Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue d'histoire de la protection sociale

2015/1 (N° 8)


ALERTES EMAIL - REVUE Revue d'histoire de la protection sociale

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 190 - 192 Article suivant
1

Il est des colloques dont la publication des actes fait regretter de n’avoir pu y assister. C’est le cas de celui qui s’est tenu à Paris en novembre 2010, « Regards croisés sur les relations médecins-malades de la fin du Moyen Âge à l’époque contemporaine ». Comme il est de coutume dans les manifestations scientifiques sur l’histoire de la santé, sont intervenus tout autant des chercheurs en sciences sociales que des hommes et femmes de terrain, juristes (qui longtemps ont eu une place prédominante dans le corps des directeurs d’hôpital) et médecins ; les deux articles prospectifs sont ainsi confiés à des praticiens, au sens réel du terme, un médecin et un directeur d’hôpital. Mais si d’aucuns peuvent mettre en avant cet aspect de manière exacerbée, tous les participants ont sans doute une expérience, pas forcément très heureuse en ce domaine et des observations participantes involontaires irriguent ces textes. L’histoire économique, voire financière, peut quant à elle fort bien être mise à contribution, y compris pour la fin de la période médiévale : en étudiant les comptes de l’hôpital Saint-Jacques-aux-Pèlerins, on peut envisager pour ces années-là une situation hospitalière loin d’être aussi sombre que d’autres sources pourraient nous le faire croire. Si les travaux de Foucault sont à l’évidence un des éléments de la réflexion de nombre, des auteurs de cet ouvrage, ceux d’Eliot Freidson se révèlent fort utiles, notamment le magistral Profession of Medicine (New York, Donald Mead, 1970), traduit en français en 1984 seulement, dans lequel il distinguait la « profession » d’un métier ordinaire et qui appréhendait les relations médecin/malade dans le cadre d’une sociologie de la négociation.

2

Le volume qui vient d’être publié sous la direction de deux historiennes, et dont le moderniste Yves-Marie Bercé a rédigé la conclusion, rassemble en trois parties les communications au colloque. La première, qui s’intéresse principalement aux relations médecins-malades, est plutôt centrée sur l’époque moderne, mais un texte aborde une pratique très actuelle, celle de la recherche sur Internet lorsque le patient n’est pas satisfait du rapport qu’il entretient avec le praticien. La question des archives se pose avec une autre intensité pour l’Ancien Régime, mais le récit par des médecins de l’évolution des maux de leurs patients permet de préciser sinon les rapports mutuels, du moins la vision qu’ils avaient de « leurs » malades. Pour l’époque moderne, le siècle des Lumières notamment, correspondances médicales et consultations épistolières sont des sources que peuvent envier des historiens de périodes plus récentes. Elles permettent à l’un des auteurs une plaisante leçon d’épistémologie, d’autant plus utile que le livre ne s’adresse pas uniquement, loin de là, aux chercheurs en sciences sociales. Les situations, les contextes évoluent, les pouvoirs fluctuent mais le pouvoir médical demeure, au sein d’une relation qui se révèle avant tout sociale. Les hôpitaux militaires, en instaurant dès les XVIIe et XVIIIe siècles des relations très hiérarchisées, très disciplinées entre les praticiens et les patients, en ont durablement marqué les rapports même en dehors du cadre de l’armée, mais ont également contribué à la mise en place d’une santé publique qui place souvent la population dans une situation de passivité. Ce qui n’empêche pas les malades, en cas de conflit, d’avoir aussi recours à des méthodes efficaces, comme ce patient parisien qui, bien que se prétendant sympathisant des laïcs, menace le directeur de l’Assistance publique de s’adresser à la presse cléricale pour se plaindre de ses journées à l’hôpital.

3

Relations duales, elles n’en subissent pas moins la fréquente intrusion de tiers, tant l’entourage occupe communément une place loin d’être négligeable, sans qu’il faille s’en offusquer : fort déséquilibrée au sein du colloque singulier, la relation est dorénavant équilibrée par l’intervention du législateur. Mais, c’est dès les dernières années du Second Empire que les médecins acquièrent dans le cadre scolaire un rôle préventif, participant en visitant écoles, lycées et différents établissements aux vastes enquêtes d’hygiène lancées par le ministre Victor Duruy. Cette tâche assez nouvelle, sans être outre-mesure originale dans le contexte leplaysien, a donné hors des murs de l’hôpital ou du colloque singulier une légitimité au discours médical qui sera mise à profit au moment de l’élaboration de la législation du travail. Il serait question aujourd’hui, dans la novlangue managériale, d’ « expertise », mais il s’agissait plutôt de la diffusion de pensées hygiénistes formulées de longue date. Établissements scolaires et hospitaliers édifiés lors des premières décennies de la Troisième République bénéficieront de ces démarches. C’est à cette époque que, doucement, graduellement, la médecine scientifique, pastorienne, d’une indéniable efficacité, délaisse quelque peu sa dimension répressive et porte dès lors un regard moins malveillant sur les personnes qu’elle traite.

4

La relation médecin-malade est un élément important de la politique dite d’humanisation (à lui seul, le mot soulignait son urgence) des hôpitaux, reprise dans les années 1970 après le relatif échec des débuts de la Cinquième République. L’article qui y est consacré était nécessaire. Si elle est abordée ponctuellement, la loi de 1941 ne réservant plus l’hôpital aux seuls indigents aurait mérité un plus long développement, ainsi que celle de 1898 sur les accidents du travail, qui faisait admettre dans les hôpitaux un nouveau type d’ « administré ». L’intervention du législateur, tout comme celle des autorités prescriptrices de réglementation, ont accompagné avec efficacité une évolution que ressentait la société. Désormais encadrées par une législation et une réglementation assez précises (c’est ainsi le cas de la loi du 4 mars 2002, qui précise le droit à accéder à son dossier médical), ces relations ont théoriquement perdu la dimension de domination qui les a longtemps caractérisées. Il convient cependant de ne pas faire preuve en ce domaine d’un optimisme démesuré, tant la relation se révèle déséquilibrée aussi bien par la maîtrise des éléments en jeu que par les enjeux respectifs. Cette mise en perspective historique, riche notamment par la mise en œuvre de démarches de différentes disciplines (la psychologie, la sociologie, la philosophie, l’ethnologie, et bien sûr la psychanalyse dont la pratique est elle-même étayée par les relations en question), permet cependant de mieux penser, et en connaissance de cause, ce qui se révèle un bouleversement. Car le passage du patient hippocratique, qui « doit surtout [à son médecin] la soumission et l’obéissance à ses prescriptions », au citoyen malade, voire au malade citoyen, n’est somme toute que l’introduction de la démocratie dans le champ social du traitement de la maladie.

Pour citer cet article

Chevandier Christian, « Les relations médecin-malade. Des temps modernes à l’époque contemporaine. Élisabeth Belmas et Serenella Nonnis-Vigilante, Presses universitaires du Septentrion, 2013, 223 p., 22 € - ISBN : 978-2-7574-0596-3 - ISSN : 1284-5655 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2015 (N° 8), p. 190-192.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2015-1-page-190.htm


Article précédent Pages 190 - 192 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback