Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue d'histoire de la protection sociale

2014/1 (N° 7)


ALERTES EMAIL - REVUE Revue d'histoire de la protection sociale

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 176 - 180 Article suivant
1

Parce qu’ils sont peu attractifs, pénibles et socialement dévalorisés, certains travaux sont considérés, selon la formulation de E.-C. Hugues, comme de « sales boulots ». Ceux-ci sont généralement mal rétribués. Ainsi en est-il du travail des salariées (ce sont en général des femmes) qui se rendent à domicile pour aider les personnes âgées dites « dépendantes » à faire leur ménage, leurs courses, la cuisine, leur toilette ou encore à sortir de chez elles. La rétribution de la profession d’aide à domicile est particulièrement basse, non seulement en raison des taux horaires généralement proches, voire en deçà, du salaire minimum garanti, mais aussi en raison du temps partiel contraint, très fréquent dans ce secteur. Les conditions de travail de ces salariées sont en outre mauvaises et éprouvantes. Pour quelles raisons les professionnelles de l’aide à domicile connaissent-elles une telle situation, alors que leur travail nécessite un grand savoir-faire, des compétences relationnelles, beaucoup de tact et d’esprit d’initiative dans un domaine particulièrement sensible, celui des soins portés à la personne âgée, à son corps et à son environnement ? Dit autrement, pourquoi la confiance que sont obligés d’accorder à ces salariées aussi bien les bénéficiaires de l’aide que les services qui les emploient est-elle si faiblement valorisée ? Tout l’intérêt et l’originalité de l’ouvrage dirigé par Florence Weber, Loïc Trabut et Solène Billaud est d’avoir tenté de répondre à cette question non par une analyse économique classique mais en s’engageant, selon les termes de Florence Weber, dans « une ethnographie économique à l’échelle locale », dont les résultats sont particulièrement riches et stimulants. Tentons d’abord de résumer brièvement la thèse défendue dans cet ouvrage, au risque de la simplification. Pour les auteurs de ce livre, les politiques publiques de l’aide à domicile qui se mettent en place au tournant des années 2000 ambitionnent de répondre à la fois au chômage de masse et au vieillissement de la population. Pour remplir ce double objectif, il est envisagé d’un côté de favoriser le développement des services à la personne et de professionnaliser les salariés de ce secteur et de l’autre, de solvabiliser la demande par des avantages fiscaux et la création d’une prestation universelle, l’allocation personnalisée d’autonomie (APA). Une telle orientation représente un véritable « tournant moral » dans l’aide des personnes âgées dépendantes. Il s’agit en effet de ne plus compter seulement sur les familles, les proches ou du personnel peu qualifié pour prendre en charge les personnes dépendantes, mais de solliciter aussi le concours de professionnels formés et compétents, encadrés par des services sachant gérer des ressources humaines. Ainsi assiste-t-on depuis une vingtaine d’années à un processus de « rationalisation industrielle des tâches » dans ce secteur. Cette rationalisation passe aussi bien par l’introduction d’intermédiaires entre bénéficiaires et salariés que par la standardisation et le contrôle de l’activité d’aide. Une telle politique a profondément changé le paysage de l’aide à domicile. Le nombre de structures aussi bien associatives que privées s’est multiplié de façon accélérée et les emplois ont connu une progression de plus de 10 % par an. Dans ce contexte d’essor sans précédent du marché de l’aide à domicile, le pari a été fait que la qualité du service rendu serait assurée à la fois par une politique locale de tarification des remboursements et par l’arbitrage des bénéficiaires.

2

Les deux premières parties de l’ouvrage explorent de façon détaillée ce que les auteurs appellent « l’illusion industrielle » et « l’illusion marchande ». La standardisation et la rationalisation du travail à domicile se heurtent en effet à la logique des bénéficiaires ou de leur famille qui attendent avant tout que les intervenantes répondent à leurs besoins du moment, soient disponibles et flexibles, et surtout développent des compétences relationnelles. Autant de qualités qu’il est difficile de formaliser et de standardiser. Ne parvenant pas à se détacher de l’ancien « modèle domestique » auquel finalement il se combine, le « modèle industriel » est ainsi en « échec ». Quant à « l’illusion marchande », elle résulte d’une part de l’intervention des pouvoirs locaux qui, afin de préserver l’emploi, hésitent à agir sur la tarification et à jouer pleinement le jeu de la concurrence ; d’autre part des personnes âgées elles-mêmes, qui ne peuvent guère exercer leur libre choix en raison de leur vulnérabilité.

3

Dans la dernière partie de l’ouvrage, les auteurs s’interrogent sur la place du secteur sanitaire dans l’aide à domicile. Ils montrent que les soignants y sont eux aussi très présents. Mais principalement centrés sur les questions de santé, ceux-ci restent peu préoccupés par l’environnement social et familial des personnes dépendantes et peu articulés aux autres services d’accompagnement. Trois modèles coexistent donc dans le système français d’aide à domicile. Les modèles domestique, industriel et sanitaire sont juxtaposés et se font parfois concurrence. Aucun d’entre eux n’est dominant. En résulte un certain désordre institutionnel, dont les professionnels de l’aide font les frais. Souvent soumis à des exigences contradictoires, ceux-ci doivent en effet trouver, en situation et au prix d’une dégradation de leurs conditions de travail, les arrangements pratiques qui leur permettent d’accomplir leur mission. C’est pourquoi les auteurs plaident en faveur d’une réduction de ce désordre par l’intégration de l’aide à domicile dans le secteur médico-social.

4

Cette thèse que l’on peut suivre au fil du livre ne procède pas d’une analyse générale de l’économie des services à domicile. Elle est au contraire fondée empiriquement sur une série de monographies réalisées pendant trois ans par une équipe de sociologues dans trois départements français, et portant sur différents segments de l’organisation de l’aide à domicile. Dans l’introduction de l’ouvrage, Florence Weber rappelle en effet que « l’aide professionnelle à domicile ne peut se comprendre sans examiner la totalité de la chaîne d’interdépendance […] qui lie sans qu’elles le sachent les deux personnes unies par une relation d’aide sans contrat de travail direct ». Les sociologues ont ainsi arpenté cette « chaîne d’interdépendance » en enquêtant dans les services d’aide à domicile (Loïc Trabut, Pierre Deffontaines), dans des structures de formation (Émilien Julliard et Aude Leroy, Sylvain Ville et Sabrina Nouiri-Mangold), dans les services des conseils généraux (Barbara Bauduin, Pascal Mulet) et dans celui d’une antenne départementale du ministère du Travail (Barbara Bauduin) ; enfin, dans différentes structures du secteur sanitaire, le service social d’un hôpital (Andréa Insergueix), un service d’hospitalisation à domicile (Juliette Hirtz et Sandra Pellet) et un service de soins infirmiers à domicile (Jingyue Xing). Dans chacun de ces services, les chercheurs ont focalisé leurs observations sur une pratique précise pour y examiner les modes d’actualisation des nouvelles orientations en cours. Par exemple, en faisant porter leur enquête sur la procédure de validation de l’expérience (VAE) et sur le moment de l’examen, Sylvain Ville et Sabrina Nouiri-Manghi notent la distance entre le savoir pratique des aides à domicile et le savoir académique attendu au cours de l’épreuve. Un tel décalage, repéré empiriquement, est révélateur des difficultés rencontrées pour formaliser et standardiser des activités qui consistent à prendre en charge des tâches domestiques et à faire face en permanence à l’imprévu. Un autre exemple est donné par Pierre Deffontaines qui s’intéresse à la façon dont le secteur associatif réagit à l’avènement du modèle industriel. Là encore, point de considération générale. Le chercheur s’appuie sur deux trajectoires de cadres, recrutés à quelques années de distance, pour dégager deux types d’encadrements bien différents : à l’encadrement gestionnaire, fondé sur le renforcement de l’organisation et sur la réglementation, succède un encadrement managérial, reposant sur une certaine déformalisation de la gestion des ressources humaines et un contrôle plus rapproché des salariés.

5

Il n’est pas possible, dans le cadre de cette recension, de multiplier les exemples ; on en retiendra surtout la méthode qui consiste à se soucier du détail et à entrer au cœur des pratiques concrètes, et ceci, non point seulement pour « en savoir plus » sur ces pratiques, mais pour mieux comprendre les politiques publiques, leurs mises en place et leurs difficultés. Selon Florence Weber, « tout au presque se passe dans les coulisses » et c’est donc en explorant le backstage de l’aide à domicile que les chercheurs parviennent à la fois à décrire un système particulièrement opaque et désordonné et comprendre comment finalement les choses se font. Dans son enquête dans un service du conseil général, Barbara Bauduin rappelle par exemple que depuis 2005, les services d’aide à domicile peuvent choisir entre l’autorisation ou l’agrément pour entrer sur le marché de l’aide. Les demandes sont examinées par deux services différents et surtout, en principe, selon des logiques et des référentiels différents. Mais l’enquête ethnographique montre que les frontières fonctionnelles sont particulièrement poreuses et que les logiques finissent par converger par capillarité. Barbara Bauduin examine les voies de cette convergence en s’intéressant aussi bien au passé des agents instructeurs de ces deux services qu’à l’architecture du conseil général qui renforce au quotidien leur proximité, autant de micro-éléments dont il n’est habituellement pas tenu compte dans l’analyse, mais qui pèsent de tout leur poids dans la construction des politiques locales.

6

Tous ces détails repérés dans diverses structures et sur des territoires différents, autrement dit tous ces bricolages localisés, n’ont rien d’anecdotiques. Ils ne sont pas en effet analysés comme les avatars incontournables d’une politique publique qui se heurte à des obstacles sur le terrain au moment de son application. Pour les auteurs de ce livre, c’est tout le contraire. Ce sont les acteurs locaux qui « mettent en œuvre » et façonnent leur politique, utilisant, chacun à leur manière, les mesures adoptées par le législateur. Une telle inversion de perspective donne un autre sens au bricolage, car c’est à travers lui que se construisent localement les politiques de l’aide à domicile, « les outils et cadres imposés par le centre [faisant] alors figure de modifications marginales ».

7

La thèse développée par les sociologues, tout comme leur méthode, donne au lecteur plusieurs entrées possibles dans l’ouvrage. Il peut bien entendu suivre pas à pas la démonstration des chercheurs, d’autant que chacune des trois parties est assortie d’une courte introduction qui assure le fil de l’ouvrage. Ces petits textes qui montent en généralité sont d’autant plus nécessaires que, chapitre par chapitre, les chercheurs se centrent plutôt sur le singulier. Mais le livre peut être aussi lu dans le désordre. Chacun des chapitres se suffit aussi à lui-même. Par leur enquête de type ethnographique, les chercheurs livrent un grand nombre de matériaux qui peuvent être utilisés indépendamment de leur rhétorique. Certains sont même restitués à l’état brut, comme ce « Journal d’une aide à domicile » tenu quotidiennement par une jeune femme pendant une dizaine de jours. Ce journal, très précis, donne au lecteur une idée de la variété et de la quantité des tâches que doivent accomplir les professionnelles du domicile. Il fait toucher du doigt ce que sont les conditions de travail de ces intervenantes. Il montre aussi comment celles-ci sont sommées, en situation, de s’écarter des prescriptions liées à leur profil de poste et de dresser les contours de leur travail, dans l’interaction avec la personne âgée et/ou sa famille. Livré tel quel, le journal ne fait l’objet ni de commentaires ni d’analyses. Mais lorsqu’on a lu l’ensemble du livre et que l’on y revient, il permet de voir concrètement l’articulation désordonnée des modèles industriel, domestique et sanitaire évoquée par les chercheurs au fil de l’ouvrage.

8

Le livre, enfin, a sans nul doute une dimension programmatique. En raison de leur démarche ethnographique, les chercheurs n’ont pas essayé d’aborder l’ensemble de la question de l’aide à domicile. Ils se sont cantonnés aux services prestataires, laissant de côté les services mandataires et l’emploi direct. Ils se sont peu attardés sur les façons dont les intervenantes s’acquittent de leur travail au domicile des personnes âgées. Ils n’ont pas détaillé non plus leur proposition d’intégrer l’aide à domicile dans le secteur médico-social. En présentant au milieu du livre quelques photos des personnes dépendantes photographiées par Jean-Robert Dantou dans leur milieu de vie, ils ont voulu proposer « un outil de diffusion pour une recherche rigoureuse, fondée sur l’enquête ethnographique, sur la validation contextuelle et statistique et sur la mise en perspective théorique ». Toutefois ces images ne sont ni commentées ni exploitées dans le reste de l’ouvrage. En optant pour une méthode « au ras du sol » (Florence Weber) et en se focalisant sur le détail des pratiques concrètes pour construire leur analyse générale, ils ont naturellement renoncé à faire tout le tour de la question de l’aide à domicile. Ils ont en revanche ouvert de façon tout à fait féconde des pistes de travail et de réflexion et nous livrent les matériaux et les outils nécessaires pour continuer à explorer une question particulièrement complexe qu’ils ont largement contribué à défricher et à clarifier.

Pour citer cet article

Vidal-Naquet Pierre, « Le salaire de la confiance. L’aide à domicile aujourd’hui. Florence Weber, Loïc Trabut, Solène Billaud (Dir.), Éditions Rue d’Ulm, 2014, 368 p., 24 €, isbn : 978-2-7288-0504-4 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2014 (N° 7), p. 176-180.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2014-1-page-176.htm


Article précédent Pages 176 - 180 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback