2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
La métamorphose thériomorphe dans le conte antillais
Rose -hélène demasy
[*]
La métamorphose thériomorphe souligne par sa seule présence le caractère merveilleux ou
fantastique des contes antillais. Cependant, si au premier niveau de signification elle fait partie
des recettes qui permettent de nous plonger avec délectation ou terreur dans l’univers étrange
ainsi créé, elle apparaît au second niveau comme étant véritablement un symbole avec tout ce
que cela suppose de complexité. Ainsi elle est, entre autres, le signe de la fusion de deux
mondes : celui de l’Afrique lointaine dans le souvenir douloureux de l’esclave — créateur de
la tradition orale dont hérite le créole — et celui du maître, monde christianisé s’il en est, dont
la structure socio-économique lui est défavorable.
La métamorphose demeure un des aspects les plus spectaculaires des
contes. Elle souligne, par sa seule présence, le caractère merveilleux ou
fantastique du monde ainsi créé. Dans le conte antillais, elle se présente
sous deux aspects : l’auto-métamorphose qui, dirigée de l’intérieur,
signale la puissance occulte du personnage — par exemple, le patron de
Scholastine que nous nommerons Monsieur « Gigoton »
[1] se tapote le
ventre en chantant un refrain magique qui préside à l’apparition de petits
cochons qui sortent de son ventre, et à sa propre transformation en « papa
cochon » —, et la métamorphose passive, souvent subie par un actant victime de la vindicte — ou de la bienveillance — des forces surnaturelles.
Les formes que revêtent les actants sont empruntées à toutes les catégories
du réel — monde végétal, monde minéral, monde animal —, mais nous
nous intéresserons essentiellement à la transformation de l’actant humain
en animal, ce que nous appellerons « la métamorphose thériomorphe ».
Cependant, si au premier niveau de signification, la métamorphose
thériomorphe fait partie des recettes de la narration qui permettent de nous
plonger, avec délectation ou terreur, dans le monde étrange du conte, elle
apparaît, au second niveau, comme étant véritablement un symbole avec
tout ce que cela suppose
[2].
Nous découvrirons ainsi que, dans les contes de notre corpus,
—
Soucouyan, L’oiseau de nuit, You Glan Glan et Scholastine
[3] —, la métamorphose thériomorphe est le signe de la fusion de deux mondes, le
monde qu’était l’Afrique lointaine dans le souvenir douloureux de l’esclave, créateur de la tradition orale par laquelle passe nécessairement le
conte dont hérite le créole, et le monde nouveau christianisé, dont la structure socio-économique lui est défavorable. Cette fusion des mondes est
révélée par la triple fonction de ces contes de la métamorphose thériomorphe que nous analyserons : la fonction didactique, la fonction unificatrice qui consiste à relier les différentes zones cosmiques et la fonction
libératrice, car le triomphe de l’anthropomorphisme que connote le bestiaire de notre corpus signale le « marronnage symbolique » d’un peuple
dominé.
La plupart des spécialistes du conte africain reconnaissent que ce dernier a pour visée première la transmission d’un enseignement. Comme le
rappelle Jacques Chevrier, bien des contes véhiculent une « pédagogie
subreptice » et aux yeux des bambaras, par exemple, « la parole apparaît
comme l’instrument par excellence du perfectionnement de l’individu »
[4].
Bien entendu, tous les contes africains n’ont pas cette finalité : d’après la
classification établie par Anti Aarne, Stith Thomson ou Equilbecq par
exemple, il existe des contes fantaisistes, des contes égrillards et des
contes étiologiques. Cependant, une grande majorité d’entre eux offre
l’occasion de communiquer la parole de sagesse qui permet de souder la
communauté en lui dévoilant les dangers des travers moraux
[5].
Qu’enseigne donc le bestiaire de la métamorphose des contes antillais,
héritiers, entre autres, des contes africains ?
Singulièrement, la plupart des personnages qui se métamorphosent ou
qui sont mis en présence de la métamorphose, sont tenaillés par un désir
tyrannique, une passion reconnue comme condamnable car diminuant
l’être, ou menaçant la communauté. Apolline, Scholastique et sa maîtresse
ont le défaut de la curiosité, une curiosité qui les pousse à épier ceux de
leur entourage qui se changent en animaux. Comme le Lucius de
l’Ane
d'or dont l’indiscrétion est légendaire, leur condamnation se lit dans leur
sort tragique. Les deux femmes sont dévorées par celui qu’elles voulaient
confondre; quant à la petite fille, elle sera incapable de retrouver sa forme
humaine quand elle le désirera. Menacée de mort par sa propre marraine
qui ne la reconnaît pas, le chasseur du village et tous les habitants ligués
contre elle, elle ne devra son salut qu’à un signe de croix que va lui suggérer la proximité du clocher de l’église
[6]. C’est donc la mise en garde
contre la curiosité malsaine — essentiellement féminine ici — que traduit
le conte de la métamorphose, une mise en garde qui s’exerce également
contre le corollaire de la curiosité qu’est l’imitation inconsidérée.
Apolline épie et reproduit — imparfaitement bien entendu — les faits et
gestes de sa marraine. L’oiseau noir qu’elle devient à son tour appartient
à une espèce indéterminée, sans doute parce que la petite fille n’a pas proféré les paroles magiques ni enlevé sa peau. L’enseignement du conte est
à ce propos à double sens. Il indique implicitement que l’enfant ne doit
pas imiter tout ce qu’il voit faire devant lui et que l’adulte ne doit pas présenter n’importe quel modèle à l’enfant. La profondeur du message apparaît pleinement quand on se réfère à l’étude de la psychologie infantile,
notamment à cette fameuse « réaction d’imitation » que met en évidence
Maurice Debesse dans son étude de l’adolescence
[7].
C’est toujours la fin tragique de l’histoire qui signale la condamnation
d’autres défauts comme la gourmandise, laquelle débouche symboliquement sur l’appétit sexuel comme le révèle l’analyse psychanalytique de la
dévoration dans le conte
[8].
Soucouyan,
Scholastine et
You Glan Glan en
constituent des exemples frappants.
« Dédé Conan » part à la chasse en pleine nuit poussé par une femme
acariâtre qui le menace de son terrible « bâton lélé ». Elle le somme de
revenir avec un gibier, malgré l’abondance de son garde-manger. Le seul
caprice alimentaire n’explique pas ce désir tyrannique car, comme le rappelle Françoise Tsoungui, « la gourmandise de la femme est l’image d’un
appétit sexuel démesuré qui est puni par le mâle »
[9]. On connaît la suite du
conte l’oiseau que ramène Dédé Conan, une fois ingéré, mène toute la
famille à la baguette, la terrorise, exige qu’on le restitue, reconstitue, et
qu’on le replace avant le lever du jour sur la branche où le malheureux mari
l’a trouvé. Le narrateur soulignera même qu’ils « sentaient venir la mort »
(
Soucouyan, p. 59), de lassitude. Le conte édictera explicitement sa morale :
« Yo bien payé goumandise-la, Zouéseau té préssé yo » (
ibid., p. 141).
C’est également la gourmandise qui perdra le patron de Scholastine;
devant la montagne de mets fins que lui présentent les deux femmes, il
oublie l’heure fatidique, se métamorphose devant elles et est contraint de
les dévorer. Le symbolisme sexuel qui accompagne la dénonciation de
l’excès alimentaire est là encore implicite car c’est dès l’instant que
Monsieur Rigoton dévore les deux femmes que sa métamorphose devient
irréversible. Parallèlement à l’excès alimentaire ou sexuel, l’histoire de
Scholastine dénonce la cupidité et l’égoïsme d’un patron thériomorphe
qui ne pense qu’à faire fructifier son domaine agricole — rappel de l’économie de plantation —, se refusant, implicitement à offrir une activité à
d’éventuels ouvriers agricoles.
La transgression des tabous de sa société est également durement châtiée. C’est ce que montre la punition terrible encourue par un You Glan
Glan dont la fureur iconoclaste n’a d’égale que ce désir œdipien de l’inceste que connote l’ingestion de l’oiseau blanc qui n’est autre que la
Sainte Vierge. En fait, si le jeune homme a affaire à cette dernière, c’est
parce qu’il a décidé de passer outre les tabous liés à la passion du Christ.
Avec une audace qui frise l’insolence, en dépit des mises en garde d’une
mère terrifiée qui s’enfuit avec son chapelet — détail important —, il
décide, en plein vendredi saint, de partir à la chasse.
L’histoire va souligner l’indifférence et la cruauté du jeune homme
imperméable à la pitié puisqu’il demeure insensible au refrain de l’oiseau
blanc, ce qui figure, bien entendu, sa fermeture aux coutumes et croyances
de son milieu. Il se met en demeure de tuer, de faire rôtir et de dévorer le
magnifique volatile, transgressant doublement les interdits : interdit religieux en mangeant de la chair un jour de jeûne, interdit moral symboliquement, car en dévorant la Sainte Vierge il dévore sa propre mère, qui,
par la médiation du chapelet, est la réplique de la mère du Christ. Par un
emboîtement vertigineux des symboles, il a surtout transgressé un tabou
sexuel présent dans toutes les sociétés : le tabou de l’inceste.
La punition de You Glan Glan dans laquelle se lit la dénonciation de
tels comportements, bien qu’elle rappelle celle de Dédé Conan et de sa
famille, est plus terrible. L’oiseau une fois avalé, il sera sous l’emprise
d’une force surnaturelle qui va le déposséder de cette volonté provocatrice
qui le caractérise. La voix intérieure - celle de l’oiseau- va lui commander
la conversion, la pénitence — « allé l’église » — et l’ensevelissement
final — « allé cimitiè ».
La valeur initiatique du conte peut se lire à deux niveaux : initiation du
jeune actant qui revient transformé de son expérience, initiation du jeune
lecteur — jadis auditeur — qui, par l’intermédiaire du conte découvre le
monde adulte. En l’espace d’une nuit, Apolline a fait l’apprentissage des
aspects désagréables de la condition humaine. Elle a appris que la liberté
— que symbolise le vol — avait des limites, que l’ostracisme était une
dure réalité — elle est rejetée à la fois par le groupe de gens gagés qui ne
la reconnaissent pas comme étant une des leurs et par le village tout
entier —, que l’incommunicabilité des consciences existait — la vieille
femme qui reçoit une des larmes de la fillette sur la main pense : « tit z’oizeaua ka fait pipi » (p. 98). Confrontée aux trois manques fondamentaux
— nourriture, eau, communication —, elle découvrira que la vie est faite
de dangers, d’épreuves, de souffrance et, surtout, qu’il existe cette solitude existentielle que fonde l’opacité du moi.
L’expérience de la métamorphose thériomorphe a mûri également cet
enfant singulier qu’est le chasseur de Soucouyan. Dédé Conan, bien que
marié et père de famille, indubitablement, du fait de la domination d’une
femme plus mère castratrice qu’épouse, aborde son aventure en enfant
étouffé. Grâce au soucouyan il a appris désormais à résister, en adulte, aux
caprices de sa femme, à réfléchir avant d’agir, à gouverner ses passions
car, si la femme abusive l’envoie à la chasse contre son gré, l’histoire précise qu’il se gave avec délectation de cet étrange oiseau qu’il a ramené. La
philosophie que prétend illustrer l’histoire va donc infiniment plus loin
que ce « ranne sèvice ka baill mal dos » qu’annonce, au début, le conteur.
En fait de « mal dos », la rencontre du Soucouyan est le point de départ
de l’amélioration des différents actants.
LA FONCTION UNIFICATRICE DE LA MÉTAMORPHOSE
Que les sociétés qui donnent naissance au conte — « véritable désacralisation du mythe » selon les termes de Claude Levi-Strauss
[10] — soient
fortement reliées au cosmos, c’est là une vérité qui n’est contestée par
personne. Or, la société antillaise étant l’héritière de ce peuple proche de
la nature qu’est le peuple africain, c’est sans surprise que nous décelons à
travers la métamorphose animale l’interpénétration des différentes zones
de l’univers. Ainsi, par l’intermédiaire de l’animal, qu’il devient ou auquel
il a affaire, le personnage circule du monde terrestre au monde ouranien et
parcourt les régions infernales avec une facilité qui laisse entrevoir la
proximité des mondes. L’idée d’unité s'inscrit dans le conte par le rattachement d’animaux variés aux différentes zones cosmiques
[11]. En effet,
s’il est normal que l’oiseau, de par la médiation de l’aile, voyage dans les
régions supérieures — Apolline parcourt avec bonheur et légèreté l’espace
vertical, l’oiseau blanc du fait de son essence divine, est lié aux régions
célestes —, il est par contre surprenant que le porc soit en relation avec
cette zone cosmique supérieure. Pourtant, lui aussi doit être intégré au
bestiaire ouranien parce qu’il entretient des rapports étroits avec cette
zone du cosmos par la médiation de ce luminaire céleste qu’est le soleil,
dans la mesure où sa transformation ne peut se faire qu’à onze heures et
s’achève lorsque l’astre diurne se trouve au zénith « an mitan ciel la »
(
L’oiseau de nuit, p. 107). On peut noter également que le choix morphologique de Monsieur Rigoton — la forme porcine multiplicative —
constitue un symbole d’une grande complexité. Ce dernier, la logique de
la métamorphose aidant, laboure la terre à des heures précises — ce qui
rappelle le rituel hiérogamique des sociétés primitives. Cette activité, bien
entendu, renforce son rattachement au cycle cosmique, cependant, il viole
en même temps les lois de la nature puisqu’il « accouche » littéralement.
Une fois de plus, il y a excès que punit le conte, enseignant ainsi le strict
respect de l’organisation de la nature.
En ce qui concerne le monde chthonien, que Mircea Eliade nomme la
« troisième zone cosmique »
[12], il se signale par la présence des lieux fréquentés par les « gens gagés », la forêt enténébrée dans
Soucouyan, le
cimetière où se trouve, grande ouverte, la tombe de You Glan Glan qui
« descend aux enfers » selon l’expression consacrée dans la religion chrétienne et dans la mythologie grecque, et, enfin, la zone hantée par
Monsieur Rigoton et ses cochonnets qu’est devenue la splendide propriété
dans
Scholastine. Finalement ce va et vient, ou mieux, cette interpénétration des mondes constitue l’affirmation de la culture de l’esclave. Arraché
à sa terre ancestrale, il réaffirme son rattachement à la nature, perpétuant,
par le jeu de l’imagination symbolique, à travers le conte de la métamorphose, une vision syncrétique de l’univers.
L’affirmation de la communion avec les forces de la nature, donc de
l’appartenance de l’homme au cosmos, ne présente cependant pas cette
netteté que nous retrouvons par exemple dans le Ti Jean l’Horizon de
Simone Schwarz-Bart ou Le royaume de ce monde de Alejo Carpentier.
Bien entendu, les personnages métamorphosés semblent vivre leur métamorphose sans trop de problèmes. La marraine est radieuse au retour de
ses vols nocturnes, le soucouyan exige qu’on le laisse en paix, le patron
de Scholastine semble seulement soucieux de n’être pas dérangé, en un
mot, la métamorphose est présentée comme résultant d’un savoir-faire,
d’une « science » occulte, apanage d’une catégorie d’êtres entretenant des
relations privilégiées avec l’univers — thaumaturges ou saint, en l’occurrence la Sainte Vierge. Or, paradoxalement, nous voyons apparaître un
jugement en apparence négatif sur la métamorphose.
Dans les contes analysés, on parle invariablement de « malédiction ».
Hormis la Sainte Vierge, tous ceux qui sont transformés en animaux sont
présentés comme des suppôts du Diable, des « gens gagés ». Voilà donc
cette communion des mondes, désacralisée, marquée du sceau du manichéisme. Apolline est délivrée de sa forme animale grâce au signe de la
croix, force « positive » qui s’oppose aux forces « négatives » qui ont présidé à son changement morphologique. C’est là sans doute le signe d’une
mutation de la culture de l’esclave qui oscille entre les croyances ancestrales et les nouvelles croyances inculquées par la civilisation d’un maître,
qui tente — véritable technique de désamorçage — de marquer du sceau
de la négativité, les pratiques typiquement africaines que l’esclave rebelle
ne manquait pas de diriger contre lui.
A ce propos, l’analyse du rôle de l’oiseau blanc est significative de la
prise de conscience par le groupe dominé d’une pression axiologique à
caractère religieux.
Dans You Glan Glan, la Sainte Vierge — l’oiseau blanc — a une position fort ambiguë dans la mesure où elle joue à la fois le rôle de tentatrice
et de juge exécuteur. Elle provoque véritablement le jeune homme en se
posant, en évidence, sur une branche alors que tous les autres animaux
vont se cacher. Lorsque You Glan Glan aura consommé son crime, elle le
contraindra à aller se confesser, et comme si toute miséricorde lui était
refusée — le conte ne fait état d’aucune conversion —, c’est contraint et
forcé, que You Glan Glan agit. N’y aurait-il pas là la condamnation, par
une culture dominée, des pratiques contraignantes d’évangélisation du
monde esclavagiste et colonialiste ? Dans You Glan Glan, la grâce chrétienne ne s’insinue pas par l’amour, mais par la force. La métamorphose
thériomorphe poserait ainsi le problème de l’opposition des croyances, ce
qui expliquerait sans doute la complexité du mysticisme de l’Antillais qui
semble assis entre le diable et le bon dieu, en réalité entre ses croyances
ancestrales et les croyances chrétiennes — celles du colon — qui lui ont
été, bien souvent, imposées.
Cet aspect du symbole de la thériomorphie nous conduit tout naturellement à découvrir le « marronnage symbolique » qui est la lutte insidieuse contre l’idéologie esclavagiste.
Comme nous l’avons vu, certaines expériences de la thériomorphie
tournent au tragique. Il arrive que le personnage qui se transforme soit
privé momentanément ou définitivement de ses facultés humaines comme
la parole, en ce qui concerne Apolline et Monsieur Gigoton. La première,
outre la régression phonatoire, sera atteinte d’une infirmité due au caractère incomplet de sa transformation à savoir son incapacité physique de
picorer comme un oiseau, le second subit un changement irréversible. Il
retourne purement et simplement à la sauvagerie, muré à jamais dans un
corps d’animal qui ne peut que grogner et, seul reste d’humanité, pleurer
et hurler dans la propriété abandonnée. Tout se passe comme si le conte,
par l’échec de la métamorphose, voulait mettre en garde contre l’animalité, en montrant que celui qui s’y livre — au propre ou au figuré —
risque de perdre définitivement cette précieuse essence humaine que le
personnage regrette amèrement
[13]. Il dénoncerait donc le danger que représente la nature lorsqu’elle n’est pas dominée et, ce faisant, stigmatise la
bestialité comme pour se démarquer d’une espèce vivante à laquelle le
cynisme de l’idéologie esclavagiste et colonialiste a voulu l’assimiler. Nul
n’a oublié cet argument que développe avec ironie Montesquieu dans
L’Esprit des lois : « On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est
un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps
tout noir », ou encore le prodigieux cri de révolte d’Aimé Césaire dans
Les cahiers d’un retour au pays natal : « Et ce pays cria pendant des
siècles que nous sommes des brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la nègrerie… et ce pays était calme, tranquille, disant
que l’esprit de Dieu était dans ses actes »
[14].
Outre la dénégation d’un peuple qui souffre dans sa chair et dans son
âme d’être assimilé à la bête, le conte de la métamorphose animale porte
les traces d’une critique implicite du statut socio-économique du groupe
sur lequel repose tout l’édifice économique de type esclavagiste ou colonial. C’est ainsi que s’explique la fureur iconoclaste, la cruauté et l’insolence de You Glan, Glan, jeune homme de la campagne qui apparaît dans
bien des récits comme le lieu du « manque » par excellence. En fait, paradoxalement, comme cela se remarque souvent dans le conte antillais et
africain, You Glan Glan est un héros positif. S’il refuse de se soumettre et
commet les pires sacrilèges, c’est qu’il est profondément enraciné dans sa
réalité socio-économique. Son attitude signale la prise de conscience
d’une inadéquation entre une situation de manque quasi perpétuel que
suscite l’infériorité économique (on peut penser à la situation des ouvriers
agricoles décrite dans La rue cases-Nègres par exemple) et le rituel du
vendredi saint fondé sur le manque volontaire que constitue le jeûne. Le
héros refuse une pratique religieuse inadaptée à la condition économique
de l’esclave ou du colonisé. On comprend alors que sa conversion soit
problématique, que son initiation à la culture du maître échoue. A travers
lui, le conte brosse le portrait de l’antillais lucide, en lutte ouverte contre
un ordre social et religieux qui, par bien des aspects, accentue la détresse
d’un peuple défavorisé.
L’aventure de Scholastine contient un autre message, elle signale la
réaction populaire face à une hiérarchisation sociale trop accentuée.
Scholastine, la bonne, celle qui, appartenant au bas de l’échelle sociale,
sert Madame et Monsieur avec un dévouement proche de la servilité, ne
peut trouver qu’une explication — que renforce la suite des événements —
à l’origine de la fortune de ses maîtres : le pacte diabolique. Comme Virail
et Médouze les amis de José Hassan dans La Rue cases-nègres, le conte
sous-entend qu’il ne peut y avoir de richesse « saine », que tous les riches
sont des « gens gagés ». Cette manière singulière de retourner au maître
(béké ou mulâtre) sa propre échelle de valeur religieuse, en même temps
qu’un exutoire, constitue un désaveu de la répartition fort inégale de la
richesse matérielle.
Finalement, parce qu’elle est porteuse d’un enseignement et offre une
vision unificatrice du monde, la métamorphose thériomorphe est le signe
de la permanence de la culture originelle de l’homme antillais, mais parce
qu’elle porte les traces du surgissement de l’axiologie religieuse occidentale dans la conscience nègre, elle symbolise la souffrance d’êtres assimilés à la bête et connote la révolte face à une situation socio-économique
inique. Elle témoigne donc de l’émergence d’une culture métisse qui, par
le biais de l’imagination symbolique, essaie de concilier des valeurs parfois incompatibles, un métissage culturel qui expliquerait, entre autre, la
complexité psychologique de l’homme antillais.
[*]
Université des Antilles.
[1]
Dans
L’oiseau de nuit de Marie-Thérèse Georgel, hormis la bonne, Scholastine, aucun des
personnages n’a de nom, d’où ce choix onomastique dû aux premiers mots du refrain magique
« Gigoton-ton-ton, etc. ». Selon le même principe, nous appellerons le chasseur de Soucouyan
« Dédé Conan » car l’oiseau phosphorescent chante « Dédé Conan, Dédé à l’épée ».
[2]
Ce qui fait la complexité du symbole, c’est, d’une part, sa capacité à relier la face visible
du « symbolon » à n’importe quelle réalité (physique, psychologique, métaphysique, artistique ou
magique), d’autre part, de figurer simultanément des réalités antithétiques — vie et mort par
exemple — C’est ce qu’on appelle la polyvalence et l’ambivalence symboliques.
[3]
Lafcadio Hearn, Soucouyan, dans
Trois fois bel conte, Paris, Désormeaux, 1977 ; Marie-Thérèse Georgel,
L’oiseau de nuit, You Glan Glan et Scholastine, in
Contes et légendes des
Antilles, Paris, Nathan, 1963.
[4]
Essais sur les contes et récits traditionnels d’Afrique noire - L’arbre à palabres, Paris,
Hatier, 1986, p. 32.
[5]
On peut citer également J. Thomas dans son
Introduction aux contes de la forêt : « Les
coutumes, les croyances et les traditions se transmettent de siècle en siècle par le canal des contes
et les jeunes générations assimilent ce contexte socio-culturel, sans même s’en rendre compte ».
[6]
La fin de
L’oiseau de nuit n’est rassurante qu’en apparence car, si Apolline ne meurt pas
physiquement, elle n’a qu’un désir, une fois l’aventure de la métamorphose terminée, s’expatrier
pour se réfugier dans un monde « où il n’y a ni gens gagés, ni volants, ni soucliants » (p. 9). Cet
auto-bannissement, dans la mesure où la jeune fille serait coupée de ses racines, constituerait une
mort symbolique.
[7]
L’adolescent, Paris, PUF, « Que sais-je ? »
[8]
« Depuis Freud, l’on sait explicitement que la gourmandise se trouve liée à la sexualité, le
buccal étant l’emblème régressé du sexuel », p. 129. C. Durand,
Les Structures Anthropologiques
dans l’imaginaire, Paris, Bordas, « Études », 1969, p. 129.
[9]
Clés pour le conte africain et créole, Paris, Edicef, 1968, p. 116.
[10]
C’est aussi le point de vue de François N’Sougan après Levi-Strauss (
Anthropologie
structurale, Paris, Plon, 1958 ; rééd. 1974) qui écrit dans
Sociologie des sociétés orales d’Afrique
noire : « Le conte n’est pas simplement une mise en scène de l’histoire des hommes, c’est un jeu
cosmique qui reprend les grands mythes de la nature (le conte a donc pu être une manière voilée
et dégradée de parler des choses sacrées, une manière de mettre les grandes vérités à la portée de
tous ».
[11]
On pourrait, à ce propos, trouver quelques similitudes avec le symbole de l’animal dans
l’œuvre romanesque d’André Malraux (sujet de notre thèse soutenue à l’Université de Provence
en juin 1977).
[12]
Images et symboles, Paris, Gallimard, 1952.
[13]
Cette position se retrouve chez S. Schwarz-Bart, à travers l’héroïne de
Pluie et vent sur
Télumée Miracle qui, bien qu’affectivement liée à Man Cia la quimboiseuse, repoussera cette
dernière métamorphosée en chien. Elle ne lui pardonne pas cet ultime acte magique qui est
démission face à une condition humaine trop pesante.
[14]
Présence Africaine, p. 38-39.