Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue d'histoire de la protection sociale

2015/1 (N° 8)


ALERTES EMAIL - REVUE Revue d'histoire de la protection sociale

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 196 - 200 Article suivant
1

Depuis toujours, l’historiographie de l’hygiène a croisé celle de la ville, qu’il s’agisse de l’aborder sous l’angle de la fabrication du discours par les observateurs sociaux, de l’étude épidémiologique des quartiers populaires, de l’histoire des équipements sanitaires ou encore de l’urbanisme. La recherche s’est cependant longtemps focalisée sur les origines de l’hygiénisme, qu’on fait aujourd’hui remonter aux Lumières [1][1] Frioux Stéphane, Fournier Patrick, Chauveau Sophie,.... L’intérêt du livre de Stéphane Frioux est de prendre le sujet en aval de la révolution pastorienne et de couvrir une grande partie du XXe siècle français, en l’amenant jusqu’aux années 1960 où la technocratie gaulliste (création du ministère de l’Équipement en 1966) départementalise les questions d’assainissement, jusqu’alors essentiellement portées par les communes.

2

Issue d’une thèse d’histoire soutenue à Lyon en 2009 sous la direction de Jean-Luc Pinol et intitulée Les réseaux de la modernité. Amélioration de l’environnement et diffusion de l’innovation dans la France urbaine (fin XIXe siècle- années 1950), les Batailles de l’hygiène se présente comme un véritable tour de France du génie sanitaire, reposant en grande partie sur le dépouillement de 62 fonds départementaux ou municipaux et l’analyse de 35 « projets édilitaires d’amélioration de l’environnement urbain ». On soulignera la qualité de l’édition scientifique qui, outre la publication des sources, fournit certains tableaux de dépouillement, une cartographie du sujet et un index des noms de lieux et de personnes, documents qui s’avèreront utiles pour les étudiants et chercheurs intéressés par l’histoire de l’environnement et désireux d’investir des fonds locaux. Stéphane Frioux lui-même avait découvert l’histoire de l’hygiène urbaine dans le cadre d’un master 2 consacré à Limoges.

3

L’ambition de l’ouvrage, affichée dès l’introduction, est de restituer l’histoire du « génie sanitaire » en France. La difficulté de définition précise du sujet (« hygiène urbaine », « environnement urbain », « génie sanitaire », « modernité ou innovations sanitaires ») est quelque peu contournée par l’auteur, qui précise cependant que le sujet consiste à étudier « les grands systèmes d’approvisionnement en eau potable, d’assainissement et de traitement des déchets ». On aurait pu délimiter autrement le périmètre, en intégrant les infrastructures hospitalières voire les acteurs participant à une éducation à l’hygiène, permettant de mieux saisir la dimension sociale que l’auteur présente comme l’un des objectifs historiographiques de son étude, aux côtés de l’histoire politique (assurément dominante dans l’ouvrage) et de l’histoire environnementale. Pour autant, l’étude des infrastructures du génie sanitaire constitue en soi un sujet spécifique, dans la mesure où la problématique de l’hygiène est indissociable de celle des réseaux urbains. La matérialité du sujet permet d’assurer sa cohérence, qui réside dans l’articulation entre une histoire de l’édilité sanitaire et une histoire de l’innovation.

4

Dès le premier chapitre, consacré à la qualité du milieu urbain dans la France des villes de la Belle Époque, l’auteur déploie sa méthode de traitement des sources, qui consiste à articuler débats et situations locales pour dépasser l’horizon technique de la question sanitaire et restituer les interrogations d’une époque. Celles-ci ne sont pas propres à la France car cette « science appliquée » qu’est la « technologie sanitaire » se construit à l’échelle internationale, grâce aux expositions hygiénistes et aux missions d’études. En dépit des avancées bactériologiques permises par les travaux de Pasteur et de Koch, de la récurrence des épidémies de fièvre typhoïde, de la mise en place d’institutions comme le Comité consultatif d’hygiène et de la loi du 15 février 1902 sur la santé publique, les moyens concrets de l’hygiène restent des objets de débat jusqu’en 1914. Chercheurs (Paul Brouardel, Jules Courmont, Albert Calmette) et ingénieurs (Dupin, Chalumeau) se relaient pour dénoncer la dangerosité de l’eau « potable » distribuée en ville. La bataille de l’hygiène de la Belle époque est d’abord celle de la qualité de l’eau avant celle de l’assainissement qui demeure embryonnaire : 2 km d’égouts à Chalon-sur-Saône en 1909, 4,6 km à Bourges. De même, en dépit de la postérité du préfet Poubelle, la gestion des ordures divise profondément les communes entre celles qui entrent dans l’ère de leur destruction (par incinération) et celles qui restent attachées à leur recyclage (poudrette, etc.). L’apparition des engrais (guano, phosphates) contribue cependant à modifier l’économie des déchets qui, de ressources, deviennent fardeaux pour les villes. La gestion de la pollution atmosphérique, traitée en complément du chapitre, souligne combien les batailles de l’hygiène s’inscrivent nécessairement dans le temps long. Si la perception du risque et de la gêne pour les populations est ancienne, comme l’ont montré les travaux de Thomas Leroux notamment, les solutions attendent. En ce domaine, comme en celui connexe de la médecine du travail, l’Entre-deux-guerres fournit des clés de compréhension et d’intervention (à Saint-Louis ou Pittsburgh on impose des changements de mode de combustion dans les années 1930) qui ne seront pas appliquées.

5

Le second chapitre est consacré à la description du marché de l’assainissement, tel qu’il se constitue entre la Belle Epoque et l’Entre-deux-guerres. Dans le sillage des travaux de Renaud Payre, Emmanuel Bellanger et Pierre-Yves Saunier, Stéphane Frioux souligne la « dimension transnationale du souci pour la salubrité urbaine ». Les « réseaux de la modernité hygiénique » sont connus : revues (La Technologie sanitaire en 1895, Igiene moderna, Bulletin de l’Office international d’hygiène publique…), conférences et congrès, associations (l’Association générale des ingénieurs, hygiénistes et architectes municipaux, fondée en 1905, regroupe 799 membres en 1938, dont 676 Français), voyages d’études en Angleterre, Italie, Scandinavie, États-Unis mais aussi et surtout en Allemagne. D’emblée, l’auteur signale la collusion entre cette internationale du génie sanitaire et les sociétés pourvoyeuses de système de traitement des eaux ou des ordures. Partant de l’exemple de Bernard Bezault, un architecte fondateur de la Société générale d’épuration et d’assainissement, il restitue le travail de lobbying sous-jacent à la construction d’un marché national et international de l’hygiène urbaine qui n’hésite pas à afficher jusque dans les titulatures des sociétés le caractère « auxiliaire » des municipalités. Dès les années 1920, ce marché s’organise (Chambre syndicale de l’assainissement fondée en 1924 par Bezault qui intégrera en 1940 la Fédération nationale des travaux publics pour peser sur les décisions administratives). La compétition que se livrent les sociétés de filtration des eaux (ozone versus chlore) pour gagner des marchés urbains passe par une pression agressive sur les élus locaux, comme le révèlent les correspondances municipales étudiées par l’auteur. A ces pressions industrielles s’ajoutent celles de la direction de l’Hygiène et de l’assistance publique (1889) et du Comité consultatif d’hygiène publique qui dénoncent le retard français et l’incurie des villes qui battent des records d’insalubrité (Marseille, Le Havre, Toulon, auxquelles on aurait pu ajouter Rouen comme le rappellera encore en 1947 l’étude du sociologue Michel Quoist). Pourtant, Stéphane Frioux, après d’autres historiens, démonte la légende noire de l’incurie municipale. En dépit d’atermoiements indéniables, la loi du 15 février 1902 engendre bien la multiplication de bureaux municipaux d’hygiène : 107 bureaux créés sur 133 villes concernées par la loi en 1909, à l’issue d’une séquence interventionniste qu’il qualifie de « moment Clemenceau ».

6

Dans une France qui n’entre qu’à pas retenus dans l’État social puis dans l’État-providence, les investissements lourds que nécessite l’hygiène urbaine font l’objet de tractations complexes. La notion d’expertise envahit l’espace public. L’enjeu du troisième chapitre est de proposer une histoire sociale de ces experts (ingénieurs, architectes, médecins) qui pèsent sur les décisions d’équipement. Après d’autres, Stéphane Frioux souligne la place considérable des techniciens municipaux dans la construction de l’expertise. L’absence relative des ingénieurs des Ponts et Chaussées doit cependant être relativisée. D’une part, d’un département à l’autre, les situations peuvent être différentes. Comme l’a démontré naguère Jean-Claude Thoenig [2][2] Thoenig Jean-Claude, L’administration des routes et..., le poids des ingénieurs des Ponts est à la fois lié au type d’organisation des services vicinaux (gérés par des techniciens départementaux ou confiés aux ingénieurs des Ponts) et aux prestations d’expertise qui leur sont demandées par les communes. D’autre part, le régime de Vichy, en nationalisant la vicinalité, contribue à placer les ingénieurs des Ponts au cœur des travaux publics, ce qui explique l’importance nouvelle de règlements comme la circulaire Caquot. Il est vrai en revanche que la rupture ne sera totalement consommée qu’à partir de la seconde moitié des années 1960 (création des directions départementales de l’équipement en 1967). L’intérêt de l’enquête de Stéphane Frioux est cependant de révéler que, locaux ou nationaux, les experts ont dû se soumettre au principe de précaution imposé par les administrations municipales. Les solutions techniques proposées sont testées par le biais de concours (concours d’assainissement à Lyon en 1909, Avignon en 1913, Valenciennes en 1921,…) ou d’expérimentations localisées (station d’épuration d’Ostende, usine de fermentation à Villeneuve Saint-Georges,…) qui retardent objectivement la mise en place des installations mais contribuent aussi à redonner la main aux élus locaux sur le dossier. Cet usage politique de l’expertise est d’autant plus nécessaire que l’hygiène devient un enjeu politique dans l’espace public élargi par la liberté de la presse (1881), la liberté syndicale (1884) puis associative (1901). Les citadins « prennent la plume » bien avant que les politistes anglo-saxons ne proposent le concept NIMBY (not in my back yard).

7

L’histoire urbaine, de Marcel Roncayolo à Jean-Luc Pinol ou Frédéric Moret, a toujours mis l’accent sur la nécessité de mettre en espace et en carte les données fournies par les monographies. La géographie de la technologie sanitaire qui est l’objet du chapitre 4 s’inscrit clairement dans cette filiation, dans l’intention de questionner les lieux et les modalités de diffusion des innovations. Cette géographie révèle des surprises. A rebours du lieu commun qui considère que l’innovation procède nécessairement du centre (Paris, les grandes capitales régionales) pour se diffuser vers la périphérie, Stéphane Frioux démontre que la province a souvent innové avant la capitale, à l’image des « seaux à immondices » utilisés à Lyon sous le Second Empire. Le prestige scientifique de Paris, la précocité de sa politique sanitaire (création du conseil municipal de salubrité en 1802), la possibilité d’expérimenter en Seine-banlieue ou en Seine-et-Oise des procédés nouveaux (station d’épuration du Mont-Mesly à Créteil, broyage des ordures à Saint-Ouen,..) font de la capitale une véritable chambre d’écho de l’innovation. Cependant, les spécificités de l’échelle urbaine parisienne et la rapidité de la croissance de la banlieue conduisent à la péremption de nombreuses techniques d’hygiène qui ne peuvent plus dès lors servir de modèle pour les villes de province comme le révèlent les délibérations de Calais en 1925. La cartographie de la diffusion des innovations conduit aussi l’auteur à révéler le rôle des petites villes (Châteaudun, L’Isle-sur-la-Sorgue, Lectoure, Cosne-sur-Loire) dans la mise en place de procédés novateurs d’épuration des eaux. Les raisons de cette « diffusion par le bas », qui ne sont pas propres à la France sont multiples : engagement politique local, contraintes démographiques ou sanitaires particulières, conditions morphologiques ou climatiques conduisant les municipalités à se tourner vers des systèmes nouveaux et parfois promis à l’échec comme l’évacuation par aspiration des matières fécales (procédé de la société Liernur). Les villes d’eaux (Évian, Thonon, Vichy,…) et les cités balnéaires (Biarritz, Cannes, Cabourg,…), les ports et les villes militaires (Cherbourg, Lorient,…) et les cités d’entreprise (l’œuvre bien connue de Raoul Dautry pour les cités jardins de la Compagnie des chemins de fer du Nord) apparaissent finalement comme les véritables foyers de l’innovation, avant la capitale. On notera cependant que la question de l’hygiène des cités-jardins de la Seine et de la Seine-et-Oise n’entre pas dans le corpus étudié, ce qui contribue peut-être à accentuer le décalage Province/Paris. Le passage final sur Lyon, où l’auteur se livre à une déconstruction très convaincante du mythe d’Herriot hygiéniste, suggère de revisiter les mémoires collectives des batailles de l’hygiène.

8

Après cette mise en carte de l’hygiène, il était logique de terminer l’enquête par une proposition de synthèse chronologique. Avant 1914, les villes françaises restent réticentes à adopter les techniques d’épuration des eaux d’égout ou d’incinération des déchets, très diffusées en Angleterre. Certains, comme les Lyonnais, regardent plutôt vers l’Allemagne. La Grande Guerre est un premier moment de rupture, période d’expérimentation de procédés de stérilisation de l’eau (savoureux portrait de l’inventeur de la verdunisation, le colonel Bunau-Varilla), aussi bien sur le front qu’à l’arrière (Tours, Dijon,…). Les difficultés financières de l’Entre-deux-guerres, qui oblitèrent, on le sait, l’ensemble du secteur de la construction et de l’urbanisme, creusent l’écart entre préconisations et réalisations. A ces difficultés économiques s’ajoutent un « repli sur la sphère nationale ». Moins présents dans les congrès internationaux d’hygiène, les ingénieurs français développent des procédés qui tranchent avec ceux des Britanniques (incinération en France versus décharges contrôlées en Grande-Bretagne), ce qu’on peut lire en termes de retard. Le faible engagement de l’État sur les questions d’hygiène, encore caractéristique des années 1930, cède la place à partir des années 1940 (loi d’urbanisme de 1943) et surtout des années 1960 (loi de 1964 sur l’eau et les agences de Bassin) à un interventionnisme réglementaire dont l’efficacité est cependant sujette à caution comme le souligne l’auteur. Au-delà d’un fil chronologique qui évite la téléologie du discours des vainqueurs qui caractérise l’histoire des Trente Glorieuses, Stéphane Frioux rappelle que l’étude des temporalités des batailles de l’hygiène est aussi celle des procédures judiciaires qui opposent entrepreneurs et municipalités pendant de longues années. Une bataille de l’hygiène ne conduit généralement qu’à une victoire temporaire. L’obsolescence, non programmée, des équipements conduit le débat hygiénique à réapparaître régulièrement jusqu’au moment (le début des années 1970) où il devient central dans l’espace public.

Notes

[1]

Frioux Stéphane, Fournier Patrick, Chauveau Sophie, Hygiène et santé en Europe. De la fin du XVIIIe siècle aux lendemains de la Première Guerre mondiale, Paris, SEDES, 2011.

[2]

Thoenig Jean-Claude, L’administration des routes et le pouvoir départemental. Vie et mort de la vicinalité, Paris, Cujas, 1980.

Pour citer cet article

Vadelorge Loïc, « Les batailles de l’hygiène. Villes et environnement de Pasteur aux Trente Glorieuses. Stéphane Frioux, Presses universitaires de France, 2013, 388 p., 24 € - ISBN : 978-2-13-061786-0 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2015 (N° 8), p. 196-200.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2015-1-page-196.htm


Article précédent Pages 196 - 200 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback