Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517771
192 pages

p. 293 à 301
doi: 10.3917/rhlf.012.0293

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Vol. 101 2001/2

2001 Revue d'Histoire Littéraire de la France

La métamorphose thériomorphe dans le conte antillais

Rose -hélène demasy  [*]
La métamorphose thériomorphe souligne par sa seule présence le caractère merveilleux ou fantastique des contes antillais. Cependant, si au premier niveau de signification elle fait partie des recettes qui permettent de nous plonger avec délectation ou terreur dans l’univers étrange ainsi créé, elle apparaît au second niveau comme étant véritablement un symbole avec tout ce que cela suppose de complexité. Ainsi elle est, entre autres, le signe de la fusion de deux mondes : celui de l’Afrique lointaine dans le souvenir douloureux de l’esclave — créateur de la tradition orale dont hérite le créole — et celui du maître, monde christianisé s’il en est, dont la structure socio-économique lui est défavorable.
La métamorphose demeure un des aspects les plus spectaculaires des contes. Elle souligne, par sa seule présence, le caractère merveilleux ou fantastique du monde ainsi créé. Dans le conte antillais, elle se présente sous deux aspects : l’auto-métamorphose qui, dirigée de l’intérieur, signale la puissance occulte du personnage — par exemple, le patron de Scholastine que nous nommerons Monsieur « Gigoton » [1] se tapote le ventre en chantant un refrain magique qui préside à l’apparition de petits cochons qui sortent de son ventre, et à sa propre transformation en « papa cochon » —, et la métamorphose passive, souvent subie par un actant victime de la vindicte — ou de la bienveillance — des forces surnaturelles. Les formes que revêtent les actants sont empruntées à toutes les catégories du réel — monde végétal, monde minéral, monde animal —, mais nous nous intéresserons essentiellement à la transformation de l’actant humain en animal, ce que nous appellerons « la métamorphose thériomorphe ».
Cependant, si au premier niveau de signification, la métamorphose thériomorphe fait partie des recettes de la narration qui permettent de nous plonger, avec délectation ou terreur, dans le monde étrange du conte, elle apparaît, au second niveau, comme étant véritablement un symbole avec tout ce que cela suppose [2].
Nous découvrirons ainsi que, dans les contes de notre corpus, — Soucouyan, L’oiseau de nuit, You Glan Glan et Scholastine [3] —, la métamorphose thériomorphe est le signe de la fusion de deux mondes, le monde qu’était l’Afrique lointaine dans le souvenir douloureux de l’esclave, créateur de la tradition orale par laquelle passe nécessairement le conte dont hérite le créole, et le monde nouveau christianisé, dont la structure socio-économique lui est défavorable. Cette fusion des mondes est révélée par la triple fonction de ces contes de la métamorphose thériomorphe que nous analyserons : la fonction didactique, la fonction unificatrice qui consiste à relier les différentes zones cosmiques et la fonction libératrice, car le triomphe de l’anthropomorphisme que connote le bestiaire de notre corpus signale le « marronnage symbolique » d’un peuple dominé.
 
LA FONCTION DIDACTIQUE
 
 
La plupart des spécialistes du conte africain reconnaissent que ce dernier a pour visée première la transmission d’un enseignement. Comme le rappelle Jacques Chevrier, bien des contes véhiculent une « pédagogie subreptice » et aux yeux des bambaras, par exemple, « la parole apparaît comme l’instrument par excellence du perfectionnement de l’individu » [4]. Bien entendu, tous les contes africains n’ont pas cette finalité : d’après la classification établie par Anti Aarne, Stith Thomson ou Equilbecq par exemple, il existe des contes fantaisistes, des contes égrillards et des contes étiologiques. Cependant, une grande majorité d’entre eux offre l’occasion de communiquer la parole de sagesse qui permet de souder la communauté en lui dévoilant les dangers des travers moraux [5].
Qu’enseigne donc le bestiaire de la métamorphose des contes antillais, héritiers, entre autres, des contes africains ?
Singulièrement, la plupart des personnages qui se métamorphosent ou qui sont mis en présence de la métamorphose, sont tenaillés par un désir tyrannique, une passion reconnue comme condamnable car diminuant l’être, ou menaçant la communauté. Apolline, Scholastique et sa maîtresse ont le défaut de la curiosité, une curiosité qui les pousse à épier ceux de leur entourage qui se changent en animaux. Comme le Lucius de l’Ane d'or dont l’indiscrétion est légendaire, leur condamnation se lit dans leur sort tragique. Les deux femmes sont dévorées par celui qu’elles voulaient confondre; quant à la petite fille, elle sera incapable de retrouver sa forme humaine quand elle le désirera. Menacée de mort par sa propre marraine qui ne la reconnaît pas, le chasseur du village et tous les habitants ligués contre elle, elle ne devra son salut qu’à un signe de croix que va lui suggérer la proximité du clocher de l’église [6]. C’est donc la mise en garde contre la curiosité malsaine — essentiellement féminine ici — que traduit le conte de la métamorphose, une mise en garde qui s’exerce également contre le corollaire de la curiosité qu’est l’imitation inconsidérée. Apolline épie et reproduit — imparfaitement bien entendu — les faits et gestes de sa marraine. L’oiseau noir qu’elle devient à son tour appartient à une espèce indéterminée, sans doute parce que la petite fille n’a pas proféré les paroles magiques ni enlevé sa peau. L’enseignement du conte est à ce propos à double sens. Il indique implicitement que l’enfant ne doit pas imiter tout ce qu’il voit faire devant lui et que l’adulte ne doit pas présenter n’importe quel modèle à l’enfant. La profondeur du message apparaît pleinement quand on se réfère à l’étude de la psychologie infantile, notamment à cette fameuse « réaction d’imitation » que met en évidence Maurice Debesse dans son étude de l’adolescence [7].
C’est toujours la fin tragique de l’histoire qui signale la condamnation d’autres défauts comme la gourmandise, laquelle débouche symboliquement sur l’appétit sexuel comme le révèle l’analyse psychanalytique de la dévoration dans le conte [8]. Soucouyan, Scholastine et You Glan Glan en constituent des exemples frappants.
« Dédé Conan » part à la chasse en pleine nuit poussé par une femme acariâtre qui le menace de son terrible « bâton lélé ». Elle le somme de revenir avec un gibier, malgré l’abondance de son garde-manger. Le seul caprice alimentaire n’explique pas ce désir tyrannique car, comme le rappelle Françoise Tsoungui, « la gourmandise de la femme est l’image d’un appétit sexuel démesuré qui est puni par le mâle » [9]. On connaît la suite du conte l’oiseau que ramène Dédé Conan, une fois ingéré, mène toute la famille à la baguette, la terrorise, exige qu’on le restitue, reconstitue, et qu’on le replace avant le lever du jour sur la branche où le malheureux mari l’a trouvé. Le narrateur soulignera même qu’ils « sentaient venir la mort » (Soucouyan, p. 59), de lassitude. Le conte édictera explicitement sa morale : « Yo bien payé goumandise-la, Zouéseau té préssé yo » (ibid., p. 141).
C’est également la gourmandise qui perdra le patron de Scholastine; devant la montagne de mets fins que lui présentent les deux femmes, il oublie l’heure fatidique, se métamorphose devant elles et est contraint de les dévorer. Le symbolisme sexuel qui accompagne la dénonciation de l’excès alimentaire est là encore implicite car c’est dès l’instant que Monsieur Rigoton dévore les deux femmes que sa métamorphose devient irréversible. Parallèlement à l’excès alimentaire ou sexuel, l’histoire de Scholastine dénonce la cupidité et l’égoïsme d’un patron thériomorphe qui ne pense qu’à faire fructifier son domaine agricole — rappel de l’économie de plantation —, se refusant, implicitement à offrir une activité à d’éventuels ouvriers agricoles.
La transgression des tabous de sa société est également durement châtiée. C’est ce que montre la punition terrible encourue par un You Glan Glan dont la fureur iconoclaste n’a d’égale que ce désir œdipien de l’inceste que connote l’ingestion de l’oiseau blanc qui n’est autre que la Sainte Vierge. En fait, si le jeune homme a affaire à cette dernière, c’est parce qu’il a décidé de passer outre les tabous liés à la passion du Christ. Avec une audace qui frise l’insolence, en dépit des mises en garde d’une mère terrifiée qui s’enfuit avec son chapelet — détail important —, il décide, en plein vendredi saint, de partir à la chasse.
L’histoire va souligner l’indifférence et la cruauté du jeune homme imperméable à la pitié puisqu’il demeure insensible au refrain de l’oiseau blanc, ce qui figure, bien entendu, sa fermeture aux coutumes et croyances de son milieu. Il se met en demeure de tuer, de faire rôtir et de dévorer le magnifique volatile, transgressant doublement les interdits : interdit religieux en mangeant de la chair un jour de jeûne, interdit moral symboliquement, car en dévorant la Sainte Vierge il dévore sa propre mère, qui, par la médiation du chapelet, est la réplique de la mère du Christ. Par un emboîtement vertigineux des symboles, il a surtout transgressé un tabou sexuel présent dans toutes les sociétés : le tabou de l’inceste.
La punition de You Glan Glan dans laquelle se lit la dénonciation de tels comportements, bien qu’elle rappelle celle de Dédé Conan et de sa famille, est plus terrible. L’oiseau une fois avalé, il sera sous l’emprise d’une force surnaturelle qui va le déposséder de cette volonté provocatrice qui le caractérise. La voix intérieure - celle de l’oiseau- va lui commander la conversion, la pénitence — « allé l’église » — et l’ensevelissement final — « allé cimitiè ».
La valeur initiatique du conte peut se lire à deux niveaux : initiation du jeune actant qui revient transformé de son expérience, initiation du jeune lecteur — jadis auditeur — qui, par l’intermédiaire du conte découvre le monde adulte. En l’espace d’une nuit, Apolline a fait l’apprentissage des aspects désagréables de la condition humaine. Elle a appris que la liberté — que symbolise le vol — avait des limites, que l’ostracisme était une dure réalité — elle est rejetée à la fois par le groupe de gens gagés qui ne la reconnaissent pas comme étant une des leurs et par le village tout entier —, que l’incommunicabilité des consciences existait — la vieille femme qui reçoit une des larmes de la fillette sur la main pense : « tit z’oizeaua ka fait pipi » (p. 98). Confrontée aux trois manques fondamentaux — nourriture, eau, communication —, elle découvrira que la vie est faite de dangers, d’épreuves, de souffrance et, surtout, qu’il existe cette solitude existentielle que fonde l’opacité du moi.
L’expérience de la métamorphose thériomorphe a mûri également cet enfant singulier qu’est le chasseur de Soucouyan. Dédé Conan, bien que marié et père de famille, indubitablement, du fait de la domination d’une femme plus mère castratrice qu’épouse, aborde son aventure en enfant étouffé. Grâce au soucouyan il a appris désormais à résister, en adulte, aux caprices de sa femme, à réfléchir avant d’agir, à gouverner ses passions car, si la femme abusive l’envoie à la chasse contre son gré, l’histoire précise qu’il se gave avec délectation de cet étrange oiseau qu’il a ramené. La philosophie que prétend illustrer l’histoire va donc infiniment plus loin que ce « ranne sèvice ka baill mal dos » qu’annonce, au début, le conteur. En fait de « mal dos », la rencontre du Soucouyan est le point de départ de l’amélioration des différents actants.
 
LA FONCTION UNIFICATRICE DE LA MÉTAMORPHOSE
 
 
Que les sociétés qui donnent naissance au conte — « véritable désacralisation du mythe » selon les termes de Claude Levi-Strauss [10] — soient fortement reliées au cosmos, c’est là une vérité qui n’est contestée par personne. Or, la société antillaise étant l’héritière de ce peuple proche de la nature qu’est le peuple africain, c’est sans surprise que nous décelons à travers la métamorphose animale l’interpénétration des différentes zones de l’univers. Ainsi, par l’intermédiaire de l’animal, qu’il devient ou auquel il a affaire, le personnage circule du monde terrestre au monde ouranien et parcourt les régions infernales avec une facilité qui laisse entrevoir la proximité des mondes. L’idée d’unité s'inscrit dans le conte par le rattachement d’animaux variés aux différentes zones cosmiques [11]. En effet, s’il est normal que l’oiseau, de par la médiation de l’aile, voyage dans les régions supérieures — Apolline parcourt avec bonheur et légèreté l’espace vertical, l’oiseau blanc du fait de son essence divine, est lié aux régions célestes —, il est par contre surprenant que le porc soit en relation avec cette zone cosmique supérieure. Pourtant, lui aussi doit être intégré au bestiaire ouranien parce qu’il entretient des rapports étroits avec cette zone du cosmos par la médiation de ce luminaire céleste qu’est le soleil, dans la mesure où sa transformation ne peut se faire qu’à onze heures et s’achève lorsque l’astre diurne se trouve au zénith « an mitan ciel la » (L’oiseau de nuit, p. 107). On peut noter également que le choix morphologique de Monsieur Rigoton — la forme porcine multiplicative — constitue un symbole d’une grande complexité. Ce dernier, la logique de la métamorphose aidant, laboure la terre à des heures précises — ce qui rappelle le rituel hiérogamique des sociétés primitives. Cette activité, bien entendu, renforce son rattachement au cycle cosmique, cependant, il viole en même temps les lois de la nature puisqu’il « accouche » littéralement. Une fois de plus, il y a excès que punit le conte, enseignant ainsi le strict respect de l’organisation de la nature.
En ce qui concerne le monde chthonien, que Mircea Eliade nomme la « troisième zone cosmique » [12], il se signale par la présence des lieux fréquentés par les « gens gagés », la forêt enténébrée dans Soucouyan, le cimetière où se trouve, grande ouverte, la tombe de You Glan Glan qui « descend aux enfers » selon l’expression consacrée dans la religion chrétienne et dans la mythologie grecque, et, enfin, la zone hantée par Monsieur Rigoton et ses cochonnets qu’est devenue la splendide propriété dans Scholastine. Finalement ce va et vient, ou mieux, cette interpénétration des mondes constitue l’affirmation de la culture de l’esclave. Arraché à sa terre ancestrale, il réaffirme son rattachement à la nature, perpétuant, par le jeu de l’imagination symbolique, à travers le conte de la métamorphose, une vision syncrétique de l’univers.
L’affirmation de la communion avec les forces de la nature, donc de l’appartenance de l’homme au cosmos, ne présente cependant pas cette netteté que nous retrouvons par exemple dans le Ti Jean l’Horizon de Simone Schwarz-Bart ou Le royaume de ce monde de Alejo Carpentier. Bien entendu, les personnages métamorphosés semblent vivre leur métamorphose sans trop de problèmes. La marraine est radieuse au retour de ses vols nocturnes, le soucouyan exige qu’on le laisse en paix, le patron de Scholastine semble seulement soucieux de n’être pas dérangé, en un mot, la métamorphose est présentée comme résultant d’un savoir-faire, d’une « science » occulte, apanage d’une catégorie d’êtres entretenant des relations privilégiées avec l’univers — thaumaturges ou saint, en l’occurrence la Sainte Vierge. Or, paradoxalement, nous voyons apparaître un jugement en apparence négatif sur la métamorphose.
Dans les contes analysés, on parle invariablement de « malédiction ». Hormis la Sainte Vierge, tous ceux qui sont transformés en animaux sont présentés comme des suppôts du Diable, des « gens gagés ». Voilà donc cette communion des mondes, désacralisée, marquée du sceau du manichéisme. Apolline est délivrée de sa forme animale grâce au signe de la croix, force « positive » qui s’oppose aux forces « négatives » qui ont présidé à son changement morphologique. C’est là sans doute le signe d’une mutation de la culture de l’esclave qui oscille entre les croyances ancestrales et les nouvelles croyances inculquées par la civilisation d’un maître, qui tente — véritable technique de désamorçage — de marquer du sceau de la négativité, les pratiques typiquement africaines que l’esclave rebelle ne manquait pas de diriger contre lui.
A ce propos, l’analyse du rôle de l’oiseau blanc est significative de la prise de conscience par le groupe dominé d’une pression axiologique à caractère religieux.
Dans You Glan Glan, la Sainte Vierge — l’oiseau blanc — a une position fort ambiguë dans la mesure où elle joue à la fois le rôle de tentatrice et de juge exécuteur. Elle provoque véritablement le jeune homme en se posant, en évidence, sur une branche alors que tous les autres animaux vont se cacher. Lorsque You Glan Glan aura consommé son crime, elle le contraindra à aller se confesser, et comme si toute miséricorde lui était refusée — le conte ne fait état d’aucune conversion —, c’est contraint et forcé, que You Glan Glan agit. N’y aurait-il pas là la condamnation, par une culture dominée, des pratiques contraignantes d’évangélisation du monde esclavagiste et colonialiste ? Dans You Glan Glan, la grâce chrétienne ne s’insinue pas par l’amour, mais par la force. La métamorphose thériomorphe poserait ainsi le problème de l’opposition des croyances, ce qui expliquerait sans doute la complexité du mysticisme de l’Antillais qui semble assis entre le diable et le bon dieu, en réalité entre ses croyances ancestrales et les croyances chrétiennes — celles du colon — qui lui ont été, bien souvent, imposées.
Cet aspect du symbole de la thériomorphie nous conduit tout naturellement à découvrir le « marronnage symbolique » qui est la lutte insidieuse contre l’idéologie esclavagiste.
 
LE MARRONNAGE SYMBOLIQUE
 
 
Comme nous l’avons vu, certaines expériences de la thériomorphie tournent au tragique. Il arrive que le personnage qui se transforme soit privé momentanément ou définitivement de ses facultés humaines comme la parole, en ce qui concerne Apolline et Monsieur Gigoton. La première, outre la régression phonatoire, sera atteinte d’une infirmité due au caractère incomplet de sa transformation à savoir son incapacité physique de picorer comme un oiseau, le second subit un changement irréversible. Il retourne purement et simplement à la sauvagerie, muré à jamais dans un corps d’animal qui ne peut que grogner et, seul reste d’humanité, pleurer et hurler dans la propriété abandonnée. Tout se passe comme si le conte, par l’échec de la métamorphose, voulait mettre en garde contre l’animalité, en montrant que celui qui s’y livre — au propre ou au figuré — risque de perdre définitivement cette précieuse essence humaine que le personnage regrette amèrement [13]. Il dénoncerait donc le danger que représente la nature lorsqu’elle n’est pas dominée et, ce faisant, stigmatise la bestialité comme pour se démarquer d’une espèce vivante à laquelle le cynisme de l’idéologie esclavagiste et colonialiste a voulu l’assimiler. Nul n’a oublié cet argument que développe avec ironie Montesquieu dans L’Esprit des lois : « On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir », ou encore le prodigieux cri de révolte d’Aimé Césaire dans Les cahiers d’un retour au pays natal : « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la nègrerie… et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes » [14].
Outre la dénégation d’un peuple qui souffre dans sa chair et dans son âme d’être assimilé à la bête, le conte de la métamorphose animale porte les traces d’une critique implicite du statut socio-économique du groupe sur lequel repose tout l’édifice économique de type esclavagiste ou colonial. C’est ainsi que s’explique la fureur iconoclaste, la cruauté et l’insolence de You Glan, Glan, jeune homme de la campagne qui apparaît dans bien des récits comme le lieu du « manque » par excellence. En fait, paradoxalement, comme cela se remarque souvent dans le conte antillais et africain, You Glan Glan est un héros positif. S’il refuse de se soumettre et commet les pires sacrilèges, c’est qu’il est profondément enraciné dans sa réalité socio-économique. Son attitude signale la prise de conscience d’une inadéquation entre une situation de manque quasi perpétuel que suscite l’infériorité économique (on peut penser à la situation des ouvriers agricoles décrite dans La rue cases-Nègres par exemple) et le rituel du vendredi saint fondé sur le manque volontaire que constitue le jeûne. Le héros refuse une pratique religieuse inadaptée à la condition économique de l’esclave ou du colonisé. On comprend alors que sa conversion soit problématique, que son initiation à la culture du maître échoue. A travers lui, le conte brosse le portrait de l’antillais lucide, en lutte ouverte contre un ordre social et religieux qui, par bien des aspects, accentue la détresse d’un peuple défavorisé.
L’aventure de Scholastine contient un autre message, elle signale la réaction populaire face à une hiérarchisation sociale trop accentuée. Scholastine, la bonne, celle qui, appartenant au bas de l’échelle sociale, sert Madame et Monsieur avec un dévouement proche de la servilité, ne peut trouver qu’une explication — que renforce la suite des événements — à l’origine de la fortune de ses maîtres : le pacte diabolique. Comme Virail et Médouze les amis de José Hassan dans La Rue cases-nègres, le conte sous-entend qu’il ne peut y avoir de richesse « saine », que tous les riches sont des « gens gagés ». Cette manière singulière de retourner au maître (béké ou mulâtre) sa propre échelle de valeur religieuse, en même temps qu’un exutoire, constitue un désaveu de la répartition fort inégale de la richesse matérielle.
Finalement, parce qu’elle est porteuse d’un enseignement et offre une vision unificatrice du monde, la métamorphose thériomorphe est le signe de la permanence de la culture originelle de l’homme antillais, mais parce qu’elle porte les traces du surgissement de l’axiologie religieuse occidentale dans la conscience nègre, elle symbolise la souffrance d’êtres assimilés à la bête et connote la révolte face à une situation socio-économique inique. Elle témoigne donc de l’émergence d’une culture métisse qui, par le biais de l’imagination symbolique, essaie de concilier des valeurs parfois incompatibles, un métissage culturel qui expliquerait, entre autre, la complexité psychologique de l’homme antillais.
 
NOTES
 
[*]Université des Antilles.
[1]Dans L’oiseau de nuit de Marie-Thérèse Georgel, hormis la bonne, Scholastine, aucun des personnages n’a de nom, d’où ce choix onomastique dû aux premiers mots du refrain magique « Gigoton-ton-ton, etc. ». Selon le même principe, nous appellerons le chasseur de Soucouyan « Dédé Conan » car l’oiseau phosphorescent chante « Dédé Conan, Dédé à l’épée ».
[2]Ce qui fait la complexité du symbole, c’est, d’une part, sa capacité à relier la face visible du « symbolon » à n’importe quelle réalité (physique, psychologique, métaphysique, artistique ou magique), d’autre part, de figurer simultanément des réalités antithétiques — vie et mort par exemple — C’est ce qu’on appelle la polyvalence et l’ambivalence symboliques.
[3]Lafcadio Hearn, Soucouyan, dans Trois fois bel conte, Paris, Désormeaux, 1977 ; Marie-Thérèse Georgel, L’oiseau de nuit, You Glan Glan et Scholastine, in Contes et légendes des Antilles, Paris, Nathan, 1963.
[4]Essais sur les contes et récits traditionnels d’Afrique noire - L’arbre à palabres, Paris, Hatier, 1986, p. 32.
[5]On peut citer également J. Thomas dans son Introduction aux contes de la forêt : « Les coutumes, les croyances et les traditions se transmettent de siècle en siècle par le canal des contes et les jeunes générations assimilent ce contexte socio-culturel, sans même s’en rendre compte ».
[6]La fin de L’oiseau de nuit n’est rassurante qu’en apparence car, si Apolline ne meurt pas physiquement, elle n’a qu’un désir, une fois l’aventure de la métamorphose terminée, s’expatrier pour se réfugier dans un monde « où il n’y a ni gens gagés, ni volants, ni soucliants » (p. 9). Cet auto-bannissement, dans la mesure où la jeune fille serait coupée de ses racines, constituerait une mort symbolique.
[7]L’adolescent, Paris, PUF, « Que sais-je ? »
[8]« Depuis Freud, l’on sait explicitement que la gourmandise se trouve liée à la sexualité, le buccal étant l’emblème régressé du sexuel », p. 129. C. Durand, Les Structures Anthropologiques dans l’imaginaire, Paris, Bordas, « Études », 1969, p. 129.
[9]Clés pour le conte africain et créole, Paris, Edicef, 1968, p. 116.
[10]C’est aussi le point de vue de François N’Sougan après Levi-Strauss (Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958 ; rééd. 1974) qui écrit dans Sociologie des sociétés orales d’Afrique noire : « Le conte n’est pas simplement une mise en scène de l’histoire des hommes, c’est un jeu cosmique qui reprend les grands mythes de la nature (le conte a donc pu être une manière voilée et dégradée de parler des choses sacrées, une manière de mettre les grandes vérités à la portée de tous ».
[11]On pourrait, à ce propos, trouver quelques similitudes avec le symbole de l’animal dans l’œuvre romanesque d’André Malraux (sujet de notre thèse soutenue à l’Université de Provence en juin 1977).
[12]Images et symboles, Paris, Gallimard, 1952.
[13]Cette position se retrouve chez S. Schwarz-Bart, à travers l’héroïne de Pluie et vent sur Télumée Miracle qui, bien qu’affectivement liée à Man Cia la quimboiseuse, repoussera cette dernière métamorphosée en chien. Elle ne lui pardonne pas cet ultime acte magique qui est démission face à une condition humaine trop pesante.
[14]Présence Africaine, p. 38-39.
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