différents types d’orphelines et leur séjour à l’Hospice Saint-Joseph
  2. Le fonctionnement interne et la mission de l’hospice Saint-Joseph
    1. Le fonctionnement de l’institution
    2. L’éducation des orphelines
    3. Les loisirs et les visites des orphelines
    4. Sortir de l’institution
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Giroux Marie-Christine, « La protection de l’enfance à l’Hospice Saint-Joseph des Sœurs Grises de Montréal (1815–1911) », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2014 (N° 7), p. 10-33.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2014-1-page-10.htm


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