La « veuve captive » dans la tragédie classique
Gilles Revaz
La tragédie renaît en 1634 avec notamment la Sophonisbe de Mairet. Dans le sillage de
Pyrame et Thisbé de Théophile de Viau, la pièce est construite sur un mariage rendu impossible par un obstacle politique. D’un point de vue générique, il y a là un schème caractéristique
de la tragédie par opposition au genre nuptial de la tragi-comédie; la fonction structurale de
l’opposant politique peut prendre la figure d’un tyran (Britannicus ou Suréna), de l’impérialisme romain (Nicomède) ou encore des lois romaines (Bérénice). Toutefois, comme il apparaît
déjà en filigrane dans la pièce de Mairet et surtout dans la Marianne de Tristan l’Hermite, un
autre schème structure la tragédie classique : une veuve, garante des droits du lignage et captive d’un tyran qui voudrait l’épouser pour assouvir sa passion et conquérir la légitimité. Mais
l’objet, fidèle « aux mânes sacrés d’un grand roi », résiste aux violences du sujet. Nous retrouvons la veuve captive dans Rodogune, dans Timocrate et dans Andromaque. Dans les pièces de
Pierre Corneille et de Racine, la veuve préserve les droits du fils du roi; dans la tragédie romanesque de Thomas Corneille, le mariage des ennemis est rendu acceptable, malgré l’ombre du
roi défunt, au prix d’un grand effort d’invention visant à respecter néanmoins les bienséances.
Le sujet pose en effet la problématique qui était à l’origine de la Querelle du Cid, la princesse
devant épouser l’assassin présumé de son père. Si la tragi-comédie s’en accommodait, la tragédie, plus scrupuleuse sur le plan des bienséances, ne saurait admettre une telle union, comme
l’atteste la correction du dénouement du Cid dans l’édition de 1660. Les bienséances servent
aussi de filtre au « politiquement correct ». L’impossible mariage et la fidélité absolue de la
veuve dessinent une configuration qui garantit la succession par la primogéniture masculine. Il
y a un effet de signification qu’on peut interpréter comme un coup de force de la forme sur le
sens (Georges Forestier) ou, dans une perspective pragmatique, comme un élément de la scénographie énonciative qu’instaure le dialogue du dramaturge avec son roi.