Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517771
192 pages

p. 227 à 261
doi: 10.3917/rhlf.012.0227

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Vol. 101 2001/2

2001 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Voltaire historien : un chantier qui s’ouvre

José-michel Moureaux  [*]
Il est sans doute paradoxal qu’il ait fallu attendre les années quatre-vingt-dix pour voir la recherche voltairienne s’appliquer de façon méthodique et soutenue à l’étude de Voltaire historien en commençant à effectuer cette démarche fondamentale et indispensable qu’est l’établissement d’une édition critique pour chacune des grandes œuvres historiques de Voltaire. Cette vaste entreprise, qui a naturellement pris place dans l’édition des Œuvres complètes publiée par la Voltaire Foundation, est aujourd’hui fort bien engagée puisque les commencements d’exécution qu’elle a reçus sont des plus prometteurs, pour avoir déjà fait faire des progrès substantiels à notre connaissance de Voltaire historien.Nous en sommes redevables d’abord à l’éditeur de l’Histoire de Charles XII parue en 1996 (Gunnar von Proschwitz étudiant l’utilisation que l’historien a faite de ses sources en a éclairé les méthodes et fait apparaître l’importance des changements introduits dans un texte qui l’a retenu une bonne vingtaine d’années); ensuite à l’éditeur des Anecdotes sur le tsar Pierre le Grand et surtout de l’Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand parues en 1999 : Michel Mervaud a su admirablement réhabiliter une œuvre plutôt mal accueillie par les contemporains et depuis injustement dégradée en ouvrage de commande où la bassesse le disputerait à la flatterie, en faisant voir au contraire tout l’intérêt que Voltaire n’a jamais cessé de porter à la figure de ce tsar comme à l’empire qu’il gouverne, tout le sérieux qu’il a mis à se documenter auprès des Russes sur les réformes qu’il a accomplies, tout le soin qu’il a apporté à traiter la si délicate affaire du tsarevitch, tout le souci qui ne l’a jamais quitté de préserver son indépendance de jugement. Dans le chantier qui s’est ainsi ouvert on attend impatiemment que, pour étendre et parachever notre connaissance de Voltaire historien, s’édifient ces réalisations majeures que seront les éditions du Siècle de Louis XIV et de l’Essai sur les mœurs...
Il faut bien en convenir : l’étude de Voltaire historien est restée jusqu’à ces dernières années le parent pauvre de la recherche voltairienne. C’est notamment ce que porte à conclure l’examen des trois bibliographies dont nous disposons des écrits relatifs à Voltaire et qui à elles trois couvrent la période 1825-1990 [1] : on ne peut guère juger que ce sujet ait véritablement fait fortune auprès des chercheurs au cours de ces 165 années, puisque des quelque 190 références qu’on peut dénombrer sous leur rubrique « Voltaire historien » la quasi-totalité est constituée soit d’articles plus ou moins étoffés, soit de quelques pages ou parfois même de chapitres consacrés à Voltaire historien dans le cadre d’études portant sur un sujet différent et ordinairement beaucoup plus large [2]. C’est dire que les livres consacrés exclusivement à une étude de Voltaire historien approfondie et visant à une certaine exhaustivité restent paradoxalement d’une rareté extrême ; on n’en dénombre finalement que deux, au reste parus la même année (1958) : Le Voltaire historian de J. H. Brumfitt (178 p.) et le Voltaire storico de Furio Diaz (324 p.) Or en 1958, R. Pomeau venait seulement de publier dans la Bibliothèque de la Pléiade son édition des Œuvres historiques (Histoire de Charles XII, Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand, Le Siècle de Louis XIV, Précis du siècle de Louis XV, Histoire de la guerre de 1741). N’étaient encore parues ni son édition en deux volumes de l’Essai sur les mœurs (Garnier, 1963), qui par son important relevé de variantes de l’édition Cramer (1756) à celle de Kehl rend éloquemment sensible le développement de l’ouvrage « par alluvions successives », ni l’édition de l’Histoire de la guerre de 1741 publiée par Jacques Maurens (Garnier, 1971) reproduisant le manuscrit inédit de la Bibliothèque de l’Arsenal envoyé par Voltaire au comte d’Argenson. Par ailleurs la première édition Besterman de la Correspondance entreprise en 1953 était encore loin de son achèvement (intervenu en 1964) et, après l’enrichissement considérable que représente la seconde édition achevée en 1977, chacun sait encore mieux aujourd’hui quelles retombées multiples a pu avoir dans la seconde moitié du XXe siècle cet événement majeur pour la progression de la recherche voltairienne en tous ses domaines, y compris, on le verra, celui de Voltaire historien. Il reste qu’il aura fallu attendre les années quatre-vingt-dix [3] pour que la recherche voltairienne consacre enfin à l’historien une attention soutenue, méthodique et désormais en plein essor, à en juger par les premiers fruits qu’elle a produits et dont on voudrait montrer dans les pages qui suivent toute la prometteuse importance dans le développement du vaste chantier qu’elles ont ouvert.
Elle a en effet commencé à effectuer ces démarches préalables mais fondamentales que sont les éditions critiques des ouvrages historiques, dans le cadre de la monumentale édition des Œuvres complètes en cours de publication à la Voltaire Foundation de l’Université d’Oxford. Ce sont sur ces textes établis avec une rigueur scientifique, annotés avec une érudition éclairée, et dont la genèse — parfois fort longue — a été appréhendée, grâce en particulier à l’édition Besterman de la Correspondance, avec une précision jusqu’ici inégalée, que pourront s’édifier un jour les grandes et durables synthèses dont ils semblent porter la promesse. On sait que la première édition ainsi parue est celle de l’Histoire de Charles XII qu’a donnée en 1996 Gunnar von Proschwitz au tome 4 des Œuvres complètes et que la critique [4] a saluée comme particulièrement bienvenue, puisque c’était la première fois que l’œuvre historique pourtant la plus populaire de Voltaire faisait l’objet d’une édition critique : ses lecteurs sauraient donc enfin avec précision quelle édition leur était donnée à lire [5], quelle étape elle représentait dans la longue histoire d’un texte que Voltaire n’a cessé de retravailler (principalement entre 1730 et 1752) et dont l’examen des variantes leur permettrait de mesurer l’étendue et l’importance des transformations qu’il a effectuées tant sur le contenu que sur le style. En reproduisant les variantes des 14 éditions qu’il a retenues, G. von Proschwitz a fait de la sienne un instrument de travail indispensable à qui voudra étudier la méthode de Voltaire historien dans sa nature mais aussi son évolution, puisque la mise au point de ce livre aura retenu Voltaire une bonne vingtaine d’années. G. von Proschwitz souligne par exemple toute l’importance des changements introduits dans l’édition de 1748, à la suite de la publication des ouvrages de deux Suédois (L’Histoire de Charles XII, roi de Suède de J. A. Nordberg et l’Histoire militaire de Charles XII, roi de Suède de G. Adlerfelt) : ils témoignent du souci qui n’a cessé d’habiter l’historien de Charles XII de serrer au plus prés la vérité des faits concernant son héros et de faire bénéficier son livre, par des mises à jour successives, des progrès qu’il juge avoir été accomplis par d’autres dans cette approche toujours perfectible de la vérité (Voltaire le dit très clairement en 1739 en tête du Livre VI ; voir Voltaire 4, p. 418-419). Mais tout aussi vive est l’attention qu’il convient de prêter (Michel Mervaud, on le verra, l’a par la suite bien montré) à la variante fort substantielle qu’offre l’édition de 1739 [6] — celle qui « fait date dans l’histoire du texte de Voltaire » (G. von Proschwitz) — et qui a trait à Pierre le Grand : dans cet ajout de quelque deux cents lignes à la fin du livre I dont il a bouleversé l’économie, R. Pomeau pour sa part percevait déjà « une évolution décisive de Voltaire philosophe » qui a désormais compris « que les grands hommes véritables sont non pas des conquérants qui ne laissent derrière eux que des ruines, mais les politiques comme Pierre le Grand, qui a transformé un pays barbare en un état moderne » [7]. Cette édition critique de la première œuvre historique de Voltaire fournit aussi une première et importante contribution à l’étude d’une question que traiteront nécessairement les éditeurs des œuvres suivantes : celle de la documentation dont il faut déterminer la nature et l’utilisation. G. von Proschwitz l’a fait avec une rigueur parfois plaisamment démystificatrice dans le chapitre 2 de son introduction où l’on découvre que Voltaire a beaucoup emprunté à l’ennuyeux Limiers (Histoire de Suède sous le règne de Charles XII, 1721), qui avait lui-même puisé dans une anonyme History of the wars of his late Majesty Charles XII…, écrite en réalité par l’auteur de Robinson Crusoe (qui s’amusait qu’on ait pu prendre pour « an Authentick History » un livre où il avait placé des personnages de son invention !) G. von Proschwitz a donc procédé à un recensement des sources imprimées, dont au reste la qualité de son annotation convainc le lecteur de tout le profit qu’on en peut tirer, mais pour lequel il a décidé d’écarter toute visée exhaustive, en se bornant à « dégager les grandes lignes » de cette documentation [8] : parti dont on peut craindre, avec Marc Serge Rivière [9], qu’il ne fasse manquer au lecteur des occasions d’observer de façon plus approfondie comment s’y est pris l’artiste pour transformer et embellir cette matière première qu’est pour lui le document. A propos d’un livre écrit douze ans seulement après la mort du roi de Suède, G. von Proschwitz a su faire aussi toute la place qui leur revenait aux témoins oculaires ayant survécu à Charles XII, dont un certain nombre ont fait partie de son entourage immédiat (en particulier lors de son séjour à Bender en Turquie) et que Voltaire a pu longuement interroger. L’étude de ce recours aux témoins importe d’autant plus que Voltaire l’utilisera à nouveau dans son Siècle de Louis XIV et son Précis du siècle de Louis XV. Or, comme le fait voir G. von Proschwitz dans le chapitre qu’il consacre à « l’historien Voltaire », dès ce premier ouvrage Voltaire s’est interrogé sur la validité de la méthode en relevant des discordances entre les mémoires remis par les témoins oculaires. D’où cet aveu à Frédéric en 1737 : « Ces messieurs ont très bien pu se tromper ; et j’ai senti combien il était difficile d’écrire une histoire contemporaine. Tous ceux qui ont vu les mêmes événements les ont vus avec des yeux différents ; les témoins se contredisent. Il faudrait pour écrire l’histoire d’un roi que tous les témoins fussent morts » (D 1334). On s’explique mieux dès lors ce que fait découvrir l’éditeur dans son étude de l’accueil de l’œuvre : les jugements très réservés généralement portés par les lecteurs suédois contemporains sur cette histoire de leur souverain, qui contrastent fortement avec l’engouement de la plus grande partie des publics français et anglais pour le récit captivant des aventures d’un roi dont ils ne savaient auparavant pas grand chose. Or en dépit de ces réactions peu favorables des compatriotes de son héros, voire des attaques fort peu courtoises du pesant Nordberg son ancien chapelain, Voltaire est si loin d’un découragement qui lui ferait perdre intérêt pour son sujet qu’il se dit prêt à refaire son livre sur des bases entièrement nouvelles, s’il obtient communication des passages du livre de Nordberg que la censure a décidé de retrancher, pareille réaction donnant la mesure du sérieux de l’historien. Son éditeur n’est pas en reste qui fournit aux chercheurs devant utiliser son précieux travail un imposant appareil d’érudition en dix appendices permettant de mesurer l’étendue de la documentation utilisée, la précision de l’historien dans les questions qu’il pose à ses informateurs ou les réponses (parfois cinglantes) qu’il oppose à ses détracteurs. Il y avait longtemps que la plus populaire des œuvres historiques de Voltaire, celle qui passe pour être de la lecture la plus agréable, méritait de faire l’objet d’une édition critique. Celle de G. von Proschwitz est sans doute à regarder comme la première grande réalisation du vaste chantier dont elle a marqué l’ouverture.
La suivante est probablement plus imposante encore par le pas décisif qu’elle nous fait faire dans la connaissance de Voltaire historien et le hasard est heureux qui a voulu que ce soit l’Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand précédée des Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, publiées en juillet 1999 par les soins de Michel Mervaud aux tomes 46 et 47 des Œuvres complètes [10] : monumentale édition critique (1 338 pages en 2 volumes) de deux œuvres qui ont avec l’Histoire de Charles XII, on y reviendra, des rapports multiples et complexes (sur lesquels G. von Proschwitz était resté d’une discrétion probablement excessive). Mais l’enjeu a été pour l’éditeur de l’Histoire de l’Empire de Russie d’une tout autre envergure que pour celui de l’Histoire de Charles XII, bien éloigné d’avoir à relever son texte d’un discrédit séculaire. M.Mervaud en revanche a dû procéder pour le sien à rien de moins qu’une réhabilitation, tardive mais combien justifiée, dont le dessein s’affiche dès les premières lignes de l’Avant-propos :
Voici l’une des œuvres les moins lues de Voltaire, et l’une des moins appréciées. Elle souffre d’un préjugé tenace : il s’agirait d’un ouvrage de commande, où la bassesse le disputerait à la flatterie [11]. Les circonstances inclinent à le faire croire : ne sont-ce pas les Russes qui ont demandé à Voltaire d’écrire l’histoire de leur grand homme ? En réalité, comme il le dit lui-même, Voltaire en a rêvé pendant trente ans. Depuis l’Histoire de Charles XII, il est fasciné par Pierre le Grand. Et c’est lui qui, dès 1745, a proposé à Elisabeth de consacrer un livre à la gloire de son père. Une lecture attentive de l’œuvre même, et l’histoire des relations conflictuelles de Voltaire avec ses informateurs russes, montrent que l’auteur de l’Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand a su prendre ses distances et garder une certaine indépendance d’esprit par rapport à Pétersbourg [12].
Jusqu’à maintenant par conséquent, la cause était entendue : cette Histoire était un monument dont il convenait de saluer l’existence comme marquant l’un des jalons de la carrière historique de Voltaire, mais sans qu’il fût réellement nécessaire de s’attarder à le visiter au-delà de sa Préface. On aura pour ambition dans les pages qui suivent de montrer tout au contraire combien la « visite » qu’en propose désormais M. Mervaud a contribué de façon décisive au progrès de notre connaissance de Voltaire historien.
Commençons par le « prélude » que sont les Anecdotes sur le czar Pierre le Grand : il était logique, sinon indispensable, de faire précéder la monumentale édition de l’Histoire de l’Empire de Russie du premier texte de Voltaire dont le tsar Pierre ait été spécifiquement l’objet. A ces Anecdotes, qui forment un texte relativement court (457 lignes, 33 pages), M. Mervaud nous introduit par un exposé substantiel [13] mettant fort bien en lumière la constance et le sérieux de l’intérêt que Voltaire a très tôt porté à la figure d’un tsar que les Anglais déjà, dans les années 1720, jugeaient plus prestigieuse que celle de Louis XIV. L’auteur de l’Histoire de Charles XII se montre lui-même de plus en plus fasciné par celui qui ne fut d’abord que le principal ennemi de son héros, mais qu’il tient bientôt pour « beaucoup plus grand homme » que le roi de Suède : aussi cherche-t-il à approfondir son enquête auprès des informateurs sûrs que peut lui procurer le Prince royal de Prusse qui s’intéresse lui aussi à Pierre, partageant d’abord avec Voltaire la même admiration pour le réformateur et les mêmes réserves sur l’homme, mais perdant, après lecture des informations reçues, la haute opinion qu’il s’était faite du tsar. Voltaire au contraire persiste à voir en ce réformateur le modèle du despote éclairé, quelque cruel que l’homme se soit montré, envers le tsarévitch notamment : d’où les modifications que M. Mervaud est le premier à faire si bien valoir du portrait de Pierre dans une nouvelle édition du Charles XII en 1739 : portrait fortement contrasté soulignant à la fois les très graves défauts de l’homme et l’extrême importance de son rôle de civilisateur imposant des réformes majeures dans des domaines nombreux et variés. Voltaire à son tour met ce fondateur d’empire en parallèle avec Louis XIV, sans toutefois jamais songer à l’égaler au roi de France. Mais son intérêt pour le tsar s’accroît encore lorsqu’en 1745 ses fonctions d’historiographe le mettent à portée de faire savoir à sa fille, l’impératrice Elisabeth, l’envie qu’il aurait d’écrire l’histoire de son père, pour peu qu’elle voulût bien lui procurer les mémoires nécessaires : offre dédaignée par la souveraine et mal accueillie par les historiens russes, mais Voltaire ne se rebute pas qui a déjà probablement commencé la rédaction des Anecdotes : parues en 1748, elles montreront aux Russes qu’il ne s’agit nullement d’une simple refonte de l’Histoire de Charles XII, même si les sources de Voltaire sont restées les mêmes. M. Mervaud en dresse un inventaire minutieux et attentif : celles dont il est sûr que Voltaire les a utilisées pour les Anecdotes (Perry, Weber, Fontenelle) ; celles qu’il pourrait bien n’avoir découvertes que par après, en rédigeant l’Histoire de l’Empire de Russie (Mauvillon qui fut secrétaire du roi de Pologne, d’Allainval) ; celle dont assez curieusement il tire dans les Anecdotes un parti bien moindre que dans ses remaniements antérieurs de l’Histoire de Charles XII (les réponses étoffées — figurant au reste en appendice au tome II de cette édition — qu’avait fournies l’Allemand Vockerodt aux douze questions que Voltaire lui avait fait tenir par le Prince royal de Prusse). C’est dans les notes d’une admirable précision qu’il a mises au texte des Anecdotes que M. Mervaud fait apparaître le détail de tous ces emprunts : pour chaque affirmation de Voltaire la source est identifiée et même caractérisée l’utilisation qu’il en a faite (déformation, mauvaise lecture, erreur de date, inexactitude, etc.) L’éditeur permet ainsi de saisir au plus près le travail de l’historien. Il conviendra de revenir plus au long, à propos de l’Histoire elle-même, sur les singuliers mérites d’une annotation qui laisse souvent confondu le lecteur conscient de l’ampleur du travail qu’elle a pu exiger.
De la publication des Anecdotes à celle du premier tome de l’Histoire de l’Empire de Russie (1759), onze années s’écoulent dont, contrairement aux apparences, les huit premières n’ont rien d’une solution de continuité. « Toute l’histoire de la composition de cet ouvrage (…) est dans la correspondance » signalait en son temps Louis Moland, se bornant ainsi à y renvoyer le lecteur. L’édition Besterman dont nous disposons aujourd’hui a permis au contraire à M. Mervaud de nous restituer en 64 pages et dans toute sa complexité l’histoire passionnante et mouvementée de cette composition, enrichie au surplus par la découverte à laquelle il a participé d’inédits publiés en appendices. Les Anecdotes parues en 1748, il faut les regarder comme des prolégomènes du grand dessein dont l’esprit de Voltaire est déjà porteur. Car l’homme absorbé qui dans les années cinquante prépare Le Siècle de Louis XIV ou se dispose à partir en Prusse, ne perd nullement de vue pour autant Pierre le Grand et la Russie : en 1751, il a demandé des cartes de ce pays et de la documentation au président de l’Académie des sciences de Pétersbourg, peut-être même songé à s’y rendre; en 1752, il n’envisage de rééditer les Anecdotes qu’après les avoir soumises à la censure de l’ambassadeur de Russie, manifestement désireux de les voir approuvées par les milieux officiels de Pétersbourg; en 1756 il collecte des anecdotes sur la cour de Russie. Aussi n’est-il pas étonnant que lorsqu’en 1757 le chambellan Chouvalov, nouveau favori de la tsarine Elisabeth, lui propose officiellement d’écrire l’histoire de Pierre le Grand, Voltaire s’écrie : « Vous me proposez ce que je désirais depuis trente ans ». Aux yeux des Russes, c’est l’historien prestigieux ayant déjà célébré en Charles XII et Louis XIV deux des trois plus grands monarques disparus au début du siècle qui apparaît comme le mieux qualifié pour évoquer la vie et l’œuvre du troisième. Voltaire est même invité à se rendre à la cour de Saint-Pétersbourg pour rédiger son ouvrage sur place ! Mais l’ex-chambellan de Frédéric, qui a prétexté des ennuis de santé pour décliner l’invitation, à ses amis ne cache pas la vraie raison : « J’en ai tâté, cela suffit ». Il convient toutefois avec Chouvalov qu’on lui enverra de Russie toute la documentation nécessaire. Voltaire lui fait d’abord approuver le plan et le titre de l’ouvrage et l’instruit du caractère « philosophique » qu’il compte bien lui donner, en portant son attention sur le développement de la population, du commerce, des arts, de la marine, ainsi que sur le montant des impôts et les structures sociales (noblesse, ecclésiastiques, moines, cultivateurs, etc.) Bref, il s’agit d’offrir le « vaste tableau de la réforme du plus grand empire de la terre » en montrant tout ce que Pierre a accompli « pour le bien du genre humain dans l’étendue de deux mille lieues de pays ». M. Mervaud souligne vigoureusement que bien loin d’être un ouvrage de commande suscité par les Russes, cette entreprise répond chez Voltaire, qui s’est réellement passionné pour elle, au projet « d’écrire l’épopée vraie de Pierre et de la Russie contemporaine », en montrant comment ce grand modernisateur « a su faire entrer sa nation dans l’Europe des Lumières ». Or Voltaire a bien fait là le choix d’une perspective à laquelle le conduisaient naturellement ses propres recherches historiques et philosophiques.
Il s’est mis au travail dès août 1757, sans attendre la documentation promise et en se servant d’abord des matériaux imprimés qu’il avait déjà utilisés pour son Histoire de Charles XII (c’est-à-dire une bonne partie de la documentation occidentale alors disponible sur Pierre le Grand et la Russie) et envoie à l’ambassade de Russie à Paris, outre trois questions sur l’évolution, avant et sous Pierre le Grand, de la population, de l’armée et du commerce, une première esquisse (aujourd’hui perdue) composée des huit premiers chapitres, en précisant à Chouvalov qu’il prendra pour titre « La Russie sous Pierre Ier » et non pas « Histoire ou vie de Pierre Ier » : ce qui lui permettra de ne faire état des traits — parfois peu glorieux — de la vie personnelle du tsar que dans la stricte mesure où ils entretiendront un rapport « aux grandes choses qu’il a commencées ». C’est qu’à ses yeux « l’histoire d’un prince n’est pas tout ce qu’il a fait, mais ce qu’il a fait de digne d’être transmis à la postérité » : rapporter « une faiblesse qui n’a point influé sur les affaires publiques » relèverait donc de la satire plus que de l’histoire. Mais pour continuer, il réclame à Chouvalov des documents sur manufactures, réseau fluvial, travaux publics, monnaies, jurisprudence, potentiel militaire : il devra patienter près d’un an pour les obtenir, en raison sans doute des difficultés de communication dues à la guerre de Sept Ans, mais aussi du retard qu’a mis Chouvalov à choisir les collaborateurs devant réunir et faire traduire cette documentation : l’allemand Müller, secrétaire de l’Académie des sciences, et l’académicien Lomonossov (un protégé de Chouvalov) : ce spécialiste de la période pétrovienne, lui-même auteur de nombreux travaux sur le tsar qu’il propose d’envoyer à Voltaire, admettra difficilement qu’on ait fait choix d’un étranger pour écrire l’histoire du grand héros national qu’il s’occupait alors à célébrer dans une épopée. L’esquisse voltairienne lui inspire donc à l’automne de 1757 une critique sans indulgence en 40 remarques dont Voltaire ne tiendra compte que partiellement et auxquelles il opposera même quatorze objections communiquées à Chouvalov en août 1758. Les réponses à ces objections, qui ne lui parviendront pas avant décembre, lui paraîtront pour la plupart suffisamment convaincantes pour le déterminer à corriger son texte, mais il se refusera toujours à respecter scrupuleusement l’orthographe des noms russes, comme le lui demande Pétersbourg. On sait aussi qu’aux trois questions accompagnant l’esquisse il a obtenu — mais on ignore quand — des réponses très détaillées. A l’été de 1758, Voltaire a reçu un premier paquet de manuscrits : si ses lettres n’en précisent guère le contenu, les pertinentes conjectures de M. Mervaud suppléent à cette imprécision et mettent à portée de mesurer l’étendue de la dette de Voltaire qui a largement utilisé, parfois presque textuellement, les mémoires de Lomonossov. C’est seulement en mai 1759 que lui parviendra un deuxième paquet de manuscrits contenant probablement un extrait du journal de Pierre le Grand et différents mémoires (notamment sur la police, les lois, l’Église) dont certains indisposent fortement Voltaire en revenant sur la question de l’orthographe ou en suggérant un éloge inconditionnel du tsar à un historien bien résolu à ne pas tomber dans le panégyrique.
En juin, Voltaire commence à faire imprimer le premier volume et en septembre entreprend la rédaction de la seconde partie après avoir réclamé le 10 juillet à Chouvalov de la documentation sur les réformes importantes du tsar (marine, canaux, règlements de police et de commerce, réforme du clergé) car ce sont là ses titres de gloire auprès de la postérité qui voudra en être instruite dans le détail : seize questions partent donc de Ferney durant l’été 1759 auxquelles répond d’abord Müller en termes assez vifs puis l’Académie des sciences, en termes plus mesurés et sous le titre de « Particularités sur lesquelles M. de Voltaire souhaite d’être instruit ». Est-ce là tout ? M. Mervaud pose ici le délicat problème (qu’il traite avec la clarté et l’exhaustivité qui sont les siennes) d’une « Réfutation » rédigée en 1740 de divers auteurs ayant calomnié le tsar et notamment du plus coupable, l’auteur de L’Histoire de Charles XII pris à partie sans ménagement en 90 pages pour avoir fait de Pierre le portrait le plus noir. Or de ce pamphlet, résolument insensible aux mérites du portrait contrasté de l’édition de 1739, on a soutenu que Lomonossov serait l’auteur et qu’il aurait été envoyé à Voltaire dans le premier paquet (été 1758) : hypothèses dont M. Mervaud fait voir toute la fragilité. (Tout au plus pourrait-on conjecturer, si l’on en avait des preuves, que la Réfutation ait fait partie du deuxième paquet et que Voltaire, alors excédé par un libelle de plus contre son Charles XII, ait sollicité de Stanislas le certificat de véracité de son ouvrage effectivement obtenu en juillet 1759.) Il reste que les rapports de Voltaire avec les Russes ne vont pas sans tensions : l’envoi par Chouvalov en août 1759 comme un modèle à suivre du Panégyrique de Pierre le Grand prononcé en 1755 à l’Académie impériale par Lomonossov et qui vient d’être imprimé et traduit, est en fait une incitation à seulement glorifier le tsar réformateur et a fortiori à renoncer au portrait contrasté de 1739. C’est en somme attendre de l’historien de Pierre qu’il se dégrade en simple agent de propagande, pire même en pamphlétaire réfutant les calomnies de Frédéric II qui a osé soutenir après bien d’autres dans sa Continuation des Mémoires de Brandebourg (1757) que la langue russe ne possédait pas de mot signifiant l’honneur. Chouvalov comptait sans doute que l’ex-chambellan de Potsdam ne dédaignerait pas si belle occasion de se venger de l’avanie de Francfort. On devine la réaction de Voltaire : s’il n’approuve pas les calomnies de « certain homme qui a mis son honneur à faire bien du mal », il rejette catégoriquement toute idée de panégyrique, genre où ne se rencontre guère que l’éloquence, parce qu’il vise beaucoup plus haut : les vérités de l’histoire qui seules peuvent « forcer l’esprit à croire et à admirer ». Les Russes n’ont visiblement pas de l’histoire la même conception que Voltaire qui pourtant avait averti Chouvalov dès ses premières lettres de son dessein d'écrire une histoire philosophique de Pierre le Grand. C’est que les Russes se préoccupent d’abord de répondre aux nécessités politiques du moment : en pleine guerre de Sept Ans, il leur faut détruire les calomnies de l’ennemi qu’est le roi de Prusse et réagir aux nombreux pamphlets attaquant leur pays. Bon gré mal gré Voltaire se trouve quelque peu associé à pareille entreprise, mais s’il croit raisonnable de ne pas tout dire sur le tsar, il n’est nullement prêt à brosser par complaisance le portrait élogieux et sans nuances que réclament les Russes. Il mesure par ailleurs une fois de plus la difficulté d’obtenir d’eux la documentation étoffée qu’il réclame sur des points précis comme les ouvrages publics (villes, grands chemins, canaux, ports) construits par ordre du tsar : pour le satisfaire Chouvalov a beau mobiliser Müller (l’historiographe officiel) ou Taubert (le bibliothécaire de l’Académie), Voltaire ne reçoit à ses questions qu’une réponse succincte et décevante.
A l’automne 1759 Voltaire fait imprimer par Cramer à 8 000 exemplaires le premier volume de l’Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand sans s’être soucié d’obtenir de Pétersbourg un accord préalable. Il tente tout de même de l’obtenir avant diffusion en envoyant un exemplaire à Chouvalov en octobre 1759, mais le paquet est intercepté en Allemagne ; d’où la remise d’un second exemplaire à Saltykov en avril 1760 et surtout la menace d’une édition pirate à Hambourg et Francfort (que Voltaire se dit prêt à racheter), mais aussi à La Haye où le libraire P. de Hondt ne suspend le débit de la sienne que sur l’intervention de l’ambassadeur de Russie à La Haye et la promesse d’avoir la préférence pour l’impression du texte authentique. Ce risque de concurrence hollandaise décide les frères Cramer à diffuser leur édition sans attendre l’autorisation des Russes. Voltaire embarrassé explique à Saltykov qu’ils ont agi sans son consentement, mais les intéressés répondent à Saltykov menant son enquête qu’ils n’ont fait que suivre les ordres de Voltaire ! A la réception fin juillet 1760 de l’exemplaire du premier volume renvoyé par Pétersbourg, Voltaire se juge autorisé à diffuser, ce qu’il fait largement en août et septembre, s’arrangeant notamment pour qu’un exemplaire soit présenté par Chouvalov à la tsarine Elisabeth (qui remerciera par l’envoi de son portrait), un autre à Frédéric II par la duchesse de Saxe-Gotha, un à Louis XV, un à Madame de Pompadour, un à Choiseul, etc. Il doute du succès en France d’un ouvrage que le public jugera bien sérieux et les femmes franchement ennuyeux, mais fin octobre Cramer a déjà vendu 5 000 exemplaires et le 7 novembre Voltaire peut même écrire à Chouvalov qu’« on a fait en deux mois trois éditions du premier volume ».
Raison de plus pour rédiger le second sans attendre et presser Chouvalov de lui fournir la documentation nécessaire. Un premier envoi se perd fin octobre; dans celui qui arrive fin novembre Voltaire trouve une bibliographie sur Pierre le Grand dont il voit mal de quelle utilité elle lui sera. Il voudrait plutôt des lettres du tsar, des pièces justificatives. Durant l’année 1760 il recevra des mémoires sur moines et religieuses, sur le commerce, quelques lettres de Pierre, mais au compte-gouttes et sans obtenir les informations substantielles dont il a besoin pour avancer, notamment sur la période qui a suivi la bataille de Poltava, sur les négociations qui ont marqué la politique étrangère du tsar, sur la « catastrophe » du tsarévitch. La nonchalance des Russes l’impatiente et le décourage : faute de ces matériaux qu’on ne lui envoie pas, ou qui se perdent, ou qui sont volés en chemin, il ne peut « bâtir la seconde aile de l’édifice ». Même insatisfaction durant l’année 1761, aggravée par la découverte de divergences sérieuses entre les savants de Pétersbourg qui le documentent. Le mémoire sur le tsarévitch envoyé par Chouvalov en septembre le déçoit par son peu de valeur informative et en novembre Voltaire juge que Müller s’est proprement moqué de lui en lui envoyant « sur ce sujet si terrible et si délicat », au lieu de l’information sérieuse qu’il réclame, les élucubrations « méprisables » de l’« écrivain aussi mercenaire que sot et grossier » qu’est Rousset de Missy. Tout en ne pouvant consentir à passer sous silence la condamnation à mort du tsarévitch, l’historien de Pierre le Grand a pleinement conscience de contribuer par son ouvrage à la réfutation des calomnies contre la Russie (à commencer par celles de Frédéric II) qui l’indignent sincèrement. Ce défenseur passionné de la Russie qui se réjouit de ses victoires sur la Prusse et se promet, même à propos de la condamnation du tsarévitch, de n’utiliser que les manuscrits « qui nous sont favorables », écrit à Chouvalov : « Vous m’avez fait Russe », « Me voilà naturalisé Russe » et s’attend même à voir la tsarine manifester son approbation à celui qui a si parfaitement épousé la cause de son pays. Mais Elisabeth, qui s’est bornée à l’envoi de son portrait, ne sortira jamais de son silence et Voltaire devra se contenter des assurances tardivement données par Chouvalov du « contentement que mon Auguste Souveraine fait paraître à l’égard de votre ouvrage ».
A cette déception s’en ajoute une autre : les réactions au premier tome des savants de Pétersbourg (16 remarques de Lomonossov sur les deux premiers chapitres et quelque 390 observations de Müller !) qui irriteront Voltaire. Chouvalov déjà avait préludé au nom de « plusieurs personnes » par quelques suggestions de changements pour la prochaine édition dont Voltaire n’a tenu aucun compte : on déplore que sur la page de titre Voltaire au lieu de se nommer ait écrit : « par l’auteur de l’Histoire de Charles XII » et ait même dans sa préface donné l’ouvrage consacré à Pierre comme une confirmation et un supplément de celui dont le roi de Suède était l’objet. Quant aux remarques de Müller, elles exaspéreront Voltaire par le caractère vétilleux de la plupart d’entre elles : il y réagira vivement par la contestation radicale d’une dizaine, fussent-elles fondées parfois, et rejettera une fois de plus la prétendue obligation de respecter l’orthographe des noms russes. Il a beau se plaindre à Chouvalov en juin 1761 (« Il semble qu’on ait cherché à me mortifier, à me dégoûter, et à trouver dans l’ouvrage des fautes qui n’y sont pas »), l’impitoyable Müller revient à la charge avec seize remarques nouvelles (confusions géographiques, onomastiques ; inexactitudes dans la description de Pétersbourg). La pertinence d’un grand nombre des corrections demandées eût permis à Voltaire d’éviter bien des bévues, mais sur les quelque 400 proposées il n’en accordera qu’une vingtaine. Ses réticences sont toutefois moins vives qu’on ne l’a cru, puisque M. Mervaud publie en appendice le texte inédit que Voltaire a intitulé « Corrections à faire au premier volume » (43 remarques sur les 4 premiers chapitres). Le Russe Allemand Müller y est traité avec mépris qui n’hésite pas à utiliser contre Voltaire Olearius, auteur ayant toujours invectivé la Russie. Au reste Chouvalov lui-même se désolidarise de Müller, réprouvant désormais la mesquinerie pédantesque de ses critiques et s’en excusant auprès de Voltaire. Celui-ci pour couper court aux critiques adresse à Chouvalov en décembre 1761 un exemplaire du tome I (conservé par la Bibliothèque de Neuchâtel) portant corrections manuscrites en bas de page et réponses à des critiques. M. Mervaud publie en appendice ces 94 notes inédites comprenant une trentaine de propositions de corrections pour les ch. 5 à 19 et des commentaires souvent très proches de ceux des « Corrections à faire ».
Voltaire se sent surtout pressé d’en finir et n’a plus la patience d’attendre pour rédiger le tome II la documentation vainement réclamée : ainsi après avoir espéré un an durant (septembre 59 – octobre 60) recevoir la documentation demandée sur la campagne du Prut et constaté qu’on ne lui envoie finalement que quelques lettres du tsar relatives aux clauses du traité, mais rien sur la campagne elle-même, il n’en écrit pas moins sur ce désastre évité de justesse un chapitre presque 5 fois plus long que celui consacré à la victoire de Poltava ! De mai à novembre 1761 il communique à Saltykov ou Chouvalov les « cahiers » qu’il vient de rédiger, dont le chapitre X (49 pages sur la condamnation du tsarévitch accompagnées de 19 questions de Voltaire) et un autre sur la guerre de Perse. A la fin de 1761 la seconde partie est pratiquement achevée ; il faudra cependant y opérer les remaniements nécessaires, une fois connues les instructions de Chouvalov. Mais Voltaire à ce moment-là n’a-t-il pas été sur le point de tout abandonner ? M. Mervaud montre bien qu’invite au moins à se poser la question une lettre de la comtesse Sabina von Bassewitz écrivant à Voltaire qu’elle a compris quel découragement il a pu ressentir après qu’on l’a instruite en juin 1762 des pressions dont il avait été l’objet de la part de Pétersbourg et même de la tsarine pour l’amener à « retirer entièrement » le tome I et « le faire reparaître sous une forme prescrite », subissant ainsi « la gêne des entraves de la politique ». M. Mervaud fait toutefois remarquer qu’il est bien difficile de se prononcer sur la valeur d’un témoignage qu’aucun autre n’est venu corroborer. (A supposer même qu’Elisabeth ait eu la volonté de faire réécrire à sa guise l’histoire de son père, sa mort survenue en janvier 1762 l’en eût empêchée.) Mais sa disparition fragilise la situation de Chouvalov qui, devant désormais compter à Pétersbourg avec les détracteurs de l’Histoire de l’Empire de Russie, prie instamment Voltaire en mars de « suspendre la seconde édition du premier volume ». (Cette prière serait-elle à l’origine du découragement de Voltaire dont Mme de Bassewitz a fait état ?) En mai Chouvalov répond aux 19 questions sur le tsarévich, mais Voltaire l’avertit que le second volume ne pourra finalement pas paraître avant 1763. Il semble en effet avoir été imprimé en janvier ou février de cette année-là, mais diffusé seulement à partir d’avril et moins largement que le premier volume, alors que Voltaire s’y était montré beaucoup plus docile aux suggestions de Pétersbourg, en ayant retenu 68 sur 167. La nouvelle impératrice reçoit en tout cas son exemplaire « avec beaucoup de reconnaissance » : dans cet ouvrage offrant une image idéale de Pierre le Grand et de la Russie et paraissant au moment même où s’achevait la guerre de Sept ans qui venait de consacrer l’avènement de son pays parmi les grandes puissances militaires, Catherine II ne pouvait évidemment que trouver tout son compte…
L’Europe en revanche n’y trouva guère le sien. Dans le chapitre remarquablement informé et complet qu’il a consacré à l’accueil de l’œuvre, M. Mervaud fait bien voir que le sentiment qui prévalut généralement fut celui d’une vive déception. On attendait mieux du brillant historien de Charles XII. Il y a ceux (Bonnet, Haller) qui jugent déplacé le ton polémique de la Préface ; il y a le désaccord fondamental manifesté par J.-J. Rousseau sur la façon dont devrait être apprécié le rôle de Pierre le Grand qui a eu tort d’avoir « d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes » : avant de songer à civiliser la Russie, il devait doter son pays d’une constitution politique adaptée à la société russe. Mentionnons, parce que La Beaumelle semble avoir collaboré à cette brochure anonyme parue en 1761, le véritable éreintement qu’est la Lettre du czar Pierre à M. de Voltaire sur son Histoire de Russie : Pierre lui-même y dénonce les éloges que lui a décernés Voltaire comme autant de mensonges inspirés par sa bassesse à un flatteur bien payé. D’Alembert mêle louanges (de l’agrément, de la philosophie, une préface bienvenue dans l’ensemble) et critiques (impasses sur la vie privée du tsar qui faussent son portrait, fin un peu trop resserrée, doutes sur la capacité d’invention des Chinois). D’Argens crie au fiasco bien mérité, Duclos dénonce les omissions volontaires d’un historien stipendié, Bachaumont estime que cet ouvrage trop croqué fait fâcheusement regretter l’historien de Charles XII, Dortous de Mairan croit les Égyptiens plus anciens que les Chinois. Les périodiques les plus en vue (Les Mémoires de Trévoux, le Journal des savants, le Mercure de France) s’abstiennent même de toute recension du premier tome. Mais le Journal encyclopédique, en une cinquantaine de pages d’analyses et citations (sept.-oct. 1760), ne tarit pas d’éloges sur ce premier tome et donne du second (mai 1763) deux comptes rendus tout aussi positifs, y compris sur l’affaire du tsarévitch qu’il juge même plus sévèrement que Voltaire. Au reste Jaucourt, dans les articles de l’Encyclopédie ayant trait à la Russie, mettra largement à contribution l’ouvrage de Voltaire, sans perdre pour autant sa liberté critique à l’égard de sa source essentielle. Fréron ne manque évidemment pas de rendre compte de chaque tome : il déplore l’indignité de la Préface, l’ennui des deux premiers chapitres, mais convient qu’il y a lieu d’admirer le « génie créateur et législateur » de ce tsar ; le second tome lui paraît « décousu et mal ordonné », mais le traitement précis et approfondi de la condamnation d’Alexis mérite lecture, même s’il est difficile d’accorder à Voltaire que sa belle-mère Catherine n’a nullement contribué au malheur d’Alexis. Quant aux recensions de la Correspondance littéraire (novembre 1760) dont Diderot est visiblement au moins l’inspirateur, elles se font d’abord l’écho de la déception générale, justifient pourtant la Préface communément mal jugée, mais n’admettent pas plus que d’Alembert que sur la vie domestique de son héros l’historien garde des silences qui portent atteinte à la vérité et appauvrissent son tableau : que Voltaire n’ait pas dit un mot d’Alexis dans sa Préface ne peut passer que pour une indigne bassesse de courtisan propre à révolter tous les honnêtes gens. Ce premier tome est d’une lecture aussi agréable que celle d’un roman, mais ce plaisir même convient mal à la dignité de l’Histoire et l’historien ne s’est pas suffisamment étendu sur « ce qui pouvait servir au développement du génie de Pierre ». En mai 1763, le second tome inspire au même périodique deux réserves principales : Voltaire n’a pas clairement défini la position qui est finalement la sienne dans l’affaire du tsarévitch; il ne fait pas suffisamment connaître le caractère du tsar ni celui de son épouse Catherine. On notera que feront preuve de plus d’indulgence deux historiens ayant longtemps séjourné en Russie, Pierre Charles Levesque et Nicolas Gabriel Le Clerc : le premier estime que Voltaire a été trop souvent victime des insuffisances de ses informateurs; le second apprécie son sens critique, mais le voudrait plus sensible à la valeur des détails et consacre surtout 80 pages à une critique minutieuse du chapitre sur le tsarévitch, faisant notamment grief à Voltaire de n’avoir pas blâmé de s’être montré parjure et traître envers son fils un tsar mû par la passion et non, comme le suggère Voltaire, par la raison d’État. En Angleterre, les lecteurs du Monthly Review eurent droit de novembre 1760 à mars 1764 à quatre comptes rendus : déception au premier tome, dépourvu de la vivacité d’esprit habituelle à l’auteur et n’apportant rien de neuf dans la description de la Russie ; mais excellente narration de la révolte des streltsy, ce qui explique que le passage soit entièrement traduit (ainsi que quelques autres en février 1761). Du second tome, le Monthly Review estime qu’il est l’œuvre d’un historien habile ayant su éviter le panégyrique auquel tentait de l’entraîner la cour de Pétersbourg par l’envoi de ses Mémoires : s’il n’est pas toujours vraiment impartial, Voltaire a su au moins préserver la plus grande apparence d’impartialité. Mais pour la mort du tsarévitch, il ressort du récit même de Voltaire qu’il a bien été empoisonné par quelqu’un. Le Monthly Review n’en termine pas moins par les éloges les plus flatteurs : défenseur des droits de la nature humaine, respirant l’amour de la liberté, Voltaire a su faire de tous ses écrits historiques y compris celui-ci « une charte des privilèges du genre humain ». Mais les douze éditions anglaises de l’Histoire de l’Empire de Russie parues entre 1761 et 1778 ne doivent pas plus donner le change que les éloges du Monthly Review : l’échec du livre fut à peu près total auprès d’une opinion anglaise très hostile qui le juge méprisable, mais qui en juge ainsi à la lumière des rapports entre Catherine II et Voltaire dont les flagorneries exaspèrent au plus haut point les Anglais, notamment Horace Walpole. La réaction des Allemands ne fut guère plus favorable. On devine sans peine quelle put être celle de Frédéric II, alors en pleine guerre avec la Russie ! Quant à G. F. Müller, il ne désarme pas en publiant anonymement une critique détaillée dans un périodique de Hambourg, dont, avec l’accord de Voltaire, Pierre Rousseau fit paraître dans son Journal encyclopédique une traduction abrégée, mais entachée d’erreurs fâcheuses qui la rendaient parfois plus blessante que l’original allemand. Deux traductions allemandes parues en 1761 du premier tome, dont l’une est pourvue par le géographe Büsching d’une préface très critique, de notes et de « compléments et corrections », témoignent de l’intérêt suscité outre-Rhin par l’ouvrage de Voltaire. Si Büsching juge que sa description géographique de la Russie ne vaut rien et qu’en exploitant si mal la documentation dont on l’avait pourvu il a agi en historien bien superficiel, il en apprécie en revanche suffisamment les qualités de style pour affirmer que la partie historique mérite d’être lue. Le premier volume de l’Histoire de l’Empire de Russie puis les deux traductions allemandes ont fait en 1761 l’objet dans la revue Das neueste aus der anmuthigen Gelehrsamkeit de deux comptes rendus critiquant la légèreté avec laquelle Voltaire a traité les sources envoyées par Pétersbourg. En 1769, Schlözer, membre de l’Académie de Pétersbourg, publiera dans l’Allgemeine deutsche Bibliothek une brève mais sévère recension du second volume de la traduction allemande d’un ouvrage truffé d’erreurs et de mensonges historiques, trahissant une « ignorance souvent grossière », écrit par un auteur spirituel mais versatile, puisqu’après avoir autrefois répandu les anecdotes les plus scandaleuses sur la Russie il s’est fait le laudateur stipendié du tsar. En Russie même enfin, en dehors des critiques déjà évoquées de Lomonossov et surtout Müller, l’ouvrage de Voltaire a eu paradoxalement très peu d’impact, comme en témoigne l’absence au XVIIIe siècle de traduction russe, imprimée du moins car il en existe deux qui sont restées manuscrites.
Ce Voltaire qu’on a vu quatre années durant fatiguer maintes fois les Russes de ses demandes insistantes de documentation, quel parti a-t-il finalement tiré des mémoires et des remarques reçus de Pétersbourg ? Les réponses remarquablement précises que fournit M. Mervaud à cette question aussi vaste que délicate sont le fruit de la patiente attention dont il ne s’est jamais départi dans son impressionnant labeur d’annotation du texte : si dans l’Histoire de l’Empire de Russie Voltaire reste le plus souvent muet sur ses sources, c’est que, comme déjà dans l’Histoire de Charles XII, un souci d’art a conduit l’historien à les masquer [14]. Il y est d’autant plus porté qu’il combine souvent deux sources au moins dans un même passage. Mais le propre de l’Histoire de l’Empire de Russie, c’est de comporter aussi des indications de sources en bas de page. De ces sources explicites qu’il juge « exceptionnellement nombreuses », M. Mervaud observe qu’elles ne se limitent pas aux manuscrits — cités une bonne dizaine de fois dans la première partie — de Pétersbourg et de Moscou (dont l’appendice II fournit l’inventaire), puisqu’elles peuvent mentionner également des ouvrages occidentaux : Relations, Voyages, Descriptions, États présents, Mémoires imprimés, etc., au nombre d’une quinzaine environ, et dont six sont cités pour être critiqués. Si les références aux manuscrits fournis par les Russes peuvent s’expliquer par un devoir de politesse ou de gratitude, celles à certains ouvrages occidentaux répondent au désir de s’en prévaloir comme de « garants » d’authenticité par opposition à d’autres que Voltaire récuse. Quant à l’utilisation des documents retenus, elle est elle aussi particulière en ce que Voltaire non seulement tend à les résumer ou les réécrire, mais encore bien souvent en reproduit textuellement de courts extraits. Telles pages de son livre qu’en l’absence de toute indication de source on pourrait croire de lui, ne sont en réalité que des montages de textes manuscrits ou imprimés provenant de sa documentation, les emprunts effectifs dépassant largement les références explicites de Voltaire. En revanche, quand il cite ses sources comme telles, il le fait très librement, n’hésitant pas à faire subir au texte cité de multiples corrections stylistiques pour lui donner plus de concision ou d’élégance. Il faut par ailleurs se rappeler qu’il est parti de la matière documentaire déjà utilisée dans son Charles XII pour comprendre en quel sens il a pu donner l’Histoire de l’Empire de Russie non pas pour une continuation, mais bien pour une « confirmation et un supplément » de son Histoire de Charles XII, c’est-à-dire comme l’épanouissement en un ouvrage nouveau du portrait du tsar réformateur esquissé en quelque deux cents lignes dans l’édition de 1739 du livre précédent. Les rapports entre les deux œuvres sont au reste complexes, voire paradoxaux : déjà longuement raconté dans la première, le triomphe de Pierre à Poltava est, par souci d’éviter les redites, abrégé dans la seconde qui au contraire développe l’affaire du Prut où le tsar a frôlé le désastre. D’une œuvre à l’autre peuvent s’opérer des changements de perspective, s’affirmer des différences. Disposant dans sa bibliothèque d’une vingtaine d’ouvrages (antérieurs à 1763) sur Pierre le Grand et la Russie, Voltaire les a utilisés presque tous, mais de façon inégale : cinquante emprunts à Weber, une vingtaine à Perry, autant à Strahlenberg. Même Nordberg (celui qui dans la préface de sa propre Histoire de Charles XII, roi de Suède l’a traité d’« archimenteur » et qu’il ne cite jamais que pour le critiquer) a été lu de très près, puisqu’en trois endroits Voltaire sans le dire recopie son ouvrage. M. Mervaud pense qu’il ne faut même pas exclure quelques emprunts à Rousset de Missy, pour qui cependant Voltaire professait le plus souverain mépris. Et des 120 manuscrits russes si souvent réclamés, si longtemps attendus, mais dont finalement la plupart répondaient à ses attentes (sauf sur le tsarévitch et les réformes administratives de Pierre le Grand) et constituaient « un impressionnant massif d’informations », quel parti a-t-il su tirer ? Voltaire en a utilisé seulement 55, parfois déçu parce qu’à ses yeux beaucoup ne l’informaient pas suffisamment du détail et de l’étendue des réformes accomplies par Pierre. Il a principalement exploité, par ordre décroissant, le Journal de Pierre le Grand, les manuscrits sur les « Affaires de Perse », sur les révoltes des streltsy, sur les questions religieuses, sur le commerce, la police, la marine. Pour pallier la disette d’information à laquelle peuvent l’exposer parfois les manuscrits russes, Voltaire se tourne vers ceux d’occident, notamment les Mémoires sur Lefort, les Éclaircissements de Bassewitz, les Mémoires de Poniatowski et bien d’autres qu’il a accumulés, mais pas nécessairement utilisés quand il n’y a trouvé qu’un « amas de détails inutiles ». (Il n’a pas négligé non plus les rares témoins oculaires encore vivants.) Le souci d’exalter les réformes de Pierre peut entraîner Voltaire à surestimer ou manipuler ses sources (quand Weber évoque l’établissement d’une papeterie ou la fondation d’une maison des orphelins et enfants trouvés, Voltaire met de son chef papeterie et maison au pluriel). Il lui arrive même de les trahir, ou de donner des références inexactes, renvoyant par exemple au seul Journal de Pierre le Grand pour une demi-douzaine de chapitres de la première partie, alors qu’il a fait appel aussi à Fontenelle, Perry, de Bruyn, Nordberg et même Missy. De ses sources il peut encore être la victime en reproduisant leurs erreurs, mais il en est qu’il a su éviter en repérant des faux ou des contre-vérités. Son embarras est réel quand les Mémoires reçus de Pétersbourg divergent, voire se contredisent, reflétant ainsi des clivages entre Russes et Allemands. Au reste l’étendue même de son information sur Pierre le Grand et la Russie l’a probablement poussé à être sélectif en écartant les Histoires et Biographies du tsar signées Mottley, Buchet, Le Blanc, Whitworth et même Jacques Lacombe (qui en 1760 lui avait envoyé son Histoire des révolutions de l’Empire de Russie). La bibliographie pétrovienne d’une centaine de titres reçue de Pétersbourg en novembre 1759 en comportait une quarantaine en allemand (que Voltaire ne lisait pas), mais offrait aussi des ressources qu’il semble avoir totalement ignorées. On peut en revanche dresser une liste de ressources connues, mais délibérément écartées : les Considérations sur l’état de la Russie sous Pierre le Grand (119 p.) rédigées en 1737, on s’en souvient, par Vockerodt à la demande de Frédéric alors Prince royal, mais jugées trop défavorables au tsar ; le Panégyrique de Lomonossov; le Mémoire sur le tsarévitch Alexis ; huit Mémoires se rapportant à des périodes postérieures au règne de Pierre le Grand, ce qui se conçoit, mais aussi une dizaine de Mémoires contenant des statistiques diverses, ainsi que des tables chronologiques et même des lettres de Pierre Ier. C’est en tout une soixantaine de Mémoires que Voltaire a ainsi négligés… Quant aux documents utilisés, leur masse même exposait inévitablement l’utilisateur à des inadvertances, erreurs et confusions de toutes sortes, mais qui n’ont évidemment pas échappé à la vigilante attention de son éditeur : erreurs (souvent de détail) sur des noms, des grades, des faits, des chiffres, confusion de sources, etc. M. Mervaud fait voir aussi que Müller n’a pas toujours eu tort de reprocher à Voltaire d’avoir mal exploité certains manuscrits dont une lecture plus attentive lui eût épargné bien des bévues ou permis de mieux mesurer l’importance de l’action réformatrice du tsar, qu’il s’agisse de sa marine ou de sa police.
C’est pourtant bien le réformateur avant tout que Voltaire a entendu exalter en Pierre le Grand. Mais son empire étant aussi vaste que mal connu, il fallait donc d’abord en procurer au lecteur occidental une connaissance minimale, tant historique que géographique : même s’il a tendance (on lui en a fait grief) à faire du règne du tsar réformateur une sorte de commencement absolu, Voltaire sent bien qu’il ne peut totalement méconnaître l’action et les efforts des ancêtres de Pierre, quitte à les réduire au rôle de précurseurs. D’où la trentaine de pages, écrites par Christiane Mervaud, sur « Voltaire historien de la Russie d’avant Pierre le Grand » : son très long chapitre I est un « état des lieux » de cet immense empire pluriethnique, « appréhendé désormais selon un classement en seize gouvernements » et dans lequel il pense découvrir une multitude de races dont certaines tendent à diminuer, faisant ainsi de l’Histoire de l’Empire de Russie un « jalon de sa pensée anthropologique » entre l’Essai sur les mœurs et La Philosophie de l’Histoire. Mais son exploitation très partielle de la documentation reçue sur ces peuplades plus ou moins primitives qu’il regarde comme des témoins fascinants des premiers âges, accuse vite les limites de l’ethnologue, prompt à négliger, dans le cas des Kamtchadales notamment, les observations qui pourraient remettre en question certains de ses axiomes comme l’universalité de la loi naturelle. Au reste Voltaire s’est seulement proposé de donner une idée de cette mosaïque de peuples en soulignant la variété de leurs modes de vie, ce qui fixe son intérêt sur les problèmes que pose leur cohabitation. Mais de la très progressive ascension de Moscou il ne se fait pas une idée suffisamment complète et précise, ne se doutant pas, en particulier, de l’ampleur qu’a pu prendre parfois la résistance des minorités. Il note aussi que ce pays ne peut prétendre à l’unité de la Foi, puisqu’en dépit des efforts de l’Église orthodoxe pour convertir les peuples conquis, on dénombre finalement en Russie plus de pays mahométans et païens que de pays chrétiens. L’unité de la loi est tout autant problématique dans cet empire aussi varié qu’immense : comment le pouvoir central aurait-il pu l’imposer facilement, quand le processus colonisateur de la russification s’est souvent heurté à la périphérie asiatique à des résistances et des révoltes ? Si Voltaire n’approfondit guère cette question des minorités, c’est qu’à ses yeux la Russie, adossée à l’Asie, reste tournée vers l’Europe, ce qui explique que son intérêt s’attache surtout à la Moscovie, cœur même de cet empire. Or « les Russes sont venus tard », mais grâce au grand homme qui les a conduits, ont su rattraper en cinquante ans un retard que les autres nations eussent mis cinq siècles à combler. Pareille vision porte naturellement à réduire l’histoire de la Russie à la période moderne et contemporaine, au prix d’une méconnaissance désinvolte (déjà très sensible dans l’Essai sur les mœurs) de ce qui l’a précédée. Voltaire toutefois consacre un chapitre aux Romanov, passant en revue les règnes de Michel, Alexis (déclaré « digne d’être le père de Pierre le Grand »), Fedor, puis la régence de Sophie. Tous ces tsars ont gouverné un pays coupé de l’Occident, en position d’isolement et de repli, à l’écart des courants d’échange internationaux et défavorisé économiquement. Par des rapprochements qu’il établit avec la Turquie et la Perse, Voltaire accentue cet éloignement de la Russie qu’en outre son appartenance à l’Église grecque coupe de l’Occident sur le plan religieux aussi. Pour avoir compris combien le pouvoir du tsar était lié à l’orthodoxie, Voltaire a porté une attention toute spéciale à la question religieuse sur laquelle Pétersbourg l’avait particulièrement bien documenté. Ayant évoqué à grands traits et non sans ironie l’implantation du christianisme à partir du Xe siècle par la princesse Olga ou la conversion très politique de son petit-fils Vladimir qui se fit baptiser avec tout son peuple pour obtenir l’alliance de l’empereur de Constantinople, Voltaire relève l’institution dans les dernières années du XVIe siècle d’un patriarcat national qui consacre l’indépendance de l’Église russe mais aussi l’émergence d’un pouvoir de l’Autel toujours prompt à contester celui du Trône. Lui ont échappé par ailleurs la spécificité, l’ampleur et la gravité du terrible schisme du raskol qui a déchiré la Russie dans la seconde moitié du XVIIe siècle (par quelle aberration Voltaire a-t-il écrit : « dès le XIIe siècle » ?), ainsi que la dureté et l’étendue des persécutions infligées aux « vieux croyants » indûment comparés aux quakers ou jugés politiquement rebelles, sous prétexte qu’ils ont reçu l’appui des streltsy. Mal préparé à prendre une juste mesure de la religiosité russe, Voltaire trouve surtout dans cette évocation du développement de l’Église orthodoxe le plaisir de voir s’affirmer la puissance de la grande rivale de l’Église romaine se prétendant universelle et l’occasion de souligner l’intérêt politique de la tolérance. Toute cette évocation d’une ancienne Moscovie encore barbare achemine donc vers un bilan négatif (arriération, immobilisme, stagnation économique, violence) destiné à introduire à la nouvelle Russie qu’a su faire naître le tsar civilisateur. Il fallait au préalable faire passer le lecteur par cet historique, pour qu’il pût sentir l’urgence des réformes à apporter et appréhender dans toute son ampleur la métamorphose accomplie par le fondateur de Pétersbourg.
« Fondateur en tout genre » a précisé Voltaire dans l’Avant-propos, fasciné qu’il est par le rival du roi de Suède : l’addition substantielle apportée en 1739 à son Charles XII marque la révélation qu’il a eue de l’envergure du tsar, dont il a ensuite souligné la destinée singulière dans les Anecdotes. En entreprenant l’Histoire de l’Empire de Russie, Voltaire sait qu’il joue sa réputation de grand historien, car revenir sur le sujet pour la troisième fois n’est pas sans risques : celui de lasser en se répétant les amateurs de nouveauté, celui surtout de décevoir l’Europe devant qui il va « comparaître en donnant cette histoire » et qui attend autre chose qu’un ouvrage de complaisance. Or Voltaire va réaffirmer sur le rôle de Pierre dans l’histoire de son pays et celle de l’Europe sa conviction fondamentale qui n’a pas changé depuis trente ans : ce tsar civilisateur est un grand homme et le grand homme aura toujours sur le grand guerrier toute la supériorité d’un constructeur sur un destructeur. C’est pourquoi la gloire de Charles XII n’est qu’éphémère, quand celle de Pierre est immortelle. Rien de nouveau sur l’essentiel par conséquent, mais « un éclairage différent sur des faits déjà connus » et « l’ajout d’informations nouvelles » (C. Mervaud) ; bref, le souci de parfaire et achever, en triomphant si possible de méfiances multiples et opposées (dont on a vu avec quelle vigueur elles se manifesteront lors de la publication). Pari difficile à gagner, peut-être d’abord faute d’une attention suffisante accordée dans cet ouvrage au peuple russe, non pas grand acteur collectif, mais plutôt simple matériau modelé par le grand homme qui par son action le fait enfin naître à son destin de grande nation, Voltaire ayant « une prédilection certaine pour les commencements absolus » (C. Mervaud). Mais des paysans et du servage aggravé Voltaire ne dit ni ne sait grand chose, non plus que des soldats et des ouvriers, pourtant mis à très rude contribution et dont la seule récompense est d’assister à de multiples « triomphes à la romaine » réputés avoir valeur pédagogique. Car en raison de ses pulsions aveugles et souvent féroces (qu’illustrent les cruautés des streltsy) la masse populaire est à éduquer et surveiller constamment, voire à brider : proie naturelle de la superstition et du fanatisme, elle constitue, si l’on n’y prend garde, le terreau idéal des forces réactionnaires (les prêtres et une partie de la Cour) hostiles aux réformes voulues par le tsar et souvent accomplies par la compétence de quelques étrangers qu’il a su placer à des postes-clés. Mais Voltaire fait aussi toute leur place aux artisans, ouvriers, artistes, ingénieurs, chirurgiens et techniciens de toute sorte, aptes à former les futurs cadres, que Pierre a fait venir d’autres pays et dont le savoir-faire permettra l’exécution de grands travaux, la construction d’une flotte et finalement la constitution autour du tsar d’une élite éclairée d’honnêtes gens russes, au destin parfois exceptionnel (tel Menchikov, le « pâtissier » devenu général) et dont la réussite en tout cas doit tout à leur mérite personnel et rien à la naissance. Quant à leur souverain, dont les faiblesses ou les cruautés sanglantes ne sont que trop connues de l’Europe horrifiée, l’historien est depuis longtemps et plus que jamais résolu, au nom même de la valeur pédagogique de l’Histoire, à n’en faire mention que dans la stricte mesure où elles auraient pu influer sur les affaires publiques : d’où le silence cette fois obstinément gardé sur les « débauches de table » du « coupeur de têtes » qu’évoquaient le Charles XII et les Anecdotes, et quelques allusions prudentes aux infidélités nombreuses du tsar et à celle qu’on prête à son épouse. En revanche est relevée l’humanité de Pierre faisant retrouver à sa femme un frère perdu depuis longtemps, si bien que l’image finalement donnée de la vie privée des souverains russes reste exempte de toute démesure. Demeurent toutefois les incontournables interférences entre vie privée et vie publique qu’il est impossible de taire à l’historien, au risque sinon d’un discrédit sans retour. Mais tout en en faisant état, Voltaire compte bien convaincre le lecteur de la grandeur de son personnage. D’abord par diversion : pour le détourner des anecdotes scabreuses de la vie privée, Voltaire exalte le législateur, le conquérant, le réformateur, réduisant au minimum les traits purement biographiques ; ensuite par compensation : aux barbaries avérées sont censés faire contrepoids des actes de justice ou d’humanité, au prix toutefois de flagrants déséquilibres ; enfin par l’exploitation des circonstances atténuantes, ou du moins jugées telles, dans lesquelles ont pu être ordonnées des punitions d’une rigueur extrême ainsi que des répressions massives d’une atroce férocité. Voltaire mal à l’aise se rabat alors sur des explications faiblement convaincantes (souci d’affermir son autorité, gravité exceptionnelle de certaines situations). A quoi s’ajoute un refus de la démystification du tsar que réclamait dès 1737 Frédéric entièrement désabusé, voire un parti pris d’idéalisation qui porte Voltaire à proposer de son héros une image normalisée et rassurante, de laquelle ont été bannies toutes ses inquiétantes démesures. C. Mervaud met cependant en garde contre une exagération indue de ce bilan apparemment négatif : « Le personnage a gagné en noblesse, perdu en pittoresque, sans doute en vérité. On ne parlera pas d’un travestissement, plutôt d’un subtil gauchissement. Point de mensonges flagrants ». Si Pierre a certainement constitué pour lui une vérification expérimentale de sa théorie du grand homme, Voltaire n’en reste pas moins capable d’un jugement d’ensemble remarquable par son équilibre et sa pondération sur celui qui reste avant tout l’artisan de la transformation décisive de son pays et dont il a fait ce que C. Mervaud appelle « une force qui va ».
Cette force ayant mené des politiques étrangère et militaire particulièrement actives, Voltaire s’est vu contraint d’entrer dans le détail des guerres, dérogeant ainsi à son grand principe de ne pas faire sa matière principale des récits de bataille et de sièges. On ne peut au contraire que constater l’omniprésence des épisodes guerriers (dont certains même figuraient déjà dans le Charles XII), mais Voltaire cherche à faire en sorte qu’ils n’ennuient pas (ce maître de la narration sait la valeur des détails significatifs) ni ne ressemblent aux relations discutables d’annalistes à trop bon compte omniscients. Il s’est attaché à la création et à la mise au point par le tsar, sur le modèle allemand, de la machine militaire russe : Pierre a su se procurer, outre les fonds nécessaires, ingénieurs et marins, charpentiers et navires, artilleurs et canons. Il rédige un code militaire, fonde la hiérarchie sur la valeur et non la naissance, s’impose à lui-même, pour l’exemple, de passer par tous les grades, et par sa constance inébranlable se forge progressivement un instrument égalant en efficacité celui de Charles XII. Ces succès de Pierre le Grand, Voltaire les appréhende d’abord comme un triomphe de la volonté, mais cette célébration de sa gloire ne s’accomplit pas, en dépit de pressions de Pétersbourg, au détriment de la lucidité critique de l’historien qui refuse d’occulter les revers subis, choisit paradoxalement de s’étendre plus sur une défaite cuisante que sur une victoire éclatante ou souligne l’ampleur d’un désastre pour mieux faire valoir les triomphes qui lui ont succédé. Voltaire a voulu non pas cacher les ambitions militaires du tsar, mais montrer qu’elles sont celles d’un politique avisé dont les enjeux (domination de la Baltique, accès à la mer Noire) étaient, à la différence de Charles XII, autres que sa gloire personnelle. Charles n’a fait la guerre qu’en guerrier, Pierre ne l’a faite qu’en politique mû par un désir d’expansion et le besoin qu’avait son pays de débouchés maritimes. Voltaire ne dissimule pas qu’il soit un conquérant (il le tient pour l’instigateur du conflit avec la Suède), mais ce conquérant, qui avec les années s’entendra aussi à parvenir à ses fins par la diplomatie, sait mesurer risques et avantages d’une campagne, profiter de la conjoncture, réparer ses fautes, céder quand il le faut à la nécessité (y compris celle du maintien en Europe d’un équilibre des forces), bref donner toutes les preuves, à la différence encore de Charles XII plus grand aventurier que véritable homme d’État, d’une « sage politique » qui, en définitive, œuvre toujours pour la grandeur de la Russie. Si Voltaire fait preuve d’une lucidité certaine dans son analyse des relations internationales à un moment où l’Europe est le théâtre à la fois de la guerre de Succession d’Espagne et du début de l’affrontement de la Suède et de la Russie, son appréciation du comportement de Pierre sur la scène internationale est beaucoup moins sûre, faute d’une mesure exacte de ses réussites et de ses échecs, comme de l’improvisation brouillonne et de l’incohérence qui ont marqué les débuts de sa diplomatie. Comme le montre M. Mervaud, il a peine à démêler le rôle exact de Pierre dans certains imbroglios diplomatiques et il faut probablement expliquer ses jugements flottants par les hésitations réelles de la politique du tsar. En revanche Voltaire a fort bien compris ce renversement de situation dans le Nord que constituent le déclin de la Suède et l’ascension de la Russie, désormais en mesure de jouer dans l’équilibre de l’Europe le rôle précédemment dévolu à sa rivale. En analysant jeu des alliances et équilibre des forces, l’historien a prouvé qu’il savait voir au delà des récits de campagne et montré comment Pierre, grâce à sa prudence et sa perspicacité, a fini par devenir l’arbitre du Nord et donner à son pays désormais le poids d’une grande puissance européenne. Or cette intense activité militaire du tsar non seulement n’a pas entravé ses réformes, mais a constitué par elle-même un facteur de développement économique en créant tous les chantiers et fabriques que peut nécessiter un armement terrestre et naval. Avec ce tsar concurremment législateur et conquérant, conclut C. Mervaud, « la guerre peut donc avoir partie liée avec la civilisation », puisque d’une victoire comme celle de Poltava Voltaire assure qu’elle a « servi au bonheur du genre humain » en procurant au tsar « la liberté de policer une grande partie du monde ».
M. Mervaud en vient alors aux réformes par lesquelles il y est parvenu et à la façon dont Voltaire fasciné en a rendu compte. A ses yeux, cette transformation d’un immense empire accomplie par un seul homme est à regarder comme un des événements majeurs de l’histoire humaine et son unique auteur comme un démiurge « dont l’acte créateur a tiré la Moscovie du néant » (M. Mervaud) : le règne de Pierre représente bien un commencement absolu, ce qui pousse Voltaire à gommer les réalisations de ses prédécesseurs. Subjugué par la puissance créatrice de cet autocrate façonnant la portion d’Humanité qui lui est échue et entraînant bientôt son entourage à le seconder, il en admire l’activité incessante et multiforme, que favorise une étonnante rapidité de déplacement le rendant omniprésent dans son vaste empire pour y accomplir à la fois actes de guerre et œuvres de paix. Ce voyageur infatigable voit loin : il ne se contente pas d’avoir lui-même séjourné en Europe puis d’y envoyer de jeunes Russes s’y instruire; il fait aussi explorer la Sibérie en vue d’en exploiter les richesses, songe à développer le commerce avec la Perse et la Chine et fait donc apprendre à de jeunes Russes les langues orientales. Il est toutefois paradoxal que celui qui exalte les réformes de Pierre se soit si peu soucié d’en offrir un tableau grandiose qu’elles occupent moins d’un dixième de l’ouvrage et restent évoquées de façon vague et allusive (par exemple : « Il règle ses finances et y met un nouvel ordre »). En outre l’ordre chronologique que suit Voltaire le conduit à mentionner de façon succincte et en les mêlant aux récits guerriers ces réformes faites par le tsar au jour le jour : dispersion et saupoudrage qui privent le lecteur d’une vue globale de l’œuvre de Pierre. Pour remédier à ce défaut de synthèse, Voltaire annonce les réformes dans les titres mêmes des chapitres et surtout traite de l’essentiel des premières dans les chapitres X et XIII de la première partie ; celles de la fin du règne sont abordées dans les chapitres XI à XIV de la seconde partie, Voltaire ayant là tenu le plus grand compte des manuscrits qu’il a reçus. Mais ses censeurs de Pétersbourg figés dans leurs critiques vétilleuses n’ont pas su reconnaître le sérieux de sa description de l’action réformatrice du tsar : il n’a négligé que quelques réformes importantes, comme la capitation, la création des gouvernements ou la réforme de l’écriture (dont il n’a saisi ni la nature ni la portée). Il s’agit au demeurant moins de franches lacunes que de mentions trop rapides des réformes qui les laissent insuffisamment expliquées ou mal interprétées (les créations du Sénat et de l’Académie des Sciences sont à peine mentionnées ; deux lignes seulement sur la Table des rangs qui définit pourtant l’organisation de l’armée, de l’administration et de la justice. Voltaire saisit mal la portée de la réforme du calendrier ou l’étendue de la réforme de l’enseignement, etc.). Certaines de ces réformes ne sont mentionnées qu’une fois, mais beaucoup d’autres se trouvent répétées, ne serait-ce que pour en faire valoir les progrès. Presque toutes sont valorisées systématiquement : Voltaire les idéalise, sans s’interroger sur l’impact concret — parfois traumatisant, comme dans le cas de celle des vêtements — qu’elles ont pu avoir. Il mentionne la réforme financière du tsar, mais sans dire qu’elle accable le peuple d’une infinité de taxes nouvelles. Il grossit les revenus de l’État, ainsi que le nombre et la prospérité des manufactures, il surestime le succès du commerce avec la Chine. La réalisation qui éblouit le plus Voltaire est à coup sûr la fondation de Saint-Pétersbourg, œuvre titanesque, défi à la nature et au bon sens qui a coûté des milliers de morts et obligé à surmonter des difficultés pourtant insurmontables. Voltaire voit presque un miracle dans la construction par le démiurge de cette ville surgie du néant et devenue la plus belle de l’empire, dont même son enthousiasme exagère l’embellissement dans la description qu’il en donne. Ce grand bâtisseur est aussi pour Voltaire un très grand législateur, titre qu’on pourrait contester à un souverain n’ayant pas rédigé de code et dont les nombreux actes législatifs sont moins des lois que des oukases pris au jour le jour. Il loue dans la Table des rangs le dessein de donner au mérite le pas sur la naissance en ouvrant largement la noblesse, mais sans percevoir tout ce qui dans la pratique limite la portée de la réforme (existence du servage) et les inconvénients qu’elle entraîne (corruption des juges et des fonctionnaires). De la réforme religieuse, Voltaire admiratif retient d’abord une mise au pas du clergé par le tsar dont Louis XIV s’est montré incapable : Pierre a compris que les prêtres ne devaient être « ni avilis ni puissants » et qu’ils constituaient une force à utiliser au mieux pour le service du pays. Mais le temps est révolu où le pouvoir du patriarche pouvait contrebalancer celui du souverain : si Pierre a créé le Saint-Synode, il a su le rendre dépendant de lui, comme le Sénat, en exigeant de ses membres qu’ils prêtent serment au tsar. Voltaire naturellement approuve aussi sa réforme des monastères (interdiction de prononcer des vœux avant l’âge de trente ans, restrictions apportées au recrutement, obligation faite aux moines et religieuses de travailler). Bref, le bilan du règne de Pierre est jugé à ce point positif, l’idéalisation poussée à un tel degré qu’on a pu aller jusqu’à accuser Voltaire d’avoir délibérément proposé une vision falsifiée de l’Histoire. Accusation que repousse M. Mervaud : le décalage entre la vision voltairienne et la réalité ne résulte pas d’une déformation volontaire de la vérité, mais plutôt d’une insuffisance dans l’information. Voltaire n’est pas davantage victime d’une illusion d’optique, d’un « mirage russe » pour reprendre l’expression d’A. Lortholary : M. Mervaud le juge « tout simplement pris au piège de son propos initial, qui est de “forcer le lecteur à voir Pierre en grand” ». Au reste d’autres historiens proposeront à leur tour une image très idéalisée de Pierre le Grand, à l’époque stalinienne notamment où, pour justifier Pierre d’avoir fait condamner son fils, on tient le tsarévitch pour un traître à sa patrie ayant effectivement conspiré contre son père.
Bien qu’il n’ait pas perdu conscience, on l’a vu, de la nécessité où il était de faire état des tentatives de réforme des prédécesseurs de Pierre et de l’esprit déjà civilisateur des Romanov, Voltaire maintient que l’œuvre grandiose et multiforme du tsar doit être regardée comme une création sans précédent. Son règne marque donc une rupture, comme en conviennent les Russes eux-mêmes qui distinguent un avant et un après Pierre le Grand. Mais en présentant (dans la première partie) ses réformes de façon fragmentaire, Voltaire ne les donne nullement à percevoir comme le résultat d’un plan impétueux. Ce qui est irrésistible est plutôt l’élan donné par le tsar, ce qui porte Voltaire à prendre en compte en plus des réformes effectives celles dont Pierre avait seulement le dessein. Au reste même après Poltava les milieux politiques européens, français notamment, ne sont convaincus ni que ce tsar ait l’étoffe d’un grand souverain ni que son œuvre soit durable. Dans son Voyage en Sibérie (1768), un Chappe d’Auteroche ira même jusqu’à nier que Pierre le Grand soit jamais parvenu à transformer son pays. Sans aller si loin, on doit convenir que ces changements « s’inscrivent inévitablement dans une certaine continuité » (M. Mervaud), en ce sens que Pierre a commencé par continuer l’œuvre de ses prédécesseurs en improvisant, sans plan arrêté et au jour le jour, des réformes d’abord destinées à répondre aux besoins créés par une situation de guerre. Pierre d’autre part est-il bien venu au bon moment pour la Russie ? Voltaire qui l’a affirmé dès le début des Anecdotes n’est certes pas le seul à l’avoir pensé, mais on peut aussi soutenir qu’il est arrivé trop tôt, parce que le peuple russe n’était pas prêt à soutenir un tel rythme : « Il fallait faire trop de choses à la fois et trop vite (…). Cette réforme fut la lutte du despotisme contre le peuple, contre son inertie » (M. Mervaud). Un peuple en outre dont une bonne partie était privée de sa liberté ! (Voltaire n’a pas voulu voir cet énorme handicap qu’était le servage). Si pourtant Voltaire reste une référence dans les débats passionnés dont Pierre a été l’objet au XVIIIe siècle, c’est parce que ce tsar compte pour une figure maîtresse de son imaginaire historique et politique, même si la critique a le plus souvent contesté à l’Histoire de l’Empire de Russie la place et l’intérêt qui lui reviennent. L’ouvrage n’a pas seulement pâti de la comparaison avec la brillante Histoire de Charles XII, il a été abusivement tenu pour une fastidieuse redite, alors qu’il « témoigne d’une réelle mise en œuvre des informations et illustre à la fois la méthode historique et les convictions philosophiques de Voltaire » (M. Mervaud). Loin d’être un texte bâclé, il atteste la maîtrise qu’a du récit historique un Voltaire sachant soigner ses effets, placer ses portraits, choisir ses anecdotes, finir ses chapitres par des réflexions générales ou des remarques piquantes. C. Mervaud reprend ici à son compte les vues de R. Mortier sur « le petit musée historique intime de Voltaire » : Pierre le Grand y tient sa place car son règne fait partie, comme le mythe chinois, l’obsession du fanatisme ou la supériorité du régime anglais, des éléments structurant la vision de Voltaire. L’Histoire de l’Empire de Russie propose les linéaments de sa philosophie de l’histoire : opposition du héros et du grand homme expliquant les parallèles antithétiques entre Charles XII et Pierre le Grand; persuasion que le destin des empires dépend de ce qu’est leur souverain : la Perse périclite sous l’imbécile et indolent Schah Hussein, pendant que l’indomptable Pierre fait de son empire l’une des grandes puissances européennes ; conviction qu’au milieu de la décadence des empires peut en surgir un nouveau grâce à la volonté d’une remarquable figure de pouvoir comme Pierre, domptant la nature et façonnant son pays, parce que si telles ou telles civilisations peuvent passer, la civilisation en elle-même ne peut pas mourir. Pierre le Grand pour sa part, au prix de bien des morts, il est vrai, l’a fait avancer sur deux mille lieues de pays par le triomphe de sa volonté.
Reste que son historien s’est visiblement demandé s’il pourrait encore « forcer le lecteur à voir Pierre en grand » quand il en viendrait inévitablement à la tragique affaire du tsarévitch. Question obsédante : on s’explique que le chapitre X de la seconde partie (procès, condamnation et mort d’Alexis) soit avec la « Description de la Russie » l’un des deux plus longs de l’ouvrage. L’affaire est connue de l’Europe entière depuis longtemps et d’autant mieux que le tsar lui-même pour se justifier a publié la version officielle de la condamnation et du procès dans diverses brochures, dont des Mémoires en forme de manifeste dont s’est étroitement inspiré celui qui était déjà dans les Anecdotes la source principale de Voltaire sur ce délicat sujet (F. C. Weber, qui a publié en 1725 les Nouveaux Mémoires sur l’état présent de la Grande Russie ou Moscovie). Sur Weber s’est appuyé aussi, dans ses Mémoires du règne de Pierre le Grand, ce Rousset de Missy que Voltaire méprise tant et à qui il n’apprécie nullement de se voir pratiquement renvoyer par ses informateurs de Pétersbourg dont il attendait sur pareil sujet une documentation plus sérieuse au lieu de cette dérobade. Le voilà donc réduit à en traiter une seconde fois d’après le seul Weber, qui s’est fondé sur une brochure de propagande et sans rien cacher d’une extrême hostilité au tsarévitch que Voltaire ne partage nullement ! Mais évoquer cette affaire est devenu en 1761 plus difficile qu’en 1748 : comment ne pas déplaire à la cour de Pétersbourg qui a passé commande, tout en préservant une certaine indépendance de jugement ? Si dans les Anecdotes Voltaire attribuait trois causes à la perte d’Alexis (voyage secret à l’étranger, refus de l’occidentalisation de son pays, vive aversion pour la guerre) sans même mentionner le facteur religieux, dans l’Histoire de l’Empire de Russie au contraire la piété du tsarévitch et l’influence exercée sur lui par un clergé hostile aux réformes deviennent la « première cause » de sa ruine. Depuis longtemps persuadé que son père l’a sacrifié à la raison d’État, Voltaire va tenter cette fois de montrer qu’elle se confond avec l’intérêt de la nation, alors que dans les Anecdotes il avait plutôt souligné la « sévérité » du tsar et déploré la cruauté de la répression dont l’entourage d’Alexis fut l’objet ; car à ses yeux il n’y a jamais eu de véritable conspiration : Alexis, sinon, au lieu de s’enfuir de Russie, eût profité de l’absence de son père à l’étranger pour prendre la tête d’une révolte. Si crime il y a, il n’est que dans les intentions, non dans les actes. Quant à la réponse donnée par le clergé au tsar sur la conduite à tenir envers son fils et qui puise dans la Bible des exemples à la fois de rigueur et de miséricorde, elle équivalait à un « arrêt de mort » dans les Anecdotes, mais prend valeur d’appel à la clémence dans l’Histoire de l’Empire de Russie, ce qui paradoxalement prive le tsar d’une de ses justifications. Voltaire a également varié sur la mort d’Alexis : dans les Anecdotes, il voulait la croire naturelle, se ralliant à la version officielle d’un décès par apoplexie du prince à l’annonce de sa condamnation; mais en 1761, il remontre à Chouvalov que cette explication fait sourire toute l’Europe, persuadée que le tsarévitch a été empoisonné et guettant sans indulgence les positions que prendra sur ce point précis l’historien de Pierre le Grand. Aussi à certains correspondants Voltaire ne fait-il pas mystère d’un embarras dû au sentiment qu’il a d’abord d’une insuffisance de son information (qu’il cherche vainement à combler), ensuite de la difficulté qu’offre la recherche de la vérité. Il rappelle à Chouvalov que l’« extrême sévérité » du père a été le plus souvent blâmée et que la condamnation à mort du fils a paru injustifiable au terme d’un procès dans lequel il n’y avait pas de corps de délit. On peut tout au plus convenir que si Alexis avait succédé à son père, il eût probablement détruit son « ouvrage immense », ce qui permet de concevoir qu’entre un seul homme et le bien d’une nation entière le tsar n’ait pas hésité. Mais se sentant « comptable de la vérité à toute l’Europe », Voltaire tient bon dans son refus d’« une apologie qui révolterait les esprits au lieu de les persuader ». S’il se dit prêt à réfuter les « anecdotes affreuses » ayant circulé sur la mort d’Alexis, il prendra garde aussi à ne pas accabler ce « malheureux prince », condamné non pas pour des actes délictueux, mais seulement pour des pensées et des intentions qu’il aurait eues et injustement qualifié de parricide, comme s’il avait effectivement commis le meurtre de son père ! D’un acte d’accusation ne reposant sur aucun fait l’invalidité juridique n’est pas douteuse et le procès du tsarévitch a toutes les allures d’une parodie de justice. Ce plaidoyer vibrant pour Alexis fut peu goûté de Chouvalov et moins bien accueilli encore à Pétersbourg, même si Voltaire fait valoir qu’après ce chapitre X il a eu soin d’en placer qui exaltent les services rendus à sa nation par le législateur. Il s’agit en somme de défendre le tsarévitch sans ternir l’image du tsar réformateur. M. Mervaud définit très bien ce chapitre X comme un difficile « exercice d’équilibre » qui finalement n’aura convaincu ni les Russes ni l’opinion européenne, mais dans lequel il n’en voit pas moins un tour de force, car le lecteur ne restera indifférent ni à « la peinture de la tragédie du tsarévitch », ni au « drame cornélien vécu par le tsar » (M. Mervaud). De l’un et l’autre Voltaire pèse tour à tour les responsabilités tout en suivant le déroulement chronologique des faits et finalement laisse au lecteur le soin du bilan, sans laisser paraître son sentiment personnel. Sans le souci de ménager l’image du tsar et la susceptibilité de Pétersbourg, Voltaire libre de toute autocensure, se serait prononcé en faveur d’Alexis dont les fautes, assurément indiscutables, lui paraissent bien vénielles : une éducation religieuse imprégnée de superstition qui en a fait un opposant politique ; dans le choix de ses itinéraires à l’étranger, une désobéissance flagrante aux ordres paternels qui ressemble à une fuite ; en faveur d’une maîtresse jeune et jolie, une infidélité conjugale qui n’était qu’une faute de jeune homme. En faisant valoir à chaque fois les circonstances atténuantes, Voltaire fait du tsarévitch une victime plus qu’un coupable et incline le lecteur à l’indulgence. Alexis la mérite d’autant plus qu’il est clair qu’il n’a jamais réellement provoqué ni faction, ni conspiration, ni rébellion : son père sinon ne serait jamais parti à l’étranger. Les accusations formulées à son procès restent imprécises et Voltaire frappé par les variations des dépositions du prince qui, au cours de ses différents interrogatoires, s’accable lui-même de plus en plus, a l’impression qu’« il cherchait avec un soin pénible à justifier l’arrêt de mort qu’on allait prononcer contre lui », ignorant probablement qu’il s’agit d’aveux arrachés sous la torture.
Face à la victime, le père justicier qui ne juge pas contradictoires exhédération et protestations d’amour paternel, qui promet le pardon à son fils s’il revient, mais dès son retour lui intente un procès criminel qui n’est qu’une caricature de procès, car en l’absence de charges réelles tout se réduit à un procès d’intention. Voltaire indigné qu’Alexis ait été finalement condamné comme « double parricide » seulement sur ses pensées les plus secrètes, souligne qu’aucun tribunal d’Europe n’a jamais admis pareils motifs de culpabilité ! Implacable, le tsar est resté sourd aux incitations à la clémence du clergé comme à celles qu’on prête à Catherine (qui lui aurait conseillé de faire prendre le froc à Alexis) : sa sévérité est ici perçue comme encore moins justifiable que dans les Anecdotes. Et pourtant la persuasion de Voltaire n’a pas changé : sans cette « sévérité malheureuse », la nation russe risquait de retourner à la barbarie : cette thèse qu’il reprend, Voltaire va l’étayer par tous les arguments justifiant l’inflexibilité du tsar et la condamnation de son fils. Il faut d’abord créditer Pierre de ses nombreux et réels efforts pour ramener Alexis dans le droit chemin et lui donner la chance de se racheter ; considérer ensuite que s’il n’y avait pas complot véritable, du moins « tout semblait y tendre et les esprits étaient échauffés » : dans un tel contexte, point de petites fautes, lorsque ce sont celles du prince héritier d’un des plus vastes royaumes de la terre. (Voltaire ne pouvait se douter que des documents publiés au siècle suivant tendraient à établir qu’il y a bien eu amorce de complot.) Par ailleurs, le tsar était en droit de punir les réticences de son fils sur les complicités dont il avait pu bénéficier pour son évasion; il était même en droit, d’après la loi russe, non seulement de déshériter son fils, mais encore de le punir de mort pour sa seule évasion. On doit donc ici prendre en compte les spécificités de la loi russe et garder conscience de la relativité des législations : pour le même comportement, Alexis n’eût pas couru le moindre risque en Angleterre, alors qu’en Russie le code du tsar Alexis de 1649 punit effectivement de mort le simple fait d’avoir eu une quelconque « mauvaise intention » contre le souverain. La désobéissance même du tsarévitch était « un crime capital » par les risques qu’elle pouvait faire courir à l’empire. Son véritable crime, s’il faut lui en trouver un, est dans la volonté que lui prête obstinément Voltaire — sans s’apercevoir qu’il lui fait à son tour un procès d’intention ! — de détruire l’œuvre de son père. Voltaire ne le prouve jamais, mais après Fontenelle ou Perry le répète à satiété comme une évidence. Entre la vie d’un seul homme et le salut de l’empire, la raison d’État permettait d’autant moins d’hésiter qu’elle ne se réduisait pas à la seule volonté du souverain, puisqu’Alexis a été condamné non par son père (qui pourtant avait légitimement les pleins pouvoirs pour le faire), mais par un tribunal et à l’unanimité de ses voix, l’avis des juges qui le composaient exprimant aux yeux de Voltaire l’avis même de la nation. Voltaire se ralliait donc au jugement de Fontenelle estimant que la sévérité du tsar pour son fils « dut être nécessaire ». Pierre lui-même ne douta pas d’avoir agi en toute justice et conformément aux lois de son pays, puisqu’en publiant les pièces originales du procès il s’est soumis avec confiance au jugement de toute l’Europe.
Sur la mort d’Alexis, Voltaire réduit aux hypothèses ne peut que procéder à leur examen attentif pour en appeler au jugement de ses lecteurs. Il ne croit pas que Pierre ait décapité son fils ni l’ait fait empoisonner ; il ne croit guère non plus à la version officielle, à laquelle il avait paru se rallier dans les Anecdotes, d’une mort naturelle par apoplexie. Pour conserver à son héros la sympathie du lecteur, il essaie surtout de réduire une affaire d’État aux proportions d’une tragédie familiale, en insistant « sur le drame cornélien supposé d’un souverain qui doit trancher entre son amour paternel et son œuvre de réformateur » (M. Mervaud). Voltaire va même jusqu’à supposer au public une compassion égale pour le père et pour le fils, car si le tsar s’est montré « plus roi que père » en préférant le bien de son empire à la vie du tsarévitch, il demeure « respectable dans ce malheur » et Voltaire aimerait « forcer le lecteur à révérer le monarque qui juge et à plaindre le père qui condamne son fils ». Dans ce chapitre capital du tsarévitch, même s’il est clair que Voltaire a manqué d’information, il ne pouvait guère éviter au lecteur la perplexité que lui inspire la double thèse qui y est défendue : Pierre a sacrifié son fils à la raison d’État et cette raison coïncidait avec les intérêts de la nation russe. Or Voltaire n’ignore pas, pour avoir lu Weber notamment, à quelles puissantes forces de résistance intérieures (clergé, noblesse, la moitié de sa famille) Pierre a dû se mesurer pour imposer ses réformes : leur approbation par la nation unanime n’est qu’une fiction masquant la haute valeur symbolique de l’élimination du tsarévitch (défaite des « grandes barbes » et de l’ancienne Moscovie). La raison d’État est l’obligation de s’assurer, pour le bien de l’État précisément qui désormais ne se confond plus avec son souverain (lequel n’en n’est plus que le premier serviteur), un successeur à la hauteur : elle peut justifier à la rigueur le sacrifice d’Alexis, mais pas l’atroce répression qui a frappé son entourage et que Voltaire expédie en cinq lignes. Voltaire ne saisit pas non plus toute la gravité de la fuite du tsarévitch qui a enfreint en émigrant un des tabous les plus anciens du monde russe : faute encore plus impardonnable en temps de guerre où elle prend les allures d’une désertion ! A quoi s’ajoute le crime de lèse-majesté : le code du tsar Alexis de 1649 (en vertu duquel fut jugé le tsarévitch) proclamant que le tsar est à l’image de Dieu, toute faute contre le tsar est assimilée à une faute contre Dieu et donc comme telle punie de mort : Voltaire n’a rien aperçu de cette implication théologique dans le procès du prince héritier. Quant à la raison d’État dont Voltaire dit que Pierre s’est prévalu pour fixer le sort de son fils, elle sert de couverture à un despote qui se comporte beaucoup moins en premier serviteur de l’État qu’en propriétaire de l’empire qu’il a fondé et qu’il léguera à qui bon lui semble. Si ce despotisme n’a pas échappé au Voltaire des Anecdotes, il a été occulté dans l’Histoire de l’Empire de Russie où Pierre est campé en souverain équitable s’en remettant au jugement d’un tribunal, alors qu’en réalité il a fait de la fuite de son fils et de son procès une affaire personnelle lui permettant de régler ses comptes avec l’insoumis. A ces motivations profondes de l’homme (et non plus du souverain), à ce qu’elles peuvent avoir d’irrationnel, voire d’inquiétant, et plus généralement à la psychologie même de Pierre, Voltaire s’est finalement peu intéressé. Étudier son caractère en songeant uniquement au réformateur l’a conduit à construire un personnage fictif et manquant de relief. A la suite d’historiens actuels de Pierre le Grand, M. Mervaud fait valoir tout ce qu’il y avait en fait de malsain et de démesuré dans l’imagination et les écarts de cet esprit mal équilibré, dans son absence de morale et son mépris de la personne humaine, dans son comportement d’inquisiteur au cours du procès de son fils. Quand son père le somme de changer de caractère ou de prendre le froc, Alexis en demandant le cloître revendique le droit à une vie privée, ce que le despote ne peut tolérer ni de lui ni d’aucun de ses sujets. Au procès, il exige d’Alexis l’aveu de délits (au reste inexistants), mais celui-ci, qui a transposé sur le plan sacrificiel la menace paternelle et accepté le rôle de victime résignée au châtiment, ne s’accuse que de péchés devant un tribunal censé représenter la nation, mais en réalité aux ordres de son père. Il s’accuse en particulier d’avoir avoué qu’il désirait la mort du tsar à son confesseur, lequel lui avait répondu que ce souhait était partagé par « nous tous », sans que Voltaire prenne garde à ce que révèle pareille réaction de l’opposition radicale aux réformes de toute une vieille Russie, ni qu’il y perçoive « un défi par lequel Alexis rejoint son père dans le désir de meurtre » (M. Mervaud). Pierre ne paraît guère avoir été vraiment affecté par la disparition d’un fils dont il n’est pas sûr, même si l’on en discutera toujours, que l’élimination seule pouvait conjurer tout risque de destruction de son œuvre. Voltaire l’a cru, mais M. Mervaud appréhende plutôt que le tsar ne se soit surtout « abandonné au vertige de la vengeance ».
S’il est vrai qu’éditer soit interpréter, comme le pensent aujourd’hui des spécialistes de plus en plus nombreux de l’édition critique, on est en droit d’espérer que, grâce à l’interprétation aussi solide que convaincante qu’en propose M. Mervaud, les temps sont définitivement révolus d’une lecture cursive et condescendante de l’Histoire de l’Empire de Russie. Tout au contraire, cet ouvrage qui relève d’un travail passionné, voire passionnel, mais certainement pas servile, fera désormais l’objet d’un examen particulièrement attentif de la part de tous ceux qui veulent observer au plus près comment travaille l’historien à la fois le plus engagé et le plus sérieux du monde, celui qui a pris connaissance des quelque cent vingt manuscrits envoyés de Pétersbourg, accablé ses informateurs de questions, comparé leurs réponses pas toujours concordantes, réagi à leurs critiques, résisté aux pressions du politique, repris parfois son texte pour mieux en peser les termes lorsqu’il traitait de sujets aussi délicats que celui du tsarévitch, etc. La déception des contemporains de Voltaire, comme les réelles faiblesses de l’ouvrage (une idéalisation de Pierre le Grand qui l’exténue ou l’affadit), ne justifiaient nullement que se prolongeât notre méconnaissance injuste des efforts et des mérites de l’historien, comme des qualités de l’écrivain. Méconnaissance à laquelle l’édition Mervaud met fin péremptoirement d’une double façon : d’abord en mettant sous nos yeux, à la suite du texte, un épais (quelque 280 pages) « dossier » de l’œuvre, en une douzaine d’appendices livrant pour la plupart l’essentiel du matériau informatif, quelque peu hétéroclite [15] et dont en outre Voltaire n’a disposé que progressivement : éléments émiettés d’un « puzzle » que l’artiste avait non à reconstituer mais bien à créer ; tâche ardue, dont la difficulté croissait encore lorsqu’il découvrait entre ses sources contradictions ou incohérences. Ensuite et surtout en éclairant le texte par une annotation admirablement efficace en raison de sa qualité tout autant que de son abondance. Il fallait d’abord faire le point sur les « erreurs de Voltaire » car en Russie aussi Voltaire avait trouvé un Nonnotte en la personne de Müller pour en dresser impitoyablement le catalogue et l’on a vu quel agacement ces critiques trop souvent vétilleuses ont pu lui inspirer. Mais les Nonnotte n’ont pas toujours tort et de cet agacement même Voltaire a été victime en faisant la sourde oreille quand il ne le fallait pas. Il appartenait donc à l’excellent russisant qu’est M. Mervaud d’utiliser sa profonde connaissance du monde russe pour signaler au lecteur chemin faisant les erreurs nombreuses, parfois minimes, parfois grossières, qu’a effectivement commises l’historien. Il fallait aussi instruire ce lecteur occidental « des notions de base de la civilisation russe » (M. Mervaud) qui lui sont le plus souvent étrangères, l’éclairer sur tous les faits et personnages peu connus de l’histoire russe, et même de l’histoire européenne quand il s’agit d’acteurs et d’événements secondaires. Il fallait surtout identifier les sources, notamment les sources non déclarées (les plus nombreuses, on l’a vu), pour déterminer quelles exploitations en ont été faites. Même si M. Mervaud se défend d’avoir visé à une « vaine exhaustivité », il semble avoir poussé cette recherche aussi loin que possible, allant jusqu’à traduire les observations de Lomonossov qu’on ne connaît aujourd’hui que par leurs originaux russes, et le lecteur dont les curiosités, quelles qu’elles soient, sont toujours satisfaites, demeure résolument admiratif devant l’ampleur de l’enquête et la qualité de ses résultats. Texte et notes laissent l’impression d’une riche polyphonie où s’entendent, en même temps que celle de Voltaire, les voix de Müller, Lomonossov, Foy de la Neuville, Le Clerc, Büsching, Perry et bien d’autres, sans compter celle de M. Mervaud lui-même rectifiant à l’occasion les erreurs de Müller ou faisant le point, à la suite d’historiens russes actuels, sur diverses questions historiques, ou encore restituant le dialogue qui s’est institué en marge de certains passages de son livre, entre Voltaire et Pétersbourg.
Au terme de cet essai de bilan des progrès qu’a faits notre connaissance de Voltaire historien depuis 1996, on se demandera peut-être si au lieu d’évoquer un « chantier qui s’ouvre », il n’eût pas mieux valu parler d’un chantier déjà bien ouvert grâce aux travaux de Gunnar von Proschwitz et Michel Mervaud. Mais pour importantes que soient leurs éditions, l’essentiel est encore à venir de cet essor vigoureux évoqué en commençant, puisque des deux œuvres historiques majeures que sont Le Siècle de Louis XIV et l’Essai sur les mœurs, les éditions critiques devant prendre place à leur tour dans les Œuvres complètes sont seulement en préparation et, semble-t-il, pas encore proches de leur achèvement. Au reste, chaque œuvre posant des problèmes qui lui sont bien spécifiques, il n’est pas douteux que notre connaissance de Voltaire historien n’accomplisse des progrès plus considérables encore quand Diego Venturino, l’éditeur du Siècle de Louis XIV, et Catherine Volpilhac Auger, qui édite avec ses collaborateurs l’Essai sur les mœurs, nous auront livré le fruit de leurs travaux dont l’ampleur et l’importance seront à la mesure de celle des textes dont ils se sont chargés. La situation autrefois décrite par R. Pomeau (« L’histoire de Voltaire historien reste à écrire ») a certainement commencé à se modifier avec les publications du Charles XII et de l’Histoire de l’Empire de Russie. Cette histoire, continuait R. Pomeau, « établirait, croyons-nous, qu’après Charles XII et Le Siècle de Louis XIV, Voltaire, s’engageant dans l’histoire universelle devint, d’historien, philosophe de l’histoire et apologiste… Voltaire est homme de passion, il n’agit pas en savant, mais en apôtre » [16]. Un travail comme celui de Michel Mervaud amène à s’interroger sur l’entière justesse de cette prévision. Le débat qu’il ouvre sera sans doute tranché par les éditeurs du Siècle et de l’Essai : on n’en attend qu’avec plus d’impatience le fruit de leurs recherches…
 
NOTES
 
[*]Université de Caen.
[1]Mary-Margaret H. Barr, A Bibliography of Writings on Voltaire 1825-1925 (New York, 1929) ; Mary-Margaret H. Barr, Quarante années d’études voltairiennes. Bibliographie analytique des livres et articles sur Voltaire, 1926-1965, avec la collaboration de Frederick A. Spear (Paris, 1968) ; Frederick A. Spear, avec la participation d’Elizabeth Kreager, Bibliographie analytique des écrits relatifs à Voltaire 1966-1990 (Oxford, 1992)
[2]Par exemple Ernst Cassirer a consacré un chapitre à Voltaire historien dans son ouvrage : Die Philosophie der Aufklärung (Tübingen, 1932). De même Peter Gay, dans son Voltaire’s Politics (Princeton, 1959) aborde ce sujet inévitablement et à plusieurs reprises. La même remarque peut être faite à propos de l’ouvrage d’Albert Lortholary dont il sera reparlé plus loin : Le Mirage russe en France au XVIIIe siècle (Paris, 1951) dont la première partie, intitulée « Le mythe de Pierre le Grand » accorde une place prépondérante à Voltaire historien du tsar.
[3]Il est significatif qu’au cours du colloque sur « l’Histoire au XVIIIe siècle » qui s’est tenu à Aix-en-Provence en mai 1975, une seule communication porte sur Voltaire, celle d’André Lebois intitulée : « Voltaire historien dans l’Histoire de Charles XII ». Dans le recueil publié en 2000 sous la direction de Bertrand Binoche et Franck Tinland : Sens du devenir et pensée de l’Histoire au temps des Lumières, figurent deux articles sur Voltaire historien : « La double philosophie de l’Histoire de Voltaire » de Marc Crépon et « La manipulation des sources dans l’Essai sur les mœurs de Voltaire » de Stéphane Lojkine.
[4]Elle a fait l’objet jusqu’ici de cinq comptes rendus de : R. Desné (Dix-huitième siècle, 1997), Ch. Mervaud (RHLF, 1997), R. Pomeau (Revue des Sciences morales et politiques, 1997), R. Leigh (French Studies, 1998), M. S. Rivière (MLR, 1999).
[5]G. von Proschwitz fait remarquer que « les éditeurs postérieurs au XVIIIe siècle ont parfois publié, sans en avertir leurs lecteurs, un texte mélangé, puisé dans plusieurs éditions différentes » (Voltaire 4, p. 56).
[6]Et non 1738, comme on le lit à la p. 646 d’un Inventaire Voltaire paru chez Gallimard en 1995.
[7]Revue des Sciences morales et politiques, 1997,1, p. 172.
[8]On lit p. 81 : « Ce serait cependant se bercer d’illusions que d’espérer de pouvoir enregistrer tous ses emprunts. Où en serait d’ailleurs l’utilité et l’intérêt ? Il a vraiment poussé très loin l’art de transformer ses emprunts et il est passé maître dans l’art de brouiller les pistes ».
[9]Voir Modern Language Review, 94.1,1999, p. 202.
[10]Précisons que Ch. Mervaud a rédigé le chapitre 3 de l’introduction et collaboré à la rédaction du chapitre 4 ; qu’on doit à Ulla Kölving l’établissement du texte et des variantes, ainsi que la préparation et la présentation des appendices ; qu’elle a dressé l’inventaire des manuscrits de Saint-Pétersbourg avec Andrew Brown ; qu’on doit à ce dernier la section des éditions et des traductions.
[11]En 1995, on lit encore, à la p. 650 de l’Inventaire Voltaire déjà cité : « De cette œuvre (…) élaborée à partir de documents de première main fournis par Schouvalov qui la lui avait commandée, soumise enfin à l’approbation de Saint-Pétersbourg, on serait tenté de ne retenir que la préface historique et critique (…), l’ouvrage lui-même relevant du travail servile » (c’est nous qui soulignons).
[12]Voltaire 46, p. XXVII.
[13]Reprenant pour l’essentiel la matière de son article décisif sur les Anecdotes publié dans les Studies on Voltaire and the Eighteenth Century en 1996.
[14]Ce qui n’est évidemment pas une raison pour ne pas tenter de les retrouver. Il serait assurément regrettable d’ériger en principe méthodologique la renonciation à une recherche systématique et approfondie des sources, sous prétexte que « Voltaire serait certes le premier à ridiculiser cette chasse » (Voltaire 4, p. 18). Rares sont les artistes tolérant que le critique s’introduise dans leur atelier pour y découvrir quelle a été leur matière première et leurs secrets de fabrication. C’est pourtant à ce prix que peut se mesurer leur puissance créatrice. S’il en était encore besoin, l’édition de M. Mervaud prouverait de façon péremptoire combien la patiente quête des sources enrichit notre connaissance du savoir-faire de l’historien, en permettant d’observer dans le détail et avec précision de quelles façons (souvent très variées) il a usé du matériau dont il disposait ou qu’il avait choisi.
[15]En convaincra particulièrement l’inventaire des manuscrits de Saint-Pétersbourg (Appendice II) préparé par Ulla Kôlving et Andrew Brown. On sait gré aussi à l’éditeur d’avoir reproduit le texte difficile d’accès qu’est la traduction française des Considérations sur l’état de la Russie sous Pierre Ier : ce volumineux mémoire de 120 pages apportant des réponses très étoffées à 12 questions posées par Voltaire fut rédigé en 1737, on l’a vu, à la demande du Prince royal de Prusse par J. G. Vockerodt, un secrétaire de la cour ayant vécu 18 ans en Russie.
[16]Texte cité sans référence par André Lebois dans son article, « Voltaire historien dans l’Histoire de Charles XII », in L’Histoire au XVIIIe siècle, Edisud, 1980, p. 297.
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