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Revue d'histoire de la protection sociale

2014/1 (N° 7)


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L’ouvrage d’Éric Jabbari sur Pierre Laroque est issu d’une thèse de doctorat soutenue à Oxford sous la direction de Jose Harris, auteur de travaux sur le Welfare State et William Beveridge en particulier. Il s’agit à notre connaissance de la première biographie universitaire du « père » de la Sécurité sociale française. Il y a donc lieu de se réjouir d’une telle publication, même si elle souligne en creux l’absence d’un travail équivalent en langue française.

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L’ouvrage se présente pour l’essentiel comme une biographie intellectuelle de Pierre Laroque. Les trois premiers chapitres analysent la formation de sa pensée et les influences diverses qui l’ont façonnée avant la Seconde Guerre mondiale. Le quatrième est consacré à l’action pendant la guerre. Les deux derniers sont centrés sur le « Plan Laroque » et ses péripéties entre 1944 et 1948 : il s’agit, on l’aura compris, d’éclairer la genèse et les caractéristiques de ce plan à la lumière du parcours antérieur de son créateur.

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Il n’est peut-être pas utile de revenir en détail sur la vie de Laroque pour les lecteurs français. Rappelons seulement quelques points : Pierre Laroque est né le 2 novembre 1907 à Paris dans une famille de la bonne bourgeoisie. Après des études de droit, il entre au Conseil d’État avant un bref passage au cabinet du ministre du Travail Adolphe Landry au début des années trente. Il collabore par la suite aux travaux du Conseil national économique (CNE) ainsi qu’à divers autres organismes comme le Bureau international du travail (BIT), tout en menant des collaborations d’ordre privé à des groupes réformistes comme le « plan du 9 juillet » ou X-Crise.

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Au lendemain de la défaite de 1940, le ministre du Travail du maréchal Pétain, René Belin, venu de la CGT, l’appelle à ses côtés. Laroque collabore alors à la création des comités d’organisation, à un projet de réorganisation des relations de travail, ainsi qu’à une tentative avortée de réforme des Assurances sociales qui préfigure les réformes d’après-guerre. Victime du statut des juifs d’octobre 1940, il quitte l’administration pour rejoindre Lyon puis la France Libre à Londres. Là, il se consacre à la préparation du débarquement en Normandie tout en suivant les réflexions sur l’après-guerre qui avaient cours dans la capitale britannique. Rentré à Paris en août 1944, il est nommé Directeur général des Assurances sociales par Alexandre Parodi, ministre du Travail du général de Gaulle. Sa principale tâche est de rationaliser et d’étendre le système français de protection sociale hérité de cinquante années de sédimentation depuis la fin du XIXe siècle. Ce sera le plan Laroque d’octobre 1945, créant un vaste régime de Sécurité sociale pour l’ensemble des salariés du secteur privé (avec quelques aménagements) et ayant vocation à s’étendre progressivement à toute la population française.

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Malgré les succès initiaux, un vent d’opposition venu des non salariés devait toutefois contraindre à renoncer à ce grand projet au profit de régimes distincts, en contradiction avec les objectifs proclamés. L’ouvrage d’Éric Jabbari se clôt sur cet échec, auquel est consacré le chapitre six « The Failure of Universalism (1946-1948) ». Ayant réalisé ce qui pouvait l’être et peut-être déçu du résultat, Pierre Laroque quitte la direction générale de la Sécurité sociale pour réintégrer le Conseil d’État en 1951.

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L’auteur rappelle dans son introduction que la littérature a longtemps évoqué l’influence du rapport Beveridge ou de la Résistance dans la genèse du plan Laroque. Si ces conceptions n’ont plus cours aujourd’hui, elles n’en restent pas moins ancrées dans l’opinion comme en témoigne la place qui reste faite au programme du CNR (mars 1944) dans les manuels scolaires. Le projet d’Éric Jabbari, pour sa part, est de montrer que le plan de Sécurité sociale de 1945 porte plutôt la marque des idées « néo-corporatistes », vigoureuses en France dans l’entre-deux-guerres et dont Laroque fut un fervent promoteur. Cette thèse, qui structure le livre, n’est pas neuve : elle a été présentée voilà plus de vingt ans par F.-X. Merrien [1][1] Merrien François-Xavier, Étude comparative de l’édification.... Il n’en reste pas moins que l’ouvrage constitue une mise au point stimulante sur cette question.

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Le principal intérêt de l’étude repose sur l’exploitation de sources en partie inédites, parmi lesquelles les papiers personnels de Laroque tiennent une place centrale. Confiés aux Archives nationales peu après sa disparition en 1997, on y trouve des documents variés : pièces administratives, correspondance, littérature politique et sociale, textes et brouillons de conférences, datant de la période décisive de 1930-1948 [2][2] Archives de Pierre Laroque (1907-1997), Paris, CHSS-AEHSS,.... Éric Jabbari est, à notre connaissance, le premier à en faire une utilisation systématique. Cela autorise une étude fine, attentive à la chronologie et au plus près des textes, qui permet de mieux préciser le cheminement intellectuel de Laroque et sa place dans la « galaxie » modernisatrice des années trente, tout en éclairant son œuvre ultérieure de la Libération.

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Le chapitre premier rappelle le rôle du solidarisme, dont la thèse de doctorat de Laroque sur Les usagers des services publics industriels (1933) porte clairement la marque (via Léon Duguit), selon l’auteur. On sait que les tenants de ce courant de pensée cherchaient une voie médiane entre le libéralisme traditionnel et le socialisme collectiviste, tous deux rejetés, alors que la France s’apprêtait à entrer dans la société de masse, industrielle et urbaine [3][3] Donzelot Jacques, L’invention du social. Essai sur.... Il ne s’agit toutefois là que d’une entrée en matière, les chapitre deux et trois constituant le cœur de l’ouvrage.

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En 1934, Laroque est introduit au Conseil national économique, créé en 1925. Cette institution constitue alors le principal foyer des idées néo-corporatistes et Laroque semble avoir embrassé ces vues : dès le mois de juin, il présente un rapport sur les conventions collectives dans lequel il propose que le règlement des conflits du travail passe par des commissions obligatoires unissant représentants du patronat et des ouvriers [4][4] Certaines propositions du rapport préfigurent les dispositions.... La même année, il va plus loin et se prononce pour des syndicats étroitement contrôlés par l’État. Il reprendra et précisera ses idées en la matière jusqu’à la guerre, dans des revues comme L’Homme Nouveau, d’inspiration néo-socialiste et planiste, ou Les Nouveaux Cahiers, plus technocratiques, d’Auguste Detoeuf.

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Quelle signification politique attribuer à ce corporatisme ? Sans aller jusqu’à lui attribuer des sympathies profascistes, comme le prétend Jabbari (p. 44), Merrien avait attiré l’attention, dès 1990, sur les virtualités autoritaires de la pensée du jeune Laroque. À son tour, Jabbari relève l’influence italienne, dont le rapport au CNE de 1934 jugeait « remarquables » les réalisations en la matière [5][5] Jabbari Éric, op. cit., p. 43.. Cependant, il estime que l’adhésion de Laroque à la culture républicaine, via le solidarisme, aurait contribué à l’immuniser de la séduction fasciste et qu’il ne rompit jamais les liens avec le cadre démocratique, jugé fondamental à ses yeux. Les années ultérieures le conduisirent d’ailleurs à prendre ses distances de manière croissante avec les conceptions autoritaires du corporatisme, évolution manifeste selon Jabbari dans son ouvrage de 1938 sur Les rapports entre patrons et ouvriers[6][6] Laroque Pierre, Les rapports entre patrons et ouvriers,....

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La présence de l’intéressé au cabinet de René Belin en 1940, étudiée au chapitre quatre, ne manque pas, dans ce contexte, d’interroger : le projet de réorganisation des relations sociales préparé alors, ne prévoyait-il pas l’assujettissement des syndicats ? Faute de connaître la part prise effectivement par Laroque, il n’est pas possible d’évaluer sa responsabilité. Les luttes d’influence au sein du gouvernement de Vichy entre anciens syndicalistes comme Belin, soucieux de renforcer le pouvoir des organisations professionnelles et partisans de la Révolution nationale compliquent par ailleurs l’écheveau. Les seconds l’emportèrent assez rapidement puisque les confédérations syndicales étaient dissoutes dès le mois de novembre 1940, la Charte du Travail d’octobre 1941 venant couronner une dérive autoritaire et réactionnaire commencée un an et demi plus tôt. Laroque, pour sa part, avait quitté le ministère dès le mois d’octobre 1940.

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Si l’analyse politique des idées de Laroque par Éric Jabbari paraît convaincante, on pourra émettre quelques réserves sur la généalogie proposée par l’auteur. Celui-ci exagère à notre sens à la fois le rôle du solidarisme à gauche et celui du fascisme à droite dans la formation du corporatisme de Laroque. Sur le premier point, l’auteur a certes raison de souligner qu’un Léon Duguit et avec lui l’école juridique du service public, s’étaient prononcés, à la suite de Durkheim, en faveur de corps intermédiaires forts. Cependant, ce « corporatisme » initial n’a que peu à voir avec celui en vogue dans les années trente : les lois sociales républicaines de la fin du XIXe siècle s’étaient soldées par une assistance publique sans participation des intéressés (indigents plutôt qu’ouvriers), fort éloignée des réalisations ultérieures. Sur le second point, Jabbari note certes que le corporatisme transcende les clivages et que l’idée d’associer les « forces vives » de la Nation dans des structures communes se retrouve aussi bien à « droite » (La Tour du Pin, De Mun) qu’à « gauche » dès le XIXe siècle (il remonte jusqu’à Saint-Simon et Proudhon). Cependant, l’auteur insiste sur l’ancrage à droite, selon lui, du corporatisme dans l’entre-deux-guerres, sous l’influence notamment du fascisme [7][7] Ibid., p. 47.. Ne minimise-t-il pas, se faisant, le rôle d’un corporatisme modernisateur de gauche, souvent proche de la CGT, issu de la Première Guerre mondiale ? Celui-ci se distingue nettement de ses variantes de droite, voire d’extrême droite, par son attachement aux principes démocratiques et sa volonté réformatrice, à la fois sur le plan économique et social. Il s’agit pour ses partisans de dépasser les barrières entre classes, de changer l’état d’esprit du patronat et des syndicats ouvriers en renforçant les prérogatives de ces derniers par une association plus ferme aux décisions économiques. Le but final est de moderniser l’économie française handicapée par des relations sociales archaïques. L’inspiration syndicale est ici manifeste.

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Les principales figures de ce mouvement, auquel se rattache également Belin, sont Albert Thomas (1878-1932) et Léon Jouhaux (1879-1954), vrais pères du CNE, et s’il rencontre assez naturellement les préoccupations des mouvements planistes et technocratiques, rappelées par Jabbari, il ne se confond pas avec ces derniers, auxquels il est antérieur. Certes, l’auteur évoque le rôle de la CGT dans sa présentation des origines du CNE comme dans les débats autour des Nouveaux Cahiers[8][8] Ibid., p. 50.. Cependant, on pourra estimer qu’il n’accorde pas assez d’importance à ce courant de pensée, à la différence de F.-X. Merrien qui insistait sur une influence décisive selon lui. Si René Belin est bien évoqué, ni Thomas, ni Jouhaux ne figurent dans l’index de l’ouvrage, ce qui peut paraître surprenant. Ceci pose la question des origines de la conversion de Laroque. La figure de Georges Cahen-Salvador (1875-1963), évoquée par E. Jabbari à la suite de Merrien, paraît ici tout à fait essentielle : exact contemporain de Thomas et Jouhaux, G. Cahen-Salvador fut, en tant que haut fonctionnaire du ministère du Travail, le maître d’œuvre du projet de loi prévoyant la création d’un système d’assurances sociales en 1921. Or, ce projet était fortement influencé par l’exemple bismarckien, fort éloigné du modèle républicain du début du siècle. Cahen-Salvador devait ensuite devenir secrétaire général du CNE et c’est lui qui y fit entrer Laroque, en même temps que son propre fils Jean, comme l’avait noté F.-X. Merrien [9][9] Cahen-Salvador est aussi à l’origine de l’arrivée d’Alexandre.... Il semble également l’avoir introduit au BIT, dont le président jusqu’à sa mort en 1932 n’était autre qu’Albert Thomas. Les deux familles apparaissent du reste proches : Jean Cahen-Salvador était un ami d’enfance de Laroque et les deux hommes entrèrent ensemble au Conseil d’État au début des années trente. G. Cahen-Salvador fut ainsi le mentor du jeune Laroque et apparaît comme un pont possible entre les générations solidaristes du début du siècle et celles, néo-corporatistes, des années trente, même si les sources manquent pour en apporter la preuve définitive.

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Les deux derniers chapitres, consacrés à la naissance du plan de Sécurité sociale (jusqu’à l’échec du projet de régime unique en 1948) découlent logiquement de ce qui précède. S’appuyant sur les chapitres deux et trois, Éric Jabbari voit dans la volonté de Laroque d’instaurer une « démocratie sociale » la résurgence des rêves des années trente dans un nouveau contexte débarrassé de toute virtualité autoritaire. Le choix d’une gestion des caisses de Sécurité sociale par les « partenaires sociaux » proviendrait ainsi moins de la force du mouvement syndical à la Libération que d’une fidélité de Laroque à ses idéaux d’avant-guerre. À l’appui de cette conclusion, on notera la faible place (soulignée par d’autres) tenue par la Sécurité sociale dans les projets de la gauche (PC, SFIO, mais aussi CGT réunifiée) pour l’après-guerre.

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Pierre Laroque and the Welfare State in Postwar France permet de mieux relier la création de la Sécurité sociale aux grandes réformes de la Libération, nationalisations ou comités d’entreprise (février 1945), en montrant leur proximité d’inspiration, par delà leurs différences. Il offre ainsi une nouvelle illustration de la part de continuité unissant les années trente et l’immédiat après-guerre en matière politique, économique et sociale. La Sécurité sociale y apparaît comme le fruit de cet élan « modernisateur », resté longtemps minoritaire dans la société française : un élan qui trouve ses origines dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, qui se poursuit pendant l’entre-deux-guerres avec la galaxie réformatrice et survit aux années troubles de l’Occupation pour finalement triompher après 1945, avec des personnages aussi divers que Jean Monnet, François Bloch-Lainé ou… Pierre Laroque. Le livre d’Éric Jabbari vient à point nommer le rappeler et l’on ne peut que souhaiter, à cet égard, une traduction rapide en français afin de mettre cet ouvrage important à la disposition du public francophone.

Notes

[1]

Merrien François-Xavier, Étude comparative de l’édification et de l’évolution de l’État protecteur en France et en Grande-Bretagne, Paris, MIRE, 1990. Thèse rappelée dans l’ouvrage de Palier Bruno, Gouverner la Sécurité sociale, Paris, PUF, 2002, p. 73.

[2]

Archives de Pierre Laroque (1907-1997), Paris, CHSS-AEHSS, 2007, 184 p.

[3]

Donzelot Jacques, L’invention du social. Essai sur le déclin des passions politiques, Paris, Fayard, 1984.

[4]

Certaines propositions du rapport préfigurent les dispositions de la loi du 4 mars 1938 sur l’arbitrage obligatoire.

[5]

Jabbari Éric, op. cit., p. 43.

[6]

Laroque Pierre, Les rapports entre patrons et ouvriers, éditions Montaigne, F. Aubier, 1938.

[7]

Ibid., p. 47.

[8]

Ibid., p. 50.

[9]

Cahen-Salvador est aussi à l’origine de l’arrivée d’Alexandre Parodi, mentor de Laroque en 1944, au poste de secrétaire général adjoint.

Pour citer cet article

Valat Bruno, « Pierre Laroque and the Welfare State in Postwar France. Éric Jabbari, Oxford University Press, 2012 188 p., £ 57.00 (hb) isbn : 978-0-1992-8963-9 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2014 (N° 7), p. 157-162.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2014-1-page-157.htm


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