2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
La quête du primitivisme perdu.
Le poète selon le grand jeu
Thierry Galibert
[*]
Comme beaucoup de groupes et d’individualités littéraires du début du XXe siècle, le Grand
Jeu de René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte et André Rolland de Renéville a aspiré une
remise en cause de l’ordre poétique. Elle se traduit, dans son cas, par la quête du primitivisme
poétique perdu. Mais, loin d’envisager cette quête comme la simple réactivation d’un idéal
perdu, il propose d’utiliser les apports de la modernité pour mieux la combattre. Ainsi pense-t-il pouvoir mieux agir sur la reconquête de l’humain en poésie.
Jamais autant qu’au début du XXe siècle les poètes n’auront manifesté
l’ambition de rompre avec un processus historique qui assimila leur art à
un simple genre littéraire. Avec Dada et le surréalisme, la poésie se fait
praxis, se soucie d’agir sur la modernité. Avec le Grand Jeu elle est fondamentalement
poiésis, création absolue, et s’interroge sur sa fonction
jusqu’à remonter aux sources mystiques qui la firent naître
[1], au point que
l’individu qui la suscite n’est « que le lieu géométrique dans le temps et
dans l’espace du devenir de l’esprit »
[2]. Pour le Grand Jeu en général et
Roger Gilbert-Lecomte en particulier, la poésie renoue avec l’extase dionysiaque, elle invite à une véritable extériorisation de l’être, à son extraction de ses limites rationnelles. Ainsi perçue elle redevient ce qu’elle était
dans la tradition antique
[3], un mode de connaissance spécifique, et il
appartint au Grand Jeu, non seulement d’expliquer en quoi elle dut à notre
modernité d’avoir été marginalisée, mais surtout d’en faire renaître l’expérience. Gilbert-Lecomte explique notamment que la vie fonctionnelle,
régie par le cœur et devançant donc la vie consciente, s’exprime par le
rythme qui est l’essence même de la poésie. Ce faisant, cette dernière précède la prose dans la chronologie linguistique et l’on acceptera alors ce
postulat « que toute la vie primitive est poësie (de même qu’elle est toute
la vie enfantine) »
[4] comme étant celui de l’ensemble des membres du
Grand Jeu. On admettra conséquemment que toute remise en cause de la
vie primitive est remise en cause de la poésie. La magie s’oppose à la
science au motif qu’elle la précède, comme l’homme primitif devance le
civilisé, comme l’enfant devance l’adulte, et la pensée primitive trouve
son « moment antithétique » dans le rationalisme civilisateur.
Reste à définir ce qu’il convient d’entendre par primitif et il faut bien
reconnaître que, sur ce point, le Grand Jeu opte pour une approche peu
conventionnelle. Si, de toute évidence, les travaux de Lucien Lévy-Bruhl
ont nourri sa recherche
[5], l’essai de Gilbert-Lecomte intitulé « Éternité ton
nom est non », propose une conception qu’on qualifiera de mythique du
primitivisme, laissant entendre qu’il ne peut y avoir, en ce domaine, d’approche scientifique. L’auteur admet d’ailleurs volontiers s’opposer à la
méthode historique au risque d’être traité d’occultiste ou de théosophe. En
fait, il reconnaît implicitement que les sciences dites exactes ne disposent
pas des outils nécessaires à l’appréhension de l’âme primitive et il préfère
alors en appeler à l’imagination poétique capable de nourrir le concept par
des légendes anciennes, selon la loi poétique pour laquelle « on ne peut
imaginer qu’une seule chose qui est la réalité »
[6]. Il ressort de cette analyse
que le primitif recouvre à la fois l’état sauvage et l’état mystique
[7].
Associés aux enseignements tirés de la lecture de Lévy-Bruhl, ces différents points permettent alors de mieux cerner le primitif selon les poètes
du Grand Jeu, d’autant que celui qu’ils appellent le « sociologue » fait lui-même référence aux mythes contenus dans les contes primitifs pour souligner combien ils sont, aux oreilles de ceux qui les entendent, infiniment
plus réels que ne l’est la réalité, et combien ils appartiennent à un monde
fluide auquel le primitif s’identifie au point d’être un modèle idéal
d’adaptation au monde.
L’ouvrage que André Rolland de Renéville consacre à
L’Expérience
poétique
[8] constitue une synthèse assez édifiante de l’état d’esprit du
groupe. La dialectique qui s’y trouve développée permet d’analyser le
fondement du mythe primitif du poète.
Au départ de la réflexion on retrouve l’idée selon laquelle l’activité
poétique est consubstantielle à l’homme lorsque celui-ci est encore perméable à l’ordre de la nature. Le lien indéfectible entre individu et nature
se situe au cœur de la pensée primitive, entre eux réside une identité de
structure qui met en concordance le microcosme avec le macrocosme. Il
s’ensuit que, tout comme l’enfant, le primitif confond ce qu’il est
dans/avec l’essence de l’univers. Rolland de Renéville évoque, à ce sujet,
un esprit de participation ne connaissant de limitation ni dans l’espace ni
dans le temps. Le primitif et l’enfant qui expriment leur monde le font,
pour ainsi dire, de l’Intérieur. La connaissance qu’ils en ont leur étant
révélée de fait, elle n’attend pas d’être conduite de façon active, bien que
ne soit pas exclu, dans le cas du primitif, un approfondissement par la pratique. Tous deux bénéficient d’un savoir effectivement infus dont la réalisation verbale n’est que la résultante d’un état vécu, intimement, au quotidien. Le poète, dont on verra qu’un apprentissage particulier lui est
nécessaire pour y parvenir dans son état conscient, y accède naturellement
dans le rêve, le sommeil du rêveur étant présenté par Gitbert-Lecomte tel
« un retour rythmique au pays d’avant-naître »
[9]. La pensée analogique,
consubstantielle à cet état, se concrétise dans ce condensé du Tout qu’est
la métaphore et, à son degré suprême, dans le mythe conçu comme la
métaphore parvenue à un point extrême de solidification. Le poète primitif du Grand Jeu est alors, à l’égal des mystiques, celui que les dieux ont
désigné pour être leur messager, et sa sagesse un produit de l’inspiration
divine, de la spiritualité transcendante, l’art qu’elle produit étant bien,
comme l’écrit Daumal, « un moyen au service de la connaissance sacrée »
[10].
Si l’on admet, chez Rolland de Renéville, la confusion du macrocosme avec un Dieu présenté comme le Verbe prestigieux qui, pensant le
monde, le crée par sa parole
[11], c’est par cette dernière que s’établit le
contact avec la Conscience universelle, et tout cheminement de la parole à
l’idée s’apparente à une élévation vers la pureté. Cependant, le mot appartenant au Tout et ayant pour vocation à créer, non à désigner, il paraît
aussi évident de dire que la parole du poète dispose d’un pouvoir créateur
proportionné à celui de Dieu.
A l’égal du mystique, le poète primitif agit donc dans la totalité de son
être et fait participer les autres hommes dans leur globalité au moyen de
la Parole qui est consubstantielle à l’Idée et inversement
[12]. L’état primitif
n’a que faire des antinomies ; pas plus qu’il n’existe de distinction entre la
parole et l’idée, il ne peut y en avoir entre l’esprit et le corps. La parole
est « véritablement la chair de l’idée qui la suscite »
[13]. Mais justement, la
poésie primitive étant la parole faite homme, elle utilise, pour se manifester, un « conducteur charnel » qui ne cesse jamais de procéder du mouvement de l’univers, et Daumal pourra déclarer que l’individu étant assimilable à un nœud gordien au sein d’un système d’interactions, ce nœud
étant lui-même constitué d’une âme et d’un corps structurellement entrelacés, il est impossible de se défaire de son corps par le suicide : « trancher le nœud n’est pas le résoudre dans l’écheveau »
[14].
Dans « Clavicules d’un grand jeu poétique »
[15], René Daumal analyse
longuement les tenants et aboutissants du tumulte charnel que provoque le
rapport au Tout. On y mesure combien, dans l’esprit du Grand Jeu, sauvagerie et mystique se devaient d’agir au même degré dans le poète primitif.
Le « bouillonnement animal » de la création poétique se manifeste, dans sa
première étape, par des soubresauts émotionnels qui contraignent le poète à
extérioriser une souffrance en produisant le poème dans une sorte d’abréaction. Daumal détaille le processus vocal qui conduit au poème : l’installation de la Parole dans la gorge, l’assemblage du souffle dans la poitrine et
la production du son ou du mot au passage du souffle dans la gorge. La
Parole se concrétise par le souffle soumis aux mouvements passionnels du
corps, ses modulations sont le produit de fluctuations corporelles. Le système respiratoire est donc bien le dépositaire de « tout le contenu affectif du
poème », il est « la matière première de l’émotion poétique »
[16]. Tout le
processus de poétisation se réalise dans le corps-réceptacle du poète. Dans
sa gorge, la Parole structure le souffle au plan du sens et de la forme et,
s’accouplant à ce dernier, produit l’image présentée comme « la Matièresouffle saisie par la Forme-Parole »
[17]. Aussi, l’essentiel poétique, le
rythme, naît-il du choc des composantes de la matière concrétisée dans le
souffle. Il est une discipline libératoire en ce sens qu’il est celle « sous
laquelle les
animaux humains trouvent leur seule libération »
[18], et il en est
ainsi parce qu’il permet la libération non pas des paroles individuelles,
mais bien de la Parole, étant, lui aussi, un nœud, au sens mallarméen du
terme, nœud rythmique, par lequel transite le flux verbal originel.
Admettre le corps comme instrument (musical) de la parole, c’est
accepter l’idée que toute expression du corps ayant pour objet la manifestation de la parole procède de la même logique. Le rythme est au cœur de la
problématique de la poésie, a fortiori de la danse en ce qu’elle est l’art-total
fait homme. Le mouvement expressif, commencé avec la voix, gagne tous
les arcanes de l’être jusqu’à rendre signifiantes l’ensemble des composantes
corporelles, jambes, bras, bouche, yeux… et l’on comprend que la poésie
puisse n’être, pour Daumal, qu’une réduction de perspective de la danse.
Poursuivant plus tard sa réflexion au travers de la poésie hindoue
[19], il
évoquera le « corps » de la Poésie qui correspondrait analogiquement à
celui de l’homme, insistant par là, de façon absolue, sur le caractère fédérateur d’un corps poétique qui incorpore le matériau sonore et la hiérarchie des sens de la Parole, et qui possède tous les attributs du corps
vivant : mouvements, ornements, défauts, vertus. Comment imaginer en
effet que ce qui est généré par la matière vivante du poète n’en possède
pas tous les attributs ? Si le poète primitif est à l’image de Dieu, le poème
primitif est à celle du poète, ce qui ne veut nullement dire qu’une telle
pratique ne suppose pas un apprentissage. Daumal a, au contraire, toujours insisté sur la nécessité de maîtriser la science de la parole, prenant
pour exemple la poésie hindoue. Mais il s’agit toujours d’un apprentissage
qui ne saurait se passer d’une expérimentation sur-soi-pour-soi. La primitivité poétique n’exclut donc pas un laborieux travail sur le langage cependant, la distinction entre la parole et le souffle n’ayant pas lieu d’être,
toute action sur le corps est action sur la parole et inversement. Ici, de
façon évidente, le Grand jeu rejoint Antonin Artaud.
A partir d’une telle analyse, le Grand Jeu dessine le processus de
dé-
primitivisation à l’œuvre dans le processus civilisateur occidental. L’idée
que le sauvage n’est pas celui que l’on croit n’est pas récente, mais elle
n’avait jamais fait l’objet, jusque-là, de tentative d’analyse systématique.
Dans sa conférence intitulée « Les Métamorphoses de la poésie », Gilbert-Lecomte rend compte des grandes étapes de ce processus. Tout éloignement de ses origines conduisant chaque civilisation à s’éloigner de son
état poétique naturel, l’Occident serait passé par trois phases d’évolution :
l’état primitif de réceptivité avec la nature, l’homme d’Occident et la synthèse d’Orient et d’Occident que Gilbert-Lecomte voit naître à l’ère
romantique. La phase intermédiaire qui court, selon lui, des chansons de
geste à l’Encyclopédie est la plus marquée par la remise en cause de l’esprit poétique. Elle a opéré un partage de la pensée entre la recherche
laïque et scientifique d’une part et, de l’autre, la pratique religieuse résumée à l’assujettissement à un pouvoir religieux temporel. Avec le processus de civilisation disparaissent, à deux niveaux, les éléments constitutifs
de la poésie. Sont à la fois mis en cause le processus d’individualisation
par lequel l’homme d’Occident se sépare du primitif et le processus d’individuation par lequel l’adulte se sépare de l’enfant
[20]. Au cœur de la problématique, la glorification de la raison, de la science, expressions d’une
volonté de puissance censée rendre l’homme maître de la nature, alors
qu’elles ne révèlent, au mieux, que sa grande vacuité. Daumal ajoute que
la philosophie des temps modernes n’est plus qu’une philosophie refletsocial actionnée par des besoins économiques. Dans « Le non-dualisme de
Spinoza » il procède à la même analyse du processus que Gilbert-Lecomte
dans « Révélation-révolution », même si elle conclut à la récusation de la
métaphysique chez l’un et du rêve chez l’autre. Se façonne alors l’individualisme égoïste, avec, selon Gilbert-Lecomte, son cortège de conséquences, de la disparition de l’esprit collectif aux illusions démocratiques
en passant par le culte du libre arbitre : un individualisme significatif de
la dégénérescence de la pensée primitive soumise aux affres conjuguées
de la raison discursive et de la logique économique. L’homme produit par
une telle civilisation est abandonné à un culte réflexif de sa personne qui
lui fait miroiter son illusoire autonomie.
La résultante des différents processus de rationalisation est donc
d’instituer des antinomies fondamentales générant des êtres qui, séparés
de l’Être universel, le sont de leur part spirituelle, jusqu’à vivre structurellement les contradictions d’un moi divisé. Ce phénomène est d’autant
plus évident que, pour Daumal, le dualisme esprit-corps a servi la religion pour oppresser les peuples. « L’intuition métaphysique dans l’histoire »
[21] rappelle en effet combien le mépris du corps et la nécessité de
souffrir matériellement pour fortifier l’esprit est au cœur de la théologie
chrétienne. Désormais, et avec l’assentiment de l’église, il n’est de rapport
au monde que spécialisé
[22]. Gilbert-Lecomte souligne qu’en tranchant
délibérément son rapport à Dieu par la croyance ou l’athéisme l’homme
se condamne en tant que matérialiste à nier l’âme et en tant qu’idéaliste à
nier le corps, au mépris de l’évidence d’interaction. Il constate de même
que les systèmes philosophiques se définissent par opposition les uns aux
autres, étouffant la vérité dans « la multiplicité la plus contradictoire »
[23].
Le poète issu de ces orientations fondamentales subit de plein fouet le
drame du dualisme. Coupé du macrocosme par une raison qui s’est substituée à la foi, il perd tout contact avec la Parole et plus encore avec
l’Idée
[24]. S’opère alors une progressive sécularisation de l’expérience poétique qui ouvre la voie à une nette distinction entre poète et mystique. Si,
aux dires de Gilbert-Lecomte, « L’adulte civilisé normal est hétérosexuel,
scientifique, réaliste »
[25], il va sans dire qu’il en est de même du poète
occidental. Et que peut donc un poète hétéro-sexuel, scientifique et réaliste sinon cultiver une originalité propre dont Gilbert-Lecomte a affirmé
qu’elle ne pouvait que correspondre au mauvais goût d’une époque donnée
[26] et ne posséder alors aucun caractère intemporel ? Dans un tel
contexte, l’épiphyse devient la métaphore de l’esprit poétique asséché
[27] et
le dualisme fait du penseur civilisé un être incapable d’identification à son
propre corps, au point que le drame fondamental de la modernité se joue
à l’intérieur même du poète, individu atomisé et divisé, ayant perdu
contact avec la Nature cosmique autant qu’avec sa propre nature animale
qui, toutes deux, constituent ses vraies raisons de créer.
Pour perturber le caractère inéluctable du processus à l’œuvre, le
Grand Jeu ne peut se contenter d’admettre qu’une parenthèse se referme,
la troisième période qui s’est ouverte avec le romantisme se doit d’être
plus que la simple réactivation d’un modèle disparu, d’autant que son programme repose sur le préalable lucide qu’on ne peut faire renaître le
passé. Il n’entre donc nullement dans ses intentions de remettre en cause
la culture rationnelle et scientifique acquise, mais de la repositionner sur
sa base d’origine qui lui restituerait à la fois son monisme et sa capacité à
créer des symboles et des analogies
[28]. Les références sur lesquelles il
s’appuie empruntent autant à un Orient ayant préservé sa métaphysique
originelle et son esprit de participation qu’à la mentalité primitive mise en
lumière par les anthropologues
[29]. On ajoutera la lecture des contes primitifs qui constituent l’exemple de ce que pourrait permettre une poésie
moderne anticipant la synthèse d’Orient et d’Occident
[30].
La mission que se fixe le poète du Grand Jeu se situe résolument dans
la tradition du messianisme, il est Créateur dans le sens donné à ce terme
par Gilbert-Lecomte dans « Retour à tout »
[31]. Mais ce messianisme est si
résolument contemporain qu’il se revendique « particulier », tant il ne
néglige pas de recourir à des méthodes modernes pour atteindre ce « bouleversement des valeurs »
[32], ce « renversement terrible » dans une
« Révélation-Révolution salvatrice »
[33].
Gilbert-Lecomte en fait une métaphysique expérimentale, car il existe,
on l’a vu, une différence soulevée par Rolland de Renéville entre, d’une
part, le primitif et l’enfant pour qui l’adéquation au monde procède de
l’évidence et, de l’autre, le mystique et le poète qui y accèdent par la
volonté au travers d’une expérimentation corporelle. Si l’on admet que le
poète primitif se contentait d’un état de disponibilité aux forces obscures,
le poète moderne ne retrouve le paradis perdu qu’à force de violence exercée sur soi. Cependant, le Grand Jeu admet que l’homme moderne puisse
trouver trace de son âme perdue dans ses rêves
[34] ou bien encore dans le
sauvage qui sommeille au fond de sa conscience. En faisant appel à sa
part inconsciente, le poète nie l’individu que lui a imposé la modernité
pour faire appel à sa conscience cosmique.
Il faut revenir sur ces différents points en repartant du corps et des passions qu’il suscite puisqu’il a été démontré qu’elles sont au cœur de la
poésie primitive et que leur absence est la clef de la stérilité créatrice. Le
délire poétique est le résultat de la rencontre entre une Parole absolue et
un corps passionnel, jusqu’à la transe, jusqu’à la danse dont Daumal
annonce l’avènement dans « Clavicules d’un grand jeu poétique ». Toute
la théorie poétique du Grand Jeu repose, on l’aura compris, sur une remise
en cause de la dualité. Elle s’appuie sur une tradition qui remonte au
romantisme allemand et fait de l’essence du créateur celle qui réalise
l’unité perdue dans un monisme ou un non-dualisme
[35]. Si donc, pour
reprendre les termes de Rolland de Renéville, il appartient au poète de
révéler « l’unité du monde »
[36], c’est après avoir réalisé la sienne.
Reprenant la thèse de Spinoza pour se l’approprier, Daumal insiste en
effet sur la nécessité d’une connaissance de son propre corps qui est en
même temps connaissance de sa propre âme. Il insiste également sur la
laborieuse expérimentation de son propre pouvoir sur sa propre chair.
Cette approche a pour lui un caractère éminemment intuitif, ce qui suppose que dans un contexte de prééminence de la pensée rationnelle, le rôle
de la poésie consiste à « aider notre raison déficiente à accéder à l’enseignement sans voiles de la vérité »
[37], donc à provoquer l’intuition par un
travail assidu. Celle-ci ne peut nullement résulter d’un abandon passif à
une connaissance incorporée
[38], tant elle procède des puissances intérieures et obscures de l’homme mises à mal par la raison discursive. Dans
un article intitulé « Science et Intuition » que publie le premier numéro du
Grand Jeu, G. E. Monod-Herzen s’emploie à montrer que le recours à
l’intuition n’est en rien contradictoire avec la démarche scientifique et
que, bien au contraire, elle doit constituer un préalable essentiel pour tout
scientifique admettant la concordance entre macrocosme et microcosme,
la découverte effective n’intervenant qu’après une découverte anticipée
qui est bien de l’ordre de l’intuition. Rolland de Renéville devait insister
sur le caractère hypothétique de tout effort spéculatif prenant pour objet
les origines de l’humanité sans tenir « à notre être par des racines secrètes
que la pensée analogique permet de découvrir »
[39]. C’est dire combien la
recherche expérimentale qui ne serait pas d’essence poétique et ne reposerait nullement sur des fondements affectifs aurait peu de chances
d’aboutir, c’est dire également combien le discours du Grand Jeu sur le
primitif avait toutes les chances d’échapper aux mailles des filets des
sciences dites exactes.
Telle que décrite par Rolland de Renéville, l’expérience poétique
opère la fusion des réalités dans la métaphore jusqu’au point où elle
devient un objet unique qui remplira la totalité de l’univers, à la manière
dont l’être aimé occupe tous les champs du possible. Ce faisant, le Grand
Jeu donne une autre dimension à sa conception affective de la création,
car en insistant sur l’aveuglement amoureux, Rolland de Renéville met en
avant la lucidité supérieure à laquelle elle permet d’accéder, aveuglement
qui « apporte à l’homme l’intuition d’une synthèse universelle »
[40] et lui
permet de réaliser le vide effectif de soi. Par l’amour, le poète a engagé sa
dépersonnalisation, or, pour le Grand Jeu, elle ne va pas sans l’universalisation, c’est là le but de la « troisième morale » définie par Gilbert-Lecomte dans « Retour à tout ». La réceptivité totale et profonde suppose
l’abandon de la personne, et s’il n’est pas, pour Gilbert-Lecomte, de plus
sûr abandon de soi que dans l’amour, c’est qu’il n’est pas de plus évidente
disponibilité au monde. Daumal parlera d’abnégation, tant il est vrai que
le mouvement est celui qui permet de passer du moi au Moi supérieur, la
personnalité transitoire éclatant dans ce mouvement où la connaissance de
soi débouche sur celle du monde et où le Moi se révèle sans limites. C’est
le moment où l’esprit échappe de fait à son enveloppe corporelle pour
accéder à l’universalisme, et Daumal peut alors affirmer que « se nier soi-même, c’est s’affirmer Dieu »
[41], au point que l’on est en droit de se
demander s’il ne s’agit pas moins de la négation du moi que de son élargissement, le Grand Jeu pouvant contester l’individualisme rationnel sans
forcément remettre en cause l’ambition prométhéenne patente depuis les
romantiques
[42].
De plus, l’abnégation daumalienne est une forme de grâce qui, au bout
de la démarche poétique, peut permettre de s’affranchir de ses passions en
prenant exemple sur la mystique chrétienne. En se laissant guider par ce
renoncement au désespoir lié à la finitude du corps, au corps comme lien
avec le monde
[43], Daumal atteint une forme suprême de liberté. Rien de
commun, cependant, avec la démarche misanthropique de « l’orgueilleux
ironique » qui s’abstrait du monde, ni avec celle, individualiste, du « passionné ». Point de culte de soi ici, point de risque de recourir au suicide et
donc suprême distanciation d’avec soi.
En parvenant à rendre cet état constant, le poète est le vecteur d’un
message qu’il comprend, mais qui le dépasse. Gilbert-Lecomte peut alors
déclarer : « Nous ne voulons pas écrire, nous nous laissons écrire »
[44] et se
dire « transcripteur anonyme d’une intuition qui vient de mûrir dans la
totalité de la pensée humaine »
[45]. Cet état d’absence de conscience qui est
antérieur au sujet pensant est autant identification à l’objet qu’à son
Créateur. Il est l’état de plénitude qui a nom extase pour le mystique, inspiration pour le poète, et que Gilbert-Lecomte appelle voyance, dans la
logique de la descendance rimbaldienne. Il est ce qui, selon Rolland de
Renéville, vient transfigurer l’homme après le renoncement à soi, au point
que
Je est alors bien
un autre, et l’expérience poétique ce qui, se substituant à la pensée analytique, rétablit la communion de l’homme avec la
nature. Tout le processus, de la prise de conscience jusqu’à l’accès à la
création pure, en passant par le renoncement à soi et la disponibilité à
l’inspiration, procède alors bien, au total, de la poésie conçue comme la
primitivité suprême par laquelle l’homme se réconcilie avec son univers.
[*]
Université Aix-Marseille III.
[1]
Entre les surréalistes d’une part, les poètes du Grand Jeu et Antonin Artaud de l’autre, il
existe, sur ce point, une différence d’approche qui conduira au conflit. Si l’on en croit Artaud,
particulièrement visé dans ce dernier, les surréalistes ne font pas de différence entre, d’une part
le religieux et le mystique et, de l’autre, le sacristain et le bonze illettré. Voir « La Mise en scène
et la métaphysique », in
Le Théâtre et son double,
Œuvres complètes, tome IV, Paris, Gallimard,
1978. Sur l’opposition fondamentale entre les deux tendances, voir notre essai
Le Poète et la
modernité, Paris, L’Harmattan, 1998, coll. « Ouverture Philosophique ».
[2]
Roger Gilbert-Lecomte, « Les Métamorphoses de la poésie »,
Œuvres complètes, tome 1,
proses, Paris, Gallimard, 1974, p. 279.
[3]
La référence au Ion et au
Phèdre de Platon est implicite chez André Rolland de Renéville.
[4]
Roger Gilbert-Lecomte, « Les Métamorphoses de la poésie »,
op. cit., p. 281.
[5]
Gilbert-Lecomte et Daumal y font référence, le premier, de façon explicite, dans une note
de « L’Horrible révélation… la seule »,
Le Grand Jeu, III, automne 1930, p. 10 ; le second dans
une de ses « Chroniques » relative à « L’Ame primitive » dans le numéro 1 de l’été 1928 et dans
une autre, donnée à
La Nouvelle Revue Française du 1
er mai 1935 au sujet à
La Mythologie primitive. Dans cette dernière, Daumal estime que « l’œuvre de M. Lévy-Bruhl nous a déjà débarrassés définitivement de certaines sottises concernant les “primitifs” ». Repris in
Les Pouvoirs de
la parole, Essais et notes, II, Paris, Gallimard, 1972, p. 209. Pour la revue
Le Grand Jeu, nous
renvoyons à la réédition en fac-similé, Paris, Jean-Michel Place, 1977.
[6]
Œuvres complètes,
op. cit., p. 216.
[7]
Gilbert-Lecomte note : « Je croix que la poésie n’est pas seulement le chant du mâle en rut,
mais aussi un mode de connaissance ».
Ibid., p. 209. Idée sur laquelle revient le deuxième volet
de « Les Chapelles littéraires modernes » où il ne nie pas que l’orient cultive les « instincts
déchaînés », « l’informe », « l’obscur », « la barbarie », mais où il lui reconnaît surtout le sens
de « l’unité transcendante de Tout ».
Ibid., p. 328.
[8]
Paris, Gallimard, 1938. La réflexion qu’il conduit sur ce thème aura fait l’objet, avant de
paraître sous forme d’essai, de trois articles préparatoires : « La Parole »,
Le Grand Jeu, n° 2,
printemps 1929 ; « L’Inspiration »,
Les Cahiers du Sud, décembre 1929 ; « L’Image »,
Le Grand
Jeu, n° 3, automne 1930.
[9]
« L’horrible révélation… la seule »,
Œuvres complètes,
op. cit., p. 74.
[10]
« Pour approcher l’art poétique hindou »,
Les Pouvoirs de la parole, op. cit., p. 87.
[11]
Et de rapprocher l’idée rimbaldienne d’un « langage universel » de cette problématique.
[12]
Selon cette autre idée rimbaldienne que tout parole est idée, d’ailleurs mentionnée par
Rolland de Renéville,
L’Expérience poétique, op. cit., p. 32.
[14]
« La Révolte et l’ironie »,
L’Évidence absurde, Essais et notes, I, Paris, Gallimard, 1972,
p. 142.
[15]
L’Évidence absurde, ibid.
[19]
« Les Pouvoirs de la parole dans la poétique hindoue »,
Les Pouvoirs de la parole, op. cit.
[20]
« Dans l’époque contemporaine, le fait de se dire civilisé, comporte un renoncement de
toutes les formes primitives de l’esprit. De même pour l’individu, le drame de l’enfance, le drame
de l’adolescence ont leur origine dans le fait que l’âge adulte est un renoncement à l’enfance ».
Gilbert-Lecomte, « Retour à tout »,
Œuvres complètes, I,
op. cit., p. 238.
[21]
Repris dans
Tu t’es toujours trompé, Paris, Le Mercure de France, 1970.
[22]
Daumal et Gilbert-Lecomte parlent de spécialisation, faisant de Descartes le dernier philosophe universaliste. Il est intéressant de souligner ici que, dans le « Non-dualisme du Spinoza »
(L’Évidence absurde, op. cit.), Daumal peut faire l’apologie du Descartes métaphysicien et
contester implicitement sa conception duale de l’homme. Voir également note 27.
[23]
Il cite, outre idéalisme et matérialisme : « empirisme et dogmatisme, spiritualisme et réalisme, positivisme et criticisme, associationnisme et épiphénoménisme, rationalisme et mysticisme, néothomisme et empirecriticisme, tous les ismes de la création ». « Éternité ton nom est
non »,
op. cit., p. 212.
[24]
Pour Rolland de Renéville : « La parole ne se trouve en état d’infériorité vis-à-vis de
l’idée que dans la mesure où l’univers se conçoit comme dégradation de Dieu ».
L’Expérience
poétique, op. cit., p. 35.
[25]
« La psychanalyse et le Grand jeu » (
Œuvres complètes, I,
op. cit., p. 97.
[26]
« Les métamorphoses de la poésie »,
op. cit.
[27]
Au sujet de l’épiphyse ou glande pinéale, voir « L’horrible révélation… la seule »
(op.
cit.), « Terreur sur Terre ou La Vision par l’Épiphyse »
(ibid.), et la lettre à Vailland et à Daumal
du 13 mars 1926 (
Correspondance, Paris, Gallimard, 1971, p. 109). Rappelons que, pour le
Descartes du 31
e article du
Traité des passions de l’âme, la glande pinéale est le « siège de
l’âme », le lieu de toutes les interactions entre
res extansia et
res cogitans. Si l’on admet que la
glande pinéale de Descartes correspond peu ou prou à celle de Gilbert-Lecomte, il est manifeste
que le poète est plus cohérent que le philosophe. Comment admettre en effet que, dans le système
cartésien, l’âme immatérielle puisse agir sur le corps ? A l’inverse, le monisme refusant toute distinction de caractère aussi fondamental, esprit et corps échangent dans ce « 3
e œil », organe poétique par excellence.
[28]
Cette thèse est longuement défendue par Gilbert-Lecomte dans « Terreur sur la terre ou la
vision par l’épiphyse »,
op. cit.
[29]
A ce sujet, la formule de Rimbaud « Je suis une bête, un nègre », d’
Une Saison en enfer,
est placée, par Roger Vaillant, en exergue de son article de protestation contre un esclavage qui
fait des noirs la chair à canon du colonialisme. Voir
Le Grand Jeu, 1, été 1928,
op. cit., p. 58.
[30]
Cité par Daumal, Lévy-Bruhl constate que : « Quand nous écoutons ces contes… nous
nous sentons redevenir semblables aux hommes qui jadis (comme aujourd’hui encore en tant de
régions), regardaient la partie mystique de leur expérience comme aussi réelle, et même plus
vraiment réelle, que la positive ». « La Mythologie primitive »,
op. cit., p. 209.
[31]
« Créateur : individu que les conditions sociales, physiologiques, psychiques, déterminent
pour exprimer un changement dans la vision humaine du monde, une transformation de la
connaissance, une nouvelle interprétation ». « Retour à tout »,
op. cit., p. 249.
[33]
« Terreur sur la terre ou la vision par l’épiphyse »,
op. cit., p. 191-192.
[34]
Il ne peut donc que souscrire au principe de l’écriture automatique, même si c’est avec
bien des restrictions, notamment de celles qui concernent l’application méthodique d’une technique éprouvée. Voir à ce sujet « Le surréalisme et le Grand Jeu »,
L’Évidence absurde, op. cit.,
p. 160 et lettre de Daumal à Maurice Henry, 9 juin 1926,
Correspondance, 1, Paris, Gallimard,
1992. De tous les membres du groupe, celui qui adhère le plus directement à l’idée est Rolland
de Renéville pour qui « cette manière de concevoir l’inspiration reste la plus proche de celle que
les anciens adoptaient confusément ».
L’Expérience poétique, op. cit., p. 21.
[35]
Gilbert-Lecomte parle de « conception moniste de la réalité » (« Sima, la peinture et le
Grand Jeu »,
Œuvres complètes, I, p. 145) et de « monisme dialectique » (« Retour à tout »,
op.
cit., p. 192) et Daumal de « non-dualisme » car le monisme « suggère trop une pensée endormie
dans un système » (« Le non-dualisme de Spinoza »,
op. cit., p. 81).
[36]
Rimbaud le voyant, Vanves, Thot, 1985, p. 24.
[37]
« Les Pouvoirs de la parole dans la poétique hindoue »,
op. cit., p. 71.
[38]
Dans « Psychologie des états. Métaphysique expérimentale », Gilbert-Lecomte distingue
« intuition - sens immédiat de l’universel » et « intuition vraisemblable - analogie abstraite,
symétrie hybride du rationnel en devenir »,
Œuvres complètes, I,
op. cit., p. 201-202.
[39]
L’Expérience poétique, op. cit., p. 13.
[41]
« La Révolte et l’ironie »,
op. cit., p. 123.
[42]
C’est particulièrement évident chez Gilbert-Lecomte, fin connaisseur du romantisme allemand, qui, admettant l’individualité comme une réalité désormais acquise, entend la dépasser
dans la conscience cosmique de l’Homme-à-trois-yeux. « L’horrible révélation… la seule »,
op. cit.
[43]
« […] liens du plaisir, de la puissance, de l’amitié, de l’amour ». « La Révolte et l’ironie »,
op. cit., p. 128.
[44]
Avant-propos, premier numéro du
Grand Jeu.
[45]
« Éternité ton nom est non »,
op. cit., p. 211.