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Revue d'histoire de la protection sociale

2014/1 (N° 7)


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L’ouvrage dirigé par Yannick Marec et Daniel Réguer, De l’hospice au domicile collectif. La vieillesse et ses prises en charge de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, mérite d’être salué à plusieurs niveaux et tout d’abord sur la démarche, qui ose l’approche multidisciplinaire. Il est rare de lire une publication confrontant sur un même sujet des approches sociologiques, historiques et littéraires, mais aussi des approches médicales et artistiques. Cette ouverture hors des champs strictement universitaires enrichit à notre sens grandement le propos, tout comme la diversité des échelles d’analyse. Si Fécamp est un terrain d’étude privilégié dans l’ouvrage (cette publication fait suite à une rencontre provoquée par la création d’un nouvel hôpital gériatrique ouvert à Fécamp, prétexte à interroger la vieillesse et ses prises en charge), certaines contributions interrogent le terrain national voire international, quand d’autres se plongent dans l’œuvre d’Emmanuel Kant ou encore d’Anton Tchekhov.

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Le sujet mérite ensuite qu’on s’y attarde. Très peu d’ouvrages osent une présentation si globale de la vieillesse et de ses enjeux. La richesse des interventions souligne la richesse du thème abordé : la vieillesse – à l’instar de la gérontologie et de la gériatrie qui sont des disciplines au sein desquelles le chercheur se doit de développer une approche multimodale des facteurs et des conséquences du vieillissement. Ici, la vieillesse est appréhendée par ses représentations et prises en charge à l’époque contemporaine. Si le sujet paraît large et peut-être trop touffu, il a le mérite de mettre en avant la complexité de cette catégorie, « la vieillesse », construction sociale et médicale, qui recouvre aujourd’hui des imaginaires individuels comme collectifs, mais est aussi un instrument utilisé par le droit, les politiques publiques ou encore les médecins.

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La forme enfin est un atout majeur de l’ouvrage. Celui-ci se compose d’une trentaine de contributions présentées dans un prologue puis trois parties. Chacune de ces parties est introduite par une présentation et clôturée par une conclusion. Les contributions sont souvent illustrées de photos ou graphiques et certaines proposent à la lecture des extraits d’archives ou de textes littéraires, quand ceux-ci servent leur propos. Bien plus, à la fin de l’ouvrage on retrouve, outre une conclusion générale, une chronologie détaillée des « grandes étapes et faits marquants des politiques publiques de la vieillesse », une description de l’association « Hôpital de Fécamp », une biographie des auteurs, un index des noms de personnes, une table des figures et une table des matières, ce qui fait de cet ouvrage de 558 pages un véritable outil de travail pour tout chercheur voulant s’initier à la problématique de la vieillesse à l’époque contemporaine.

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La préface et l’introduction générale présentent le sujet et le parti pris adopté : un colloque résolument pluridisciplinaire, qui cherche à « articuler mémoire et culture de la vieillesse », tout en promouvant des démarches « extra-universitaires », notamment culturelles et théâtrales.

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L’ouvrage s’ouvre ensuite sur un prologue relativement conséquent (une quarantaine de pages et trois communications) sur les représentations de la vieillesse et du vieillissement au travers de philosophes et d’écrivains. Ceux-ci proposent depuis Socrate jusqu’à Kant une introspection autour de leur propre vieillissement dans un genre littéraire identifié, des chroniques analysées ici d’un point de vue anthropologique, tandis que les deux autres communications proposent d’identifier et d’analyser des processus comme l’apprentissage, la mémoire ou la question de la grand-parentalité et de la transmission présentés comme des problématiques propres à mieux saisir les représentations du vieillissement et de la vieillesse.

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La première partie interroge l’institutionnalisation de la vieillesse depuis la période postrévolutionnaire. C’est donc la construction de la catégorie sociale « vieillesse » qui est analysée, au travers d’une étude de la mise en place progressive d’un système de retraite au cours des deux derniers siècles. La reconnaissance de l’individu vis-à-vis de son âge avancé émerge dans cette partie en concomitance avec celle du salarié et la question de l’âge est abordée au prisme de celle de l’invalidité : quelle prise en charge pour les personnes ne pouvant plus travailler ?

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L’ouvrage rappelle que la question des retraites est posée dès le début du XIXe siècle et que pendant deux siècles, le critère d’âge supplante peu à peu celui de l’invalidité dans les critères d’assistance. C’est aussi le passage difficile d’une culture de la faveur à une culture de droit social citoyen qui est analysé dans l’institutionnalisation des retraites, dont l’enjeu devient alors la reconnaissance sociale des plus âgés.

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Les prémisses de la retraite, à travers les pensions des fonctionnaires pendant la période postrévolutionnaire, annoncent la construction d’une vieillesse indépendante et distincte de la catégorie d’invalide, construction qui s’accélère au tournant du XXe siècle en Europe au travers d’une législation de plus en plus forte : loi de 1919 sur les retraites ouvrières en Espagne, dépenses sociales et financement du risque vieillesse en Normandie, assurance vieillesse des agriculteurs en France… Cette construction n’est pas que le fait de l’État et parallèlement se développent des sociétés de secours mutuels, des caisses d’assurance ou encore des mutuelles, organismes qui sont aussi intégrés dans la réflexion, ce qui permet une approche complexe et complète des différentes politiques d’assurance qui se développent en lien avec le monde du travail. Cette première partie présente aussi l’institutionnalisation des retraites comme donnant une image restrictive de la vieillesse liée à l’incapacité à rester sur le marché de l’emploi et insiste sur le fait que ces politiques sociales ne sont pas toujours « en faveur » des populations visées, la catégorisation ayant souvent pour effet de résumer les individus à des défaillances.

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La deuxième partie s’axe sur les modalités de prises en charge des personnes âgées et plus spécifiquement les lieux d’habitat collectif. Chercheurs et professionnels confrontent leurs approches des institutions, tout en soulignant leurs diversités. Diversité des institutions d’une part : ce sont les hôpitaux et les institutions charitables qui hébergent les vieillards jusqu’au XIXe siècle, puis les hospices, quand aujourd’hui maisons de retraites et co-résidences offrent un panel large de prise en charge en institution. Diversités des approches d’autre part, le regard de l’historien du social croisant celui du photographe et de l’architecte pour donner à voir les hospices, quand celui du sociologue, à côté du médecin, éclaire les différentes stratégies des personnes âgées vis-à-vis du territoire. Si les premiers « espaces de la vieillesse » furent les hospices qualifiés très vite et souvent à raison d’hospices-mouroirs, destinés à une vieillesse pauvre et diminuée physiquement, ces espaces « s’humanisent » au cours du XIXe siècle comme le montre l’exemple de l’Hospice des Ménages. Il n’en reste pas moins que bien souvent encore aujourd’hui les institutions à destination des plus âgés sont perçues comme des lieux d’enfermement et les vieillards assistés stigmatisés comme une charge pour la société.

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La troisième partie se consacre aux politiques publiques et représentations de la vieillesse de ces cinquante dernières années, avec la volonté de mettre en avant les solutions innovantes qui ont vu le jour. Partant du Rapport Laroque de 1962, c’est une politique globale qui est analysée, avec des retours historiques sur les différents types de dispositifs mis en place tant dans le domaine de l’emploi, du logement, du loisir que de l’intégration plus large des « aînés au sein de la cité » ; politique nationale, mais aussi européenne et mondiale. Cette approche est complétée par deux éclairages, l’un sur les expériences de fin de vie, et l’autre tourné sur l’apport de la technologie dans la gérontologie et plus particulièrement dans la maladie d’Alzheimer. Finalement, cette partie présente la prise en charge publique par les pouvoirs publics comme une prise en charge sociale qui s’éclipse aujourd’hui face à la prise en charge médicale. Pour la majorité des contributions abordant la prise en charge actuelle des personnes âgées, c’est le prisme de la gérontologie et de la gériatrie qui est étudié. En effet, depuis 40 ans, la généralisation des retraites couplée à la naissance puis à l’institutionnalisation de la gériatrie a radicalement transformé le regard porté sur la vieillesse. C’est le regard médical qui prime aujourd’hui et les contributions portent principalement sur des pathologies comme celle due au médicament de la thalidomide ou la maladie d’Alzheimer, et les hospices d’hier sont remplacés par les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Le critère de dépendance – jugé médicalement – a supplanté celui des ressources dans le recours à l’établissement.

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L’ouvrage aurait peut-être gagné à questionner aussi les enjeux politiques, économiques et sociaux liés à la catégorisation par âge de la population, dans une perspective plus large. La récente place prise par la gériatrie et les critères médicaux dans la prise en charge de la vieillesse mériterait également à notre sens d’être davantage interrogée. De même, si les échelles d’analyses diffèrent, l’ouvrage reste centré sur la vieillesse européenne. Une histoire comparée des prises en charge de la vieillesse reste à faire.

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Ce riche ouvrage apporte beaucoup à la réflexion actuelle sur la place de la vieillesse dans nos sociétés occidentales. Il permet d’enrichir le débat et de donner des clefs de compréhension autour de problèmes contemporains et, par exemple plus particulièrement en France, sur la question de créer, ou non, un cinquième risque « dépendance » ; apport qu’il revendique en introduction et en conclusion. C’est un ouvrage ancré dans les problématiques sociales liées au vieillissement, qui se propose, par une analyse scientifique, de penser les enjeux liés à la prise en charge actuelle des plus âgés.

Pour citer cet article

Gilson Martha, « De l’hospice au domicile collectif. La vieillesse et ses prises en charge de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. Yannick Marec et Daniel Réguer, Presses universitaires de Rouen et du Havre, Collection « Histoire et Patrimoines », 2013, 568 p., 39 € - isbn : 978-2-8777-5564-1 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2014 (N° 7), p. 172-175.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2014-1-page-172.htm


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