2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Notes et documents
Lire Racine, vraiment ?
Yves Giraud
[*]
Par un relevé détaillé des variations incohérentes d’un système de ponctuation (dans La
Thébaïde), la note voudrait montrer qu’il n’est pas possible d’affirmer que la ponctuation des
éditions parues du vivant de Racine reflète une quelconque volonté de l’auteur et suggère un
phrasé bien précis aux interprètes. Au contraire, le maintien de la ponctuation originale, qu’aucun argument ne peut justifier, aboutit à compliquer inutilement la lecture.
Il y a plus de difficulté qu’on ne pense à bien faire la
ponctuation.
(Furetière).
Va-t-on enfin nous apprendre à lire Racine ? Voici qu’à propos d’une
des rééditions suscitées par le tricentenaire
[1], reparaît un phénomène de
mode, un plaidoyer en faveur d’un respect scrupuleux de la ponctuation
des éditions anciennes, qui va à l’encontre de la pratique courante des éditeurs de textes anciens. Les déclarations sont catégoriques autant que claironnantes : l’éditeur moderne n’a pas le droit d’imposer son « interprétation », toute modernisation est une trahison des « intentions explicites » de
l’auteur, « pour qui la ponctuation relevait de règles stables et jouait un rôle
essentiel dans la lecture de ses vers ». Sont donc posés d’emblée deux principes, ou deux articles de foi, qu’il convient d’admettre sans autre examen :
Racine est entièrement responsable de la ponctuation de ses pièces; et
cette ponctuation impose une diction, la seule lecture qui corresponde aux
intentions de l’auteur. Il a noté « par la ponctuation comment elles devaient
être déclamées par les comédiens ». A quoi s’ajouteraient encore deux
autres précisions utiles : Racine n’a laissé planer aucun doute sur cette
volonté; d’ailleurs, « certains traités de l’époque » précisent l’usage classique des signes de ponctuation et leur valeur « prosodique »
[2].
Comme le dit un des tenants de cette « nouvelle donne », dans l’établissement d’un texte, « la ponctuation met en jeu le sens même du texte
ou ses nuances » et donc « nous n’avons pas le droit de remplacer [les
marques originales] par les nôtres et d’imposer notre intelligence syntaxique et la respiration de notre propre diction »
[3]. En effet, nous apprendon, « la ponctuation “orale” du XVII
e siècle nous permet de suivre le mouvement de la pensée de l’écrivain »
[4]. Voilà qui semble définitif : on
considérait jusqu’ici que cette ponctuation présentait trop d’arbitraire et
de disparate pour mériter d’être maintenue et qu’au contraire il n’y avait
qu’avantages à la moderniser.
Avant d’adopter ces vues, il convient tout d’abord de se poser
quelques questions simples et naïves. Qui est responsable de la ponctuation : l’auteur ou le typographe ? Où Racine aurait-il indiqué ses intentions ? Ne s’agit-il pas plutôt de suppositions de l’éditeur ? Comment
interpréter les variantes de ponctuation d’une édition « anthume » à une
autre ? Et comment décider qu’il s’agit bien de variantes d’auteur ? Dans
ce cas, le même texte édité par le même auteur, Racine en l’occurrence,
pourrait donc « présenter des ponctuations différentes et, partant, des
nuances de sens différentes »
[5]. Si l’on admet (par pétition de principe !)
que Racine a expressément noté la ponctuation de son théâtre, on doit
donc aussi admettre qu’il ne doit pas y avoir de variation dans l’emploi
d’un même signe. On sera tout juste en droit d’amender cette ponctuation
dans de « rares cas manifestement fautifs ».
Or, ou bien Racine a voulu imposer à ses interprètes une diction, un
rythme précis — et je préférerais employer ici le terme de phrasé —, correspondant à ses intentions et au sens de son œuvre — et dans ce cas il
doit y avoir un système rigoureux et cohérent ; ou bien il s’en est remis
aux imprimeurs, en prenant soin (tout de même) d’éviter les bourdes trop
visibles
[6].
Théoriquement, le phrasé (l’organisation rythmique de la phrase) peut
faire intervenir trois ou quatre signes de ponctuation, correspondant aux
silences d’une partition musicale (dont la notation est évidemment bien
plus rigoureuse et précise) :
- le soupir : marqué par la virgule et qui indique plutôt une retenue
de la voix, accompagnée d’un allongement de la syllabe précédente, qu’un
silence à proprement parler ;
- la demi-pause : point-virgule ou deux-points (la différence étant ici
d’ordre non plus rythmique, mais sémantique), qui, comme le dit Dolet
[7],
« tient le sens partie en suspens », ce qui entraîne une suspension de la voix;
- la pause (avec retombée de la voix) : le point qui « conclut la sentence » et marque un arrêt du flux sonore.
L’absence de signe de ponctuation doit donc signifier qu’il n’y a pas de
silence, que le segment syntaxique doit être prononcé d’une seule émission
de voix. Sauf à la césure; la réserve est importante : on sait en effet que la
retenue de la voix à la fin de l’hémistiche n’a pas besoin d’être marquée
par une virgule (bien qu’en bonne logique, s’il y a toujours une demi-pause
à la césure, il devrait toujours y avoir au moins une virgule; autrement, la
ponctuation ne servirait à rien… Mais la pratique montre que l’accent rythmique qui frappe nécessairement la dernière syllabe de l’hémistiche n’entraîne pas nécessairement une retenue ou une suspension).
D’autres signes correspondent davantage à une intonation (quasi mélodique) qu’à un élément rythmique : le point d’interrogation, le point
d’exclamation, la parenthèse, les points de suspension.
Sans doute poussé par le désir d’apporter du nouveau coûte que coûte,
notre « nouveau lecteur » a donc adopté une position radicale qui ne
résiste pas à l’examen le plus rapide. Les affirmations qui l’étayent ne
constituent pas une argumentation, étant pour la plupart sans fondement.
En effet on constate rapidement que la ponctuation qu’adoptent les éditions originales de Racine n’a pas la moindre cohérence systématique (ce
que l’on serait en droit d’attendre), mais se caractérise au contraire par
son arbitraire désinvolte, son illogisme quasi permanent, et ne peut guère
prétendre fournir des indications de scansion (diction, phrasé). Il n’y a
pratiquement aucun enseignement à tirer, et donc rien à retenir de la
fameuse ponctuation originale (la conserver est une pure fantaisie d’antiquaire, qui embarrasse bien inutilement le texte). Ramassis de contradictions, ce serait là une notation singulièrement imprécise et inconséquente :
il est tout à fait impossible de s’y fier.
Pour s’en convaincre, il n’est que d’en revenir au texte, en oubliant la
théorie et les théoriciens et en observant la pratique dans la lettre même de
l’œuvre, telle qu’on nous la propose dans cette version « relookée ». Je
me contenterai d’examiner le texte de
La Thébaïde
[8], cette première tragédie qui est celle de ses pièces « qu’il a le plus profondément modifiée
d’une édition à l’autre »
[9]. Mais peut-être dira-t-on que Racine débutant
n’avait pas encore mis au point son système de ponctuation : dans ces
conditions, à quoi bon respecter celle-ci ? à quel moment de sa carrière
Racine aurait-il fixé une pratique ? en aurait-on des preuves
[10] ? Il sera
toujours possible de comparer avec
Phèdre ou
Athalie, par exemple : je ne
pense pas que cela infirmerait le jugement d’ensemble qu’il faut bien porter sur la ponctuation des imprimés de l’œuvre racinienne.
« La ponctuation avait pour fonction de marquer les pauses dans le discours, en guidant la voix et le souffle »
[11]. Il est aisé de voir ce que cela
donne, en nous attardant d’abord à quelques phénomènes simples : les
vocatifs, les interjections ou exclamations, les interrogations, les épizeuxes.
Racine aurait-il pris soin de différencier les rôles en indiquant une diction propre à chacun ? Antigone : « Oui, Madame, on m’a dit… » (v. 40) ;
Hémon : « Non Madame, ce n’est… » (v. 52). Antigone : « Madame, c’en
est fait » (v. 47) ; et Etéocle : « Madame qu’avez-vous ? » (v. 49) ;
« Madame il était temps » (v. 61). Jocaste : « Mon Fils, c’est donc ainsi »,
Etéocle : « Madame ce combat… » (v. 797-798). Quelle subtilité dans ce
bref échange :
— Adieu ma Sœur. — Adieu, Princesse, Adieu (v. 1322) !
Polynice doit-il vraiment respecter la scansion de ces deux vers :
Madame au nom des Dieux, cessez de m’arrêter,
Je vois bien que la Paix ne peut s’exécuter (v. 525-526).
On en arrive rapidement à quelques monstruosités :
[…] un autre sang Madame,
Rend la Paix à l’État (v. 708-709).
Elle n’est plus Olympe ? (v. 1604).
Quittez mon Fils, quittez cette haine farouche (v. 876).
Et le Trône mon Fils vous rendrait odieux (v. 1222).
Au fil de la pièce, les vocatifs présentent indifféremment toutes les variantes
possibles (et nous ne relevons que quelques-unes des occurrences) :
41 , chère Antigone, et 659 Chère Antigone
461,477,1260 , cher Hémon,
438 Que leur cœur cher Hémon,
981 , Cher Attale (en début de vers) et 1561 mon cher Attale,
Le vocatif « Madame » en tête de phrase, « à qui il arrive quelquefois
de n’être pas suivi de la virgule exigée par l’usage », se rencontre dans
33 cas avec, et dans 12 cas sans virgule.
Ah ! Madame leur crime, / Ne fait que relever votre vertu sublime (v. 507-508).
Autres incohérences : « Polynice, Seigneur, demande une entrevue »
(v. 883) et « Mais Seigneur si la Guerre eut pour vous tant de charmes »
(v. 955) ou « Seigneur sans vous livrer… » (v. 1235).
Quelques exemples supplémentaires :
Hâtez-vous donc cruels de me percer le sein (v. 1185)
Vous vous garderiez bien cruels de m’épargner (v. 1205)
Est-ce m’aimer, cruel, autant que je vous aime (v. 608)
Oui, cruel, et c’est là le dessein qui m’amène (v. 1172) [12]
Et moi je vais, Cruels, vous apprendre à mourir (v. 1318).
Même désordre, même incurie pour ce qui est des interjections. On trouve
« Quoi » sans ponctuation une douzaine de fois (219,707,1251, etc.) ;
mais également avec un point d’interrogation (1271,1085 : « Hé ! quoi ?
Loin d’approcher… ») ; avec une virgule (227) ou un point d’exclamation
(343). « Hélas » se rencontre dix fois avec un point d’exclamation, mais
aussi, à l’occasion suivi d’une virgule ou sans ponctuation. « Hé bien » est
employé sans ponctuation (3 cas), avec virgule (4 cas), avec point d’exclamation (l cas). Les vers 159 et 907 présentent une inconséquence ; les vers
151 et 159 une variation à quelques vers d’intervalle. « Ah ! Madame » est
la forme quasi constante (11 cas), mais il y a tout de même une fois « Ah
Madame » (et dans Alexandre 3 fois « Ah, Madame »). On lira encore
« Oui, oui cette vertu » (v. 759), mais « Oui oui mon cher Attale »
(v. 1561) et « Non non, sans m’abaisser » (v. 1245). Faut-il voir à chaque
fois une déclamation différente ?
Examinons la façon dont sont placées certaines virgules. Certains cas
sont simplement aberrants, comme « Montre-toi digne enfin, d’une si
belle proie » (v. 1179), où l’on se demande bien pourquoi Racine aurait
placé une virgule à cet endroit de sa phrase et de plus à la césure ! (On
pourra encore voir par exemple les v. 41-42 ou 213-214). Pourquoi aurait-il dans la diction séparé le sujet et le verbe : « que le fier Polynice, / Me
reprochât… » ( v. 67-68; autre exemple : v. 381-382) ; ou encore le verbe
et l’accusatif : « Il est vrai, je promis, ce que voulut mon Père » (v. 111) ?
Est-ce vraiment une « suspension destinée à produire un effet d’intensité » ? Voir encore les v. 981-982 (« il n’est rien qui puisse réunir, / Ceux
que des nœuds si forts n’ont pas su retenir ») ou mieux, les v. 1269-1270
(« et joignez à la fois, / La gloire des Héros à la Pourpre des Rois »). Quel
intérêt de maintenir ces virgules en fin de vers ? Ailleurs (v. 565-566),
c’est le complément de lieu qui est ainsi maladroitement dissocié du
verbe. On acceptera peut-être plus facilement la virgule avant la complétive (v. 417-418 ou 1005-1006), voire même la séparation par la virgule
des deux membres d’une locution conjonctive, fût-ce encore une fois en
fin de vers (v. 5-6 ou 481-482). Il est assez évident que certains emplois de
la virgule sont mal venus, puisque l’on attendrait une autre ponctuation :
Et ce n’est pas pour moi que je crains leur vengeance,
Mon innocence, Hémon, serait un faible appui,
Fille d’Œdipe, il faut que je meure pour lui (v. 456-458).
Que ne ferais-je point pour une telle grâce, (v. 1557).
Il en va de même aux vers 20,76,323,328,381 ou 475. En revanche, la
ponctuation est parfois absente là où elle semblerait s’imposer :
Si par un parricide il la fallait gagner
Ah ! mon Fils à ce prix voudriez-vous régner ? (v. 93-94)
Approchez Etéocle, avancez Polynice (v. 1084).
Leurs sang même infecté de sa funeste haleine (v. 1135)
Vont-ils venir Attale ? (v. 1066).
La présence inattendue et surprenante d’un point d’interrogation dans le
v. 705 « Parlez, parlez, ma Fille ? » indiquerait « une marque de hauteur
de voix (presque un cri) ». Mais au premier vers de la pièce, « Ils sont sortis, Olympe ? », le signe de ponctuation, tout aussi « étonnant », ne peut
pas avoir cette valeur. On voit bien qu’alors, comme en d’autres passages
(v. 25,1085,1227,1604), il correspond en réalité au point d’exclamation,
ce qui est également le cas au vers 705. Et l’intonation, interrogative ou
exclamative, n’est évidemment pas la même. Que penser d’autre part du
commentaire au vers 39, « Ma Fille, avez-vous su l’excès de nos
misères », où « la forme interrogative peut se dispenser du point d’interrogation » ? Il en va sans doute de même aux vers 1440-1441 :
Quelque autre qu’Etéocle a-t-il fini ses jours.
— Mais ne savez-vous pas cette sanglante histoire.
On ne remarque pas davantage d’esprit de suite dans les accumulations
parallèles, où règne l’incohérence : voir les vers 25 sq. ou 265 sq. (où les
deux-points sont mis à la place des points-virgules) et les vers 369 sq. (où
alternent sans raison virgules et points-virgules). De même, on lira aux
vers 288-290 une série de points-virgules injustifiés, alors qu’ailleurs,
dans une construction tout à fait semblable, seront utilisées les virgules :
qui pourrait expliquer pourquoi tantôt l’un et tantôt l’autre ?
Au passage, notons que la répartition des majuscules semble tout aussi
fantaisiste (bien que l’éditeur se soit accordé le droit de réviser les graphies) : « Polynice, Mon Fils » (v. 657) ; « c’est à toi que je me Sacrifie »
(v. 1613)
[13].
Et citons encore pour terminer quelques exemples qui permettront
d’admirer les scansions que Racine indiquerait
[14] !
Ah ! sans doute qui peut d’un généreux effort,
Aimer son ennemi peut bien aimer la mort (v. 929-930).
On se bat et voilà qu’un Fils désespéré,
Meurt et rompt un combat que j’ai tant préparé (v. 969-970).
Qu’il m’abhorre toujours, et veut toujours régner,
Et qu’on peut bien le vaincre et non pas le gagner (v. 1041-1042) [15].
Je les connais tous deux, et je répondrais bien,
Que leur cœur cher Hémon, est plus dur que le mien (v. 437-438).
Seigneur on est aux mains, et la trêve est rompue,
Et les Thébains conduits par Créon, et leur Roi,
Attaquent votre Armée et violent leur foi,
Le brave Hippomédon s’efforce en votre absence,
De soutenir leur choc de toute sa puissance,
Par son ordre, Seigneur, je vous viens avertir (v. 648-653).
On sera particulièrement attentif dans ce dernier cas (qui n’est certes pas
isolé) à la segmentation du discours. Mettrait-on un acteur au défi de
déclamer en respectant scrupuleusement ces absurdes séquences ?
N’importe quelle autre pièce offrirait le même lot d’exemples de
nature à ruiner une position éditoriale qu’il faut bien considérer comme
une aimable gageure ou comme une pose de rénovateur. Le résultat d’une
telle édition est une lecture inutilement compliquée par une ponctuation
anarchique, aux innombrables incohérences qui montrent assez que la
répartition des signes de ponctuation ne correspond à aucun dessein
arrêté, mais relève pour une bonne part de l’aléatoire. Ce n’est sûrement
pas le reflet de la fameuse musique du vers telle que Racine l’enseignait à
la Champmeslé.
« Le respect de la ponctuation originale permet de découvrir que celle-ci est avant tout un guide pour la lecture à haute voix et pour la déclamation »
[16]. Inutile, on l’aura sans doute constaté, de s’arrêter à ce postulat
insoutenable (sauf dans de très rares cas d’exception dûment motivés : on
penserait ici à Montaigne). On se demande bien en quoi une modernisation raisonnée, accordant avec prudence syntaxe et expressivité serait plus
critiquable que le maintien d’un amas de bizarreries fluctuantes dont on
cherche vainement la justification.
Décidément, on pourra préférer d’autres professeurs de diction…
Nous avons communiqué la note ci-dessus à M.Georges Forestier,
dont l’édition des Œuvres complètes de Jean Racine, tome I, dans la
« Bibliothèque de la Pléiade » est commentée par M. Yves Giraud.
M. Georges Forestier nous a fait parvenir la réponse suivante.
Je suis surpris qu’on veuille à tout prix « moderniser » la ponctuation
des textes du XVIIe siècle (et en supprimer toutes les majuscules), alors que
cela fait des décennies que les meilleurs éditeurs de textes du XVIe siècle
ont fait entendre leur point de vue pour respecter la ponctuation des
œuvres de cette période (y compris dans des éditions « grand public » où
il leur a fallu moderniser la graphie). Il suffit pourtant de dire à haute voix
tous les exemples donnés par M. Giraud (en tenant compte de la présence
et de l’absence des signes de ponctuation, en marquant les liaisons, et en
soulignant les noms communs à majuscules, bref, sans a priori), pour
découvrir que les cas qu’il juge comme des aberrations n’en sont nullement. Il suffit aujourd’hui encore d’enregistrer un texte, je ne dis pas joué,
mais seulement lu à voix haute (y compris un texte contemporain), ou
même un entretien radiophonique de haute tenue, et de le transcrire
ensuite en ponctuant d’après les pauses de la voix et les intonations (et
non pas d’après la syntaxe), pour aboutir à des « aberrations » du même
type : une virgule apparaîtra ici entre un sujet et un verbe, là entre un
verbe et son complément, ici un vocatif détaché apparaîtra mis entre virgules, là un vocatif enchaîné apparaîtra « collé » au reste de la phrase ;
aussi deux phrases de construction semblable peuvent-elles appeler deux
respirations différentes, deux types de soulignement différents, deux intonations différentes — donc, dans un système de ponctuation orale, deux
ponctuations différentes. Est-ce donc si difficile à accepter ? Je m’étonne
surtout, enfin, de l’étrange opinion de Racine que révèle une telle incompréhension : ou bien Racine ne savait pas ponctuer, ou bien il n’a pas vu
(et ses amis non plus) que ses imprimeurs lui rendaient ses pièces pourvues d’une ponctuation erratique et calamiteuse ; ou bien, s’il l’a vu, il a
eu la désinvolture de laisser ses propres lecteurs face à « un amas de bizarreries fluctuantes ». Le lecteur bénévole pourra lire dans une autre partie
de mon édition (n. 2, p. XCVI ) la démonstration que dans une édition
d’Andromaque « quelqu’un » a, sur épreuves, supprimé ici et ajouté là une
virgule par rapport aux deux éditions antérieures de la pièce. Qui peut être
ce « quelqu’un » qui impose la modification, sur épreuves, d’une ponctuation que l’imprimeur avait soigneusement reproduite d’après l’édition
précédente ?
La question se pose donc de savoir où est la pétition de principe : estimer que le très scrupuleux Racine était, en ce qui concerne la ponctuation,
un dilettante qui a abandonné les quatre éditions successives de chacune
de ses pièces aux foucades d’imprimeurs ignares (mais délicieusement
primesautiers) et qui a pris plaisir, ce faisant, à égarer ses lecteurs ? ou lui
faire crédit du contraire en estimant qu’il s’agit de sa ponctuation, qui
reflète sa propre déclamation de chacun de ses propres vers ? et se sentir
contraint, dans ce cas, de tenter d’expliquer aux lecteurs de notre époque
comment « lire Racine ».
GEORGES FORESTIER.
Nous considérons la discussion comme close.
[*]
Université de Fribourg (Suisse).
[1]
Racine,
Œuvres complètes, I Théâtre - Poésie, édition présentée, établie et annotée par Georges
Forestier, Gallimard, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999. « Lire Racine », p. LIX - LXVIII.
[2]
Faute de précision, on peut penser qu’allusion est faite, au
Traité du récitatif […], avec un
traité des accents, de la quantité et de la ponctuation, de Grimarest (1707) ou aux ouvrages de
l’abbé d’Olivet. Mais où trouvera-t-on un système cohérent imposant une interprétation déclamée ? Où serait, par exemple, marquée la différence prétendue entre le point-virgule et les deuxpoints (G. Forestier, « Lire Racine », loc. cit., p. LX ) ?
[3]
Yves Delègue, éd. de Bonaventure Des Périers,
Le Cymbalum mundi, Champion, 1995,
p. 43.
[4]
G. Forestier, compte rendu dans
RHLF, juillet-août 2000, p. 1216.
[5]
G. Forestier, « Lire Racine »,
loc. cit., p. LIX.
[6]
Nous ne sommes pas trop bien renseignés sur les pratiques éditoriales, et plus précisément
typographiques du XVII
e siècle, ni sur les différences qui ont pu exister entre les ateliers d’imprimeurs. Et l’on sait bien que nous ne disposons pas de manuscrits d’auteur ayant servi de copie
aux typographes.
[7]
La Punctuation de la langue françoyse, dans
La Manière de bien traduire […], 1540, p. 18.
[8]
A propos, peut-être eût-il fallu remarquer que la page de titre reproduite, en fac-similé p. 58
donne « Glaude Barbin » comme nom d’éditeur (transcription p. 1250 : « Claude »)…
[9]
En fait, il y a peu de retouches dans une ponctuation particulièrement fantaisiste.
[10]
« Ce système de notation vocale — auquel Racine va renoncer progressivement par souci
de la perfection grammaticale de la chose imprimée » (G. Forestier,
loc. cit., p. LXIII ).
[11]
G. Forestier, « Lire Racine »,
loc. cit., p. LX.
[12]
Et deux vers plus haut : « Oui Madame »…
[13]
Autres exemples : vers 59,153,657 et les vers 1322-1323 précédemment cités.
[14]
Voir aussi la déclamation proposée pour les vers 405-406 (p. LXI ) : « Voilà comme occupé
[/] de mon nouvel amour // Mes yeux sans se fermer / ont attendu le jour /// ».
[15]
Traitement différent d’une même construction.
[16]
G. Forestier, « Lire Racine »,
loc. cit., p. LXIII.