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Revue d'histoire de la protection sociale

2015/1 (N° 8)


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Depuis le début des années 2000, vingt ans après la parution d’une livraison pionnière du Mouvement social sous la direction d’Alain Cottereau [1][1] « L’usure au travail », Le Mouvement social, n° 124,..., les rapports entre travail et santé font l’objet d’un fécond courant historiographique en France. En témoignent plusieurs projets collectifs et les publications de recueils consacrés à cette problématique combien révélatrice [2][2] Omnès Catherine, Bruno Anne-Sophie (éd.), Les mains.... Nouveau chaînon dans ce parcours, le volume dirigé par Judith Rainhorn repose sur le double pari d’un recentrage intégral sur les risques sanitaires du travail des mines, à travers un vaste échantillon de cas dont un seulement se situe strictement dans l’Hexagone. L’ouvrage en « souhaite écrit Judith Rainhorn dans son introduction (p. 21) – modestement dresser un état des lieux temporaire ». Malgré les « lacunes regrettables » qu’elle évoque, on ne peut que célébrer la signification de l’ensemble qu’elle a réussi à composer, où l’on trouve des études sur cinq pays ou régions d’Europe, deux des Amériques, trois d’Afrique et deux d’Asie.

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Mais l’ouverture ne tient pas qu’à la seule géographie. Elle relève aussi (et surtout) des enjeux que recèle la santé au travail, des questionnements qu’elle pose à l’analyse historique, de la diversité des démarches et des outils que suscite une telle analyse et dont ce livre est riche en exemples. Car, comme le suggère son préfacier, la variété des interrogations que l’on est amené à se poser invite à dépasser toute prétention de s’isoler uniquement sur le « social », le « culturel », le « politique » ou l’« environnemental » (tout comme, par ailleurs, sur l’économique pur, bien entendu). Bref, à partir d’un sujet et d’une problématique ciblés, c’est la vieille aspiration historienne à une analyse totale qui est ressentie et revendiquée comme une nécessité.

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Car les risques du travail pour la santé de ceux qui le font constituent, certes, un produit historique, un produit complexe et dynamique, en construction. On peut, volontiers, y ajouter social, en dépit de la redondance signalée par Lucien Febvre, puisque toute histoire humaine devrait l’être. Cette construction met en jeu des éléments d’ordre technique, scientifique, politique, juridique, idéologique, voire psychologique ; aussi, bien sûr, financier et de gestion de la main-d’œuvre.

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Or, le constat le plus banal peut être parfois aussi utile que la redondance. A la base il y a le travail et ses conséquences sur la sécurité, la vie, l’état de santé et des forces des travailleurs : lentes et progressives ou brusques et immédiates ; plus ou moins visibles, perçues, socialement assumées comme « normales » ou conflictuelles, étudiées, démontrables… et à codification, reconnaissance et réparation fort disparates (légalement et dans les faits, car il s’agit bien des normes qui sont produites et de leur application dans les lieux de travail). Historiquement, le travail qui est lié à la construction de ce type de risque a été réalisé dans les conditions générales qui sont celles d’un mode de production (dont les concrétisations sont, on le sait, variables dans l’espace et dans le temps). A son tour, ce dernier se caractérise par des rapports sociaux de production d’un certain type : génétiquement lié au rapport capital-travail, le parcours du « risque professionnel » en tant que question sociale est inséparable des réalités matérielles et des contradictions qui en découlent. La recherche historique doit s’interroger très précisément sur le rôle de chaque partie et des différents « acteurs ». A son propos, Paul-André Rosental rappelle dans sa préface quelques considérations générales qui font partie de ses conditions : côté patronal, la minimisation des « risques » et de leurs coûts s’impose « comme point de départ » (p. 12) ; au sujet des mineurs, « refuser le misérabilisme sans tomber pour autant dans l’euphémisation des rapports de force » (p. 13) ; si les mécanismes institutionnels ne sont qu’un des volets de l’enquête, ils ne sont ni neutres ni négligeables ; enfin, l’état des savoirs et de la pratique médicale font partie des variables incontournables, en même temps qu’ « il serait illusoire de [les] considérer […] comme indépendant[s] de l’organisation économique… » (p. 15). D’autant plus qu’il est d’abord question d’une médecine d’entreprise ou dans une large mesure patronale.

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Les « enjeux de santé au travail » sont un « prisme » éclairant pour l’histoire minière, en même temps que la mine constitue un observatoire privilégié pour aborder historiquement ces enjeux. Cette équation résume l’esprit de l’ouvrage dirigé par Judith Rainhorn. Celui-ci traite très peu des catastrophes collectives et retentissantes, car c’est la maladie professionnelle, « la mort lente et silencieuse due à l’inhalation des poussières et à la meurtrissure des corps qui constitue le risque essentiel » (p. 26).

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Au-delà des récurrences que l’on relève (stratégies d’invisibilisation des atteintes à la santé, polarité des controverses autour du risque coniotique…), les pièces du puzzle qui nous est livré, sont bien évidemment hétérogènes, comme il convenait aux objectifs du recueil. A commencer par la différence des chronologies entre les situations qui sont étudiées, décalées de près d’un siècle ou plus. Surtout les contextes de chaque réalité abordée diffèrent. Ceux-ci sont une condition fondamentale des processus de construction du risque sanitaire lié au travail (en général et à celui des mines en particulier), comme il ressort de l’ensemble des contributions réunies. C’est justement dans la mesure où elles en tiennent compte et en les révélant qu’elles nous incitent à comparer. L’analyse historique en profite. Aussi, qui pense surtout aux problèmes de la santé au travail ou de la santé publique d’aujourd’hui et de demain, aux stratégies et aux politiques qui en ont affaire –en Europe même – pourra tirer des réflexions utiles des vieux dossiers.

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Les onze chapitres du volume se distribuent en trois parties (« Réseaux et mobilisations… » ; « Invisibilité et invisibilitation… » ; « Écouter et voir les corps à l’ouvrage ») : comme l’écrit J. Rainhorn (p. 28), « trois perspectives qui se recoupent partiellement » sur la santé à la mine.

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Lars Bluma aborde, dans le bassin de la Ruhr, la mise en place comparativement précoce (dès les années 1890) d’un dispositif institutionnel, sanitaire et assurantiel, avec forte prépondérance patronale, de lutte contre l’ankylostomiase des mineurs. Les différences d’appréciation, voire de « paradigme », entre responsables médicaux qu’il décortique à propos de la méthode de surveillance préconisée, ne cachent pourtant pas les implications financières de cette controverse. Eric Geerkens analyse de manière très convaincante la conjugaison de « considérations financières multiples » qui a produit une reconnaissance tardive (1964) de la pneumoconiose des mineurs comme maladie professionnelle en Belgique : il met notamment en évidence les insuffisances du « cadre des relations paritaires » (dans les limites des règles du jeu et des rapports qui sont inhérents à un tel « pacte social », bien entendu !) pour « penser la santé au travail ». Le cas des macro-exploitations de cuivre chiliennes au XXe siècle permet à Angela Vergara d’amorcer une réflexion sur « la place significative de la santé au travail dans les conflits entre capital et travail et dans les relations entre l’État et les citoyens ». Ce n’est pas par hasard si on y relève le nom d’un certain Salvador Allende, jeune médecin social et ministre de la Santé en 1938 dans le gouvernement du Front populaire chilien. Les problèmes de santé publique étaient sa priorité : forcément focalisés sur les milieux populaires et les masses laborieuses, bien que leur rapport avec la santé au travail au sens strict y apparaisse plus diffus et indirect. Soit dit en passant, nous savons à quel point les grandes corporations états-uniennes du cuivre ne lui pardonneront ni les nationalisations ni les orientations générales du gouvernement de l’Unité populaire qu’il présidera après 1970… Marion Fontaine se penche, dans le Nord français des années 1970, sur un discours militant en rupture avec la gestion habituellement (trop) discrète de la maladie : porté par des noyaux maoïstes externes à la mine, son emprise sur les milieux miniers régionaux restera très minoritaire. Cependant, en focalisant ses critiques sur la médecine des houillères (« … du capital »), il mettait le doigt sur la position pour le moins ambiguë des médecins d’entreprise, à l’origine de tensions (latentes ou manifestes) avec les ouvriers que l’on sait dans certains cas, et qu’on imagine partout, plus quotidiennes et structurelles qu’anecdotiques.

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L’invisibilisation des risques sanitaires est présentée aux quatre coins du monde. On y saisit l’importance des contextes historiques des « fabrication[s] de la méconnaissance ». Dans le cas de l’Espagne, analysé par Alfredo Menéndez-Navarro, une reconnaissance large des pneumoconioses fut préfigurée par la première tentative législative explicitement rapportée aux maladies professionnelles : sous la Seconde République, une « loi-cadre » est adoptée par le gouvernement du Front populaire (1936) dont l’application fut avortée par la guerre civile. Le pouvoir franquiste s’en est pourtant inspiré en en réduisant la portée : d’abord (1940) réduite à la « silicose » des ouvriers des mines de plomb, la compensation (beaucoup plus que la prévention) fut par la suite nommément élargie à d’autres branches dont les mines de charbon (1944). Or, la fibrose pulmonaire des mineurs y est restée comprise sous la dénomination de silicose, révélatrice d’une reconnaissance toujours problématique. Cette confusion (limitation) persistante a marqué la plupart des évolutions législatives. Bernard Thomann rappelle très utilement la violence des rapports de production qui a longuement marqué le milieu social des mines de charbon au Japon. L’inscription légale de l’anthracose comme maladie professionnelle n’arrivera qu’en 1960. Les effets furent loin d’une reconnaissance automatique et universelle : l’auteur nous en fournit une belle démonstration par la reconstitution des trajectoires cliniques des ouvriers à partir des dossiers judiciaires des « procès de la pneumoconiose » (de 1985 à 1995). La Chine, qui est l’objet du chapitre d’Irène Huang, recèle une illustration majeure de l’actualité des risques sanitaires du travail minier et de leur problématique. Toutes singularités gardées, celles qui relèvent de la démographie et du volume de la production minière ne sont pas les moins importantes. Partout dans le monde, l’analyse historique des risques sanitaires a dû prudemment composer avec des statistiques très fragmentaires (partiellement par définition). Il ne devrait pas en être autrement quand il s’agit de chiffres qui leur sont opposés en tant qu’alternatifs, comme c’est le cas ici (assez original sur ce point). La question des structures disparates de l’industrie minière chinoise et des risques différentiels qu’elles comportent paraît du plus grand intérêt : comment caractériser la dynamique des risques étant donné les « progrès indéniables » de la sécurité dans les mines d’État et les fermetures récentes de petites mines illégales par les autorités ? Enfin, dans de tout autres contextes, comment se définit un risque nucléaire rattaché au travail dans les mines d’uranium ? C’est la question centrale posée par Gabrielle Hecht (traduction d’un texte en anglais paru en 2009). Les réponses et leur application n’ont rien d’universel ni de purement technique. Le chapitre nous livre une excellente démonstration, basée sur trois pays africains − chacun avec sa propre chronologie −, du rôle décisif des rapports structurels économiques et politiques, à l’échelle internationale (entre « centres » et « périphéries ») comme à celle de chaque pays ; des conditions sociales propres à chaque cas et des différentes conjonctures.

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La dernière partie du livre se consacre au vécu des mineurs, à partir des observations d’un témoin qualifié et des récits que les ouvriers eux-mêmes font des effets du travail sur leurs corps. Les perceptions différenciées en fonction des « identités sexuées » des travailleurs sont mises en relief dans deux chapitres dont la géographie est partiellement coïncidente mais qui s’intéressent à des périodes différentes : les mines de charbon de l’est de l’Écosse au milieu du XIXe siècle, dans celui d’Angela Turner ; en y comprenant aussi des aires du nord-est de l’Angleterre et du sud du Pays de Galles, dans les limites temporelles accessibles par les enquêtes d’histoire orale sur les « mémoires vivantes » ouvrières, dans celui d’Arthur McIvor, spécialiste reconnu de ce domaine. Le premier suscite l’intérêt pour les ponts qu’il tend entre santé au travail, prise en compte du genre et histoire de la famille. Le second confirme les capacités des sources orales, surtout si l’on tient compte de certaines considérations. D’abord, il ne s’agit pas d’opposer dans une règle générale l’utilité de chaque type de source, mais bien de tirer profit de leur complémentarité. Ensuite, nous savons qu’une approche formaliste des récits a tendu à subordonner les choses aux mots : le risque en est signalé par l’auteur. Le fossé fréquent entre mesures de prévention et pratiques de travail est illustré par des témoignages forts qui pointent les retombées pathogènes de l’organisation du travail, des applications de la technologie, de la rémunération indexée au rendement, des phénomènes de privatisation et dérégulation des années 1980 et 1990… Les pressions venant « d’une culture productiviste et […] d’une idéologie sexuelle » (machiste) répandue chez les mineurs y entrent en jeu. Pourtant, les voir qualifiées comme « une double relation d’exploitation » ramène au problème des termes et de certains concepts fondamentaux. De son côté, Judith Rainhorn attire notre attention sur l’enquête menée en 1919 par le Dr Alice Hamilton sur les conditions de travail et sanitaires des mineurs de l’Arizona : exercice pionnier par son approche du terrain, conjuguant observation précise des mineurs à l’ouvrage et confrontation entre discours savant et « récits profanes », dans des micro-formations sociales marquées par une importante composante ouvrière immigrée (mexicaine). S’y ajoutent aux conflits de classes les tensions liées à une économie politique (ethniquement) différenciée de la main-d’œuvre. Disons plus généralement que ce phénomène sociodémographique si fréquent dans les régions minières ne manque pas d’implications pour un questionnement sur la santé au travail. Ce livre nous en donne d’autres exemples.

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Un des atouts de l’ouvrage qui mérite d’être souligné est la richesse des citations qui sillonnent ses chapitres. Tirées de publications (notamment de médecins au service d’entreprises ou d’institutions dépendantes des patronats) ou des transcriptions d’entretiens à des anciens mineurs ; de Belgique, du Chili, du Gabon, de la Grande Bretagne…, elles forment une sélection remarquablement éclairante.

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Dernier constat qui ne se veut pas reproche : on ne repère pas dans ce recueil d’études de cas reposant sur l’analyse systématique de fichiers médicaux d’entreprises et qui prêtent aussi aux exploitations statistiques. Bien que l’approche des risques sanitaires du travail à partir de ce genre d’observatoires reste largement contrainte par leur visée sélective et fragmentaire, elle peut y déceler bien des pistes précises des mécanismes et des voies d’invisibilisation lesquelles, d’autre part, n’opèrent pas toujours de la même manière ni dans la même mesure, dépendant des rapports de force et de leurs conjonctures. Une corvée imposée par ce genre d’analyse est la lenteur.

Notes

[1]

« L’usure au travail », Le Mouvement social, n° 124, juillet-septembre 1983.

[2]

Omnès Catherine, Bruno Anne-Sophie (éd.), Les mains inutiles. Inaptitudes au travail et emploi en Europe, Paris, Belin, 2004 ; Buzzi Stéphane, Devinck Jean-Claude, Rosental Paul-André, La santé au travail (1880-2006), Paris, La Découverte, 2006 ; Revue française des affaires sociales, n° 62 (2-3), avril-septembre 2008 ; Omnès Catherine, Pitti Laure (éd.), Cultures du risque au travail et pratiques de prévention. La France au regard des pays voisins, Rennes, PUR, 2009 ; Rosental Paul-André, Omnès Catherine (coord.), « Les maladies professionnelles : genèse d’une question sociale (XIXe-XXe siècles) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 56-1, 2009 ; Bruno Anne-Sophie, Geerkens Éric, Hatzfeld Nicolas, Omnès Catherine (dir.), La santé au travail, entre savoirs et pouvoirs (XIXe-XXe siècles), Rennes, PUR, 2011 ; Courtet Catherine, Gollac Michel (éd.), Risques du travail : la santé négociée, Paris, La Découverte, 2012.

Pour citer cet article

Cohen Aron, « Santé et travail à la mine XIXe-XXIe siècles. Judith Rainhorn, Presses Universitaires du Septentrion, 2014, 306 p., 27 € - ISBN : 978-2-7574-0739-4 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2015 (N° 8), p. 183-189.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2015-1-page-183.htm


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