2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
La variété botanique dans les récits de voyage au XVIe siècle : une glorification du créateur
Danièle Duport
Restituer les nuances de l’infinie variété, telle est sans doute la tâche
que se fixent les récits des voyageurs au XVI e siècle. A l’exception des
plus anciens d’entre eux où la notation botanique tient peu de place, les
observations vivantes liées au spectacle de la nouveauté se mêlent aux
surprises botaniques. Transcrire la diversité des choses vues conduit à
déployer tout le paradigme de l’étrangeté dans les œuvres de la nature et
de l’homme. Comme le narrateur pratique la collection d’images dépaysantes, l’arbre étrange côtoie l’animal indigène, les ruines prestigieuses ou
bien la description des villes, des mœurs et des costumes.
Le voyageur est saisi par le souci de rapporter fidèlement, du moins
est-ce l’impression ressentie par le lecteur. Ainsi le geste de l’indigène lié
à l’usage de la plante suit la description de la plante, dans le lieu même où
elle pousse, sans omettre l’effet produit sur celui qui la découvre. Rien, en
apparence, qui rappelle les nomenclatures et les notices des traités agricoles ou des livres de botanique, puisque l’inventaire de la flore s’inscrit
dans une durée narrative personnelle en même temps qu’il obéit, par la
nécessaire compilation, à la tradition de la singularité véhiculée par les
récits de voyage. La notice botanique dépend donc, en grande partie, du
genre qui l’accueille et de la destination qu’on lui assigne. Dans la relation de voyage, l’enthousiasme sous-tend le descriptif, par là même investi
d’une fonction didactique.
Notons aussi que l’importance descriptive de la notice botanique va
croissant au long du siècle. Pour s’en tenir à deux voyageurs partis vers
une même destination, quelle différence entre le style allusif de Jean
Thenaud, dans
Le Voyage itinéraire de outre mer publié en 1520
[1], et
Le
Voyage de la terre sainte de Denis Possot paru en 1532, lequel se signale
par une sensibilité beaucoup plus attentive aux plantes cultivées
[2]. On s’intéresse désormais davantage à la diversité de la nature. D’autre part, la topographie, née de l’expérience directe du voyage, se veut d’autant plus
exhaustive que son sujet s’avère plus circonscrit
[3], par opposition à la cosmographie. Elle accorde plus d’importance à la vue qu’à l’autorité de la tradition, sans hésiter à y revenir. Enfin, l’attrait pour l’agriculture et la botanique au XVI
e siècle est de plus en plus attesté par la traduction des traités
d’agriculture anciens et par la publication d’ouvrages en langue française.
Le voyageur du XVI
e siècle, pris entre la réalité qu’il découvre et celle
qu’il a lue, dispose en la matière de deux sources principales. D’un côté,
la tradition antique du récit de voyage, illustrée par Callisthène et Diodore
de Sicile, mêle aux considérations diverses des informations sur la flore
des pays traversés. De l’autre, l’héritage de Théophraste, de Pline
l’Ancien et de Dioscoride pousse un Pierre Belon, botaniste lui-même, à
transformer le voyage en enquête botanique et à écrire, en marge de la
relation, des ouvrages très spécifiquement consacrés aux arbres
[4].
Observé de près, le statut de la singularité botanique révèle un regard
particulier sur la variété qui conditionne toute la littérature de voyage à la
Renaissance. La botanique s’y présente comme un canton de la Création.
RENDRE COMPTE DU SINGULIER VÉGÉTAL
L’ordre fragmentaire choisi, celui de la découverte au long de l’itinéraire géographique, ou celui qui regroupe dans une même rubrique les
plantes, les arbres et les fruits étranges, se subordonne à l’ordre de Dieu
qui répartit les plantes selon les climats, les reliefs et invente constamment
les formes. Ce sont ces raisons qui peuvent faire dire à Jean de Léry :
Voilà, non pas tout ce qui se pourroit dire des arbres, herbes et
fruicts de ceste terre du Brésil, mais ce que j’en ay remarqué durant environ un an
que j’y ay demeuré [5].
L’exhaustivité étant impossible, l’échantillon proposé doit fonctionner de
manière emblématique.
La description botanique présente tous les degrés, de la concision à
l’amplification. L’observateur commence par indiquer la dénomination.
Belon le fait en français pour s’appuyer ensuite, en cas de confusion possible, sur la terminologie latine : le baume, par exemple, est confronté
avec le xyllobalsamum et le carpobalsamum. Autour du bassin méditerranéen, et jusqu’en Turquie, l’appellation locale est assez rarement
transcrite :
Il y a des arbres en leurs jardins [en Turquie] que les Grecs nomment en leur
langage vulgaire Kromada, ou Cromadia, qui sont de la haulteur d’un Amendier.
Les Turcs le nomment Courma, du nom de dactier [...] [6].
Au Nouveau Monde, en revanche, l’absolue nouveauté rencontre un vide
du langage, si bien que la terminologie locale supplée à l’absence :
« un arbre nommé
Genipat en langue des Amériques » ou encore « une
autre herbe nommée
Petun », écrit André Thevet
[7]. Les sonorités étrangères servent d’ouverture alléchante à l’exotisme que l’expansion descriptive dévide ensuite.
La transcription des choses vues recourt à l’énumération. Les singularités sont ainsi consignées au gré d’un classement assez lâche : topographie générale, description des mœurs, « portrait » des plantes, des techniques agraires, et plus rarement d’un jardin. L’effet d’inventaire est plus
marqué encore lorsque la relation réserve une section particulière à la
botanique : ainsi procèdent Gonzalo Fernandez Oviedo dans
L’Histoire
naturelle et généralle des Indes
[8] et Jean de Léry avec
L’Histoire d’un
voyage en terre de Brésil
[9]. Quelle que soit la méthode retenue — chronologie du voyage à la manière de Diodore, classification par l’usage, l’apparence et par le lieu à la manière de Théophraste dans sa
Recherche des
plantes, ou de Pline dans l’
Histoire naturelle —, les singularités végétales
s’additionnent les unes aux autres à l’intérieur de la grande famille végétale selon une
dispositio réglée par les Anciens
[10].
Dans ces notices prime le regard émerveillé et, bien que quelques
espèces bénéficient d’une plus grande attention et qu’on parvienne de la
sorte à des présentations assez complètes, d’ordinaire la relation pratique
une sélection subjective parmi les composantes. Après avoir noté une
silhouette générale, dans le meilleur des cas, la description est aimantée par
l’étrangeté, son seul souci. La singularité établit dans le système descriptif
comme une hiérarchie des priorités qui fait que ne se pose même plus, en
apparence, le problème de l’ordre à adopter pour décrire, ni celui de la
totalité dont il faudrait rendre compte. Le singulier devient bien souvent le
point focal. Ainsi le fruit pour sa forme, son goût et son usage détourne des
détails concernant l’arbre. Jean de Léry suit ce schéma pour l’anacardier :
Il y a au surplus, en ce pays-là, un arbre qui croist haut eslevé, comme les cormiers par-deçà, et porte un fruict nommé Acajou par les sauvages, lequel est de la
grosseur et figure d’un œuf de poule. Mais au reste quand ce fruit est venu à maturité, estant plus jaune qu’un coing, il est non seulement bon à manger, mais aussi
ayant un jus un peu aigret, et neantmoins agreable à la bouche : quand on a chaud
cest liqueur rafraischit si plaisamment qu’il n’est possible de plus : toutesfois estant
assez mal aisé à abbattre de dessus ces grands arbres, nous n’en pouvions gueres
avoir autrement, sinon que les Guenons montans dessus pour en manger, nous
les faisoyent tomber en grande quantité [11].
En revanche, l’ananas, et surtout le bananier, présentés comme un comble
d’étrangeté, sont décrits dans leur totalité
[12]. En général, Oviedo, Belon et
Thevet fournissent des états plus complets de la flore
[13]. A lire
Les
Singularitez de la France Antarctique, il est possible de découvrir un
ordre descriptif autre qui, partant des apparences, s’efforce d’aller vers la
substance ou les bienfaits cachés, c’est-à-dire vers la finalité de la
plante
[14]. Et c’est cette propriété même que la sagacité humaine s’emploie
à exploiter, propriété justement confondue avec les usages toujours mentionnés par la relation de voyage
[15]. Telle la rhubarbe présentée dans
La
Cosmographie universelle d’abord extérieurement, ensuite jusqu’à « cette
vertu cachée soubz la terre, qui est en ladicte racine », enfin dans sa
manière d’exalter le précieux suc
[16].
Le regard trie parmi les essences et les variétés dans un premier temps,
ensuite il isole le particulier parmi les paradigmes conjugués de la forme
globale, du dessin des parties, de la couleur et du goût. On pourrait multiplier les exemples de cette écriture dont, tout naturellement, Jean de
Léry compare les mobiles profonds avec l’hymne aux merveilles de la
Création chanté dans le Psaume CIV
[17], psaume qui vient clore et justifier
de l’intérieur le chapitre consacré aux « arbres, herbes, racines et fruicts
exquis ». La nature américaine, l’orientale, l’africaine et l’asiatique aussi
déploient le spectacle d’une variété autre. Jean de Léry, dont on doit peut-être apprécier les propos en fonction de connaissances plus limitées que
celles d’un botaniste, note, qu’exceptés le pourpier, le basilic et la fougère, rien n’est semblable à la végétation que nous connaissons
[18]. Au
demeurant, contraints à baliser le dissemblable par des comparaisons qui
le rendent plus familier, ils isolent, davantage encore, la plante nouvelle
en sa singulière différence.
D’évidence, la description s’ingénie plus à recenser les manifestations
de l’inconnu qu’à transmettre un tableau général de la flore. Est systématiquement exclue et considérée comme banale toute culture ou plante
connue, qu’elle soit rare ou commune dans le pays d’origine du voyageur.
Tout au plus sera-t-elle mentionnée rapidement : Denis Possot, après avoir
expédié « romarins, sauges, lavandes », s’arrête à un arbuste qu’il ne parvient pas à identifier sur l’île italienne de Liezina
[19]. Seul l’usage particulier
de telle plante banale en Europe autorise plus que sa simple mention
[20]. Par
conséquent, la réalité se trouve amputée et réduite à l’extraordinaire doublé
de l’utile. Ni recension des plantes indigènes cultivées pour l’agrément ni
des plantes sauvages, comme il plairait au voyageur d’aujourd’hui. Belon
fait exception quand il décrit quelques arbres orientaux pour leur beauté,
par exemple les essences à feuillages persistants. Le livre de la nature veut
la singularité haute en couleur comme unique principe de classification. De
ce fait, on ne répertorie la plante utile que pour son apparence étrange, que
pour l’usage inattendu qui en est fait
[21].
D’une manière générale, les voyageurs partis en direction de la Grèce,
de l’Égypte et de la Turquie se contentent souvent de la dénomination, à
peine glosée; au contraire, en son exubérance, le Nouveau Monde sollicite
le déploiement descriptif. La notice botanique paraît se cantonner dans les
bornes du modèle descriptif de Pline, qui considère rapidement les caractères physiques de la plante pour passer à ses usages et à sa culture. Ni les
traités d’agriculture ni tous les ouvrages consacrés aux simples ne présentent de définitions plus élaborées
[22]. Du côté de leur équivalent antique,
les relations de voyage héritent d’une tradition botanique indifférente à la
représentation scientifique, qui, au fond, met l’accent sur la singularité plus
que sur les possibilités de son identification et de sa classification. Diodore,
beaucoup plus elliptique, se limite à l’élément surprenant.
Nullement poreux aux techniques descriptives exhaustives, ces chapitres annexes de l’histoire naturelle prouvent combien l’éblouissement,
l’effet à produire, comptent plus dans la transmission des savoirs que les
classifications qui restent empiriques.
La manière la plus efficace et la plus naturelle de parler à l’imagination du lecteur ignorant consiste à recourir à la comparaison, seul procédé visant l’affect dans la rhétorique de la singularité. La comparaison
produit l’effet de réel grâce à la correspondance qui s’établit avec la forme
connue. La comparaison la plus fréquente identifie l’inconnu en le ramenant au connu. Près d’Alexandrie, Jean Palerne découvre le caroubier :
Le lieu est tresabondant en [...] plusieurs fruicts, que nous n’avons pas communs en nostre Europe, comme Carrobes, l’arbre duquel ressemble au Cassier, et
produit son fruict comme febves estans en leur escorce : mais plus gros, plat, et de
mesme couleur estans seiches, que feroit un morceau de colleforte et ainsi faict.
Ses noyaux y sont rangez comme febves, mais ne servent à rien, et n’y a que ce qui
est au tour : et a son escorce dure comme marrons [23].
La comparaison emprunte en général au domaine végétal, encore qu’elle
en sorte aisément lorsque la nouveauté, outrant la norme, touche à
l’inimaginable végétal : pour Jean de Léry, les feuilles du bananier évoquent les plumes d’autruche et le fruit du cotonnier dispose ses graines
selon les courbes d’un rognon
[24]. Autre caractéristique : plus l’écart avec
les repères habituels est grand, plus l’observateur aura tendance à diviser
la singularité en réalités séparées, convoquant pour chacune d’elle une
comparaison supplémentaire. Technique d’
ekphrasis qui morcelle la
plante en unités disparates et n’est pas loin d’évoquer, dans le domaine
végétal, un équivalent de la monstruosité fabuleuse. Dans son identité
bigarrée, elle confine ainsi parfois au bizarre.
Premièrement la plante qui produit le fruict nommé par les sauvages Ananas,
est de figure semblable aux glaieuls, et encores ayant les fueilles un peu courbées
et cavelées tout à l’entour, plus approchantes de celles d’aloes. Elle croist aussi non
seulement emmoncelée comme un grand chardon, mais aussi son fruict, qui est de
la grosseur d’un moyen Melon, et de façon comme une pomme de Pin, sans pendre
ni pancher de costé ni d’autre, vient de la propre sorte de nos Artichaux [25].
Tout autre est l’usage qu’un botaniste et naturaliste, Pierre Belon, fait de la
comparaison. Si elle éclaire le lecteur peu averti, elle ne lui sert pas uniquement à ancrer le dissemblable dans l’ordinaire par analogie formelle. Elle
s’arrête à des distinctions plus délicates et spécifiques pour l’œil savant :
Les susdicts sions du Baume avoyent l’escorce rougeastre par le dessus, et portoyent les fueilles verdes ordonnées à la maniere du Lentisque, c’est à sçavoir de
costé et d’autre, comme nous voyons es fueilles des rosiers, ou de fresne, ou
noyers : toutesfois la grandeur n’excede point la fueille des pois ciches, et est faite
de telle façon, que la derniere fueillette qui est au bout, fait que le nombre en soit
impar [...] [26].
Il arrive que la comparaison superpose les subtiles nuances de plantes, si
ressemblantes qu’on les a jusqu’alors confondues, ou qu’au contraire on a
distinguées sous des noms différents alors qu’elles recouvrent des variétés
d’une même espèce. Pour illustrer le premier cas, Pierre Belon élucide les
confusions qui règnent autour du « baume »
[27], de ce que l’on « estime vray
Baume ». Pour les erreurs de la deuxième sorte, il compare, lors de son
passage en Crète, le thym, le serpolet
[28], la sarriette et l’hysope, plantes des
plus communes dans un jardin de l’époque, et conclut que le thym des jardins est en fait un serpolet. Notre thym ni notre hysope, ou notre sarriette,
ne correspondent à ce que les Anciens désignaient par ces noms. Le plus
commun est donc souvent « malnommé ». Aussi la volonté de comparer
est-elle à l’origine du projet de voyage, puisqu’il part en Orient pour reconnaître les arbres et arbustes recensés par les Anciens
[29], identifier ceux dont
parle Théophraste
[30]. La comparaison devient pour lui un instrument d’enquête, comme elle fonde l’expérience du voyage et sa rhétorique. Sans
doute convient-il alors de voir chez Belon, dans cette quête de la spécificité
et du propre, beaucoup plus qu’un intérêt pour le singulier. Sa démarche
est largement héritée de celle de Théophraste, disciple d’Aristote, qui
éclaire ses écrits d’une connaissance directe acquise par le voyage.
Les Observations de plusieurs singularitez et choses memorables de
Pierre Belon reflètent donc une démarche plus scientifique. Le titre prévient d’un écart avec la tradition des « voyage », « pérégrination », « histoire » et autres « singularités »
[31]. A la manière des navigations rabelaisiennes, dont les escales regorgent d’inventions, la relation de voyage la
plus courante se pense encore comme une quête du merveilleux lointain,
ce merveilleux serait-il réel. Cependant, quoique aimanté par l’objet
remarquable, le discours qui ne vise que la mise en valeur du dissemblable surprenant, se plie à une volonté de représenter le monde souvent
annoncée dans les pages liminaires. On y observe donc, en dépit du peu
de connaissances botaniques de la plupart des voyageurs français,
quelques ébauches de démarches plus soucieuses de justesse.
Peut-être certains voyageurs du Nouveau Monde ont-ils acquis une
sensibilité supérieure, ont-ils aiguisé leur sens de l’observation des végétaux, parce qu’ils importaient avec eux des plantes européennes dont ils
allaient suivre l’acclimatation ? L’attrait pour la flore indigène, et surtout
pour les modes de culture, trouve ses fondements du côté de ces pratiques
de voyage plus que dans un savoir. Partis pour longtemps, ces hommes
emportent de quoi satisfaire leurs habitudes alimentaires : semences de
céréales et plants de vigne du côté français, orangers et citronniers
principalement du côté espagnol et portugais. André Thevet relate les
déboires rencontrés avec la culture du blé, échecs qu’il impute « à une
petite vermine »
[32]. Jean de Léry précise que les Français ont importé des
pieds de vigne, du blé, de l’orge, du froment et du seigle, mais que la
terre, très grasse et fertile, fait trop vite monter en graines le froment et le
seigle. Il songe alors aux moyens de ralentir cette fertilité
[33]. Oviedo établit une liste plus importante des arbres « qui ont été apportés de nostre
Espagne et de l’Europe » : orangers, citronniers, pommiers, grenadiers,
palmiers, dattiers, cassiers, vignes et oliviers. A l’exception des pêchers,
des cerisiers et des pruniers qui ne viennent guère, tout y prospère mieux
qu’en Espagne
[34]. Ce sont le botaniste Pierre Belon en Orient et les voyageurs vers les Amériques, éblouis par ces récoltes mémorables, qui se
montrent les plus attentifs aux plantes et à l’agriculture locales, les plus
soucieux également de rectifier chez leurs prédécesseurs des erreurs.
La volonté de communiquer une expérience vécue, le prestige qui naît
aussi du contact personnel avec une singularité neuve, et non pas de
seconde main, entraînent de temps en temps une remise en cause de l’autorité. On assiste donc, tantôt à la confirmation de la tradition, tantôt à sa
correction. Le référent n’est plus l’écrit mais la réalité vue.
Desquelles choses, la connoissance n’est moins utile et plaisante, que l’abus
ancien provenant de l’ignorance de plusieurs choses dont j’ay congneu la verité [...] [35].
Si les connaissances de Pierre Belon et sa méthode scientifique l’autorisent à prendre le contre-pied de la tradition sur des subtilités d’identification, il fait preuve d’humilité lorsqu’il reconnaît que l’on croit parfois
avoir découvert de l’inédit quand Hérodote vous a déjà devancé
[36]. Même
remarques de Léry sur Pline dont bien des « invraisemblances » sont
pourtant parfaitement corroborées par la réalité
[37].
Chacun voulant se parer du prestige de l’authenticité, l’autorité
contemporaine est franchement malmenée. Déjà, Pline, dans l’introduction de l
’Histoire universelle, tenait à faire savoir, qu’au rebours
d’une pratique courante, il aurait soin de toujours citer ses sources. Il faut
rappeler que la fausse relation de voyage se construit, partiellement ou entièrement, à partir d’une mosaïque d’emprunts : Solin ne procédait que par
compilation. Tel est également le cas de ces épitomés du monde, ou « cosmographies », qui se donnent à lire comme un voyage fictif à travers les singularités répandues sur le globe
[38].
Des Merveilles du monde de Guillaume
Postel se construit à partir de témoignages vivants, ceux d’un compagnon
de Magellan par exemple, ou de sources écrites anciennes et contemporaines
[39]. La cosmographie, aux prétentions encyclopédiques, procède en
cachant les rapines parmi les choses vues
[40]. La singularité a donc le statut
de matériau ouvertement pillé
[41]. Le voyageur se fût-il réellement rendu
dans des terres étrangères qu’on ne serait pas pour autant assuré de l’authenticité totale de ses comptes rendus parsemés de souvenirs de lectures.
Parti vers l’Orient en 1532, Denis Possot, ou son continuateur, reprend textuellement à Barthélemy de Salignac la description des Pommes de Paradis
fournie par ce dernier dans une relation datée de 1525
[42]. Centrée sur un
parcours ou un territoire plus limité, la topographie inclut pour sa part une
dimension d’expérimentation, de confrontation supérieure. Alors que Jean
de Léry dit écrire pour corriger des erreurs, pas uniquement relatives au
pays, mais à l’aventure protestante en France Antarctique, Pierre Belon,
avant lui, a accompli sa mission dans l’unique intention de parfaire ses
connaissances botaniques, de « parvenir à l’intelligence des choses concernantes la matière des médicaments et des plantes (laquelle je ne pouvoye
bonnement acquérir sinon par une lointaine pérégrination)»
[43]. Ses voyages
sont l’occasion d’accumuler des preuves consignées chaque soir afin d’éviter toute déperdition
[44], informations qui s’organisent dans l’esprit et sur la
feuille, non pas uniquement selon le mode de l’addition, mais selon la
confrontation des autorités et de l’expérience. Reconnaissance et identification donc plutôt que découverte pour Belon. Il est vrai que la catégorie
de la singularité se fissure sous ces premiers assauts de l’esprit d’analyse,
encore que la ferveur du chercheur en préserve l’éclat et la faculté d’étonner à volonté. Il s’enthousiasme à la vue du câprier du Sinaï qui présente la
forme gigantesque de la variété commune parvenue « à la hauteur de petit
figuier », avec des fruits « gros comme un œuf de poule »
[45].
La classification chez certains peut apparaître comme une démarche
plus savante. Plutôt que d’accumuler les documents entassés selon l’ordre
chronologique, ils sont redistribués
a posteriori en grandes familles :
topographie, zoologie, botanique, ethnologie, histoire. Ainsi procède
Oviedo, qui, note le traducteur de Cortéz, Guillaume le Breton, a suivi
« presque le même ordre que Pline »
[46]. A son tour Jean de Léry choisit de
reconstruire la masse de souvenirs, mais la distance temporelle séparant le
récit du vécu commande largement le parti pris, comme peut-être aussi la
nécessité qui le contraignit, croyant le manuscrit perdu, de recommencer
à remettre en forme. Toujours est-il que la classification s’arrête au titre
des rubriques et, qu’à l’intérieur de chacune, l’addition et la parataxe restent la règle
[47]. Pierre Belon procède-t-il autrement lorsque, de retour de
ses voyages en Europe et en Orient, il distribue sa collecte en chapitres
distincts de la nature ? Il écrit en 1551
L’Histoire naturelle des estranges
poissons marins, en 1553
De arboribus coniferis, resiniferis, en 1555
L’Histoire de la nature des oyseaux
[48]. Les taxinomies zoologiques et
botaniques sont-elles opérationnelles et apportent-elles une amorce de
classement ? On ne saurait en effet s’attendre que l’ordre de Dieu soit
réellement surclassé par une disposition humaine et artificielle.
Pour Gómara, dans le prologue de
L’Histoire générale des Indes occidentales, l’ingéniosité de Dieu déjoue presque toutes velléités de déchiffrer
l’inextricable sens de la création
[49]. Selon lui, dès lors que le voyage est
considéré par presque tous comme un pèlerinage auprès des merveilles du
monde, l’observation de la nature se subordonne à cette destination quasi
exclusive qui a le mérite, au moins, de contenir les mobiles plus égoïstes
dans le champ du respect de Dieu. Le projet divin est insondable,
volontairement brouillé pour la créature enfermée dans son émerveillement; mais, en dépit de la part d’ombre à laquelle les Écritures apportent
leur confirmation, Gómara reconnaît à l’homme quelque faculté de sonder
la nature. Toujours l’emporte ce désir de calquer la description du monde
sur l’écriture des apparences, de transcrire exactement la rhétorique du
merveilleux, sans autoriser l’intellect à l’organiser selon ses propres
normes. Chez un Pierre de La Primaudaye, domine la volonté manifeste de
ne pas déchirer l’enveloppe de mystère qui recouvre les productions
divines, et sa mise en garde contre la perversité d’une curiosité aveugle
[50].
Tout au plus s’agira-t-il, et c’est le cas de Belon, de nommer justement,
d’apprécier avec le plus de vérité les nuances décidées par Dieu. Le rôle
du rapporteur se limite, pour ce dernier, à celui de traducteur le plus exact
de la surface du réel, non de déchiffreur. L’une des attitudes les plus
méthodiques, de l’ordre de la reconnaissance et de la dénomination, est
celle de Pierre Belon
[51] qui emprunte à Théophraste ce souci de la
terminologie. Il est, de plus, certainement l’un des rares voyageurs, si l’on
exclut d’autres botanistes soucieux de voyager pour vérifier, comme
Charles de l’Ecluse, à échapper en partie à l’empire du singulier quand, de
temps en temps, il s’intéresse aux plantes les plus ordinaires, parfaitement
courantes en France, et aux arbres indigènes, non pour leur utilité, mais
pour leur seule beauté
[52]. Tout conduit à penser que la relation de voyage,
en ses parties consacrées à l’histoire naturelle, prend son souffle et sa mesure dans une célébration de la variété, partant, de la Providence divine
« qui a particuliere cure des humaines choses »
[53].
UNE LOUANGE DE L’INVENTION DIVINE :
LA NATURE SINGULIÈRE ET SA RHÉTORIQUE
Le voyage devient un exercice pratique de recensement de la variété,
davantage, il est investi d’une mission qui le transcende, faire l’apologie
de la Création. Inscrite au cœur même du projet divin, la variété éveille
chez tous la curiosité et le désir de transcription. Le Seigneur de Villamont
écrit exactement cela en tête de son voyage en Italie : Dieu a placé
l’homme au centre du « pourpris »,
[...] le constituant roi et monarque de tout l’univers, pour s’esgayer et pourmener,
par toutes les bornes et limites d’iceluy : afin qu’en telles perrigrinations et voyages,
il vint avec la raison et ratiocination, dont il avoit esté doué de Dieu à rechercher ce
qu’il y avoit de beau et rare soubs la voûte des cieux. Et à ceste fin Dieu a empreint
en l’âme de l’homme un désir naturel d’apprendre, et de s’en lasser jamais [...] [54].
Par son apologie du Créateur, le récit de voyage approche en ses fondements la prédication, forme adoptée, au reste, par un poème, le
Traicté en
forme d’exhortation, contenant les merveilles de Dieu et la dignité de
l’homme, qui double chez J. Parmentier
Le Discours de la navigation
[55]. Il
passe poétiquement en revue les merveilles de la mer, de l’air et de la
terre; en ce sens, le voyage n’a d’autre fin que de « suivre Dieu » dans la
découverte de ses prodiges. L’inventaire de la nature et celui des
comportements culturels liés aux plantes ne se dissocie pas d’une lecture
allégorique de la
varietas.
La relation de voyage ne se place plus sous le signe du merveilleux
médiéval, des bestiaires et des herbiers fantastiques
[56]. C’est la Création
tout entière, dans sa réalité, qui orchestre les formes du singulier où se
lisent les marques de l’ordre surnaturel. La rhétorique des préfaces multiplie par son lexique les signes hyperboliques : le terme « variété » y
semble assurément synonyme de « merveille ». Toutefois, le merveilleux
pur régresse. Guillaume Postel, voyageur par procuration qui collecte des
témoignages divers, entraîne encore vers l’inouï. Il rapporte que « deux
des plus admirables plantes du monde se treuvent souz le mesme paradisiaque meridien » : près de l’île de Timor, il existe une espèce dont les
feuilles se meuvent une fois coupées
[57]. Le vingt-quatrième chapitre est
intitulé « De l’arbre merveilleux qui porte pain, vin, sucre, huylles, soyes,
linges, chemises, habilement, voilles, feu, et innumerables autres utilitez »
[58]. L’exemple vient de Strabon et, précise Postel, Louis Vartème l’a
décrit près de Calicut. Il apparaît que le prodige jouit encore de la caution
irréprochable de la tradition
[59].
Or le voyage réel modifie le regard. L’observation, toute fascinée soit-elle, interpose une certaine rationalité entre le sujet et la singularité. La
nouveauté des terres découvertes ne franchit plus que rarement la barrière
de l’invraisemblance
[60]. Il suffit de relire Thevet et l’« Advertissement au
lecteur » qui ouvre
Les Singularitez de la France Antarctique :
Je ne doute point, Lecteur, que la description de ceste presente histoire ne te
mette aucunement en admiration, tant pour la variété des choses qui te sont à l’oeil
démonstrées, que pour plusieurs autres qui de prime face te sembleront plustost
monstrueuses que naturelles. Mais pour avoir meurement considéré les grans
effects de nostre mere Nature, je croy fermement que telle opinion n’aura plus de
lieu en ton esprit.
Jean de Léry atteste ce renversement qui reflète bien l’attitude générale :
l’invraisemblable a quitté son aura légendaire. Il faut désormais interroger
la nature prodigue en inventions, nouvelle occasion de renchérir sur la singularité. Le pacte tacite, entretenu avec le lecteur potentiel qui veut être
étonné, n’est de la sorte pas brisé. Le « monde nouveau » est le lieu d’un
autre « dissemblable »
[61] et la singularité bascule vers ce qui est simplement différent. Puisque le réel est prodigieux, André Thevet, dans
La
Cosmographie universelle, cède à la tentation de comparer au légendaire
phénix les vertus exceptionnelles de repousse d’un certain palmier lorsqu’il
a été sectionné à la base
[62]. Il n’est alors pas étonnant de retrouver, chez les
uns et les autres, quelques procédés hyperboliques chargés de suggérer les
productions excessives de la nature qui s’applique continuellement à manifester le divin. « Je n’ay veu aucun fruict, et ne puis penser, qu’il y en ayt
qui peust égaler ou exceder cestuy », écrit Oviedo à propos de l’ananas
[63].
La représentation iconographique aussi, qui exalte l’extraordinaire, contribue à célébrer l’invention divine et à l’ancrer dans la réalité.
Le travail du cosmographe promu à l’apologie du divin, doit distinguer
entre l’artifice humain perceptible à la surface du monde et celui de la
nature qui se tient caché au cœur des choses pour les mouvoir
[64]. Sa tâche
[...] adresse nostre esprit à ce qui est grand, et ne le permet plus s’arrester à ce
qui n’est rien. Et pour ceste cause je dis qu’il n’y a science, apres la Théologie, qui
ayt plus grande vertu de nous faire cognoistre la grandeur et puissance divine, et
n’avoir en admiration que celle la [65].
C’est encore suggérer que la singularité visible est sans commune mesure
avec son principe inaccessible et sa finalité.
Les descriptions de plantes et d’arbres extraordinaires multiplient à
l’infini les nuances impossibles à répertorier de l’altérité. Il y a bien dans
la description de la variété étrangère, orientale ou américaine, plus que
l’idée de la gamme illimitée, celle de l’impensable, du radicalement autre,
qui, comme la vision de l’homme sauvage, produit une commotion telle
que le voyageur est désormais obligé de fixer son regard sur un réel surclassant l’imagination. De même que le monde n’a plus de fin, les limites
de l’invention divine ont reculé. Voyages et découvertes de terres inconnues ont résolument rapproché de Dieu dans un mouvement de va-et-vient
qui va du spectacle de la diversité à la célébration de la grandeur divine et
de la transcendance aussi indiscutablement lisibles.
Le singulier végétal, toujours celui qui est cultivé, puisqu’on ne s’extasie pas sur la plante sauvage
[66], suggère le réservoir inépuisable des
inventions naturelles. L’observateur qui laisse entendre un au-delà du texte
se tient bien en deçà de la totalité à décrire. La flore américaine se présente en ses parties comme un tel assemblage de formes connues et inconnues, qu’au terme de la description, l’opération de reconstruction proposée au lecteur ne peut que se solder par une déroute référentielle
[67]. Un peu
comme les visages d’Arcimboldo où le monstrueux jaillit de la superposition de fruits, de légumes, d’objets les plus courants. Ainsi en va-t-il chez
Jean de Léry du bananier qui a généralement fasciné les voyageurs. Cet
« arbrisseau », dont la tige est « presque aussi grosse que la cuisse d’un
homme », se sectionne pourtant d’un seul coup d’épée ; son fruit s’ap-parente par la forme au concombre, mais devient jaune à maturité, et se
présente sur une grappe de « vingt ou vingt-cinq serez tous ensemble ». Il
s’épluche comme la figue, dont il a un goût voisin, toutefois est « plus
doux et savoureux que les meilleures figues de Marseille qui se puissent
trouver ». L’étonnement se poursuit avec les feuilles :
Au surplus les fueilles du Paco-aire sont de figure assez semblables à celles de
Lapathum aquaticum : mais au reste estans si excessivement grandes que chacune
a communément six pieds de long, et plus de deux de large, je ne croy pas qu’en
Europe, Asie, ni Afrique il se trouve de si grandes et si larges fueilles. Car quoy
que j’aye ouy asseurer à un apoticaire avoir veu une fueille de Petasites qui avoit
une aulne et un quart de large, c’est-à-dire (ce simple estant rond) trois aulnes et
trois quarts de circunference, encores n’est-ce pas approcher de celle de nostre
Paco-aire. Il est vray que n’estans pas espesses à la proportion de leur grandeur, ains
au contraire fort minces, et toutesfois se levans tousjours toutes droites : quand le
vens est un peu impetueux (comme ce pays d’Amerique y est fort sujet) n’y ayant
que la tige du milieu de la fueille qui puisse resister, tout le reste à l’entour se descoupe de telle façon, que les voyans un peu de loin vous jugeriez de prime face que
ce sont grandes plumes d’Austruches, dequoy les arbriseaux sont revestus [68].
Les exemples sont légion : les palmiers, par leur gamme étendue, séduisent
Belon avec leur vingtaine de troncs en Égypte, ou Thevet lorsqu’il passe
aux Canaries
[69], le manioc Thevet et Léry. Un arbre chargé d’huîtres, que les
habitants de la France Antarctique vont cueillir à marée basse, retient l’attention d’André Thevet
[70], l’ananas celle d’Oviedo, et l’étrange durion, fruit
asiatique, intrigue fortement Mendoza qui s’intéresse pourtant peu au sujet
[71].
La valeur de la singularité tient aussi à sa beauté. Même si le texte ne
laisse pas toujours transparaître les signes et les marques rhétoriques du
beau, l’objet rare prend toutes les apparences de la réalisation parfaite et
ses vertus, ses propriétés, qui généralement suivent son « portrait », ne
vont pas sans une perfection extérieure. La variété des créations divines et
des usages qu’elles génèrent relève d’un vaste projet d’ornementation de
la nature chargée d’apprendre à l’œil curieux la théologie naturelle.
Dans l’extrême diversification des formes, des couleurs et des goûts se
dévoile la dimension téléologique. Du côté des hommes, la glorification
des merveilles terrestres s’accompagne d’une gratitude à l’égard d’une
nature à la fois luxuriante et utile, partout marquée par la Providence
[72]. La
variété s’explique alors par une intelligence qui fait correspondre à la
forme différente un usage différent. Pour Thevet, l’une des fonctions de la
cosmographie réside dans la révélation de ce déterminisme providentiel.
Les productions de la nature en leur éventail de formes engendrent des
modes de culture originaux répondant à des besoins particuliers :
[...] et cognoistrez par icelle qu’ores que toutes personnes participent d’une ame
raisonnable, et ayent le corps composé de mesme matière, si est-ce que les peuples
qui naissent en diverses parties du monde, different en complexion et maniere de
vivre : en quoy semble que nature prenne plaisir pour l’ornement de cest univers en
la variété de produire chacun plus propre à une chose qu’à une autre [73].
C’est pourquoi les voyageurs, par une égale louange de la diversité,
rapportent si précisément à la suite de la description de la plante la façon
dont les indigènes ont su l’accommoder à leurs besoins. Partout l’usage
paraît au moins aussi important que la plante à décrire, car l’invention
végétale, la diversification illimitée des caractéristiques représente une
émulation constante pour l’invention humaine. Cette explication pourrait
justifier les choix descriptifs des voyageurs : la plante, le légume, l’arbre
n’intéressent qu’à proportion de l’inventivité qu’ils ont mise en mouvement chez l’homme. Sollicité par la pédagogie naturelle, ce dernier entre
à son tour dans l’invention de la variété et imite Dieu.
Les relations de voyage font apparaître la dimension apologétique de
la description botanique. Celle-ci invite à goûter tous les fruits de la
nature, tous ses bienfaits, à étendre le champ de la sensation, de la curiosité et de la connaissance dans l’admiration renouvelée de la Création. A
l’image des voyages rabelaisiens, les productions des terres étrangères et
leur surenchère de singularités végétales ne vise qu’à louer une diversité
sans bornes, voire à inscrire dans l’ordre des choses une invention à la
limite de la monstruosité, à tout le moins de l’insolite. Partout, ici et
ailleurs, le voyageur découvre que l’homme poursuit la tâche qui lui
incombe de cultiver le jardin extraordinairement varié de Dieu et de
prendre modèle sur la complexité providentielle de la nature.
Devant les criantes différences avec la flore habituelle, le voyageur est
certainement tout aussi étonné de repérer des similitudes végétales. La
variété est donc régie par la loi de l’extrême diversification, mais aussi par
celle de l’analogie, héritage de Pline auquel Jérôme Cardan donne un sens
théologique que les voyageurs ne manquent pas de percevoir
[74]. Par-delà
l’altérité des plantes, l’homme du XVI
e siècle prend conscience de la
continuité et de l’unité du monde. De plus, intrigué par les usages surprenants qu’elles suscitent, il est conduit à constater que l’ordre naturel et
l’ordre humain ne sont pas séparables, ici et ailleurs. L’usage, les techniques et l’invention ne font que reproduire le modèle naturel. Mus par
Dieu, la nature et l’homme officient. Dans cette mesure, la description
botanique reflète ce qu’elle perçoit de la rhétorique divine.
[1]
Jean Thenaud,
Le Voyage itinéraire de outre mer, dans
Recueil de voyages et documents,
t. IV, sous le titre
Le Voyage d’Outremer, Paris, E. Leroux, 1884.
[2]
Denis Possot,
Le Voyage de la terre sainte, Genève, Slatkine, 1971. Dans
Le Discours de la
navigation, Jean Parmentier, ou plutôt le véritable auteur, un certain Crignon, est très elliptique
quand André Thevet ou Jean de Léry sont prolixes :
Le Discours de la navigation. Voyage à
Sumatra, Paris, E. Leroux, 1883.
[3]
Pour Montaigne, dans « Des Cannibales », seule la topographie est habilitée à rendre
compte du vrai et du particulier. Le topographe est allé sur les lieux qu’il décrit et ne parle, en
théorie, que de ce qu’il sait. Sur la distinction entre les différents types d’ouvrages géographiques
voir, de Frank Lestringant, notamment, « L’insulaire de Rabelais ou la fiction en archipel », dans
Études rabelaisiennes, t. XXI, publié également dans
Écrire le monde à la Renaissance, quinze
études sur Rabelais, Postel, Bodin et la littérature géographique, Orléans, Paradigme, 1993,
p. 159.
[4]
P. Belon,
De Arboribus coniferis resiniferis, aliis quoque nonullis sempiterna fronde virentibus, Paris, G. Cavellat, 1553 ;
Les Remonstrances sur le default du labour et culture des
plantes, et de la coignoissance d’icelles, contenant la maniere d’affranchir et apprivoiser les
arbres sauvages, Paris, G. Corroset, 1558.
[5]
Jean de Léry,
Histoire d’un voyage en terre de Brésil, chap. XIII, éd. citée, p. 333.
[6]
Pierre Belon,
Les Observations…, III, 51, éd. citée, p. 206.
[7]
André Thevet,
Les Singularitez de la France Antarctique, Paris, Les Héritiers de la Porte,
1558, éd. Frank Lestringant, Paris, Maspero, 1983. Gonzalo Oviedo, Lopez de Gómara et Jean de
Léry transcrivent aussi les noms indigènes. Le
petun est baptisé par Jacques Gohory
médicée, en
l’honneur de Catherine de Médicis qui en a favorisé la culture après que les Portugais lui ont
offert cette plante importée de Floride :
Instruction sur l’herbe Petun, dit
te en Françoys l’herbe
de la Royne, ou Medicée, et sur la racine de Mechiocan, Paris, Galiot du Pré, 1572. Jean de Léry,
lorsqu’il aborde la question de l’herbe
petun, précise que nous l’appelons désormais
herbe de la
reine, dénomination inventée par Nicot ; il existe une autre appellation
nicotiane. C’est de là que
la terminologie latine tire son origine :
Nicotiana. Chap. XIII, éd. citée, p. 328-329.
[8]
G. F. Oviedo,
L’Histoire naturelle et generalle des Indes, trad. du castillan en français par
J. Poleur, Paris, M. de Vascosan, 1556 ; l’ouvrage est édité à Tolède en 1526.
[9]
Jean de Léry,
Histoire d’un voyage en terre de Brésil (1578), introduction et notes de
Frank Lestringant, Paris, Le Livre de poche classique, 1994, chap. XIII, p. 306.
[10]
Dioscoride, dans son texte liminaire, explique les erreurs de classification de ceux qui, à
tort, ont regroupé des plantes, de ceux qui, par exemple, ont adopté l’ordre alphabétique :
Les six
Livres de Pedacion Dioscoride, trad. par M. Mathée, Lyon, Macé Bonhomme, 1559.
[11]
Jean de Léry,
Histoire d’un voyage en terre de Brésil, chap. XIII, éd. citée, p. 319.
[12]
Ibid., chap. XIII, éd. citée, p. 325-326,319-321. Il est assez remarquable que les gravures
gauchissent parfois la réalité au point de la déformer : on se reportera à la reproduction de l’ananas dans
La Cosmographie universelle, éd. citée, p. 90. Pourtant Thevet dit bien, à propos d’une
rhubarbe gigantesque dont il donne une reproduction, qu’il en « a fait mettre icy le pourtrait au
naturel » : éd. citée p. 127.
[13]
On peut lire la description longue et complète de l’ananas par Oviedo,
Histoire naturelle
et generalle des Indes, éd. citée, VII, 13, p. 109 sq.
[14]
En ce sens, même l’arbre au poison mortel, l’
ahouai, a son utilité : outre qu’il permet de
se débarrasser d’un ennemi, d’un mari ou d’une femme gênants, il fournit, lorsque le sauvage a
fait sécher son fruit, des coques qui sonnent agréablement aux chevilles,
La Cosmographie universelle, éd. citée, p. 922.
[15]
Pline procède de même :
Histoire naturelle, XVIII, 1. Voici un passage éclairant du premier chapitre des
Singularitez de la France Antarctique : « Tout l’artifice et excellence de nature
est caché au dedans, et centre de nostre corps, mesme tout autre corps naturel : le superficiel et
exterieur n’est rien en comparaison, sinon que de l’intérieur il prend son accomplissement et perfection. La terre nous monstre exterieurement une face triste, et melancholique, couverte le plus
souvent de pierres, espines et chardons, ou autres semblables. Mais si le laboureur la veult ouvrir
avecques soc et charrue, il trouvera ceste vertu tant excellente, preste de luy produire à merveilles, et le recompenser au centuple. Aussi est la vertu vegetative au dedans de la racine, et du
tronc de la plante, remparée à l’entour de dure escorce, aucunesfois simple, quelquefois double :
et la partie du fruict la plus precieuse, ou est cette vertu de produire et engendrer son semblable
et ferrée, comme en lieu plus seur, au centre du mesme fruict ».
[16]
Thevet,
La Cosmographie universelle, V, éd. citée, p. 127.
[17]
Ibid., chap. XIII, éd. citée, p. 334.
O Seigneur Dieu que tes œuvres divers
Sont merveilleux par le monde univers :
O que tu as tout fait par grand sagesse !
Bref, la terre est pleine de ta largesse.
Le Psaume, traduit par Clément Marot, est déjà cité aux chapitres deux et quatre. C’est ce
même psaume qui inspire à Palissy l’invention du jardin de la
Recepte veritable en 1563.
[18]
Jean de Léry,
Histoire d’un voyage en terre de Brésil, éd. citée, p. 334.
[19]
Denis Possot, éd. citée, p. 207.
[20]
Ibid., p. 147 : par exemple, le blé est récolté d’une façon particulière.
[21]
L’agrément est plutôt boudé, conformément à une attitude de méfiance à l’égard du décoratif et d’un jardin qui serait conçu pour le seul plaisir. C’est un choix constant des traités d’agriculture français.
L’Agriculture et maison rustique d’Estienne et Liébault, comme
Le Theatre
d’agriculture d’Olivier de Serres, privilégie le jardin de profit. Pierre Belon, voyageur plus sensible à la beauté de jardins, est séduit par l’usage que les Turcs font des fleurs :
Les Observations
de plusieurs singularitez et choses memorables, Paris, Gilles Corrozet, 1553, Livre III, 51.
[22]
Par exemple, l’
Hortus gallicus de Symphorien Champier, Lyon, M. et G. Trechsel, 1531.
Dans les traités d’agriculture, la notice définitionnelle est étonnamment similaire, du point de vue
de la technique descriptive, à celle des récits de voyage, exception faite, pour les seconds, de
l’enthousisme et de la subjectivité du regard. Voici la fiche signalétique d’une des variétés grimpantes utilisées pour la confection des berceaux et décrite par Charles Estienne et Jean Liébault :
« Pois de merveille [nom vulgaire des corindes ou cardiospermes :
Grand Dictionnaire universel
du XIXe siècle, Larousse] sont fort rares en ces pays, semblables aucunement aux coquerets,
ayans leur semence enfermée dans un follicule semblable(s) à un pois ciche, au milieu duquel y
a une effigie comme d’un cœur. Il demandent un terroir bien gras, moite et exposé au soleil, et
ne peuvent aucunement endurer le froid ».
[23]
Jean Palerne,
Pérégrinations du Sieur Jean Palerne Foresien, secretaire de François de
Valois Duc D’Anjou, et d’Alençon, où est traicté de plusieurs singularités, et antiquités remarquées és provinces d’Egypte…, Lyon, J. Pillehotte, 1606. L’exemple est tardif mais le procédé
court tout au long du siècle
[24]
Jean de Léry, chap. XIII, éd. citée, p. 322.
[25]
Ibid., p. 325-326.
[26]
Pierre Belon,
Les Observations…, II, 39, éd. citée, p. 111.
[27]
C’est un arbuste dont il déplore la disparition en France, faute de l’avoir cultivé, et dont il
parle en termes affectifs dans
Les Remonstrances sur le default du labour, op. cit., chap. IX.
[28]
Pierre Belon,
Les Observations…, I, 2, éd. citée, p. 3. Mêmes remarques sur les erreurs
commises quant au platane, qui ne pousse pas en France, confondu avec le
plasne. Afin d’éviter
la confusion, il joint aux explications une planche représentant le platane : « J’ay voulu amener
l’exemple de ces plantes moult communes et cogneues d’un chascun, afin de donner à entendre
que je ne me suis pas toujours tant fié à l’appellation vulgaire, que les habitans des provinces me
nommoyent en m’exprimant les choses que je voulois escrire, que premierement je ne les considerasse diligemment : autrement je me fusse souvent trompé ». Éd. citée, p. 2-3.
[29]
Belon,
Les Obervations…, Préface.
[30]
Belon,
Les Remonstrances sur le default de labour, chap. X,
op. cit.
[31]
Gabriele Simeoni l’adopte aussi en 1558 dans
Les illustres Observations antiques en son
dernier voyage en Italie en l’an 1557, Lyon, Jean de Tournes, 1558.
[32]
André Thevet,
Les Singularitez…., op. cit., chap. 59.
[33]
Jean de Léry, chap. 9, éd. citée, p. 243 sq. Les Espagnols et les Portugais, d’après les relations qu’il a pu lire, ont désormais en Amérique, « force bleds et force vins ».
[34]
Oviedo,
L’Histoire naturelle et generalle des Indes, Livre VIII,
op. cit.
[35]
Pierre Belon,
Les Observations…, Épître.
[36]
Ibid., II, 35, éd. citée, p. 107.
[37]
Jean de Léry, Préface, éd. citée, p. 95. C’est une remarque inspirée de Pline qui dit que
l’incroyable est souvent possible :
Histoire naturelle, VII, 1.
[38]
Par exemple,
Des Merveilles du monde de Guillaume Postel, Paris, J. Ruelle, 1553, XIX,
ou bien encore la
Cosmographie universelle de tout le monde de François de Belleforest, Paris,
M. Sonnius, 1575.
[39]
Notamment G. F. Oviedo et les lettres écrites de Cochin par François Xavier.
[40]
On pourra se reporter à l’étude de ces emprunts chez André Thevet par Frank Lestringant,
« Fortune de la singularité à la Renaissance : le genre de l’“isolario” » dans
Écrire à la Renaissance, op. cit. (n. 3).
[41]
On voit André Thevet accuser peut-être d’autant plus fort qu’il pratique l’emprunt. Dans
La Cosmographie universelle il écrit : « je n’allegue que ce que oculairement j’ai vu », alors que
des Anciens et des contemporains inventent.
Le grand Insulaire et pilotage reproche à Benzoni
de s’être largement inspiré de lui en son
Histoire du Nouveau Monde, « comme l’a fait de son
temps Léry, quelque trente sept ans apres que j’ay fait imprimer ». Jean de Léry ne se prive pas
de confronter sa propre expérience avec les « mensonges » colportés par
Les Singularitez de la
France Antarctique : c’est même l’une des raisons, prétend-il en ouverture du livre, qui le pousse
à rassembler ses souvenirs. Lui s’en tiendra aux allégations des écrits très fiables de Gómara ; il
n’en demeure pas moins qu’il a lu André Thevet, notamment. Les notes de F. Lestringant pour
L’Histoire d’un voyage en terre de Brésil font apparaître les emprunts, en particulier pour les
notices botaniques augmentées dans les éditions ultérieures du livre. Toutefois, il convient d’apprécier avec prudence ces protestations qui relèvent d’une loi du genre.
[42]
Denis Possot et Charles Philippe,
Le Voyage de la terre sainte, Paris, E. Leroux, 1890,
p. 138 : « Il y a maniere de pomes qu’on appelle des pomes de paradis d’une merveilleuse figure.
Il y a pareillement des arbres desquelz les feuilles sont de IIII paulmes de largeur, et de longueur
semblable a la stature humaine. Il y a dedans les pomes que portent iceux arbres force grains et
pepins en nombre de plus de C qui sont longs et grans comme le doit. Lesdicts arbres ne durent
que trois ans, et de leur racine en reviennent des autres ».
Barthélemy de Salignac,
Itinerarium Hierosolymitum, Magdebourg, Ambroise Kirchner,
1587, IV, 6, non paginé ; une première édition,
Itinerarii Terrae Sanctae, date de 1525 : « In
Cypro etiam poma, quae Paradisii vocant, crescunt miranda, figura cucumeris magnitudis visendae, planta magis quam arbore, cujus folia quatuor palmos habent in latum, longa ad humanis
corporis staturam. His pomis grana insunt fere centena, figurae sphericae, longitudine trium digitorum vel circa, quae decorticata humano usui serviunt ».
[43]
Pierre Belon,
Les Observations, Épître au Cardinal de Tournon.
[44]
Ibid., I, 53, éd. citée, p. 53.
[45]
Ibid., II, 60, éd. citée, p. 125.
[46]
Cortéz,
Voyages et conquestes du capitaine Ferdinand Courtois, és Indes Occidentales,
traduit de l’espagnol par G. Le Breton, Paris, L’Angelier, 1588, Au lecteur.
[47]
Théophraste, malgré sa connaissance des plantes, ne classait pas vraiment autrement.
[48]
Belon,
Histoire de la nature des oyseaux, Paris, Gilles Corrozet, 1555, éd. Ph. Glardon,
Genève, Droz, 1997.
Les voyages de Pierre Belon sont toujours liés à ses activités de botaniste et de naturaliste.
Allemagne, Wittenberg : il y suit l’enseignement d’un naturaliste et voyage dans les environs.
Suisse, 1543 : il effectue une mission diplomatique pour son mécène François de Tournon.
Luxembourg, puis départ vers la Provence et l’Italie. En 1547 et en 1549, il accompagne successivement deux ambassades françaises dans l’Empire turc pour rapprocher François I
er et Soliman II le Magnifique. De retour en France, l’essentiel de ses activités est voué à la mise en forme
des ses notes de voyage. Il va en Angleterre voir les collections d’oiseaux de l’ambassadeur vénitien Daniele Barbaro. Entre autres déplacements, il part en 1558 pour Italie afin d’observer la
végétation. Une idée lui tient depuis longtemps à cœur, dont il a fait part à Henri II : importer
pour la culture, de l’étranger même lointain, des essences perdues ou inconnues. Ce désir est le
sujet de son livre
Les Remonstrances sur le default du labour. Pour plus d’informations sur sa vie
on pourra se reporter dans les
Actes du colloque Renaissance-Classicisme du Maine,
op. cit., à la
communication de Fernand Letessier, « Vie et survivance de Pierre Belon », p. 107.
Les Observations… sont écrites en 1553 d’après les notes prises en route. Elles ne consignent
qu’une partie des informations à partir desquelles il élabore ses ouvrages naturalistes.
[49]
Gómara,
L’Histoire générale des Indes occidentale,
op. cit.
[50]
P. de la Primaudaye,
Académie françoyse, Paris, G. Chaudière, 1581, Quatrième journée.
[51]
Pour un exemple supplémentaire de ses identifications fréquentes, voir P. Belon,
Les
Observations, II, 51, éd. citée, p. 207. Toutefois, Mandeville a voyagé au quatorzième siècle en
Orient et son journal constitue certainement une source très utilisée. Par exemple, il parle du
fameux jardin de la Matharée et du baume en précisant, comme Belon, toutes les vérifications
auxquelles il doit se livrer pour être certain d’avoir du bon baume. J. de Mandeville,
Voyage
autour de la terre, trad. et commenté par Ch. Deluz, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 38.
[52]
Charles de L’Ecluse,
Lettere inedite a Matteo Caccini, Florence, Olschki, 1939.
[53]
Guillaume Postel,
Des Merveilles du monde, et principalement de admirables choses des
Indes, op. cit.
[54]
Jacques de Villamont,
Les Voyages du Seigneur de Villamont, Paris, Cl. de Monstrœil et
J. Richer, 1595.
[55]
J. Parmentier,
Le Discours de la navigation, op. cit.
[56]
Même si elle peut en garder quelques traces, jusque dans la description purement topographique, par exemple : voir l’article de Michel Bideaux, « Sources, fleuves et fontaines : merveilles de l’âge des découvertes », dans
Sources et fontaines du Moyen Age à l’Age baroque,
Actes du colloque tenu à l’Université Paul Valéry de Montpellier (Montpellier III) les 28,29 et
30 novembre 1996, Paris, Champion, 1998, p. 233.
[57]
Guillaume Postel,
Des Merveilles du monde, et principalement des admirables choses des
Indes, et du nouveau monde, op. cit., chap. XIX.
[58]
Ibid. : l’anecdote est de Pigafetta, compagnon de Magellan.
[59]
Cette caractéristique est étudiée par Frank Lestringant dans « Fortune de la singularité à la
Renaissance »,
Écrire le monde à la Renaissance,
op. cit., p. 27. Dans un autre domaine, la ferveur
à l’égard des Anciens justifie la reprise, par les traités d’agriculture, des croyances magiques attachées à l’usage médicinal des plantes, et de quelques pratiques horticoles comme les greffes monstrueuses. Une meilleure connaissance des plantes, plus que l’affinement des techniques ou la disparition des superstitions, tend à réduire le nombre de ces allégations dans les traités d’agriculture.
[60]
Pour quelques exemples de ces invraisemblances voir F. Lestringant, « Fortune de la singularité à la Renaissance »,
Écrire le monde à la Renaissance, op. cit., p. 28-30.
[61]
Jean de Léry,
op. cit., Préface, p. 95 ; chap. XIII, p. 334.
[62]
André Thevet,
La Cosmographie universelle, III, 5, éd. citée, p. 74. Villamont n’est pas loin
de prêter à « l’arbre de Paradis », qu’il découvre à Damiette, les mêmes pouvoirs de régénération;
cet arbre, qu’il faut couper pour atteindre le fruit, renaît bientôt de l’endroit où il a été sectionné :
Les Voyages du Seigneur de Villamont, op. cit., III.
[63]
G. F. Oviedo,
L’Histoire naturelle et generalle des Indes, isles, et terre ferme de la grande
mer oceane, op. cit., chap. XIII.
[64]
André Thevet,
La Cosmographie universelle,
op. cit., Préface.
[66]
C’est une des différences opposant le voyageur du seizième siècle à celui du dix-huitième
qui admire les fleurs partout répandues et le paysage. Jean de léry mentionne, au passage, des arbres
aux fruits toxiques, mais l’exemple est rare : « il sy trouve neanmoins plusieurs arbres qui ont les
leurs beaux à merveilles, et cependant ne sont pas bons à manger », chap. XIII, éd. citée, p. 316.
[67]
A l’inverse, la fiction rabelaisienne, lorsqu’elle invente des singularités, supprime la comparaison : voir l’île « des ferrements »,
Cinquième Livre, chap. V.
[68]
Jean de Léry, chap. XIII, éd. citée, p. 320-322. Thevet,
La Cosmographie…, VI, éd. citée,
p. 182, a décrit avant Jean de Léry, dans
Les Singularitez… (chap. 33) le bananier. Il a comparé
le fruit au concombre (comparaison déjà vue chez Barthélemy de Salignac dans l’
Itinerarium
Hierosolymitum,
op. cit.) : la planche témoigne bien qu’il s’agit de cet arbuste. Jean Thenaud
signale aussi la présence des
pommes de muzez ou d’Adam, au Caire, dans
Le Voyage et itinéraire
de outremer. Pierre Belon note l’existence d’un fruit que les Égyptiens nomment
Muse; l’édition
des
Observations de plusieurs singularitez, annotée par Serge Sauneron, traduit le terme qui apparaît plusieurs fois (livre II, 19,21,25) par banane. Frank Lestringant précise en notes, dans son
édition de l’
Histoire d’un voyage en terre de Brésil, p. 321, qu’une confusion relevée par Léry
chez Matthiole a pu se glisser. Pour Mathiole,
Muse désigne en fait le fruit du figuier de Barbarie
qui n’a pas de rapport avec le bananier :
Commentaires de M. Pierre André Matthiole Medecin
Senois, sur les six livres de Dioscoride (Lyon, 1552 et 1579, livre I, chap. 126, p. 155).
[69]
A. Thevet,
Les Singularitez…, chap. X et XI.
[71]
Nous n’avons pas retrouvé la référence repérée lors d’une précédente lecture. L’index de
l’édition consultée donne une page erronée :
Histoire du grand royaume de la Chine, trad. par
Luc de la Porte, Paris, A. L’Angelier, 1600.
[72]
Jean de Léry rappelle qu’au spectacle de la beauté naturelle, en terre de Brésil, jaillit droit
du cœur le Psaume 104, ce chant de reconnaisance devant la Création et sa magnificence :
Histoire d’un voyage en terre de Brésil, chap. XIII, éd. citée, p. 334 ; chap. XIV, p. 417-418.
[73]
A. Thevet,
La Cosmographie universelle, op. cit., Epître.
[74]
J. Cardan,
De rerum varietate libri XVII, Basileae, per H. Petri, 1557. Nous renvoyons au
chapitre que Jean Céard consacre à Cardan :
La Nature et les prodiges, Genève, Droz, 1977 ;
Genève, Droz, 1996, p. 229 sq.