Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517771
192 pages

p. 327 à 339
doi: 10.3917/rhlf.012.0327

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Vol. 101 2001/2

2001 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Le clavecin irisé.

Le clavecin oculaire du père Castel et les couleurs de l’irisde Cureau de la Chambre  [1]

Elisabeth Lavezzi  [*]
Que ce soit dans les « Nouvelles expériences d'optique et d'acoustique » (Mémoires de Trévoux, 1735), dans L'optique des couleurs (1740) ou dans « Le clavecin pour les yeux... » (Mercure de France, 1725), jamais le Père Castel ne cite les Nouvelles observations sur l'iris (1650) ni La Lumière (1657) de Cureau de La Chambre. Pourtant Marsy et Pernety, en rapprochant ces deux auteurs, invitent à les comparer. Leur manière de penser le langage, de comparer les sons à la lumière et d'en chercher l'origine présentent de nombreuses analogies. Et, si leur rapport à la fiction diffère, chez tous deux, le savoir est représenté par des métaphores de la génération et du corps. Dès lors, il est difficile de considérer que le silence du Père Castel sur de Cureau de La Chambre résulte de son ignorance.
En 1746, dans l’article Harmonie de son Dictionnaire de peinture, Marsy fait référence à Castel en ces termes :
Le Père Castel prétend que l’harmonie des couleurs vient des mêmes proportions que l’harmonie des sons ; c’est ce qui a donné lieu à son système du clavecin oculaire; au reste M. de La Chambre avait eu la même idée avant lui. […] voyez son traité des Couleurs de l’Iris.
L’article que Pernéty consacre au même terme dans son Dictionnaire de peinture de 1757, reprend presque mot pour mot le rapprochement des deux auteurs cités. Certes, Cureau de La Chambre n’a pas eu l’idée du clavecin oculaire, et nul objet de ce type n’est décrit, ni même imaginé dans Les couleurs de l’Iris [2]; mais son ouvrage constituerait une des sources de Castel. Dans sa thèse sur le Père Castel, Corinna Gepner [3], signale que, dès 1736, dans un discours prononcé à l’académie des Beauxarts de Lyon, Mathon de La Cour considère que Cureau de La Chambre est l’un des devanciers de Castel. Ainsi, selon les contemporains, Castel a eu connaissance des travaux de Cureau de La Chambre. Un autre indice rend la chose probable : Castel connaît Félibien [4] qui, dans le Ve Entretien, évoque les travaux de Cureau de La Chambre [5]. Mais l’hypothèse selon laquelle Castel se serait inspiré de Cureau de la Chambre se heurte à une difficulté, puisque jamais notre auteur ne cite cet éventuel prédécesseur, alors que, plus d’une fois, il n’hésite pas à recourir explicitement à Kircher, Newton ou Descartes. Pourquoi ne le mentionne-t-il pas, alors que cette référence s’est imposée à ses contemporains [6] ? Et comment articuler Les couleurs de l’iris au clavecin oculaire sans autorisation de son inventeur, mais sur l’invitation de ses lecteurs [7] ?
Si c’est forcer le silence de Castel que de mettre en rapport ses textes et ceux de Cureau de La Chambre, c’est, au contraire, suivre son penchant que de manifester, comme lui, une attention particulière au langage. Souvent, en effet, il prend les mots au pied de la lettre; par exemple, il commente ainsi Rameau : « Le nom seul d’accord de supposition que l’auteur donne à cet accord, le nom de supposé qu’il donne à UT, prouve qu’il est la base et le fondement de cet accord » [8]. Pour Castel, le mot a valeur de preuve, et le langage est bien plus qu’une représentation. Dans ses Réflexions sur la nature et la source du sublime, il érige en méthode la littéralisation de la métaphore :
Or c’est l’analogie qui rend ces traits poétiques féconds en découvertes. [...] Toutes nos découvertes, toutes nos vérités scientifiques, ne sont que des vérités de rapport. Et par là souvent le sens figuré dégénère en sens propre, et la figure en réalité. […] Lorsque je rencontre quelqu’un de ces traits poétiques ou autres [...] je commence selon la méthode de l’analyse géométrique par le supposer vrai, même littéralement vrai [9].
Selon Cureau de La Chambre aussi, le langage peut faire autorité. Une des raisons pour lesquelles seules la musique et les couleurs sont belles et bonnes, alors que la chaleur, la saveur et l’odeur ne sont que bonnes, est ce que l’on en dit :
[…] la philosophie ancienne et moderne s’est accommodée avec la façon ordinaire de parler de toutes les belles langues, qui disent que la chaleur, la saveur, et l’odeur sont bonnes, mais non qu’elles sont belles : quoique l’un et l’autre se disent des sons et des couleurs, puisque l’on dit une belle et bonne musique, de bonnes et belles couleurs. Si la beauté se trouve donc en ces deux qualités, il faut qu’elles aient quelque chose de commun qui les rende belles […] (p. 190).
C’est s’adapter à ces auteurs qu’adopter leur intérêt pour la langue.
Dans son ouvrage, Cureau de La Chambre rend compte de la formation de l’arc-en-ciel, et, dans un long passage, il utilise l’harmonie musicale pour mesurer les couleurs. Après avoir démontré que l’iris résulte de la modification et de l’affaiblissement de la lumière, il mesure la quantité de lumière qui se trouve dans chaque couleur [10] grâce à une méthode dont Castel se sert aussi : exploiter le connu pour connaître l’inconnu [11]. Or sont connues les mesures des sons : « il n’y a que le son dont on connaisse les justes mesures […] car il y a un rapport sensible et manifeste entre lui et la corde qui le produit » (p. 184-185). Il les applique donc aux couleurs :
Le principe [est] que les mêmes nombres qui mesurent les sons mesurent aussi les autres qualités sensibles, et par conséquent que les proportions qui font les harmonies font les couleurs agréables, il ne nous reste plus qu’à marquer quelles sont les proportions qui font les harmonies pour les appliquer aux couleurs, car par ce moyen nous trouverons la cause formelle de leurs espèces et la quantité de lumière qui entre en chacune (p. 203-204).
C’est d’une prémisse voisine que la démarche de Castel procède ; mais elle se focalise plus particulièrement sur la musique et la peinture :
Ici je reprends mon parallèle entre la lumière et le son, ou plutôt je l’élève un degré plus haut, et ce sont désormais les affections de la lumière que je compare avec celles du son. La lumière modifiée fait les couleurs, le son modifié fait les tons. Les couleurs mêlées font la peinture, les tons mêlés font la musique. Il s’agit donc de voir si l’analogie ébauchée entre la lumière et le son, se soutient entre les couleurs et les tons, entre la peinture et la musique […] (Clavecin, p. 2559).
La réflexion de Castel s’exerce plus spécifiquement dans le champ esthétique.
Cureau de La Chambre fait dériver les couleurs de la lumière, le blanc, qui en est le plus proche, est la première couleur, à partir de laquelle les autres se succèdent : « tout l’objet de la vue s’étend sur une ligne qui part de la lumière et passe par la blancheur et par les autres couleurs qui la suivent et se terminent dans les ténèbres » (p. 37). Castel inverse cette conception, et fait « dériver les couleurs du noir » :
Il y a de grandes raisons pour dériver les couleurs du noir. La première observation est celle du fer mis au feu. D’une espèce de noir dont il y paraît d’abord, il devient bleu violet, rouge, jaune, et enfin blanc, ce qui est son dernier degré, après lequel il n’y a plus de nouvelles couleurs, à moins que le feu venant se ralentir, il ne retombe du blanc au jaune, du jaune au rouge, au violet, au bleu, au noir (Optique, p. 46-47).
Toutefois les deux auteurs se rejoignent sur un point. En considérant le noir comme la couleur la plus proche de l’absence de lumière, et le blanc comme la plus voisine de la lumière, Cureau de La Chambre aborde la couleur par ses zones extrêmes, qu’il définit comme des franges, non comme des limites :
Mais entre ces deux extrémités qui sont en quelque façon sensibles, parce que l’une corrompt l’organe du sens par sa violence, et l’autre parce que c’est un non-être qui ne se connaît que par accident, il y en a deux autres qui sont positives et réelles, avec lesquelles le sens a plus de conformité ; l’une qui approche de la plénitude de l’être sensible ; l’autre qui est dans le voisinage de la privation. Tel est le blanc et le noir pour la vue, car le blanc est proche de la lumière, et le noir des ténèbres […] (p. 192-193).
De façon comparable mais non identique, Castel choisit le bleu comme « couleur mère et primitive » (Optique, p. 56) qui « engendre » (p. 86) les autres, car il voit, dans le bleu clair, la couleur la plus proche du blanc, et, dans le bleu foncé, la couleur la plus proche du noir d’où dérivent les autres : « rien ne ressemble plus au blanc que le bleu clair, comme rien ne ressemble plus au noir que le bleu foncé » (p. 68).
Pour les deux auteurs, réfléchir à la couleur revient à en situer les états extrêmes selon deux modalités ; d’abord ils en posent les limites absolues (lumière et ténèbres pour Cureau de La Chambre, noir et blanc pour Castel) ; puis ils prennent appui sur les franges que livre l’expérience perceptive (blanc et noir pour le premier, bleu clair et bleu foncé pour le second). Tous deux s’éloignent des lignes de démarcation et prennent appui sur l’espace des marges.
Si pour Castel, le bleu est la couleur « mère », pour Cureau de La Chambre, la déclinaison des couleurs, entre noir et blanc, s’organise autour du vert. Il mesure les proportions de lumière qui entrent dans la composition de chaque couleur, sur la base des deux octaves de Pythagore (p. 204). Or, la qualité sensible « qui est justement au milieu est la plus conforme aux sens et partant la plus agréable de toutes » (p. 194). Étant donné qu’il est la couleur la plus agréable « par le jugement des yeux et par le consentement général de tous les peuples », le vert se situe au milieu des deux octaves (p. 208-209). Dans chaque octave viennent prendre place deux couleurs, en fonction de leur degré d’agrément ; selon la quinte et la quarte pour le jaune et le rouge entre le blanc et le vert (p. 210) dans le premier octave; dans le second octave, entre le vert et le noir, selon la douzième et la quinzième pour le bleu et le pourpre (p. 212). Les couleurs se succèdent sur les deux octaves dans l’ordre suivant : blanc / jaune / rouge / vert / bleu / pourpre / noir [12].
La méthode (Cureau de La Chambre n’utilise que des proportions) et le résultat se distinguent de ceux de Castel ; celui-ci établit des équivalences entre les couleurs et les notes qu’il combine à un système générique, et obtient la gamme colorée : BLEU / vert / jaune / fauve / rouge / violet / gris. Cette démarche est expliquée en détail par Anne-Marie Chouillet dans son article « Le clavecin oculaire du père Castel » auquel on se reportera [13]. Dans les deux cas, la musique fournit un modèle aux couleurs, mais les repères et les résultats diffèrent.
Au-delà de ces distinctions, une analogie s’ébauche. Castel part du bleu pour y revenir, ainsi les couleurs forment un cercle, sa description des longs « tissus de soie » nuancés qu’il a fabriqués en fournit l’occasion [14] :
Les deux extrémités sont violettes, l’entre-deux est successivement agate, gris, bleu, céladon, vert, etc. c’est-à-dire, tous les tons, demi-tons, quarts de tons, demi-quarts, quarts de quarts, etc., jusqu’au soixante-quatrième du ton. En un mot, le passage des couleurs est imperceptible, et l’on ne saurait dire où commence ni où finit chaque couleur. J’appelle ces nuances le cercle des couleurs, parce qu’elles commencent et finissent par la même. Peu importe par quelle couleur on commence ou on finisse ; mais je m’étais d’abord proposé de faire des arcs-en-ciel ; effectivement les couleurs et leur ordre sont ici les mêmes que dans l’arc-en-ciel (Nouvelles, p. 2048-2049).
Castel superpose une figure géométrique à l’organisation de la gamme. Il donne à une ligne (que représente le long tissu) la forme d’un cercle, façon à lui de joindre les deux bouts. Une autre figure géométrique favorise cette métamorphose : l’arc de cercle, présent dans l’arc-en-ciel, sert de modèle intermédiaire. La figure close du cercle que le regard peut à volonté parcourir sans arête ni arrêt est aussi l’emblème de cette perfection vers laquelle tend Castel : ramener les multiples couleurs à une seule impression colorée, en divisant les nuances aussi loin que possible de façon que « le passage des couleurs [soit] imperceptible ». La réalisation est achevée quand « l’on ne saurait dire où commence ni où finit chaque couleur », du moins dans les limites de la perception et du langage.
Chez Cureau de La Chambre, une transformation analogue est implicite. La succession des couleurs s’organise sur une ligne : « tout l’objet de la vue s’étend sur une ligne » (p. 37) qui prend aussi la forme d’une figure géométrique, mais implicitement. Après avoir organisé sur deux octaves les couleurs naturelles du blanc au noir (p. 224-226), Cureau de La Chambre aborde les couleurs lumineuses, qui vont de la souveraine lumière à la blancheur (p. 227) et auxquelles il applique les mêmes proportions qui ont mesuré les couleurs ordinaires. Depuis la lumière absolue jusqu’au noir, se succèdent les degrés de l’échelle suivante (sur la base arbitraire de deux) :
lumière souveraine 16° de lumière (soit le maximum)
jaune lumineux 12° de lumière
rouge lumineux 10° 2/3 de lumière
vert lumineux 8° de lumière
bleu lumineux 6° de lumière
pourpre lumineux 5° 1/3 de lumière
blanc ordinaire 4° de lumière
jaune ordinaire 3° de lumière
rouge ordinaire 2° 2/3 de lumière
vert ordinaire 2° de lumière
bleu ordinaire l° 1/2 de lumière
pourpre ordinaire l° 1/3 de lumière
noir ordinaire 1° de lumière
Cette structure, parce qu’elle est répétitive, relève en partie de la circularité puisque la succession « lumière souveraine / vert lumineux / blanc » est reprise par cette autre « blanc / vert / noir ». Mais la diminution y intervient : les extrémités, ici opposées, ne se rejoignent pas. La forme implicite est celle de la spirale, qui, sans lui être identique, fait écho au cercle. L’enroulement de la ligne en spirale est imaginairement favorisé par l’arc de l’iris, objet de l’ouvrage. Castel radicalise la ligne lovée de Cureau de La Chambre, son cercle clôt les volutes rythmés de la spirale, et réduit un tournoiement à un tourniquet.
Pour désigner le savoir, son champ et son objet, Castel déploie une vaste métaphore qui exploite les étapes de la reproduction. Au départ est la semence; les ouvrages de Kircher sont « pleins de semences de découvertes » (Clavecin, p. 2554); parmi d’autres occurrences [15], le terme apparaît dans la description d’un clavecin : « On peut par des miroirs placés avec art […] multiplier l’objet et le semer de toutes parts » (p. 2746). Son corollaire, le germe, désigne, entre autres [16], le bleu « germe des couleurs » (Nouvelles, p. 1826). Suite logique, la génération caractérise le rapport du bleu aux autres couleurs : « toutes les couleurs en venaient […] comme par une espèce de génération substantielle et même transcendante » (Nouvelles, p. 1666) [17]; ou encore : « il y a une première génération qui ne saurait être un mélange, […] [le jaune et le rouge ont] avec ce bleu des rapports secrets d’affinité, et comme de parenté et d’alliance, de paternité et de filiation » (Nouvelles, p. 1807-1808). Terme prévu, l’éclosion, reprise ailleurs par la naissance [18], est employée, par exemple, dans la description d’un clavecin oculaire possible : « Et quel éclat et quel brillant n’aurait pas un spectacle où l’on verrait éclore de toutes parts et étinceler comme des étoiles tantôt les hyacinthes, ensuite les améthystes, puis les rubis etc. » (Nouvelles, p. 2742). Semence ou germe, génération ou filiation, éclosion ou naissance : Castel file une métaphore tentaculaire qui établit une correspondance entre au moins trois domaines, la production des idées, l’organisation des couleurs et le fonctionnement du clavecin oculaire. Qu’elle résulte ou pas d’une pratique délibérée de l’analogie théorisée dans ses Réflexions sur la nature et la source du sublime, cette métaphore transversale constitue un des lots imaginaires élaborés par la rationalisation.
Cureau de La Chambre recourt aux images logiquement articulées de la gestation et de la naissance : la nue est « comme le sein où le soleil forme les couleurs de l’iris » (p. 21). La métaphore de la naissance est associée à celle de la source : « pour parler de la naissance de ce merveilleux météore, il nous faut aller jusques à la source de la lumière » (p. 22). La formation de l’iris est souvent formulée par le verbe « se faire » dont la voix pronominale permet de ne pas désigner l’agent (par exemple le « lieu où se fait l’iris », p. 5 [19] ). Certes la démarche de l’auteur est méthodique car il élimine préalablement les explications fausses, pour ensuite exposer la cause pertinente sur le terrain qu’il a préparé; mais, de plus, ce retard mis à nommer la cause favorise des formulations métaphoriques où affleure l’imaginaire. Plus loin, quand il considère que les couleurs de l’iris « sont les modèles de toutes les couleurs » (p. 166), il utilise à nouveau la métaphore de la source : le vert est « source et modèle de tous les verts de la nature » (p. 167). La source, parce qu’elle relaie la naissance, fait circuler la métaphore de la génération entre, d’une part, la production de l’iris par la lumière et la nue, et, d’autre part, celle de toutes les couleurs de la nature par les couleurs de l’iris. Or, l’origine de la curiosité est aussi formulée par la métaphore de la naissance appliquée à la formation de l’iris : « en ravissant l’esprit par les merveilles de sa naissance […] il a fait naître en toutes sortes d’esprit le désir d’en connaître la nature » (p. 2-3). Un imaginaire commun préside à l’étude et à sa matière, et les englobe.
Chez Cureau de La Chambre et chez Castel, des métaphores proches rendent sensible dans l’exercice et l’objet de l’élaboration savante, la présence d’une investigation qui, symboliquement, concerne la génération humaine.
Les deux auteurs formulent souvent la découverte intellectuelle comme dévoilement au regard. Cureau de La Chambre conclut son ouvrage ainsi : « nous ne sommes pas capables de […] lever tous les voiles qui cachent le secret de cette merveille [l’iris]. Aussi est-ce le destin de la vérité qui est cachée dans la nature qu’elle ne se découvre que peu à peu » (p. 340). La « découverte » est littéralisée dans ce propos qui fait écho à l’explication qui ouvre l’ouvrage : l’iris suscite la curiosité parce qu’« il charme les yeux par sa beauté » (p. 2). L’investigation scientifique est érotisée : regarder la nature suscite le désir d’en voir la nudité.
Castel aussi formule la découverte en recourant à la base velum [20]. A propos de l’omniprésence du bleu et de sa représentation par la perspective aérienne, il reprend l’image du voile qui sépare et laisse voir :
Non seulement le bleu sert de fond, mais en quelque sorte de voile et de vernis à toutes choses [...]. Nous voyons tout sur le bleu, nous voyons tout au travers du bleu. Je parle de la perspective aérienne qui […] ne consiste que dans le secret à eux [les peintres] réservé de voiler tous les objets, d’un transparent de bleu (Nouvelles, p. 1664).
Pour les deux auteurs, les métaphores qui désignent l’investigation intellectuelle l’associent à la curiosité scopique et érotique, logiquement connectée à l’image de la génération.
Dans l’Optique des couleurs, Castel critique les géomètres philosophes :
Messieurs les Newtoniens, qui traitent les Cartésiens de faiseurs de romans, me permettront de remarquer que le roman consiste ici à ne spéculer que des couleurs fantastiques, à passer les épreuves de la chambre obscure, comme des Amadis, et à ne mesurer que des angles et des lignes géométriques, lorsqu’il s agit de la nature physique des couleurs. Il n’y a que du merveilleux, et par conséquent du romanesque à courir ainsi presqu’en chevalier errant après les couleurs immatérielles, accidentelles, artificielles, et qui n’ont point de corps, tandis qu’on laisse là les couleurs substantielles, naturelles, palpables qu’on a toujours sous les yeux (p. 100).
Paradoxe : Castel qui accuse certains géomètres de faire du roman, conseille aux inventeurs, dans les Réflexions sur la nature et la source du sublime d’utiliser la fiction pour faciliter l’abord de leurs découvertes :
Toute la gloire du philosophe consiste dans la découverte de la vérité. Mais une vérité toute découverte, lorsqu’elle est neuve, blesse la vue et réveille souvent la jalousie contre son auteur. Un génie à découvertes, comme un Descartes, devrait, s’il était bien consulté, ne proposer son système que sous l’enveloppe de la poésie et de la fiction. Il n’y perdrait rien; car tout nouveau système est toujours traité de fiction et de roman; il y gagnerait même beaucoup. On court après une vérité qui se dérobe ; et un bon commentaire ferait bientôt adopter comme philosophiques des vérités qu’on aurait goûtées d’abord comme poétiques. C’est par la fiction, c’est-à-dire, par l’invention qu’on est poète ; et lorsqu’on est né poète, les vers ou la prose ne sont plus que des formalités, des expressions arbitraires. Mais ces réflexions viennent quelquefois trop tard.
Cependant la gloire du philosophe paraît l’emporter en un sens sur celle du poète. Celui-ci a beau semer les plus profondes vérités, il n’est jamais censé parvenir jusqu’à la découverte […] il ne voit la vérité que comme il la présente sous un voile, dans les nuages (p. 1318-1319).
Celui qui découvre devrait d’abord en passer par la fiction pour reconstituer l’étape primitive de l’invention, épisode de nature poétique. Dans L’optique de 1740, Castel dévalorise le roman, dans Le sublime de 1733, il expose les avantages de la fiction; sa position est pour le moins ambivalente.
Or, si on appliquait les propos de Castel à Cureau de La Chambre, d’une part, ce dernier, parce qu’il a recours à l’iris, au prisme (p. 21) et à la chambre noire, ferait partie de ces faiseurs de roman « qui n’ont jamais vu les couleurs que par un trou, dans une chambre obscure, au travers d’un prisme, ou qui ne les ont jamais spéculées qu’au milieu des nuées, dans l’arc-en-ciel » (Optique, p. 99) [21]. D’autre part, il composerait, dans Les couleurs de l’iris, ce qui pourrait se prendre à la lettre pour une découverte « dans les nuages ». Il y explique en effet que l’iris se forme dans une nue et se projette dans une autre : le lieu de sa visibilité n’est pas celui de sa formation, domaine dérobé du secret que le dernier chapitre élucide. Parce qu’il spécule sur l’origine de l’iris dans les nébulosités, Cureau de La Chambre élabore une théorie ; Castel l’appellerait roman, terme ambivalent puisqu’il est à la fois objet accusé et conseillé. Était-ce une raison pour Castel d’oublier Cureau de La Chambre ? La condamnation par Castel de la recherche scientifique de Cureau de La Chambre peut être raisonnablement envisagée. Toutefois, certains traits du premier semblent émerger chez le second là où la fiction se fait jour.
Revenons à Cureau de La Chambre. Les couleurs sensibles résultent de la réflexion et de la réfraction de la lumière qui, dans ce cas, « ne peut perdre [sa rectitude] sans s’affaiblir […] ne peut jamais réparer la perte qu’elle y souffre » (p. 105). Or, la lumière est l’agent de cohésion de l’univers : « Et c’est la lumière que l’on peut dire être cette chaîne d’or […] qui tient tous les corps du monde attachés ensemble » (La lumière, p.382). La confrontation de ces deux passages permet d’envisager une scène imaginaire qui sous-tend l’élaboration rationnelle ; si la rupture irréversible de la lumière en couleurs venait à sa généraliser, l’univers s’atomiserait. Cette menace de destruction constitue un tel danger que s’en protéger est nécessaire; deux types de prévention sont élaborés, l’une concerne l’intégrité physique de l’homme, l’autre le rapport au monde. D’une part, dans La lumière, la morphologie de l’homme est déterminée par sa finalité spirituelle, formulée par un terme qui désigne aussi le regard : « l’homme est le seul entre tous les animaux qui a la taille droite et la tête élevée pour contempler ces lieux [les cieux] comme celui qui est le seul qui en est venu et qui doit y retourner » (p. 399). Cette verticalité est spécifique de l’être humain parce qu’elle représente son origine et sa fin nécessaire; la justification métaphysique garantit l’homme du risque implicite d’atomisation universelle. D’autre part, la démarche scientifique circonscrit la réfraction et la réflexion dans des objets précis (nuage, verre d’eau, triangle de cristal). La rupture irréparable ainsi limitée est maîtrisée par la conscience savante, qui, pour accomplir sa tâche, paradoxalement devient l’agent de la rupture. Cette prise en main active est sensible dans l’application aux couleurs de la mesure du son ainsi formulée : la mathématique « fait l’anatomie [des sons] et les sait couper jusqu’en leur dernière division » (p. 185). La dissection, implicite dans l’anatomie, et le verbe « couper » montrent que le savant inverse la rupture imaginaire subie en coupure intellectuelle agie. La conscience s’en trouve rassurée : le monde sonore et coloré n’est pas le chaos, et l’homme se préserve de la désintégration de l’univers.
L’imaginaire du corps et la recherche savante sont associés. De la lumière qui « blesse la vue » (p. 37) l’homme se protège par les instruments de mesure puisqu’est conçue l’hypothèse de pouvoir « sans hasard de s’aveugler porter le compas et la règle jusques à la source de la lumière » (p. 224). Le désir de savoir inverse la peur de l’aveuglement — et la menace de chaos — en maîtrise par la mesure, et s’accomplit dans l’exhibition du résultat :
[…] pour parler de la naissance de ce merveilleux météore, il nous faut aller jusques à la source de la lumière, qui, comme dit le sage, est toute couverte de ténèbres et qui éblouit incomparablement plus l’esprit qu’elle ne saurait faire les yeux : il nous faut montrer quel est cet admirable changement qui la fait passer en tant de couleurs différentes ; quelles sont les mesures et les degrés dans lesquelles elles se partagent à chacune ; en un mot il nous faut faire voir les choses que l’on peut dire n’avoir encore été aperçues que des yeux du soleil et de ceux de la nature (p. 28).
C’est dans les deux sens du terme — philosophique et étymologique — que Cureau de La Chambre spécule : la pulsion de voir se combine à celle de savoir. La démarche savante riposte au risque implicite de déliement des éléments cosmiques que leur ferait courir la rupture des rayons lumineux; elle répond aussi, et sur le même terrain lexical du regard, à ce danger de destruction qui, au niveau du microcosme, se transforme en menace de cécité. Cette blessure de la vue figure l’angoisse de castration; va dans ce sens une comparaison qui, en les connectant, fait du monde le lieu où l’imaginaire du corps humain est projeté ; en effet, ce météore qui résulte de la réfraction des rayons est, dans le même paragraphe, l’objet de deux analogies ; tantôt il est comparé à un nom de genre grammatical masculin : « l’arc que le soleil peint » est « un admirable enfant de la lumière » (p. 2), et, dans ce cas, c’est le cosmos qui le représente ; tantôt il est rapproché d’un terme de genre grammatical féminin : « l’iris est toujours fille de l’admiration » (p. 3), et, dans cet autre cas, il met en échec sa représentation par les hommes (« le pinceau des peintres n’en a jamais su exprimer parfaitement les couleurs ») et la plume des poètes (« a été dans la même impuissance », p. 3) ; sur le sexe métaphorique de l’objet qui se féminise est projetée la menace de castration que l’homme imagine planer sur son corps, et qui est aussi figurée par son impuissance à représenter. Mais la règle et le compas du savant compensent les défaillances de la plume du poète et du pinceau de l’artiste. Parce qu’il mesure l’objet, le scientifique voit et sait ; au lieu de subir la cécité et l’éclatement de l’univers, il agit l’investigation scientifique. La spéculation défend contre des fantasmes terrifiants et satisfait symboliquement des désirs. Iris et nuage surtout, mais aussi verre d’eau, triangle de cristal et chambre noire sont à ce titre des objets de compromis.
En va-t-il de même pour le clavecin oculaire ? Cet objet résulte de certains partis pris. D’une part, Castel renvoie les expériences sur le prisme, l’iris et la chambre noire dans l’univers fictif du roman; il refuse ces objets d’expérience où la formation des couleurs s’opère par réfraction et réflexion des rayons. Il leur oppose la conception et la réalisation du cercle des couleurs : la défense se fait par la négation puisque la rectitude brisée du rayon s’inverse dans une courbe sans rupture. Dans le cercle des couleurs se rêve une intégrité qui littéralise un des sens du mot « iris », la membrane de l’œil, véritable cercle coloré, où fait retour l’objet de l’ouvrage écrit par Cureau de La Chambre. D’autre part, Castel rejette les couleurs du prisme qu’il accuse d’être immatérielles ; il choisit celles des teinturiers qui sont « substantielles », « palpables » : leur nature concrète leur donne du « corps » (Optique, p. 101) c’est là ce qui lui importe. Cela implique que sa recherche sur les couleurs est sous-tendue par l’image d’un corps intègre et intégral que symbolise le clavecin oculaire. Loin de résulter d’une lumière affaiblie et rompue, les couleurs y sont au contraire renforcées par le mouvement :
La nouvelle musique, sans rien altérer de leur perfection [des portraits], y ajoutera celle de la vérité réalisée avec des couleurs et les propres couleurs : et à la lettre tous les airs qu’elle jouera, seront des tableaux mouvants, mais mouvants et mobiles avec une agilité qui en relèvera d’autant le charme et l’enchantement (Nouvelles, p. 2709).
Or, Castel revendique le clavecin oculaire comme le produit de son imagination, faculté « tout à fait et uniquement désirable dans les arts, dans les sciences et dans toutes les affaires d’esprit, de théorie et d’invention » (Nouvelles, p. 2647) ; quelques lignes plus loin, à propos des « savants » qui critiquent le recours à l’imagination, il conclut : « N’est-ce point encore ici la fable ou l’histoire du renard sans queue qui harangue les autres pour les persuader de couper la leur ? » (Nouvelles, p. 2647-2648). Ces deux passages donnent une des significations symboliques du clavecin oculaire : il est cette queue du renard que Castel refuse de perdre. En réponse au retour d’une représentation refoulée et inquiétante, Castel élabore une théorie rassurante, à la stérilisation et la mutilation de l’imagination, il oppose son inventivité. Le clavecin oculaire qui résulte de cette capacité productive en représente aussi une réalisation.
Est-ce ce refoulement qui explique l’oubli de Cureau de la Chambre ? Loin d’être fille comme son iris, version poétique du renard de la fable, le clavecin oculaire est un corps où se rêve le rassemblement de tout :
L’or et l’azur, les métaux et les émaux, les cristaux, les perles, les diamants et toutes sortes de pierreries, les lumières et les glaces, la broderie, les satins, les velours […] formeront le corps même de la machine, et comme sa propre sub-stance (Nouvelles, p. 2741).
Où toutefois se reconnaissent encore des objets et des mots qui font écho à ceux de Cureau de La Chambre : lumière, cristal, et azur où pourrait flotter un nuage et s’arquer un iris.
 
NOTES
 
[*]Université de Paris III - Sorbonne Nouvelle.
[1]Je remercie Corina Gepner qui m’a fourni des indications bibliographiques et des documents, et Noam Kriger qui m’a éclairée sur la musique avec patience. Que ce travail, qui doit tant à leur générosité, leur soit dédié.
[2]Cet ouvrage s’intitule en réalité Nouvelles observations sur l’iris, et sa première publication date de 1650. L’édition utilisée est celle de 1662.
[3]Le Père Castel et le clavecin oculaire, carrefour de l’esthétique et des savoirs dans la première moitié du XVIIIe siècle, thèse soutenue à l’Université de Paris III Sorbonne Nouvelle, en novembre 1994, sous la direction de M. R. Démoris, note 14, p. 22.
[4]Il se réfère à lui plusieurs fois, par exemple, dans « Nouvelles expériences d’optique et d’acoustique », Mémoires de Trévoux, juillet 1735, p. 1447,1449,1451 ; août, p. 1628,1632 ; dorénavant indiqué Nouvelles. De même, L’optique des couleurs (1740) sera désigné Optique, et Le clavecin pour les yeux… Mercure de France, février 1725 sera abrégé en Clavecin.
[5]B. Teyssèdre (Roger de Piles et le débat sur le coloris au siècle de Louis XIV, La Bibliothèque des Arts, Paris, 1957, p. 126, notes 1 et 2) et C. Gepner (op. cit., note 3) citent le même passage ; Félibien y indique le nom de Cureau de la Chambre sans mentionner le titre de son ouvrage : « De sorte que si de toutes ces couleurs l’on en fait une nuance, les unissant doucement les unes avec les autres, il s’en forme une harmonie comme dans la musique ce que M. de la Chambre a décrit avec beaucoup de science et de curiosité dans un de ses ouvrages » (Ve Entretien, réimpression de l’édition de Paris de 1679, Minkoff, Genève, p. 28).
[6]Castel pense-t-il à Cureau de la Chambre, entre autres, quand il dit : « De tout temps on a comparé la lumière avec le son » (Clavecin, p. 2554) ?
[7]Au reste, si jamais Castel n’a pas lu Cureau de la Chambre, qu’a découvert le lecteur des textes de Castel, voire le spectateur du clavecin oculaire, en jetant un regard sur les Couleurs de l’iris ?
[8]Nouvelles, p. 1637, ou encore, p. 1459, à propos de la gamme chromatique qui signifie gamme colorée : « C’est une métaphore sans doute, une comparaison sous-entendue, une analogie de discours, et par conséquent ce me semble, de pensée, de raisonnement, de science. Car dans les arts surtout et dans les sciences, point de terme affecté qui n’exprime une notion, et souvent un résultat de plusieurs vérités et une théorie entendue ».
[9]Mercure de France, juin 1733, p. 1320-1321, dorénavant intitulé Sublime. C’est nous qui soulignons, comme dans les citations suivantes.
[10]Chapitre second « Des couleurs de l’iris » (p. 27-283, et plus particulièrement p. 184-261 pour le rapport entre les couleurs et l’harmonie).
[11]Par exemple : « […] mon titre annonce bien autant d’acoustique que d’optique ; et comment établirais-je le parallélisme des deux harmonies, si je le les présente toutes deux ? Comment outre cela passer à l’inconnu sans le secours du connu ? » (Nouvelles, p. 1639-1640). Ou encore Clavecin, p. 2555.
[12]En mesurant la quantité de lumière sur une échelle de 4 à 1, les proportions sont les suivantes (schéma p. 215) : blanc = 4 degrés ; jaune = 3 ; rouge = 2 et 2/3 ; vert = 2 ; bleu = 1 et 1/2 ; pourpre = 1 et 1/3 ; noir = 1. Jamais de La Chambre n’utilise de notes. Toutefois, on peut partir de DO pour obtenir une succession directement — mais en partie faussement — comparable à celle de Castel : *blanc DO -quarte *jaune FA -quinte *rouge SOL -octave *vert DO -11° *bleu FA -12° *pourpre SOL -15° *noir DO
[13]In Dix-huitième siècle, numéro spécial Les Jésuites, n° 8,1976, p. 141-166. Voir aussi études sur le XVIIIe siècle, XXIII, Clermont-Ferrand (1995), Actes du colloque de décembre 1994 : « Autour du Père Castel et du clavecin oculaire ».
[14]Nouvelles, p. 2046-2047.
[15]Par exemple « semence », in Nouvelles, p. 1631 ou « semer », p. 2686.
[16]Par exemple « germe », in Nouvelles, p. 1447. Elle définit aussi le gris comme « un germe de bleu » (Nouvelles, p. 1826).
[17]Le bleu est donc le « sein » (Nouvelles, p. 1663) : « un fonds bleu, du sein duquel cette lumière et ce feu semblent s’élancer ». Pour le terme « génération », voir Nouvelles, p. 1835, 1837. Pour le verbe « engendrer », voir Nouvelles, p. 2040. Voir aussi l’expression technique « couleurs matrices », in Nouvelles, p. 1628.
[18]Voir aussi Nouvelles, « enfanter », p. 1619,2563,2721, « éclore », p. 2709,2721 ; Clavecin, « naissance », p. 2557,2563, « éclore », p. 2558.
[19]Et encore p. 6,7,8.
[20]Par exemple Nouvelles, p. 1618.
[21]C’est dans son ouvrage La Lumière (1657) qu’il décrit la chambre noire (p. 206-207).
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Nouvelles, p. 1637, ou encore, p. 1459, à propos de la gamm...
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