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Revue d'histoire de la protection sociale

2015/1 (N° 8)


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Dans cet ouvrage, Pascale Quincy-Lefebvre dresse le portrait d’un journaliste-reporter du XXe siècle, militant des combats humanitaires : Alexis Danan. Le parcours qu’elle nous décrit est aussi particulier que remarquable dans l’histoire de l’enfance : rien ne destinait Alexis Danan à devenir journaliste-reporter, défenseur de « l’enfance martyre ». Pour aboutir à ce projet, l’historienne a notamment rencontré Luce Danan, fille du protagoniste et mobilisé des sources à la fois privées et publiques.

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Le récit est découpé en quatre temps de vie. On constate un déséquilibre entre les parties, puisque l’essentiel de l’ouvrage se consacre à l’une d’entre elles. Cependant, la présentation des événements qui surgissent dans la vie d’Alexis Danan nous amène à comprendre son cheminement.

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Alexis Danan est né à Guelma, en Algérie, en 1890, d’une famille de juifs français. Son père y tient une imprimerie et les conditions de vie de la famille sont très modestes. L’enfant vit très tôt une injustice qui influença sa vie personnelle et scolaire. Alors qu’il grandit dans une mixité culturelle et qu’il est bon élève, on lui refuse une bourse pour ses études secondaires de façon à favoriser l’éducation des non-juifs de la communauté européenne ou musulmane. Par manque d’argent, Alexis est contraint de quitter l’école à treize ans et devient apprenti dans l’imprimerie de son père. C’est dans ce contexte qu’il découvre les plaisirs de l’écriture et de la poésie.

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Très jeune, le père d’Alexis l’envoie assister le secrétaire du parquet au tribunal de Guelma. Il y acquiert une culture juridique et se forge le rêve de devenir avocat avec pour objectifs de combattre les hommes qui dominent la société, de défendre les victimes. Il se nourrit également des journaux présents à l’imprimerie et fonde l’espoir de devenir journaliste. Il signe d’ailleurs des chroniques judiciaires dans le journal local Le Petit Guelma et en devient le rédacteur en chef l’année de ses seize ans. Il ressent alors la fierté de vivre de sa plume et participe aux besoins financiers familiaux.

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Grâce à cette nouvelle posture et prenant conscience des enjeux médiatiques, Alexis Danan interpelle pour la première fois les citoyens d’Algérie, de métropole et les politiques sur la crise des récoltes de 1908 : le jeune homme de lettres affine son style.

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À vingt-ans, son père décède et Alexis endosse le rôle de chef de famille. Il prend alors la double casquette de rédacteur en chef et gestionnaire de l’imprimerie. Lorsqu’Alexis est appelé à l’automne 1913 pour effectuer son service militaire, il choisit de partir en métropole afin de fuir l’imprimerie et se retrouve affecté chez les prestigieux chasseurs alpins de Nice.

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La guerre éclate. Il prend la plume pour décrire son expérience et s’évader dans ses poèmes. Il relate notamment l’histoire de Georges, jeune mobilisé à ses côtés mais issu de l’assistance publique, qui, de ce fait, est dans l’incapacité de fournir la somme symbolique demandée pour l’achat d’une boisson chaude, alors qu’il est sur le front. Le poète est sensible à cette situation inégalitaire et prend aussi goût pour la presse d’information et le reportage.

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Lors de son retour à Guelma en 1919 il est heureux de constater que son frère a repris l’imprimerie et décide de tenter sa chance à Paris. Alexis Danan est alors âgé de vingt-neuf ans. Il espère se faire un nom dans le journalisme mais arrive en temps de crise pour la presse écrite. Il accepte dans un premier temps un poste de chef de la propagande auprès de politiques et vit une désillusion vis-à-vis de ces hommes de pouvoir et des institutions.

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L’action militante d’Alexis Danan se déclenche à la suite d’un drame personnel survenu en 1926 : son fils décède à l’âge de quatre ans. Le père meurtri décide de mener une enquête afin de révéler les incuries de l’institution médicale. En publiant son histoire dans la presse (sans mentionner qu’elle lui est propre), Alexis Danan touche un large public, qui perçoit, comme lui, cette mort comme un drame injuste.

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À la suite de cette publication, Alexis Danan est embauché par le journal Paris-Soir, fondé en 1923, pour y mener un travail de reporter. Alors que des institutions philanthropiques se soucient de la question de l’enfance et de la maltraitance, le nouveau journaliste met en avant cette cause en menant une enquête sur « les enfants du taudis » qui est publié à la une. Deux ans plus tard, il publie une série de seize articles intitulée « Amour, tes tristes fruits… la grande pitié des enfants anormaux », qui sera publiée dans un ouvrage intitulé Mauvaise graine. Son argument : dans le contexte d’une crainte de la dépopulation de la France, l’enfant doit être traité comme un être précieux et sa maltraitance devient un enjeu. Le reportage est réalisé auprès de professionnels et s’appuie sur les expériences des pays voisins. Le constat est accablant. Le reporter interpelle alors les pouvoirs publics pour une réforme du système pénitentiaire et assistantiel français.

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Au début des années trente, désorienté par la nouvelle ligne éditoriale, le jeune reporter est écarté pendant quelque temps de Paris-Soir. Connu par ses pairs pour avoir déjà dénoncé les « bagnes pour enfants », il est envoyé en 1933 effectuer un reportage sur le bagne de Cayenne. Ce sujet relance sa carrière dans le journal.

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Son projet phare concerne la défense des enfants contre la maltraitance. Il réalise des reportages sur les colonies pénitentiaires de Belle-Île, Mettray et Essaye, lieux où sont enfermées de jeunes victimes. Au milieu des années trente, il étend son champ d’étude et d’écriture à plusieurs fléaux sociaux et sanitaires : l’enfance malheureuse, l’alcoolisme, la tuberculose, la syphilis, le cancer, la toxicomanie, etc. Le journaliste se positionne comme un relais médiatique sur les questions de protection de l’enfance et des populations.

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Tous ces reportages sont publiés dans Paris-Soir et le journaliste utilise l’émotion pour fidéliser ses lecteurs et les sensibiliser à ses causes. Il ne cherche plus à dénoncer un dysfonctionnement mais il attaque les institutions et pointe du doigt des dirigeants. Il utilise le discours de l’urgence, du sensationnel et son travail prend une tournure militante.

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La situation politique vient soutenir la cause d’Alexis Danan puisque le sujet de l’enfance malheureuse s’invite dans la campagne législative comme thème rassembleur de la gauche en 1936. La victoire du Front Populaire provoque une ébullition sociale et politique : Alexis Danan veut en profiter pour pousser aux réformes. Suzanne Lacore est nommée sous-secrétaire d’État pour la protection de l’enfance par le gouvernement Blum.

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Alexis Danan recueille des témoignages sur les violences familiales et les mauvais traitements subis, du fait de l’assistance publique et des nourrices : il reçoit des courriers et des visites pour signaler une histoire ou un drame. C’est ainsi qu’il lance en mars 1937 un appel pour rejoindre des comités de vigilance. Leur but : sur une base associative, recueillir les dénonciations de maltraitance auprès des enfants puis mener une enquête pour s’assurer de l’exactitude de la situation avant de la communiquer aux autorités publiques. Cette nouvelle organisation, quadrillée sur le territoire, permet de faire du sort de l’enfant un problème collectif.

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L’association n’est pas subventionnée et fonctionne grâce aux cotisations des adhérents et à des dons. Le rôle des militants est d’alerter l’opinion et les pouvoirs et non de prendre en charge les enfants. Une nouvelle fois, Alexis Danan utilise la vitrine de Paris-Soir pour toucher un large public et recruter militants et donateurs. Grâce à cette fédération, le journaliste défend sa cause sur un territoire plus vaste et sur plusieurs tableaux : les militants sur le terrain, Paris-Soir comme médiateur d’informations et Suzanne Lacore comme représentante politique.

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Avec son combat pour protéger les enfants en situation de maltraitance, l’idée de promouvoir l’adoption chemine dans le discours du reporter. Il publie ainsi le 2 août 1936 un article intitulé « Et si vous adoptiez un enfant ? ». Avec cette démarche, il espère sauver des enfants d’une enfance malheureuse.

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Le combat d’Alexis Danan paie et en 1937 l’établissement de Mettray est condamné, celui d’Essay est réformé. En faisant un procès à l’administration pénitentiaire, le militant reçoit éloges et critiques. Son implication l’amène à être nommé « rapporteur de la section de l’enfance malheureuse au Conseil supérieur de la protection de l’enfance » à l’automne 1937. Les écrits d’Alexis Danan montrent sa déception quant à l’action de cette structure interministérielle mais le travail d’archives mené par Pascale Quincy-Lefebvre prouve que ce conseil a permis un enrichissement des débats et discussions sur la question de l’enfance.

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L’affaire Mettray connaît un troisième rebondissement lorsque la société paternelle de la colonie porte plainte contre le journaliste pour diffamation. La décision du tribunal tombe en 1938, soit deux ans après le début de l’instruction et quatre ans après les propos publiés dans Paris-Soir. Il est reconnu qu’Alexis Danan a agi dans l’intérêt public. La campagne contre les « bagnes d’enfants » est payante mais s’essouffle et ne mobilise plus la une du journal.

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Dans la deuxième moitié des années trente, Alexis Danan diversifie donc ses moyens d’action. En 1938, il procède au rapt des enfants Guise pour les sortir d’une situation de maltraitance suite à une décision de justice qu’il trouve insuffisante. Le militant apporte également son expertise dans une émission de radio et pour le tournage d’un film sur les établissements pour mineurs. Même s’il raconte ne pas garder une bonne expérience du cinéma, il a conscience de toucher un public toujours plus large. A la fin des années trente, il se fait plus rare dans les colonnes de Paris-Soir et se consacre davantage à sa cause, en s’adonnant aux comités de vigilance et à des conférences.

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La Seconde Guerre mondiale force Alexis Danan au silence. Juif, il tente sous l’Occupation de partir s’installer en famille dans les locaux de Paris-Soir en zone libre mais il se voit contraint de retourner à Nogent par manque de place. Bien qu’affecté moralement et physiquement par ce contexte, Danan écrit à Pétain pour dénoncer l’injustice des mesures antisémites. Durant ces années de discrétion, le journaliste rassemble des pièces à conviction contre des collaborateurs bafouant les droits humains. Lorsqu’arrive la Libération, il a hâte de reprendre son activité et a soif de revanche. Il consacre un de ses premiers reportages au sujet pionnier des enfants juifs pendant l’Occupation.

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Le nouveau journal de la Résistance, Libération, choisit le militant pour couvrir les procès de Nuremberg dès 1945 en ayant conscience de sa double compétence pour les procès et la description de la misère humaine. Ce sujet phare dure onze mois : de novembre 1945 à octobre 1946.

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Le milieu des années quarante ouvre la presse à des sujets de société ce qui permet au journaliste de poursuivre ses enquêtes sociales. Les enjeux politiques soutenus par l’entrée dans la guerre froide provoquent des chassés-croisés entre communistes et non-communistes et Alexis Danan atterrit au Franc-Tireur, un autre journal de la Résistance. Le rayonnement de ses comités de vigilance s’est aussi estompé avec la guerre et le président de la fédération redéfinit leurs actions comme un lobbying pour impliquer les politiques sur la question de la protection de l’enfance. De 1948 à 1953, ce nouveau journal lui laisse le champ libre pour mener à bien son combat. Il se lance alors dans une croisade contre les parents et les institutions, contre la souffrance des enfants et il promeut l’enfance comme un vecteur de paix dans le monde. En 1953, il lance la revue Les cahiers de l’enfance.

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En 1955, Alexis Danan perd un procès pour diffamation contre les médecins de l’hôpital du Mans. C’est la fin de l’époque des grands reportages, les journaux préférant les médias spécialisés. La plume du militant se fait alors plus discrète mais il conserva sa carte de presse jusqu’à sa retraite officielle, en 1957.

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Après son départ, Danan se consacre davantage à son combat. Il fonde en 1963 une nouvelle revue, La tribune de l’enfance. L’association n’évolue pas, le président souhaitant rester libre d’aiguiller l’opinion (tandis que d’autres associations se professionnalisent, sont reconnues d’utilité publique et agissent directement auprès des populations). A l’échelle internationale, la question de l’enfance en danger se concrétise avec en 1959 l’adoption par l’ONU de la Déclaration des droits de l’enfant.

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Son livre biographique, publié l’année de ses soixante-et-un ans, a pour ambition de soutenir les personnes engagées à ses côtés et les jeunes journalistes-reporters du social. Il identifie son parcours à celui de Don Quichotte de Cervantès grâce à sa double casquette de militant et de reporter-poète-aventurier. Alexis Danan meurt en 1979. Il était âgé de 89 ans.

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L’ouvrage de Pascale Quincy-Lefebvre est l’occasion de faire la rencontre du parcours de vie d’un homme qui, indigné par l’injustice et la maltraitance, a dénoncé bourreaux et lieux de tortures, en passant par la diffusion médiatique. On fait la connaissance d’un homme qui s’est construit un destin au fil de ses événements personnels et professionnels. Un homme qui a combattu sur divers sujets de société (les bagnes, la maltraitance, l’adoption, le divorce, l’avortement, le dépistage des maladies), mettant toujours l’intérêt de l’enfant au cœur des enjeux. Ses formes d’action sont aussi variées que ses revendications : reportages, articles à scandale, discours comparatifs, organisation de comités de vigilance à l’échelle nationale, enlèvement d’enfants, rassemblements et pétitions. La présentation des événements peut paraître parfois dramatique. On peut également regretter qu’une certaine confusion chronologique apparaisse à la lecture. La présentation de l’ouvrage selon un plan thématique rend parfois difficile le lien entre l’histoire de l’association, les événements professionnels et les évolutions économiques et sociales. Mais il s’agit au total d’un livre très riche et neuf.

Pour citer cet article

Hervois Pauline, « Combats pour l’enfance : itinéraire d’un faiseur d’opinion, Alexis Danan (1890-1979). Pascale Quincy-Lefebvre, Beauchesne, 2014, 352 p., 24 € - ISBN : 978-2-7010-2004-4 », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2015 (N° 8), p. 213-217.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2015-1-page-213.htm


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