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Revue d'histoire de la protection sociale

2014/1 (N° 7)


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Voici un ouvrage de 273 pages accompagné d’une bibliographie et d’un index des noms, sur le premier titulaire du tout nouveau ministère de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance, créé en 1920 après la tourmente de la guerre et de l’épidémie de grippe espagnole en 1918.

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Deux auteurs, l’une historienne de la vie quotidienne, l’autre physicien et historien des sciences, se sont attachés à retracer le parcours original de ce scientifique arrivé à ce poste ministériel emblématique.

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Cette biographie tombe à pic dans une historiographie du social et du sanitaire en quête de ses origines, de ses personnalités, sinon fondatrices, du moins marquantes. Aux côtés de Léon Bourgeois ou de Justin Godart, qui ont fait l’objet récemment de monographies, Jules-Louis Breton surgit bien à propos pour combler le vide relatif qui marque la formation de l’État-providence au XXe siècle. Dans cette veine, on attendrait volontiers d’autres biographies comme celle de Henri Monod, premier directeur de l’Assistance et de l’hygiène publique au ministère de l’Intérieur, ou bien celle de Paul Strauss, troisième titulaire du poste de ministre en 1922, à laquelle je me consacre, ou bien encore celle de Henri Napias, inspecteur général des établissements de bienfaisance…

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Qui est ce Jules-Louis Breton, personnage complexe s’il en est ? C’est d’abord un scientifique, chimiste autodidacte, semble-t-il, c’est-à-dire sans diplôme attesté, qui, formé à Courrières, sa ville natale, puis à Lille, devient préparateur au Collège de France à Paris. Le jeune étudiant se lance alors dans la bataille politique en créant en 1891, avec d’autres, le « groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris ». L’activité de cette nouvelle association consiste pour l’essentiel en conférences auxquelles participent de grands noms du socialisme de l’époque : Brousse, Allemane, Jaurès, Guesde, Élisée Reclus… Entraîné par Édouard Vaillant, un diplômé de l’École centrale des arts et manufactures – ne l’oublions pas, Breton est lancé par celui-ci dans l’arène politique dans le département d’origine de son mentor, le Cher. Il y côtoie d’autres socialistes « municipaux » comme Henri Sellier, originaire de Bourges, futur maire de Suresnes. Condamné pour avoir défendu l’anarchiste Auguste Vaillant qui a lancé une bombe dans la chambre des députés, il reste un an en prison et en ressort triomphalement en 1895.

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À 26 ans, Breton est élu député, en 1898, dans le Cher : un socialiste qui n’hésite pas à s’engager en faveur de Dreyfus et d’un programme social avancé en faveur des travailleurs. Avec l’arrivée au pouvoir de René Waldeck-Rousseau et l’entrée au gouvernement du socialiste Alexandre Millerand, l’attitude de Breton évolue progressivement vers un réformisme actif : il s’éloigne de ceux qui critiquent la participation à un ministère bourgeois et déclare : « il serait funeste de négliger les grandes forces d’action légale dont dispose dans la démocratie le prolétariat conscient et organisé ». Il rejoint alors à la chambre le groupe des socialistes indépendants mais, poursuivant son objectif de réalisation de réformes, il s’écarte un peu plus de ses amis socialistes qui rechignent aux alliances électorales, refusent de voter le budget et préfèrent la représentation proportionnelle. Breton entre alors au parti républicain-socialiste où il rencontre des personnalités comme Albert Thomas et Paul Painlevé avec qui il va travailler pendant la guerre.

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Breton est un député actif, président à plusieurs reprises de commissions importantes, celle de l’assurance et de la prévoyance sociale et celle du règlement. Concernant le règlement, il propose et fait adopter plusieurs modes de fonctionnement plus efficaces. Il prend par ailleurs une part active au soutien des familles nombreuses en allégeant leurs charges et en leur accordant des allocations. Il partage en effet l’inquiétude de nombreux républicains vis-à-vis de la question démographique et souhaite établir plus de justice entre les familles. Enfin, il défend l’action menée contre les congrégations et soutient la politique du gouvernement sur la séparation des Églises et de l’État, ce qui le conduit à demander un « contrôle actif des établissements et asiles laïcs et confessionnels destinés aux mineurs ». Concernant deux dossiers, l’impôt sur le revenu et la loi des trois ans, Breton se distingue des socialistes en souhaitant introduire la dimension de la famille dans le calcul des impôts et en proposant de verser dans l’armée territoriale les pères de famille de trois enfants et plus. Il n’est pas suivi.

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Le jeune Breton poursuit son activité scientifique, dont témoignent ses publications à partir de 1897. Il développe une vision très pragmatique de la science, destinée selon lui à être mise à la disposition du plus grand nombre. Il crée une Encyclopédie scientifique et industrielle de l’année (1897-1899) qui témoigne de sa volonté de sortir la science des laboratoires. Puis il crée en 1910 L’Encyclopédie parlementaire des sciences politiques et sociales dans laquelle il invite les parlementaires à aborder des questions de sociétés sous l’angle scientifique. Il va mettre ses compétences au service d’une loi, adoptée en 1909, interdisant l’usage de la céruse (à base de carbonate de plomb) dans la peinture des bâtiments. Il obtient aussi l’extension aux maladies professionnelles de la loi de 1898 sur les accidents du travail.

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La guerre permet à Breton d’appliquer son esprit pratique. D’abord délégué du parlement, il est chargé, d’abord officieusement, puis officiellement (fin 1916), du sous-secrétariat des inventions intéressant la défense nationale ; à Loucheur est confié celui des fabrications de guerre. Puis il devient le directeur des inventions et des expériences techniques (DIEET) en 1917. Painlevé, Thomas, Loucheur et Breton ont donc la lourde charge de cette « politique des inventions ». Plusieurs chapitres du livre retracent en détails les efforts de toute une série de savants, ingénieurs, inventeurs, techniciens, pour innover, rendre la guerre plus opérationnelle (chars d’assaut), mais aussi protéger les soldats (casques, masques…). Les auteurs montrent également la progressive institutionnalisation de la recherche scientifique en France aux lendemains de la guerre.

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Tout en continuant à diriger la DIEET (qui devient DRSII en 1919, direction des recherches scientifiques et industrielles et des inventions, puis office national des recherches scientifiques, industrielles et des inventions en 1922), Breton poursuit sa carrière politique de député jusqu’à ce que Millerand l’appelle à la tête du tout jeune ministère de l’Hygiène en 1920. Un ministère sur mesure, créé pour lui, disent les auteurs. Une affirmation discutable lorsqu’on suit le bilan d’un an de fonctionnement (20 janvier 1920-12 janvier 1921). S’il met en place un Conseil supérieur de la natalité, Breton est plus familialiste que nataliste, même s’il apporte sa voix dans le vote sur l’avortement et la contraception. Il joue un rôle important dans le soutien du gouvernement à la création des caisses de compensation, il fait adopter une loi assurant la réduction des transports pour les familles nombreuses et il crée la médaille de la famille française. Certes son département est faible, disposant de peu de moyens, en hommes et en finances, mais l’action propre du ministre est timide, comme le soulignent les auteurs. Il ne paraît pas très actif, ne réalisant que trois voyages pendant ses fonctions de ministre. Son action dans le domaine de la santé est peu visible. Donc, il n’est pas forcément à la meilleure place pour exercer ses talents. C’est probablement le rôle qu’il a joué pendant la Première Guerre mondiale et les arbitrages politiques qui expliquent selon nous son accession au poste de ministre de l’Hygiène. Cela mériterait une recherche approfondie.

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Devenu membre de l’Académie des sciences un peu avant la fin de ses fonctions ministérielles, Breton décide de se présenter au Sénat plutôt que de revenir à la Chambre. Les auteurs s’interrogent sur cette bifurcation : Breton veut-il laisser son fils – qui a été son directeur de cabinet – tenter sa chance ? Veut-il alléger sa charge de travail au Parlement ? Il est élu le 9 janvier 1921. Inscrit au groupe de la gauche démocratique, membre de la commission de l’armée, Breton ne sera pas un sénateur actif. Son esprit est visiblement ailleurs.

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Il dirige toujours l’ONRSII et s’attache à développer cette institution originale qui bénéficie de l’autonomie financière, l’installant dans les locaux de Bellevue-Meudon, défendant son budget, mobilisant son réseau pour multiplier les ponts entre inventeurs et industriels. C’est dans ce cadre qu’il lance le concept des Arts ménagers dont le succès est immédiat et massif. Le salon qui s’ouvre au Champ de Mars en octobre 1923, vitrine des progrès de la science appliquée, attire les foules. Le ministre de l’Hygiène, Paul Strauss, honore le salon de sa visite, ses successeurs feront de même chaque année.

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Discuté par certains scientifiques qui défendent une conception puriste de la science des laboratoires, le Salon, bénéficiaire, peut reverser près de sept millions de francs à l’organisme dont il dépend ! Mais l’évolution de la recherche dans les années trente remet progressivement en cause la conception qu’avait expérimentée Breton pendant la guerre. Au soutien que l’on apporte à l’inventeur pour qu’il puisse aller jusqu’au bout de son idée, succède la prise de conscience de l’importance d’une équipe diversifiée pouvant développer ses recherches sur le temps long.

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Le livre se termine sur deux chapitres, l’un s’intitulant « De la science du ménage à l’art d’habiter », l’autre portant sur la suppression de l’Office et la fin de la vie de Breton. La technologie irradie le foyer domestique, allégeant et transformant les tâches ménagères. Breton lui-même et ses fils créent une société qui lance une nouvelle machine à laver la vaisselle, au procédé ingénieux et moins consommateur en énergie. Paulette Bernège (1896-1973) incarne, du côté féminin, cette passion pour l’amélioration de la vie quotidienne qui se résume dans les adages : « tout peut s’organiser, même le ménage » ; ou bien apporter « le mieux-être dans chaque intérieur familial ». C’est évidemment une contribution majeure à la transformation des conditions de vie des ouvriers et de la classe moyenne.

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Cependant, l’Office vit ses dernières heures. Après un rapport particulièrement négatif d’un conseiller à la Cour des comptes en 1934, Jean Perrin, prix Nobel de physique, et Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale sous le Front populaire, créent un nouvel organisme, le CNRSA qui deviendra très vite le CNRS. Le dernier chapitre explique en détail ce passage de la science appliquée telle que la voyaient un Breton ou un Le Chatelier pendant la guerre, à la science « pure et désintéressée » souhaitée par Perrin et soutenue finalement par Zay. Les tribulations qui président à ce changement ont dû affecter Breton car la décision oppose finalement deux socialistes, Jean Zay, le nouveau ministre désireux d’apposer sa marque et le vieux socialiste de cœur qu’est Jules-Louis Breton.

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En définitive, la biographie de Jules-Louis Breton, premier titulaire du ministère de l’Hygiène, nous aura éclairé sur son parcours biographique et politique, certes, mais aussi et surtout, sur la destinée d’un organisme de recherche créé pendant la guerre, promu à une notoriété fabuleuse entre les deux guerres sous la forme des Arts ménagers et finalement reconstruit sous des formes très différentes sous le Front populaire. S’il a joué, comme député, un rôle majeur dans l’adoption de lois en faveur de la santé des travailleurs (céruse, maladies professionnelles) et de la protection des familles nombreuses, il a peu agi en tant que ministre de l’Hygiène et comme sénateur.

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Peut-on être à la fois scientifique et parlementaire ? Appuyé sur des sources très variées et une large bibliographie, ce livre est une mine d’informations majeures sur le parcours d’un scientifique autodidacte lancé dans l’aventure politique. Il mérite d’être médité pour les perspectives qu’il ouvre sur les relations entre science et société.

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Oscillation bien intéressante entre deux pôles, qui, de fait vivent l’un de l’autre, car à quoi bon une recherche « pure » sans aucune application pratique, et à quoi bon des applications si elles ne sont pas servies par des recherches de premier plan ? C’est encore aujourd’hui le dilemme et le défi de la recherche scientifique, au service d’une société qui évolue dans un monde concurrentiel et pluridisciplinaire.

Pour citer cet article

Rollet Catherine, « Jules-Louis Breton (1872-1940). Un savant parlementaire. Christine Moissinac et Yves Roussel, Presses universitaires de Rennes, 2010 273 p., 18 € - isbn : 978-2-7535-1101-9 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2014 (N° 7), p. 163-167.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2014-1-page-163.htm


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