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Revue d'histoire de la protection sociale

2015/1 (N° 8)


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Souvent naturalisées par les sciences humaines et sociales, les catégories de handicap et dépendance ne vont pas de soi. En réservant, en France à partir de 1997, la notion de dépendance aux seules personnes âgées, notamment dans sa traduction en termes concrets d’aide et de prestations – à la différence de nombreux autres pays européens –, tout se passe comme si la question de la perte d’autonomie se posait différemment selon l’âge, voire comme si l’aspiration à l’autonomie des militants des droits des personnes handicapées avait conduit à réserver la « perte d’autonomie », dans sa dimension potentiellement humiliante, aux plus de 60 ans.

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Pourtant, comme le soulignent certains travaux sur le handicap [1][1] Weber Florence, Handicap et dépendance, drames humains,... ou la dépendance [2][2] Frinault Thomas, « La dépendance ou la consécration..., les problèmes du quotidien se posent en des termes proches quel que soit l’âge et quelle que soit l’origine des déficiences, que celles-ci soient motrices, sensorielles, cognitives ou relationnelles (ou tout ceci à la fois). Ainsi, l’aggravation dans le temps qui existe pour les personnes âgées se retrouve également avec les maladies évolutives et dégénératives. De même, la notion de handicap ne peut pas renvoyer uniquement à une déficience apparue à la naissance ou peu après. En effet, pourvoir à ses besoins et se déplacer peut donner lieu au même type de difficultés et nécessiter le même recours à une aide extérieure, professionnelle ou familiale, que l’on soit tétraplégique ou que l’âge paralyse. Le développement actuel des politiques de maintien et de retour au domicile qui touchent les personnes souffrant de déficience (motrice, sensorielle, cognitive ou relationnelle) limitant sévèrement leur autonomie, quel que soit leur âge, contribue désormais à la prise de conscience, par les pouvoirs publics, par certaines associations et par certains chercheurs en sciences sociales, du fait que ces populations et leur prise en charge quotidienne, familiale et professionnelle, posent des problèmes pratiques et financiers largement communs.

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Les travaux historiens consacrés à ces questions ont longtemps été eux-mêmes marqués par la segmentation, selon les déficiences et les populations-cibles, des dispositifs institutionnels. L’histoire de la santé physique et mentale [3][3] Sur la maladie mentale : Guillemain Hervé, « Les malades..., l’histoire du handicap [4][4] Stiker Henri-Jacques, Corps infirmes et sociétés. Essais... et l’histoire de la vieillesse [5][5] Marec Yannick et Réguer Daniel (dir.), De l’hospice... à l’époque contemporaine se sont développées en étudiant les vieillards, les infirmes, les malades chroniques en fonction de l’origine de leurs déficiences (vieillesse, handicap, maladie), souvent institutionnalisée. À partir des années 2000, en privilégiant une entrée par le biais des notions de handicap [6][6] Stiker Henri-Jacques, Les métamorphoses du handicap... et de vulnérabilité(s) [7][7] Les deux numéros spéciaux, sous la direction de Bourdelais..., puis en articulant les vulnérabilités sanitaires et sociales [8][8] Brodiez-Dolino Axelle, Von Bueltzingsloewen Isabelle,..., plusieurs études historiennes ont montré tout l’intérêt d’aborder ces questions de manière transversale [9][9] Capuano Christophe, « Faire l’histoire de la dépendance.... Ce renouvellement historiographique doit beaucoup aux travaux issus de la sociologie et de l’anthropologie – invitant à déplacer le regard vers les besoins en aides et secours de ces personnes déficientes [10][10] Avec l’exploitation notamment de l’enquête Handicaps-Incapacités-Dépendance.... Ce nouvel angle permet par ailleurs d’intégrer au champ d’analyse d’autres types de populations comme les malades mentaux, traités à part jusque-là – bien que les asiles psychiatriques aient longtemps mêlé fous et vieux séniles [11][11] En 1980, le groupe de travail sur les soins aux personnes.... Ces études ont de cette façon souligné combien, « quel que soit leur âge, les personnes atteintes de troubles intellectuels ou psychiques ont une forme de dépendance particulière qui tend à transformer toute aide humaine en aide vitale » [12][12] Weber Florence, « Les inégalités sociales dans la prise.... Ces nouvelles perspectives ont aussi permis de soulever des problèmes communs à ces populations gravement déficientes comme l’importance des inégalités sociales face aux prises en charge, en institution ou à domicile [13][13] Ibid., p. 2-6..

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La nouveauté de ce numéro thématique tient ainsi à sa volonté revendiquée d’utiliser les apports analytiques de ces sciences sociales pour repenser autrement, dans le champ historien et de manière croisée, comme l’ont fait déjà d’autres disciplines, les populations avec incapacités ainsi que le caractère construit des dispositifs destinés à les prendre en charge. Dans cette perspective, la façon dont ces dispositifs ont tantôt confondu, tantôt distingué ou segmenté ces populations handicapées et/ou âgées dépendantes doit être étudiée dans le temps long. En retour, les sciences sociales du contemporain, sociologie, science politique, économie, anthropologie, ont intérêt à s’appuyer sur une connaissance rigoureuse et contextualisée des politiques publiques sur toute la durée du XXe siècle, avec les outils de la comparaison et de l’analyse des circulations internationales. C’est à cette double condition que les chercheurs pourront éclairer le débat public, en rendant accessibles des connaissances qui risquent sinon de rester enfermées dans l’érudition, dans la technicité administrative ou dans un contexte militant au risque de l’écueil corporatiste ou idéologique.

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Pour prendre du recul sur l’institutionnalisation française des barrières d’âge et sur sa contestation actuelle en matière d’aide et d’accompagnement, nous avons décidé de faire varier dans ce dossier les contextes temporels et nationaux. Cette introduction présentera trois grandes lignes d’analyse des monographies réunies ici : la description des acteurs de la gestion des populations, qui furent d’abord des réformateurs privés et des acteurs publics, puis des membres mobilisés de ces populations ; la fabrique des catégories institutionnelles, entre expertise médicale et catégories politico-administratives ; la spécificité de la segmentation par âge, entre handicap et dépendance, dans le cas français. Dans les deux premiers cas nous verrons que les phénomènes observés aux échelles locale et nationale sont le résultat d’une articulation variable entre la genèse, locale et nationale, de l’élaboration des politiques et leur application, et la circulation de modèles, de dispositifs et de ressources. Dans le dernier cas, nous aborderons la ségrégation française comme le fruit d’un processus à la fois national et en réaction aux conceptions internationales en matière de droit à l’autonomie des personnes handicapées.

La gestion des populations : des objets de la prise en charge aux sujets de la mobilisation

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L’objet de ce numéro thématique est de s’interroger sur le processus de construction de ces catégories de personnes avec incapacités, dans toute sa complexité. Les articles fondés sur des enquêtes empiriques abordent cette question en articulant à la fois différentes échelles d’intervention et divers types d’acteurs :acteurs institutionnels publics et privés (Églises, fondations, municipalités, conseils généraux, État, etc.) intervenant aux niveaux municipaux/départementaux et nationaux ; organismes internationaux (de type OMS) ou mouvements transnationaux influençant les politiques publiques nationales ; agents individuels (médecin, chef d’établissement, fonctionnaires etc.) travaillant directement sur ces populations à l’échelon micro (dans ou hors institution).

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Il s’agit d’abord de s’intéresser, pour les populations avec incapacités comme pour d’autres types de populations vulnérables, à la façon dont des « groupes et des individus précis ont fabriqué des problèmes sociaux et les populations qui en étaient ou en sont la cible » [14][14] Faure Olivier, « La "fabrique" des populations vulnérables »,... par le biais de représentations, de normes et de dispositifs. Ce processus prend place dans une histoire sociale et politique des populations [15][15] Rosental Paul-André, « Pour une histoire politique... et s’inscrit dans un temps long, du Moyen Âge à l’époque moderne, – qu’il s’agisse de charité religieuse [16][16] Vincent-Cassy Mireille, « Les "pauvres corporels" en..., de contrôle social [17][17] Dans le cadre du « grand renfermement » sont regroupés..., ou d’une visée philanthropique sans dimension religieuse, portée par des élites sociales [18][18] Certaines familles aristocratiques ayant un gène de....

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Les nouveaux principes d’assistance hérités de la Révolution française, les modalités du travail industriel en mutation, les débuts de la médicalisation généralisée de la société ainsi que le nouveau regard porté sur ces publics (notamment sur l’enfance handicapée [19][19] Nous renvoyons à la genèse des « sourds-muets et aveugles »...) façonnent à partir du XIXe siècle de nouvelles formes de gestion de ces personnes fragiles. L’article de Thomas Depecker, Anne Lhuissier et Christian Topalov consacré aux lexiques de la bienfaisance à Paris en 1900 et fondé sur une analyse textuelle innovante, confirme ces nouveautés dans le champ assistantiel : les références au monde professionnel sont nombreuses dans une société où la distinction entre la capacité et l’incapacité de travail est essentielle (et recouvre en grande partie celle entre « bons pauvres » et « mauvais pauvres »). Il rend compte également des effets du processus de médicalisation généralisée de la société et de la progressive différenciation entre établissements qui accueillent les personnes fragiles à la suite de la loi du 7 août 1851 sur les établissements hospitaliers et à la suite de celle du 15 juillet 1893 sur l’Assistance médicale gratuite. Au tournant du XXe siècle, se substituent ainsi progressivement aux grands établissements – de type hôpital général – accueillant pêle-mêle pauvres, malades, infirmes et vieillards, les établissements de soin d’un côté (où l’on place les malades curables), les établissements asilaires ou hospices de l’autre (où sont regroupés les infirmes, vieillards et incurables). L’évolution des missions des institutions de prise en charge se retrouve également dans le champ de l’éducation spécialisée au cours des XIXe et XXe siècles. Dans la monographie qu’elle consacre à la fondation Richard de 1854 à 1970, Dominique Dessertine insiste ainsi sur la progressive réorientation d’une institution lyonnaise catholique consacrée initialement à l’entretien, par la mise au travail, de jeunes garçons infirmes et incurables (et à l’espérance de vie assez courte) et qui se spécialise dans la seconde moitié du XXe siècle dans la rééducation scolaire des jeunes handicapés moteurs. Cette institution s’adapte ainsi aux nouvelles formes et aspirations des personnes en situation de handicap et de leurs parents en matière d’intégration sociale.

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La période contemporaine correspond aussi à une diversification des acteurs institutionnels intervenant dans les champs du handicap et de la dépendance. En complémentarité et/ou en concurrence avec des acteurs institutionnels privés (confessionnels, charitables, philanthropiques, associatifs), se développent ainsi des acteurs publics locaux (municipaux, départementaux, nationaux ou internationaux). Dans ce cadre, ce numéro thématique souhaiterait contribuer au débat sur la genèse – tantôt présentée comme davantage généalogique tantôt comme davantage transnationale [20][20] Betrams Kenneth et Kott Sandrine, « Actions sociales... – des politiques sociales. Quels rôles jouent les spécificités proprement nationales – parfois inspirées d’initiatives locales – et les guerres [21][21] Pour Vincent Viet, qui défend une approche plutôt généalogique... ou crises dans l’élaboration des politiques publiques ? Quelles influences ont les circulations transnationales (d’hommes et d’idées [22][22] Topalov Christian, Laboratoires du nouveau siècle....) et les organismes internationaux sur la diffusion et l’adoption de nouvelles normes [23][23] Marina Serré évoque une « harmonisation cognitive »,... et de nouveaux dispositifs à finalités sociales, parfois transformés et adaptés aux caractéristiques nationales ? Il en est ainsi, comme le souligne Jean-Claude Henrard, de la diffusion d’une classification internationale des « Impairments », « Disabilities » et « Handicaps » à partir de 1980 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) [24][24] World Health Organization, Impairments, Disabilities,.... L’importance des circulations transnationales est également mise en évidence dans le cas de la Chine développé par Simeng Wang. Elle montre ainsi que le travail social chinois, une fois oubliée sa genèse socialiste, a été très influencé par les formations hongkongaises – porte d’entrée de l’Occident – dès 1997, date de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine. À partir du milieu des années 2000, les échanges universitaires se font directement avec l’étranger où de nombreux enseignants se forment et les manuels arrivent, désormais sans intermédiaire, de l’Angleterre et des États-Unis.

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Le niveau d’action – national ou transnational – des acteurs non-gouvernementaux, « porteurs de cause » [25][25] Cette expression est notamment utilisée dans le cas... des personnes avec incapacités est aussi au centre des questionnements car il façonne des modèles de politiques sociales. Un certain nombre de dispositions peuvent ainsi relever de mobilisations transnationales – soit portées par des réformateurs divers (médecins, philanthropes) [26][26] Saunier Pierre-Yves, « Les régimes circulatoires du..., soit défendues par des populations handicapées et inscrites dans des évolutions politiques globales [27][27] Brégain Gildas, L’internationalisation imparfaite d’une... – ou s’inscrire dans des politiques nationales. La contribution d’Ugo Pavan Dalla Torre est, de ce point de vue, très éclairante car elle met au jour l’importance des mobilisations de personnes handicapées [28][28] Porter un regard univoque sur ces prises en charge.... Dans son article consacré à l’assistance aux invalides de guerre et aux origines d’un nouveau système de welfare en Italie (1915-1923), on découvre ainsi le rôle déterminant de l’Association nationale des mutilés et invalides de guerre (ANMIG), née en 1917 dans un contexte de conflit international [29][29] Sur le cas français, nous renvoyons à Romien Pierre,.... Formée uniquement de mutilés et structurée par les hôpitaux où ces derniers ont été traités, celle-ci agit pour défendre leurs intérêts et leur intégration sociale dans la société civile : les droits obtenus (comme le droit au travail) vont progressivement s’étendre à l’ensemble des mutilés et handicapés italiens. Ugo Pavan Dalla Torre montre par ailleurs l’action décisive de l’ANMIG lors de la participation à des nombreuses réunions de travail du gouvernement pour le relèvement des taux de pension, avant de se rapprocher à partir de 1922 du gouvernement de Mussolini puis du régime fasciste à qui elle va apporter son soutien. Cette contribution interroge ainsi les caractéristiques nationales des politiques sociales des États dictatoriaux ou totalitaires et la place laissée aux associations (et plus largement aux initiatives privées) dans leur fonctionnement. L’exemple italien, comme les exemples espagnol, argentin et brésilien étudiés par Gildas Brégain, illustre ainsi une forme de collusion entre les structures associatives et le régime totalitaire [30][30] Brégain Gildas, L’internationalisation imparfaite d’une.... En France, les dynamiques nationales sont également essentielles. Ainsi, ce sont les émulations et concurrences entre associations de mutilés civils, après la loi sur les accidents du travail de 1898, et militaires, après la Première Guerre mondiale – relayées par les associations de paralysés [31][31] L’Association des paralysés de France (APF) est ainsi... au début des années 1930 – qui contribuent à faire avancer les droits des invalides au cours du XXe siècle (notamment en termes de compensation et de réparation) et à construire l’État social [32][32] De Blic Damien, « De la Fédération des mutilés du travail.... Mais si les liens avec les pouvoirs publics sont nombreux, ces organisations restent à bonne distance de l’État démocratique. À partir des années 1970, ces mobilisations de populations avec incapacités parviennent à s’associer aux processus décisionnels de l’État-Providence pour l’obtention de nouveaux droits sociaux [33][33] Barral Claude, Paterson Florence, Stiker Henri-Jacques,....

Des classifications médicales aux catégories institutionnelles et administratives

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La construction de ces catégories de population avec incapacités [34][34] Buton François, L’administration des faveurs. L’État,... est également au cœur des réflexions de ce numéro thématique. L’exemple du monde de la bienfaisance en 1900, analysé par Thomas Depecker, Anne Lhuissier et Christian Topalov montre combien la combinaison de ces catégories peut être complexe et diversifiée : en fonction de l’invalidité ou de l’incapacité de travailler (de manière temporaire, durable ou définitive), de l’éducabilité, de l’âge, du genre ou de la profession. Selon qu’elles relèvent de telle ou telle de ces catégories (ou de plusieurs d’entre elles), chacune de ces personnes entre dans des « formes distinctes de mise à l’abri du monde par l’enfermement ».

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Nous nous intéresserons aussi aux classifications menées à l’échelon micro par le monde médical puis à leurs traductions en catégories institutionnelles et administratives. En effet, le regard porté sur ces catégories évolue. Le cas des « incurables » – sorte de catégorie fourre-tout aux délimitations floues, où sont placées toutes sortes de personnes handicapées – en est un bon exemple. Délaissée par les médecins au XIXe siècle, cette catégorie prend une nouvelle importance lorsqu’elle ouvre accès aux droits (prestations) dans le cadre de l’assistance obligatoire de la loi de 1905 (destinée aux vieillards, infirmes et incurables sans ressources). Au corps médical est désormais assignée la responsabilité de l’expertise de ces populations. Comme le souligne Olivier Faure [35][35] Faure Olivier, « Classer les assistés (1880-1914) »,..., deux logiques s’affrontent alors, « celle des médecins qui étendent le champ de l’incurabilité pour évacuer de leur domaine le plus grand nombre possible de mauvais malades [36][36] Les autorités administratives les jugent laxistes et... ; la logique administrative qui, pour des raisons financières surtout, tend à les restreindre ». Dominique Dessertine montre, par le biais de sa contribution sur la fondation Richard, que la façon d’appréhender l’incurabilité évolue également dans le monde de l’éducation spécialisée. Le médecin en charge des garçons de l’institution affine ainsi sa classification des incurables à la veille de la Première Guerre mondiale en fonction de leur capacité à s’insérer dans la vie active – en distinguant les « vrais incurables », les « demi-curables » et les « incurables-curables ». Néanmoins, ces catégories sont souvent très stigmatisantes pour les populations ciblées. L’article de Simeng Wang sur le travail social dans la prise en charge du handicap en Chine montre ainsi que le passage d’un référentiel fonctionnaliste (se référant à une norme d’utilité sociale pour désigner les inutiles à la société) à un référentiel médical (considérant le handicap comme une maladie) n’a pas fait disparaître le caractère péjoratif de ces catégories. Les chercheurs et travailleurs sociaux préfèrent privilégier une appellation qui reflète le point de vue de la personne handicapée elle-même. Modifier le regard porté sur leur corps constitue aussi fréquemment un objectif pour les mobilisations (associatives) de populations avec incapacités. L’ANMIG présentée par Ugo Pavan Dalla Torre veut ainsi imposer un nouveau regard sur le handicap physique et la réinsertion professionnelle des mutilés au lendemain de la Première Guerre mondiale – ce qui va ouvrir à la reconnaissance de la « capacité de discernement et de volonté » refusée jusque-là aux populations invalides. L’association parvient aussi à montrer l’importance des mutilés de guerre comme nouvelle catégorie opératoire dans la société, avec des droits et des devoirs propres.

La segmentation française selon l’âge

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Une fois effectué ce parcours à travers des situations révélatrices, le dossier revient sur la situation française contemporaine, pour comprendre comment s’est imposée l’étrange barrière d’âge entre handicap et dépendance. L’article de Christophe Capuano et Florence Weber montre d’abord qu’il n’y a jamais eu de politique claire et forte sur cette question, les orientations politiques se construisant au gré des contraintes économiques, des rapports de force, des évolutions démographiques et des avancées médicales. Il insiste en outre sur le fait qu’une telle segmentation aujourd’hui ne va pas de soi, entre d’un côté une politique du handicap confinée aux âges actifs (20 ans-60 ans) et de l’autre une politique de la dépendance, qui commence arbitrairement à 60 ans, alors que cet âge n’est plus celui de la retraite et n’est pas non plus celui de l’augmentation de la prévalence des déficiences, qu’elles soient liées au travail (à partir de 45 ans) ou au grand âge (à partir de 75 ans). La crispation française sur cette barrière d’âge n’est-elle pas due au heurt entre une genèse nationale des politiques sociales, fortement liées à l’inaptitude au travail, et une effervescence internationale autour du droit à l’autonomie des personnes handicapées qui fait l’impasse sur les limitations quotidiennes sévères et surtout, sur le rôle désormais dévolu aux familles comme acteur principal de l’aide ?

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Ces questions sont abordées de manière croisée dans les deux « positions » d’Henri-Jacques Stiker et de Jean-Claude Henrard qui concluent ce numéro. Dans leurs articles de synthèse, ces deux acteurs du champ du handicap et de la dépendance, longtemps militants pour une meilleure prise charge professionnelle de la perte d’autonomie, retracent les principales étapes historiques des évolutions des concepts administratifs et scientifiques. Ils s’interrogent sur les catégorisations sociales fabriquées par les politiques publiques en choisissant d’aborder la question selon une approche inverse à celle qui est la leur habituellement : Henri-Jacques Stiker, spécialiste du handicap [37][37] Stiker Henri-Jacques, Corps infirmes et sociétés, Essais..., privilégie une entrée par la vieillesse alors que Jean-Claude Henrard, davantage expert de la dépendance [38][38] Henrard Jean-Claude, La perte d’autonomie, un nouvel..., choisit cette fois l’angle du handicap. Les deux auteurs s’interrogent sur les effets d’une segmentation par l’âge, Henri-Jacques Stiker insistant sur la nécessité de ne pas réserver la question de la dépendance à l’âge avancé – celle-ci devant être posée à tout âge – tandis que Jean-Claude Henrard remet en cause, quant à lui, les « conséquences discriminatoires de la barrière d’âge ». Il milite pour « un nouveau droit universel à la compensation de la perte d’autonomie ».

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Espérons que ce numéro aide à sortir de ces impasses cumulées.

Notes

[1]

Weber Florence, Handicap et dépendance, drames humains, enjeux politiques, CEPREMAP, 2011, p. 12.

[2]

Frinault Thomas, « La dépendance ou la consécration française d’une approche ségrégative du handicap, in n° spécial « Politique(s) et vieillissement », Politix, n° 72, 2005, p. 11-31.

[3]

Sur la maladie mentale : Guillemain Hervé, « Les malades dans l’institution psychiatrique au XXe siècle », journée d’étude organisée au Mans le 7 avril 2010 ; Arveiller Jacques (dir.), « Psychiatries dans l’histoire », Actes du 6e congrès de l’Association européenne pour l’histoire de la psychiatrie, Caen, collection Symposia, Presses universitaires de Caen, 2008. Sur l’histoire de la santé : Bourdelais Patrice et Faure Olivier, Les pratiques de santé, XVIIIe-XXe siècles, Paris, Belin, 2005 ; Chevandier Christian, L’hôpital dans la France du XXe siècle, Paris, Perrin, 2009.

[4]

Stiker Henri-Jacques, Corps infirmes et sociétés. Essais d’anthropologie historique, Paris, Dunod, coll. « Idem », première éd. 1982, Leca Antoine, Le handicap : droit, histoire, médecine, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2004.

[5]

Marec Yannick et Réguer Daniel (dir.), De l’hospice au domicile collectif : La vieillesse et ses prises en charge, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Presses universitaires de Rouen, 2013 ; Feller Élise, Une histoire de la vieillesse en France 1900-1960. Du vieillard au retraité, Paris, Seli Arslan, 2005 ; Nardin Anne, Voyage au pays de Gérousie. Le grand âge en institution, Assistance publique-Hôpitaux de Paris, 2007 ; Feller Élise, « L’Hospice des vieux (1900-1970). De la construction à l’écroulement d’un idéal de la prise en charge de la vieillesse », in Cribier Françoise et Feller Élise (dir.), « Regards croisés sur la protection sociale de la vieillesse », Cahiers d’histoire de la Sécurité sociale, n° 1, 2005, p. 43-82 ; Bourdelais Patrice, L’âge de la vieillesse, Paris, Odile Jacob, 1993.

[6]

Stiker Henri-Jacques, Les métamorphoses du handicap de 1970 à nos jours, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2009, p. 211-222 ; Gueslin André, Stiker Henri-Jacques (dir.), Handicaps, pauvreté et exclusion dans la France du XIXe siècle, Paris, éditions de l’Atelier, 2003.

[7]

Les deux numéros spéciaux, sous la direction de Bourdelais Patrice, consacrés aux vulnérabilités et aux populations vulnérables : Annales de démographie historique, 2005/2, n° 110 et 2006/1, n° 111.

[8]

Brodiez-Dolino Axelle, Von Bueltzingsloewen Isabelle, Eyraud Benoît, Laval Christian, Ravon Bertrand, Vulnérabilités sanitaires et sociales. De l’histoire à la sociologie, Rennes, PUR, 2014 ; Brodiez-Dolino Axelle, Combattre la pauvreté. Vulnérabilités sociales et sanitaires de 1880 à nos jours, Paris, CNRS éditions, 2013. Nous renvoyons également aux travaux réalisés dans le cadre du programme de recherche ANR sur la définition et le traitement des populations vulnérables (XIXe-XXe siècles) : « Histoire des populations vulnérables » réalisés par le groupe ESOPP (EHESS) (2009-2013).

[9]

Capuano Christophe, « Faire l’histoire de la dépendance contemporaine. Le cas des solidarités familiales en France dans la seconde moitié du XXe siècle », in Brodiez-Dolino Axelle et Dumons Bruno, La protection sociale en Europe au XXe siècle, Rennes, PUR, 2014, p. 147-164. Nous retrouvons une telle approche dans la thèse stimulante de Rossigneux-Méheust Mathilde, Vivre, vieillir et mourir en institution au XIXe siècle : genèse d’une relation d’assistance, thèse d’histoire contemporaine, Université Paris 1, 2015.

[10]

Avec l’exploitation notamment de l’enquête Handicaps-Incapacités-Dépendance (INSEE).

[11]

En 1980, le groupe de travail sur les soins aux personnes âgées dénonce une sur-psychiatrisation des personnes âgées (les plus de 65 ans représentent encore 25 % de la population des asiles). Cela tient notamment à des raisons financières, le placement en asile étant complètement pris en charge par l’assurance maladie. Rapport du groupe de travail « Les soins aux personnes âgées », ministère de la Santé et de la Sécurité sociale, décembre 1980, Archives nationales, 20000359/1.

[12]

Weber Florence, « Les inégalités sociales dans la prise en charge du handicap : dispositifs institutionnels et soutien familial », Lettre de la Mire, janvier 2005, p. 3.

[13]

Ibid., p. 2-6.

[14]

Faure Olivier, « La "fabrique" des populations vulnérables », in Brodiez-Dolino Axelle et alii, Vulnérabilités sanitaires et sociales, op. cit., p. 169.

[15]

Rosental Paul-André, « Pour une histoire politique des populations », Annales ; Histoire, Sciences sociales, janvier-février 2006, n° 1, p. 7-29.

[16]

Vincent-Cassy Mireille, « Les "pauvres corporels" en France de la fin du Moyen Âge », in Gueslin André, Stiker Henri-Jacques (dir.), Handicaps, pauvreté et exclusion…, op. cit., p. 137-153.

[17]

Dans le cadre du « grand renfermement » sont regroupés dans les hôpitaux généraux et les dépôts de mendicité, les infirmes, les vieillards, les aliénés comme les aveugles et les sourds. Foucault Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972.

[18]

Certaines familles aristocratiques ayant un gène de la surdité se sont mobilisées pour les sourds. Il s’agit donc d’un type de mobilisations « familiales » venant des élites internationales (aristocratie, etc.). Selon Catherine Duprat, « les hommes du XVIIIe siècle ne conçoivent pas de plus noble mission que de rendre à la vie sociale l’enfant jusque-là reclus dans son infirmité ». Duprat Catherine, « Pour l’amour de l’humanité ». Le temps des philanthropes, La philanthropie parisienne des Lumières à la monarchie de Juillet, t. 1, Paris, éd. du CTHS, 1993, p. 31-32. Cité par Buton François, L’administration des faveurs. L’État, les sourds et les aveugles (1789-1885), Rennes, PUR, 2009, p. 44.

[19]

Nous renvoyons à la genèse des « sourds-muets et aveugles » comme catégorie d’État. Cf. Buton François, L’administration des faveurs… op.cit., p. 73 et sq.

[20]

Betrams Kenneth et Kott Sandrine, « Actions sociales transnationales », n° spécial, 71, 2008 et Saunier Pierre-Yves, « Les régimes circulatoires du domaine social, 1800-1940 : projets et ingénierie de la convergence et de la différence », Genèses, 71, 2008, p. 4-25. Voir également le travail pionnier de Gildas Brégain, qui articule genèse nationale et ouverture internationale de nouveaux modèles : L’internationalisation imparfaite d’une modernité nord-atlantique : essai d’histoire croisée des politiques publiques du handicap en Argentine, au Brésil et en Espagne (1956-1982), Université Rennes 2-Universidade federal de Santa Catarina, 2014.

[21]

Pour Vincent Viet, qui défend une approche plutôt généalogique du cas français, la Première Guerre mondiale a ainsi permis de sélectionner le « sentier de dépendance » ou le mode de cristallisation de l’État-Providence en France. Viet Vincent, La santé en guerre 1914-1918. La santé pionnière en univers incertain, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

[22]

Topalov Christian, Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France (1880-1914), Paris, éditions de l’EHESS, 1999.

[23]

Marina Serré évoque une « harmonisation cognitive », entendue au sens de construction de pratiques et d’outils communs établissant des normes transnationales. Serré Marina, « De l’économie médicale à l’économie de santé. Genèse d’une discipline scientifique et transformations de l’action publique », Actes de la recherche en sciences sociales, 2002, n° 143, p. 68-79.

[24]

World Health Organization, Impairments, Disabilities, Handicaps. A manual of classification relating to the consequences of disease, Genève, WHO, 1980.

[25]

Cette expression est notamment utilisée dans le cas des parents d’enfants inadaptés qui se mobilisent pour leur progéniture. Robelet Magali, Piovesan David, Claveranne Jean-Pierre, Jaubert Guillaume, « Secteur du handicap : les métamorphoses d’une gestion associative », in Entreprises et Histoire, n° 56, septembre 2009, p. 85-97.

[26]

Saunier Pierre-Yves, « Les régimes circulatoires du domaine social 1800-1940 : projets et ingénierie de la convergence et de la différence », article cité, p. 14-16.

[27]

Brégain Gildas, L’internationalisation imparfaite d’une modernité nord-atlantique : essai d’histoire croisée des politiques publiques du handicap en Argentine, au Brésil et en Espagne (1956-1982), op. cit.

[28]

Porter un regard univoque sur ces prises en charge d’un public-cible serait insuffisant. Celles-ci sont également le fruit des interactions entre ces populations avec incapacités et les institutions qui s’en saisissent cf. Rosental Paul-André, « Pour une histoire politique des populations », Annales Histoire Sciences sociales, janvier-février 2006, n° 1, p. 21.

[29]

Sur le cas français, nous renvoyons à Romien Pierre, « À l’origine de la réinsertion professionnelle des personnes handicapées : la prise en charge des invalides de guerre », Revue française des Affaires sociales, 2005/2, p. 229-247.

[30]

Brégain Gildas, L’internationalisation imparfaite d’une modernité nord-atlantique : essai d’histoire croisée…, op. cit.

[31]

L’Association des paralysés de France (APF) est ainsi créée en 1933 à l’initiative d’André Trannoy.

[32]

De Blic Damien, « De la Fédération des mutilés du travail à la Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés. Une longue mobilisation pour une "juste et légitime réparation" des accidents du travail et des maladies professionnelles », Revue française des affaires sociales, 2008/2, n° 2-3, p. 119-140, p. 126-127.

[33]

Barral Claude, Paterson Florence, Stiker Henri-Jacques, Chauvière Michel, L’institution du handicap. Le rôle des associations, Rennes, PUR, 2000. Il s’agit ici d’une différence essentielle entre les personnes handicapées et les personnes âgées avec incapacités pour lesquelles il n’existe pas de telles mobilisations avant le milieu des années 1980.

[34]

Buton François, L’administration des faveurs. L’État, les sourds et les aveugles (1789-1885), Rennes, PUR, 2009. Des travaux pionniers sont également en préparation sur cette question comme la thèse d’Hervois Pauline (INED) sur Les infirmités apparentes dans le recensement français, 1851-1876 qui interroge la place et la visibilité de ces populations infirmes dans les statistiques officielles. Hervois Pauline, « Document de Travail n° 219 », Actes de la journée doctorale de l’INED, 2015.

[35]

Faure Olivier, « Classer les assistés (1880-1914) », Les cahiers de la recherche sur le travail social, n° 19, 1990, p. 46-47.

[36]

Les autorités administratives les jugent laxistes et leur reprochent de négliger les possibilités d’amélioration et de confondre trop souvent les notions de chronicité et d’incurabilité, convertissant aisément les chroniques en incurables, leur permettant l’accès au bénéfice de la loi ; ils les critiquent également pour avoir tendance à confondre infirmité/incurabilité et incapacité totale de travail, outrepassant leurs droits ; Les pouvoirs publics estiment également qu’ils tendent à confondre une partie des aliénés, épileptiques, idiots parmi les infirmes et incurables. Faure Olivier, « Classer les assistés (1880-1914) », Ibid.

[37]

Stiker Henri-Jacques, Corps infirmes et sociétés, Essais d’anthropologie historique, Paris, Dunod, 1982, 2013.

[38]

Henrard Jean-Claude, La perte d’autonomie, un nouvel enjeu de société, Paris, L’Harmattan, 2012.

Plan de l'article

  1. La gestion des populations : des objets de la prise en charge aux sujets de la mobilisation
  2. Des classifications médicales aux catégories institutionnelles et administratives
  3. La segmentation française selon l’âge

Pour citer cet article

Capuano Christophe, Weber Florence, « Introduction », Revue d'histoire de la protection sociale, 1/2015 (N° 8), p. 7-17.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2015-1-page-7.htm


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