Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517771
192 pages

p. 341 à 368
doi: 10.3917/rhlf.012.0341

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Vol. 101 2001/2

2001 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Comptes rendus

 
Lettres du Cardinal Charles de Lorraine (1525-1574), publiées et présentées par DANIEL CUISIAT. Genève, Droz, « Travaux d’Humanisme et Renaissance », n° 319,1998. Un vol. relié 18 × 25,5 de 711 p. ISBN 2-600-00263-4.
 
 
Prince lorrain, archevêque de Reims (qui sacra trois rois en sa cathédrale), grand serviteur de la monarchie, fin lettré et mécène recherché, le cardinal de Lorraine a été une figure éminente de son temps, mêlé à tous les événements du troisième quart du XVIe siècle. La première publication intégrale de ses lettres permet à D. Cuisiat, en une dense introduction d’une soixantaine de pages, de réévaluer le rôle joué par ce personnage contesté, dont la propagande huguenote a durablement entaché la réputation. Ont été recueillies près de mille deux cent quatre-vingts lettres, dispersées entre de nombreux fonds français et étrangers (jusqu’à Saint-Pétersbourg, Moscou, New York), qui ne reflètent pourtant qu’en partie une intense activité épistolaire déployée pendant plus de trente ans, des années 1540 à la disparition brutale de 1574. Il n’était pas possible de les reproduire toutes in extenso, d’autant qu’il s’agit le plus souvent de missives officielles, parfois chiffrées, aux formules redondantes, et qui peuvent se répéter en séries pour honorer chacun de leurs destinataires. L’éditeur a donc pris le parti de les résumer aussi fidèlement que possible, en citant entre guillemets les passages-clés, exception faite d’une centaine de lettres données dans leur texte original, qui attestent les dons épistolaires du Cardinal. Chaque document est précisément référencé et impeccablement annoté. On peut ainsi suivre sur une longue période la vie d’un prince de l’Église au XVIe siècle et partager des centres d’intérêt très divers, de l’envoi de melons italiens jusqu’au conclave de Jules III (le seul auquel il ait participé), sans jamais perdre de vue les bénéfices vacants… Pas moins de cinq index facilitent la consultation de l’ouvrage.
DENIS BJAÏ.
 
ROBERT GARNIER, Théâtre complet VII. Les Juifves, tragédie. Édition critique établie, présentée et annotée par SABINE LARDON. Paris, Honoré Champion, « Textes de la Renaissance », n° 29,1999. Un vol. relié 14 × 22 de 268 p. ISBN 2-74530146-2.
 
 
Après Antigone, La Troade et Porcie, l’édition du Théâtre complet de Garnier, dirigée chez Champion par Jean-Dominique Beaudin, s’enrichit d’un nouveau volume. Les Juifves, tragédie la plus connue du XVIe siècle, qui couronne à la fois les réflexions « renaissantes » sur le genre et le propre parcours dramaturgique du poète manceau, n’avaient pas reparu depuis les éditions Hervier (1945) chez Garnier et Lebègue (1949) aux Belles Lettres. Comme ses devanciers, S. Lardon a choisi de reproduire le texte revu et corrigé de 1585, livrant dans l’apparat critique les variantes de l’édition originale publiée deux ans plus tôt. Une introduction d’une trentaine de pages situe la pièce dans l’histoire de la tragédie à la Renaissance (on restituera toutefois, p. 9, à Des Masures et à Rivaudeau leur prénom respectif Louis et André), puis en dégage la double portée religieuse et humaine, pathétique et didactique. L’éditrice s’attache à définir chaque personnage à partir de la stratégie argumentative qu’il met en œuvre (particulièrement perverse chez Nabuchodonosor) et cerne les enjeux politiques du débat, d’une brûlante actualité pour le public contemporain. Le texte est éclairé non seulement par les notes placées en fin de volume mais encore par un riche ensemble de références, distribuées en quatre sections : bibliques (essentiellement tirées du Livre de Jérémie et des Lamentations), antiques (Sénèque surtout), philosophiques et « Concordances Garnier » (avec les autres pièces de son théâtre) — cette répartition obligeant toutefois le lecteur, pour un vers donné, à parcourir successivement chacune des quatre tables. S’y ajoutent encore un glossaire, trois index (des thèmes, des images, des noms propres), un tableau biographique 1545-1592 et une bibliographie. Une nouvelle édition bien venue pour les agrégatifs.
DENIS BJAÏ.
 
JEAN VIGNES, Jean-Antoine de Baïf. « Bibliographie des Écrivains Français », n° 16, Paris-Rome, Éditions Memini, diff. PUF, 1999. Un vol. 17 × 24 de 254 p., avec index. ISBN 88-86609-19-1.
 
 
Diligent éditeur et commentateur des Mimes, enseignemens et proverbes, maître d’œuvre des Œuvres complètes à paraître chez Champion, Jean Vignes nous offre ici, sur son auteur de prédilection, une véritable somme bibliographique, dont les neuf cents entrées, incluant même des études à paraître, livrent une mine d’informations sur toute la poésie de la seconde moitié du XVIe siècle. Le recensement est à la dimension d’un homme qui a occupé une place centrale dans la vie intellectuelle et artistique de son temps, à la dimension d’un poète qui s’est essayé pratiquement à tous les genres et les a marqués de son empreinte. Le premier chapitre fait l’inventaire des manuscrits, éditions et traductions, en particulier des nombreux recueils musicaux où paraissent des textes de Baïf, celui-ci en réservant volontiers la primeur, voire l’exclusivité à ses amis Mauduit, Caietain ou Le Jeune. Les chapitres suivants passent en revue les études bibliographiques, biographiques, générales, d’où se détachent la solide thèse de M. Augé-Chiquet et, dût sa modestie en souffrir, les travaux présentés récemment par J. Vignes lui-même en vue de l’Habilitation (n° 334 et 402) [1]. Une section joliment intitulée « De Ronsard à Éluard : l’œil du lecteur » propose un florilège des jugements portés sur Baïf, salué tour à tour comme poète tragique, lyrique, encyclopédique, religieux, et perçu comme un initiateur aussi bien par Scévole de Sainte-Marthe que par Vauquelin de La Fresnaie (sur ce « chemin que tu nous as ouvert », n° 441 et n° 495). Si des chapitres spécifiques sont consacrés aux Euvres en rime (inégalement étudiées) et aux Mimes, une section unique regroupe « Poésie, musique et vers mesurés », en raison de la place centrale qui revient à ces derniers; l’expérience a été mal comprise mais féconde, comme l’attestent les travaux récents des musicologues et la discographie de Baïf. Entre les « Varia » et l’appendice consacré au fils adoptif (et peut-être naturel) Guillaume, s’exprime le souhait de voir combler les lacunes de la bibliographie, de mieux connaître les idées et les engagements de l’écrivain pendant les guerres de religion, enfin de cerner les traits propres de sa poétique et ses diverses pratiques de la réécriture : le programme d’un futur colloque Baïf ?
DENIS BJAÏ.
 
Dans les Miroirs de l’Écriture. La Réflexivité chez les femmes écrivains d’Ancien Régime. Textes réunis et présentés par JEAN - PHILIPPE BEAULIEU et DIANE DESROSIERS-BONIN. Université de Montréal, Département d’Études Françaises, « Paragraphes », 1998. Un vol. 15 × 22 de 173 p.
 
 
Ce volume réunit quinze études proposant un échantillon de stratégies discursives féminines dont le point commun est de se manifester par des phénomènes de réflexion et de réflexivité. Deux analyses menées par Cl. Le Brun-Gouanvic et B.Deslauriers sur l’autoreprésentation ou sur l’exclusion de la figure auctoriale concernent Christine de Pizan. J. Rieu voit dans les jeux d’écriture « responsive » de Pernette du Guillet une autonomie littéraire et non une imitation gauche de Scève. Parce que Nicole Estienne croit au pouvoir de l’écriture, C. Yandell encourage une interprétation polémique des Misères de la femme mariée. A. Larsen note l’originalité des dialogues (genre masculin) de Catherine des Roches quand elle privilégie la voix de la femme et aborde des sujets bien concrets. D. Polachek dévoile une « politique de la lamentation maternelle » dans le pamphlet d’Anne d’Este car l’événement privé y est stratégiquement transformé en drame pour la France. É. Viennot explique le peu de réflexivité et d’introspection des Mémoires et F. Villemur étudie les liens entre « philautie » (l’amour de soi) et pacte autobiographique, chez Marguerite de Valois. Les changements successifs que Marie de Gournay apporte à son Proumenoir… sont significatifs de l’autonomie grandissante de son écriture et de sa réflexion politique et morale (M.-Th. Noiset). En distinguant les signes d’une écriture à soi de ceux d’une écriture destinée à l’autre dans la correspondance entre Mme de Sévigné et Bussy-Rabutin, C. Cartmill montre les inventions du moi qui en découlent. É. Méchoulan dégage « le geste de la réflexivité » dans Le Grand Cyrus. J. Iverson et M.-P. Pieretti lisent dans la traduction de Newton par Mme du Châtelet une stratégie d’écriture active qui lui permet de participer au dialogue scientifique. M. Fizet met à jour la présence d’une réflexivité indirecte chez Mme Belot. S. Minier considère que ce qui compte pour Mme de Charrière, c’est le fait d’écrire davantage que le destinataire : la correspondance est alors un moyen de création du moi.
GUILLEMETTE SAMSON.
 
ANDRÉ -FRANÇOIS DESLANDES, Réflexions sur les grands hommes qui sont morts en plaisantant. Avec des poésies diverses. Éd. établie et commentée par FRANCK SALAÜN. Paris, Honoré Champion, « l’Age des Lumières », 2000. Un vol. 14,5 × 22,5 de 175 p.
 
 
F. Salaün réédite cet ouvrage provocateur, paru en 1711, d’un « esprit fort » de 22 ans. Avant de publier d’autres textes scandaleux et de mener carrière dans la Marine, tout en gardant l’intérêt de son siècle pour les sciences, Deslandes recueille en une suite de fragments, « chapitres » d’inégale longueur, les « morts diverses » de « grands hommes » de tous âges, sexes et pays. Il magnifie la constance des « esprits forts » jusque dans leur dernier moment en insistant sur leur capacité héroïque et comique à « badiner » avec la mort. C’est l’occasion, comme le souligne F. Salaün, de valoriser une philosophie aristocratique « de la maîtrise de soi et de la jouissance », d’héritage libertin et épicurien. Les gaillardes Poésies diverses, qui font suite aux Réflexions depuis 1714, chantent les plaisirs, dans la lignée des Chapelle et des Chaulieu. Le texte est précédé d’une présentation et d’une bibliographie, et suivi de trois annexes, les comptes rendus du Journal de Trévoux et du Journal littéraire (1713), la notice « Deslandes » de Sabatier de Castres dans le Tableau de l’esprit de nos écrivains depuis François premier (1763) et une table analytique.
GUILLAUME MÉTAYER.
 
PIERRE BOUTIN, Jean-Théophile Desaguliers. Un huguenot, philosophe et juriste, en politique. Traduction et commentaires de The Newtonian System of the World. The Best Model of Government. Paris, Honoré Champion, « Les Dix-huitièmes siècles », n° 38,1999. Un vol. 16 × 23,5 de 256 p.
 
 
Desaguliers (1683-1744) fait partie de ces auteurs parfois cités et rarement lus ; on retient en général de son œuvre le Cours de physique expérimentale (2 vol., trad. 1751), et sa participation à la rédaction des Constitutions of the freemasons qui codifient en 1723 la maçonnerie spéculative qui venait de naître en 1717 à Londres. Membre de la Royal Society, propagateur de la découverte newtonienne, on oublie trop souvent qu’il fut l’un des premiers physiciens de son siècle comme en témoigne encore le Nouveau dictionnaire historique de Chaudon (1783). L’ouvrage de P. Boutin, se construit autour d’un texte singulier de Desaguliers, Le système newtonien du monde : meilleur modèle de Gouvernement (1728), ici édité et traduit, qui se présente comme la version politique de la philosophia naturalis. A lire le commentaire fort savant de P. Boutin, on comprend que le modèle newtonien s’applique aussi bien à la société où la liberté est garantie par la loi et le politique séparé du religieux. L’institution maçonnique prend tout son sens dans ce contexte et la lecture que P. Boutin nous propose des articles un et deux des Constitutions est fort éclairante : appendice politique de la Royal Society, la maçonnerie va assurer le commerce entre les hommes et garantir leur autonomie sous les auspices d’un Dieu pantokrator, ici pensé comme Grand architecte de l’Univers. Au total, un travail stimulant et bien informé et qui change des commentaires creux que les Constitutions ont provoqués.
CHARLES PORSET.
 
Lectures de Voltaire, « Le Traité sur la Tolérance », ISABELLE BROUARD - ARENDS (dir.). Presses Universitaires de Rennes, « Didact français », 1999. Un vol. 15,5 × 24 de 135 p.
 
 
Après une préface d’I. Brouard-Arends, le volume se compose de trois parties. Dans la première, « Le contexte historique et religieux », M. Cottret présente un « état des lieux » sur la tolérance, rappelant les évolutions de la notion et insistant sur la coalition ponctuelle des jansénistes et des « philosophes » en sa faveur. D. Poton brosse un tableau instructif des relations entre la monarchie et les protestants, de l’édit de Fontainebleau (1685) à la reconnaissance de la liberté de culte (1791), avec en annexe chronologie, bibliographie, carte et extrait de lettre. Dans la deuxième partie, « La Bible : les controverses », F. Bessire montre comment la lutte philosophique pour la réhabilitation de Calas recèle le double fond, omniprésent chez Voltaire, d’une critique biblique véhémente et érudite, mise en évidence par le relevé détaillé, en annexe, des nombreuses références aux Écritures en œuvre dans le Traité. S. Albertan-Coppola étudie les Lettres de quelques Juifs… à M. De Voltaire de l’abbé Guénée, œuvre intéressante et révélatrice des stratégies du Traité voltairien qu’elle combat. Dans la troisième partie, « La Stratégie argumentative », O. Ferret exprime l’ambiguïté inhérente à la virulence polémique dans un combat pour la tolérance, tandis qu’A. Richardot étudie la polyphonie du texte voltairien et, notamment, la lutte de la « voix » et du « cri ».
GUILLAUME MÉTAYER.
 
WALTER E. REX, Diderot’s counterpoints. The dynamics of contrariety in his major works. Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, n° 363. Oxford, Voltaire Foundation, 1998. Un vol. 23,5 × 15 de 318 p., 9 illustrations.
 
 
Connu par ses excellentes monographies de Bayle et de Pascal, et spécialiste des Lumières françaises, Walter E. Rex, professeur émérite de littérature française à Berkeley, s’est attaché à l’œuvre de Diderot, à l’Encyclopédie dès 1971 — il a collaboré à l’inventaire dressé par Richard Schwab pour les Studies on Voltaire —, puis au Neveu de Rameau en 1986. Dans le même temps, il approfondissait le concept de contradiction dans un ouvrage paru à Cambridge en 1987, The Attraction of the contrary : essays on the litterature of the French Enlightment. Avec cet ouvrage, Diderot’s counterpoints, Walter E. Rex décide d’embrasser l’essentiel de l’œuvre du « Philosophe » pour y déceler une dynamique dialectique de la pensée et de l’illustration. Contradiction, contrepoint, paradoxe, désordre, disjonction, autant de termes dont l’auteur retrace l’historique et qu’il étudie pour percer à jour les procédés d’une pensée antisystématique, bien décidée à compliquer la tâche de la critique, en forçant à une étude, ici particulièrement bien informée, qui combinera nécessairement une approche philosophique, poéticienne et historique. On notera en particulier les chapitres 3 et 6 consacrés aux Entretiens sur le Fils naturel et au Rêve de d’Alembert. La contradiction est constructive chez Diderot ; elle autorise le chef-d’œuvre à ne pas souscrire aux principes de la rationalité qu’avaient imposés les « classiques ».
FRANCE MARCHAL.
 
SERGUEI JA KARP, Francuzskie prosvetiteli i Rossija. Les « Philosophes » et la Russie. Recherches et nouveaux documents sur les relations culturelles franco-russes dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Moscou, Académie des sciences, 1998. Un vol. 13 × 19 de 444 p., annexes, sources, bibliographie, index.
 
 
L’ouvrage est pourvu de deux titres et de deux sous-titres, en russe et en français, mais il est rédigé en russe. Les documents inédits sont cités dans la langue originale (français et suédois) et traduits en russe. L’auteur a dépouillé un nombre impressionnant d’archives à Moscou, Saint-Pétersbourg, Paris, Berlin, Varsovie, Genève, Stockholm et Uppsala. Les nombreux documents découverts apportent du nouveau sur Diderot, Grimm et Voltaire, et donnent un nouvel éclairage sur leurs rapports avec la Russie et avec les Russes.
Trois études sont consacrées à Diderot. La première concerne les traductions russes des articles de l’Encyclopédie (p. 13-31). S. Karp observe que ces traductions n’ont été étudiées jusqu’ici que d’un point de vue bibliographique (identification des traducteurs, tirages, etc.) et qu’elles n’ont jamais été analysées en tant que telles, en les comparant à l’original. Sur 500 articles traduits, 50 sont de Diderot. Les traductions sont en général assez fidèles. La hardiesse de certaines d’entre elles surprend, car on s’attendait à ce que les traducteurs édulcorent toujours les originaux. D’une manière générale, en effet, comme le souligne l’auteur, les traductions reflètent inévitablement la culture russe de l’époque, qui attribue à l’État et à l’orthodoxie un rôle exagéré. Et en effet, pour un certain nombre de traductions, la prudence est de rigueur. Cela nuit parfois à l’expression adéquate de la pensée de Diderot, mais ces traductions n’en concourent pas moins à la diffusion des idées des Lumières. S. Karp rappelle très justement qu’elles étaient liées directement aux réformes introduites par Catherine II. Elles n’ont donc pas la même fonction que leurs originaux : si l’Encyclopédie n’est pas dirigée directement contre les autorités françaises, elle les irrite tout de même, alors que les traductions russes sont initiées par le gouvernement de Catherine lui-même.
La deuxième étude a trait aux relations de Diderot et de Houdon avec A.M.Golitsyne, vice-chancelier de 1762 à 1775, et son frère cadet P. M. Golitsyne, à propos de leurs monuments funéraires qu’ils souhaitaient voir exécuter par le sculpteur français (p. 32-116). Diderot s’était chargé de la commande avant son départ de Pétersbourg. De nombreuses lettres inédites en français de divers correspondants, publiées intégralement ou en extraits, permettent à l’auteur de retracer l’histoire des tractations compliquées entre Houdon et A. M. Golitsyne, où Diderot joue le rôle d’intermédiaire. Parmi ces 43 lettres (de 1773 à 1778), quatre, dont deux inédites, sont de Diderot (les deux autres, publiées par Tourneux d’après des copies défectueuses, sont republiées ici d’après les originaux retrouvés). L’analyse de cette correspondance révèle les marchandages auxquels s’est livré A. M. Golitsyne lorsqu’il a voulu faire faire en priorité le mausolée de son frère, tué en duel en 1775. Trouvant excessive la somme demandée par Houdon, Golitsyne proposa au sculpteur F. I. Choubine d’exécuter le monument d’après la maquette de Houdon expédiée en Russie. Mais le marchandage continua avec Choubine, qui dut baisser deux fois son prix. Golitsyne fit une bonne affaire (même en payant le modèle de Houdon), alors que Choubine ne gagna pratiquement rien après avoir payé le marbre, son associé et le transport de son œuvre. Entre-temps, on avait laissé Houdon sans réponse pendant six mois, et Diderot, indigné, se fit l’écho de son mécontentement dans une lettre inédite à Golitsyne du 27 janvier 1778 (p.90-91). Dans cette affaire, l’aristocrate s’était comporté quasiment en « bourgeois » (p. 112). Plus tard, il voulut faire exécuter son propre monument d’après le modèle de Houdon, mais au moindre coût par un autre sculpteur de Paris, sans en avertir ni Houdon ni Diderot ! (p. 114).
En abordant son troisième essai, consacré à « Diderot et la Suède », l’auteur observe qu’il n’y a aucune étude sur le sujet et que, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est seulement en situant les liens culturels franco-russes dans un contexte international plus large qu’on peut obtenir de nouveaux résultats permettant de les comprendre. Il publie une lettre de Diderot à l’Académie des sciences de Stockholm et divers autres documents inédits : entre autres une dépêche de von Nolcken, envoyé suédois en Russie, de janvier 1774, qui rapporte que, dans ses conversations avec Catherine, Diderot manifestait de l’hostilité à l’égard de Frédéric II (p. 137) ; dans une autre lettre, Nolcken annonce l’envoi au roi de Suède des Plans et statuts des différents établissements d’Ivan Betskoï traduits par Le Clerc, que Diderot avait peut-être déjà corrigés et complétés, et qu’il éditera à Amsterdam (p. 147-151) ; une lettre du comte Piper à Nolcken, du 20 juillet 1773, révèle que Diderot était invité à passer par Stockholm à son retour de Russie, et lève ainsi les interrogations de Tourneux. Diderot refusera, en alléguant ses obligations familiales, mais aussi pour conserver son indépendance et sa dignité (p.154-155 et 160-161). Dans une lettre à Creutz, ambassadeur de Suède en France, Nolcken témoigne de son admiration pour le « prophète » Diderot (p. 167). Mais, à son retour de Russie, comme le remarque l’auteur, Diderot se concentre sur son œuvre et cesse d’être un médiateur entre la Russie et la France, rôle qu’assumera Grimm (p. 168).
Et ce sont les recherches sur Grimm qui constituent la deuxième partie de ce travail. S. Karp a découvert à Moscou un exemplaire inconnu de la Correspondance littéraire (entre novembre 1766 et avril 1768). A qui était-il destiné ? A Catherine II, pour combler des lacunes, ou pour remplacer des paquets perdus ? Est-ce un doublon ? (tous les éléments qu’il contient sont présents dans l’exemplaire de l’impératrice). Ou était-il destiné à un Russe ? (p. 169-179). En 1775, Grimm envoie à Catherine II son Essai sur les études en Russie, écrit à la demande de l’impératrice comme les essais de Diderot sur cette même question de l’enseignement. Grimm y fait allusion dans deux lettres à S. Roumiantsev de juin 1775 (p. 187-189). S. Karp émet l’hypothèse (p. 194) que Catherine songeait peut-être en 1777, avant que Grimm ne quitte définitivement la Russie, à faire de lui une sorte de secrétaire pour la correspondance étrangère de sa Commission de l’éducation nationale (qui ne sera créée qu’en 1782). Mais l’essentiel, c’est la correspondance de Grimm et de Catherine II, dont S. Karp prépare l’édition critique, et qu’il présente ici en quarante pages (p. 197-236). L’histoire compliquée de ces archives est retracée jusqu’à la publication par Grot des lettres de Catherine à Grimm en 1878 et des lettres de Grimm à Catherine en 1881 et en 1885. Les lettres de Catherine (plus de 250) posent des problèmes pour la reproduction de leur orthographe. Quant aux lettres de Grimm, dispersées dans divers fonds, elles n’ont pas toutes été publiées par Grot, mais c’est son édition qui est la plus complète à ce jour. De nouvelles lettres, découvertes à Saint-Pétersbourg et publiées en 1974 par Inna Charkova, ont fourni de précieux renseignements sur le sort des manuscrits et de la bibliothèque de Diderot (p. 219-222). Pour l’auteur, cette correspondance est l’une des plus sincères de ce temps. Le contenu en a été tenu dans un profond secret [ce qui n’a pas été le cas pour celle de Voltaire !]. Catherine ne se prive pas de railler Grimm sur sa fonction d’ambassadeur du duc de Saxe-Gotha à Versailles, puis sur son « rang » de conseiller de collège (le sixième, sur quatorze, de l’administration russe). Quant à Grimm, il n’était pas qu’un courtisan flatteur, comme on le lui a reproché : c’était le style de l’époque [qu’on songe en effet aux lettres de Voltaire à Catherine II]. Pour finir, S. Karp publie un passage inédit d’une lettre de Grimm à Catherine censuré par Grot (une anecdote sur Louis XV, p. 233-234).
Son rôle d’intermédiaire, Grimm le joua également lorsque Catherine II commanda à Jean Huber la série de tableaux représentant Voltaire. Une lettre de Grimm au vice-chancelier A. M. Golitsyne nous apprend que Voltaire estimait que ces toiles le tournaient en ridicule. Pour l’un de ces tableaux, où l’on voit Voltaire à genoux, on a cru pendant 60 ans qu’il s’agissait d’une répétition de Mérope. Or, une description inédite de Grimm réfute cette hypothèse : la scène représente en réalité un voleur de bois. L’homme ayant coupé du bois chez Voltaire, se croyant perdu, se jette à ses pieds. « Le patriarche, pour le rassurer, se jette aussi à terre » (p. 247). D’après un inventaire inédit dressé par Grimm, les toiles de Huber envoyées en Russie étaient au nombre de douze. Or, l’Ermitage n’en possède que neuf. S. Karp donne la description des trois toiles perdues, d’après Grimm (p. 248). Par ailleurs, il résume le contenu de sept lettres inédites de Huber à Grimm (1775-1782). Ces lettres seront publiées en appendice au premier tome de la Correspondance de Catherine II et de Grimm.
Dans cette troisième partie de l’ouvrage, les deux chapitres les plus importants sont consacrés à la bibliothèque de Voltaire. Le premier examine la question en liaison avec la diplomatie française. On savait que le conseiller d’Hornoy, petit-neveu de Voltaire, avait écrit à Corberon, chargé d’affaires à Pétersbourg, pour s’opposer à la vente de la bibliothèque à Catherine II. En septembre 1778, Corberon s’adressa à Ivan Chouvalov, qui refusa d’intervenir auprès de l’impératrice. Il écrivit aussi à Vergennes, en lui rapportant que Chouvalov ne voulait pas se charger de cette affaire. Dans une autre lettre à Vergennes, chiffrée, Corberon considérait que d’Hornoy aurait mieux fait de s’adresser directement au ministre français, car Grimm, « courtisan fin et adroit », avait capté la confiance de Catherine : « Vous n’ignorez pas, écrivait-il, l’espèce de rôle qu’il jouera » (p.257-265). Or, Vergennes, dans sa réponse, désapprouva la démarche de Corberon, en lui signifiant qu’il n’avait pas à se mêler de la question de la bibliothèque de Voltaire, qui était l’affaire privée de l’impératrice (p. 275-277). C’était en effet l’époque où la France, entrant en conflit avec l’Angleterre dont elle soutiendra les colonies d’Amérique, opérait un rapprochement avec la Russie, et ne souhaitait donc pas déplaire à Catherine en s’opposant à son projet d’acquisition des livres de Voltaire. Deux lettres de Grimm à François Tronchin, chez qui était entreposée la bibliothèque, posent la question du prix à fixer pour son achat (p. 271-274). Dans deux lettres inédites, l’une à Catherine, l’autre à Chouvalov, Mme Denis exprime ses remerciements après cette transaction réussie.
S. Karp termine son enquête par « quelques précisions » sur le sort de la bibliothèque d’Henri Rieu. Ce dernier n’avait pas apprécié la hâte avec laquelle Mme Denis s’était séparée de l’héritage de Voltaire par la vente de sa bibliothèque à Catherine II et le transfert de ses manuscrits à Panckoucke (il lui préférait M.-M. Rey). Et pourtant, le « corsaire » finit par céder à l’impératrice de Russie non seulement les livres anglais que lui avait légués Voltaire, mais aussi sa collection d’éditions rares et de manuscrits de l’écrivain. Est-ce Gabriel Cramer qui l’a fait changer d’avis ? C’est ce que celui-ci affirme dans une lettre à Grimm du 6 septembre 1778 (p. 287-288). Par ailleurs, Grimm avait écrit à Wagnière pour savoir le coût de la bibliothèque de Voltaire. Mme Denis jugea qu’il fallait détruire la réponse de Wagnière, car elle pouvait craindre qu’elle n’influe sur le prix offert par Catherine. Mais une copie de cette réponse, du 16 août 1778, a été retrouvée à Moscou. Or, selon le septième et dernier point de cette lettre, « on n’a jamais fait aucune estimation de cette bibliothèque » (p. 291-292). Grimm ne reçut qu’en octobre 1778 la réponse de Wagnière. Mais, avant le 15 septembre, lui était parvenu un document de Rieu, qu’il transmit à l’impératrice. Ce manuscrit (une liste des ouvrages de la bibliothèque de Voltaire) se trouve à Moscou. Il est beaucoup plus précis que le Catalogue de Ferney. Il comprend 120 livres anglais, soit 227 tomes (p. 294-296). A la Bibliothèque nationale de Saint-Pétersbourg, on a découvert 43 éditions (62 tomes) de la liste de Rieu qui ne figurent pas dans le Catalogue imprimé de la bibliothèque de Voltaire. Mais 16 titres (21 tomes) n’ont pas été retrouvés. Dans une lettre du 21 décembre 1778, Rieu priait Jacob Tronchin d’engager Grimm à intervenir auprès de François Tronchin pour que ce dernier reçoive ses livres destinés à Catherine (p. 299-301). Rieu a donc remis, non seulement les livres anglais, mais les éditions des œuvres de Voltaire qu’il possédait (p. 303). Ces deux derniers chapitres de l’ouvrage de S. Karp ont été traduits en français et publiés en 1999 sous le titre Quand Catherine II achetait la bibliothèque de Voltaire (Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire).
L’ouvrage contient cinq précieux Appendices : la liste des traductions russes des articles de Diderot dans l’Encyclopédie; les rapports de von Nolcken à Ulrik Scheffer sur le duel et la mort de P. M. Golitsyne ; la correspondance de von Nolcken avec J. F. Beylon sur le séjour de Diderot à Pétersbourg; l’inventaire provisoire de la correspondance entre Grimm et Catherine II ; les catalogues d’Henri Rieu (les livres anglais de Voltaire et la « Voltairiade » de Rieu). Une liste des sources manuscrites et imprimées, une bibliographie et un index complètent utilement ce livre qui, malgré son faible tirage et l’obstacle de la langue, mériterait de connaître une large diffusion auprès des dix-huitiémistes.
MICHEL MERVAUD.
 
ISABELLE DE CHARRIÈRE, Sir Walter Finch et son fils William, suivi de « Lettre à Willem-René van Tuyll van Serooskerken ». Édition présentée, établie et annotée par VALÉRIE COSSY. Paris, Desjonquères, 2000. Un vol. 14 × 21 de 156 p.
 
 
Sir Walter Finch et son fils William est un ouvrage complexe tant par sa facture que par les idées qu’y projette l’auteur. L’excellente présentation de Valérie Cossy donne au lecteur les clefs indispensables qui lui permettront de saisir la logique des retournements de la pensée charriériste en ce qui concerne les relations humaines et l’éducation plus particulièrement. Alors qu’elle rédigeait ce roman, Mme de Charrière recevait chez elle son neveu et s’attachait à le former. Craignant que les contradictions qu’il pourrait relever dans ses œuvres ne portent « le désordre et la confusion » dans ses idées, elle décide de lui adresser une longue lettre explicative dont la publication à la suite du roman s’avère fort judicieuse. Ce volume est complété par un aperçu biographique et une bibliographie qui aurait pu être davantage ciblée pour ne pas oublier les rares études concernant directement les textes publiés (Intellectual Tacking : Questions of Education…, de J. Letzter, « Sir Walter Finch : une lecture », de J. Herman ou encore « Sur une lettre d’instruction de Mme de Charrière », de M. van Strien-Chardonneau).
GUILLEMETTE SAMSON.
 
MICHEL BRIX, Le Romantisme français. Esthétique platonicienne et modernité littéraire. Louvain-Namur, Ed. Peeters, Société des Études classiques, 1999. Un vol. 16 × 24 de 302 p. ISBN 90-429-0738-X (France 2-87723-431-2).
 
 
Beaucoup d’ouvrages de synthèse sur le Romantisme français ont paru dans les dernières décennies ; la plupart d’entre eux s’organisent autour des mêmes champs d’investigation : historique du mouvement, recherche des rapports avec le contexte historique, politique, social, repérage des grands thèmes d’inspiration, étude de l’évolution des genres, analyse des œuvres marquantes… Le grand livre que vient de publier Michel Brix adopte une démarche radicalement différente, qu’indique le sous-titre, malencontreusement omis sur la couverture. La perspective de M. Brix est ouvertement philosophique et s’inscrit non dans la lignée des ouvrages évoqués plus haut, mais bien davantage dans celle des essais de Paul Bénichou : il s’agit de rechercher dans l’histoire des idées un principe unificateur qui permettra de « penser » le Romantisme français. Après avoir, dans son Introduction, recensé quelques-unes des opinions les plus répandues dans cette perspective, M. Brix en vient à sa propre thèse qui n’est pas sans parenté avec celle d’Auguste Viatte : « le romantisme peut ainsi se laisser appréhender comme un dialogue critique, parfois polémique, établi entre la littérature et l’inspiration platonicienne » (p. 19). La proposition peut surprendre, tant les doctrines de Platon, et plus encore celles de son disciple Aristote, semblent liées au classicisme ; cependant, remarque M. Brix, l’analogie que tout le monde s’accorde à regarder comme l’un des caractères majeurs de la nouveauté romantique, « regardée par les écrivains comme une voie d’accès privilégiée vers la vérité […] constitue également un concept central de la doctrine platonicienne » (ibid.). En outre, rappelle-t-il à propos au début de sa première partie (« Romantisme et inspiration platonicienne »), l’enseignement de Victor Cousin sous la Restauration joua un rôle essentiel dans l’histoire de la pensée esthétique en France ; quoiqu’il se proclamât lui-même éclectique et que sa pensée philosophique nous paraisse aujourd’hui médiocre, son attachement au platonisme reste indéniable par l’intermédiaire de la triade platonicienne qui fournit le titre de son ouvrage le plus connu : Du Vrai, du Beau et du Bien.
C’est ainsi sous l’égide de Platon que se développe un culte de la Beauté idéale, « miroir du divin », accompagné d’un retour au modèle grec, particulièrement sensible chez Chateaubriand, Gautier et Nerval. On peut émettre en revanche quelques réserves sur l’adhésion de Hugo à ce programme : « les figures hugoliennes qui incarnent le Beau sont aussi des modèles de vertu » (p. 32), écrit M.Brix, qui mentionne Esmeralda et Doña Sol à l’appui de cette thèse ; on lui opposerait aisément la nullité morale du beau Phœbus de Châteaupers ou la moralité plus que douteuse de la belle duchesse Josiane, l’indéniable grandeur d’un Quasimodo et d’un Triboulet en attendant Gwynplaine… Celui dont les pamphlétaires faisaient volontiers, dans les années trente, le chef de « l’école du laid » devait récidiver ultérieurement en chantant crapaud, orties et araignées. Hugo ne se laisse pas facilement annexer par la pensée platonicienne, que ce soit au titre du « sacerdoce poétique » (titre du chap. III) ou de « l’interprétation de l’histoire » (chap. IV) : l’un comme l’autre sont en effet soumis aux fluctuations de la réflexion hugolienne sur le sens de l’histoire, la relativité et l’utilité du Beau, problèmes sur lesquels on peut penser que le poète n’aura jamais de certitudes véritables.
Dans la deuxième partie, « Contre Platon », M. Brix aborde le cas des écrivains qui ont rompu — ou tenté de rompre — avec la théorie du Beau idéal pour proclamer la relativité du Beau et le scepticisme moral. On suit beaucoup plus aisément l’auteur dans cette partie où son hypothèse révèle toute son efficacité en permettant de rapprocher des écrivains habituellement séparés par les classifications traditionnelles : Stendhal, Gautier, Balzac, Baudelaire et Nerval ; Flaubert lui-même fournit, avec L’Éducation sentimentale, l’illustration la plus parfaite de la faillite des idéaux platoniciens. Au chapitre II, M. Brix examine les objections que l’on peut opposer à sa thèse à propos d’écrivains d’ordinaire considérés comme platoniciens, au moins par l’intermédiaire de Swedenborg, et démontre de façon satisfaisante que Balzac et Baudelaire se sont en fait assez vite affranchis des thèses qui se reflètent dans Le Livre mystique ou dans le Salon de 1846 pour donner un sens nouveau aux mots surnaturalisme ou correspondances, désormais coupés de leurs racines religieuses. Sans doute devrait-on ajouter que la vision platonicienne d’un Beau éternel et immuable reste présente, au titre de la nostalgie, dans un sonnet comme « La Beauté » par exemple. Le chapitre III permet à M. Brix de retrouver son terrain de prédilection et de nous livrer une analyse particulièrement brillante de la dénonciation nervalienne des « méfaits provoqués par les doctrines dérivées du platonisme » (p. 129), en particulier dans le domaine de l’amour, indûment confondu par le platonisme avec la religion. Ici encore, on pourrait objecter que cette dénonciation est loin d’être radicale et que le narrateur d’Aurélia ne cache pas sa nostalgie du « monde d’illusions où [il avait] quelque temps vécu » et reste attaché à la connaissance que son expérience lui a apportée. Ce serait aussi le lieu d’évoquer Musset, rarement abordé dans l’ouvrage, et Octave faisant l’épitaphe de Cœlio : « il savait combien les illusions sont trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité ».
Au chapitre IV, M. Brix montre clairement la décadence progressive des idéaux platoniciens qui se heurtent à la réalité : impossibilité de concevoir l’univers invisible, échec du sacerdoce poétique et de l’immixtion des artistes dans la vie politique, l’artiste maudit succédant ainsi à l’artiste élu. Cette démonstration conduit l’auteur à battre en brèche dans le chapitre V, « La crise de la représentation en France au XIXe siècle », la séparation opérée d’ordinaire entre romantisme et réalisme, opposition qui, affirme M. Brix, « ne tient pas », comme le montre l’exigence de réalisme des Romantiques au théâtre et leur admiration pour Walter Scott (p. 156-157), d’une part, et, d’autre part, les vains efforts de « l’école du vrai » qui ne parvient à produire que du faux; Stendhal fournira ici un exemple éclairant de ce qu’est le réalisme véritable.
Dans la troisième partie, « La Modernité romantique », M. Brix s’emploie à définir l’esthétique originale des « modernes » comme la conséquence logique du « refus opposé au système platonicien », cette esthétique est « fondée — non sur une conception a priori de la réalité, comme le platonisme — mais bien sur notre mode d’appréhension du monde » (p. 173-174). Ainsi les « phares » du Romantisme français, Stendhal, Balzac, Nerval, Baudelaire, Flaubert même, sont les créateurs d’une modernité qui s’étend jusqu’à Proust, ce dernier en devenant la version définitive en quelque sorte. Cette modernité repose sur une « Esthétique des sensations » (chap. I), sur « Le Surnaturalisme » (chap. II), oppose la « Beauté moderne » à la « Beauté platonicienne » (chap. III), envisage « l’art comme traduction » (chap. IV), privilégie « le rôle de la mémoire » (chap. V) et découvre que « Inventer au fond c’est se ressouvenir » (chap. VI). La perspective est séduisante, même si l’on s’interroge parfois sur le bien-fondé de certaines oppositions ; si l’on ne peut nier que « l’individualité dans la manière de sentir constitue la plus pure essence de la poésie », comme le veut Nodier cité p. 184, ne peut-on penser également qu’une quête individuelle ne fait, « d’âge en âge », que chercher à atteindre un Absolu, que ce soit à la manière des « Phares » baudelairiens ou des « Mages » hugoliens ? La volonté de séparer irrévocablement « deux esthétiques […] largement inconciliables » (p. 206) conduit M. Brix à des déclarations imprudentes : on restera sceptique devant le portrait d’un Hugo représentant le Romantisme « officiel » à l’égal de Cousin…
On a compris que le lecteur trouvera souvent sujet à réagir tout au long de l’ouvrage, et ce n’est pas là un mince mérite. Le livre nous invite en effet à penser le Romantisme autrement, en bousculant des classifications établies, à découvrir un Romantisme inhabituel ; certes on pourra s’étonner qu’un Musset (pourtant « français […] au suprême degré » selon Rimbaud) soit quasiment absent et Nerval omniprésent (on s’y attendait un peu), qu’un Flaubert y occupe une place qu’il se fût sans doute gardé lui-même de postuler : ces choix sont cependant portés par l’idée maîtresse du livre de M. Brix, qui nous montre un Romantisme fait de tensions entre différentes appréhensions du monde, idée qui nous touche bien par sa profonde justesse, tant la tension, le déchirement, la difficulté à choisir nous paraissent le caractère majeur d’un courant qui, au contraire du classicisme, n’a pas de véritable doctrine. Avec le platonisme, Michel Brix nous propose une clef pour lire cette tension; au lecteur de ne pas se laisser arrêter par la couverture où le titre tronqué semble annoncer un ouvrage « totalitaire »; mieux eût valu que l’éditeur y portât : « le Romantisme et le Platonisme ». La fécondité des pistes de lecture ouvertes par cet ouvrage suscitera, on n’en peut douter, nombre de réflexions nouvelles ; c’est un livre qui fera date en renouvelant notre manière d’appréhender le XIXe siècle.
JACQUES BONY.
 
JACQUES DÜRRENMATT, Bien coupé mal cousu. De la ponctuation et de la division du texte romantique. Saint-Denis, Pesses Universitaires de Vincennes, « Essais et savoirs », 1998. Un vol. de 190 p.
 
 
Le bel essai que nous offre aujourd’hui Jacques Dürrenmatt est important d’abord par son objet même d’étude : la ponctuation. L’auteur a choisi la forme libre de l’essai pour nous inviter à apprendre à lire et à écouter ce phénomène stylistique au statut linguistique et sémiotique incertain. Précisons d’abord, mais son titre nous l’indique, que cet ouvrage est centré sur les textes romantiques, c’est-à-dire sur un corpus qui s’étend à peu près de Nodier à Hugo, avec également de longues analyses de Balzac, Stendhal, mais aussi, bien sûr, de beaux développements sur Diderot et Sterne. Sa thèse est très clairement exposée : « La mauvaise couture d’une Histoire qui, à la différence de la grande Révolution, semble balbutier est comme le manifeste syncrétique d’une façon nouvelle d’envisager la liaison. Il ne s’agit plus d’effacer, autant que faire se peut, les frontières afin d’autoriser une continuité sans à-coups mais d’exhiber la rupture pour préparer la reprise d’un même autrement figuré. Figuration (ou défiguration ?) en l’occurrence inaboutie, incertaine, inquiétante, mais seule capable d’autoriser un changement véritable de politique comme d’esthétique, aussi éloignée de l’imitation béate que du rejet bêtement systématique des formes jusque-là acceptées » (p. 7). La stylistique de Jacques Dürrenmatt est historique parce qu’elle envisage les responsabilités de l’énonciation et qu’elle les replace dans la perspective de l’Histoire pour les comprendre. La perspective étant posée, l’auteur va avancer sa démonstration en neuf chapitres très complémentaires et surtout admirablement progressifs. Le premier est une « mise au point », si l’on peut dire, des données concrètes, à partir de l’article de Beauzée pour L’Encyclopédie. Jacques Dürrenmatt montre fort bien le processus de normalisation qui se met en place pour des unités irréductiblement singulières, puisque toujours réinventées, réinventables. La ponctuation, en particulier avec le terrorisme du point, lié à l’invention de la phrase au même moment (voir l’ouvrage de J.-P. Seguin, L’Invention de la phrase au XVIIIe siècle, Bibliothèque de l’Information grammaticale, 1993), participe d’une « fonction de coagulation » (p. 14) dont on a longtemps sous-estimé le pouvoir mutilant. Mais dont le sentiment explique la vivacité des réactions de George Sand, par exemple. L’ouvrage procède ensuite, chapitre par chapitre, en déclinant les différentes marques de ponctuation, et en envisageant la subversion de ces limites mal définies par les écrivains les plus originaux (voir, par exemple, les virgules chez Rousseau p. 21, ou les lignes de points multiples, écriture de l’ellipse, chez Balzac p. 44). De cet ensemble, on retiendra particulièrement les passages sur le tiret, unité d’un emploi particulièrement mouvant (p. 48-53), ou sur « l’art de chapitrer le roman » (chapitre 7) — très importants parce que la notion de « paragraphe » et de « chapitre » continue à rester le parent (le plus) pauvre de la stylistique, sans doute parce que l’on a la mauvaise impression de quitter là la stylistique précisément pour aborder au rivage de la poétique des textes : affaire de territoires… Les développements sur l’italique sont un peu moins neufs, parce que ce sujet-ci a déjà été bien étudié dans un passé proche. Mais le dernier chapitre, « Coutures et découtures », consacré à une nouvelle conception de la perception du rythme, unité centrale et sans doute unique de l’objet « ponctuation », est un chef-d’œuvre, dont on isolera cette belle formule : « Le texte ne se construit plus selon des principes préétablis mais en se trouant d’espaces lisibles de sommeil où se revendique son droit à s’abandonner » (p. 170) et Jacques Dürrenmatt semble ici rejoindre une perspective chère à Blanchot. La conclusion (« Épilogue ») revient à la thèse de départ, et cette idée de corps limité. Toutes les pièces s’étant mises en place, on comprend alors pourquoi cette étude sur la ponctuation du texte romantique est également une belle étude sur l’écriture du roman : « La différence est en effet fondamentale entre une pratique de clarification et finition a posteriori, par imposition de limites consciemment élaborées, et la possibilité laissée au texte de s’articuler selon une logique qui lui est propre et échappe à toute codification. Tout tend dans ce cas à libérer le roman de la tutelle des autres genres, et, par le glissement opéré, du tissu au corps, à l’envisager comme un organisme qui ne peut tenir qu’au moyen de la présence visible du je(u) dans l’articulation de ses membres » (p. 183). Écriture métaphorique et analyse stylistique d’un phénomène dont le flou même de la référence est la propriété de fonctionnement s’épousent idéalement. Le livre de Jacques Dürrenmatt est une contribution essentielle à la stylistique du roman, à la connaissance du romantisme, et peut-être plus encore, à l’étude de l’imaginaire linguistique en général.
ÉRIC BORDAS.
 
Langues du XIXe siècle. Textes réunis par GRAHAM FALCONER, ANDREW OLIVER & DOROTHY SPEIRS. Toronto, Publications du Centre d’Études Romantiques Joseph Sablé, « À la recherche du XIXe siècle », 1998. Un vol. de 292 p.
 
 
Issu du colloque de Toronto de 1996 de Nineteenth-Century French Studies, ce volume qui publie quelques-unes des communications consacrées cette année-là aux « langues du XIXe siècle » (celles qui concernent la seule langue française, en fait) est absolument passionnant. L’ouvrage s’ouvre sur un des textes les plus denses et les plus importants de Jacques-Philippe Saint-Gérand : « Langue, poëtique, philologie au XIXe siècle. Du style à la stylistique… Une origine problématique ». En trente pages très serrées, l’auteur résume un siècle de réécritures toujours plus ambiguës et confuses de l’axiome de Buffon, « le style, c’est l’homme », dont il appartient au XIXe siècle d’avoir fait le paramètre d’appréhension et de mesure stylistiques. Ce qui permet également à l’auteur de poser le problème de l’opposition style vs stylistique, pour savoir si le style est bien l’objet de cette modernisation d’une certaine rhétorique que d’aucuns appellent « stylistique ». Jacques-Philippe Saint-Gérand se tourne avec raison vers les manuels du XIXe siècle, dont la Grammaire des grammaires de Girault-Duvivier qu’il a si bien su nous faire connaître jadis, ou le Journal grammatical de 1826-1840. Il repousse bien des clichés, et salue, par exemple, sinon l’originalité du moins le courage de radicalisation de Lemare (Cours théorique et pratique de langue française, 1807) dans la volonté de celui-ci de ne pas restreindre les faits de langue à la seule grammaire, mais de souligner leur allégeance à des impératifs sémiologiques et idéologiques d’un autre ordre. Sa conclusion est nette : « Il n’y a finalement là rien de différent sur le fond de ce que proposent la jurisprudence dans le domaine légal et la casuistique dans le domaine éthique… Lemare représente ainsi le cas typique d’une ambition descriptive louable, mais entravée par la géhenne d’un néologisme terminologique d’inspiration idéologique (casué, déclinatif, etc.) qui voudrait passer pour explicatif en termes généraux des variantes individuelles » (p. 19). Telle est la situation de la stylistique aujourd’hui encore, puisque les bases de sa naissance ont été ainsi faussées par deux discours autistes. À avoir placé cette analyse en tête de volume, les éditeurs orientent la lecture des textes qui suivent, lesquels, tous, s’expliquent par cette contradiction d’une conceptualisation jamais réalisée, et dont l’absence n’en finît pas de travailler négativement tout discours sur le style dans la langue, voire le style de la langue. À cet égard, pas d’exemple plus éclairant que celui de Balzac : Martine Léonard, en une analyse des polyphonies énonciatives particulièrement ambiguës dans — et non pas deSplendeurs et misères des courtisanes, insiste sur l’écriture des décalages, des dérapages, des ruptures, qui sacrifient une harmonie de convention, jamais précisable d’ailleurs, au respect d’une sémiologie stylistique particulièrement clairvoyante. Jorge Pedraza prend un exemple plus sémillant avec la logorrhée de Gaudissart, bel exemple de distorsion du signe et de la valeur. Lisant Pixérécourt, Barbara Cooper étudie la question de la marginalité linguistique, sa position et sa récupération, à travers l’exemple du caraïbe, dont l’imaginaire fut si essentiel au XIXe siècle. Certains chercheurs ne travaillent pas sur un auteur précis, mais sur un lexique et sa sollicitation, sa motivation, sa réactivation : Peter Schulman, pour l’évolution du mot « excentrique », Jann Matlock pour les langues de la médecine. D’autres interrogent les problèmes de la traduction, métapoétique (Loïs Cassandra Hamrick pour Baudelaire et Gautier), poétique (Seth Whidden pour Rimbaud, Steven Winspur pour Mallarmé), ou transsémiotiques (Robert Tomlinson, dans une belle analyse de l’ekphrasis des Salomé de Moreau dans À rebours). On terminera, sans avoir été exhaustif, sur deux études particulièrement convaincantes, et qui, encore une fois, illustrent parfaitement le problème présenté par Jacques-Philippe Saint-Gérand. Alain Pagès résume avec beaucoup de clarté et de concision les « modèles de l’écriture artiste ». Les débats sur les distorsions syntagmatiques, les inversions, les néologismes, les maniérismes, l’abus du style indirect libre, etc., renvoient directement à cette volonté de radicaliser la notion d’écart comme mesure esthétique, ici devenant, d’une façon réflexive que l’on jugera narcissique ou paranoïaque — les deux ne s’excluant pas —, franchement esthétisante : signe de recul et d’absence de recul à la fois. Et Éric Le Calvez donne une contribution absolument déterminante à l’ensemble de ce volume. Étudiant l’écriture de l’obscène, aussi bien dans sa présence que dans son absence, ou encore dans sa disparition, grâce à une étude méticuleuse des brouillons de L’Éducation sentimentale, Éric Le Calvez a le rappel suivant : « Dans une certaine mesure cependant, qu’il faut garder à l’esprit : la critique génétique n’est pas une herméneutique. Autrement dit, elle n’a pas à charge de favoriser l’interprétation du texte, interprétation que ses avant-textes rendraient plus valides; son but consiste plutôt, d’un point de vue théorique, à éclairer les modes d’émergence et de transformation des configurations narratives, par exemple dans la perspective d’une poétique génétique » (p.202). C’est bien là une balise qui précise à la fois un champ d’investigation et un discours analytique, dans une perspective de respect pour des objets à naître. Tel est, précisément, dans son dialogue avec la langue et cet usage de la langue qu’est la littérature, ce que la stylistique n’est jamais parvenue à réaliser.
ÉRIC BORDAS.
 
PAUL VIALLANEIX, Michelet, les travaux et les jours, 1798-1874. Paris, Gallimard, 1998. Un vol. de 591 p. ISBN 2-07-074487-6.
 
 
Gabriel Monod a trouvé son digne successeur, Paul Viallaneix. Auteur de la Voie royale, essai sur l’idée de Peuple dans l’œuvre de Michelet (1959; 1971), éditeur en chef des Œuvres complètes chez Flammarion, P. Viallaneix veille depuis un demi-siècle à la résurrection des études michelétistes en France et à l’étranger. Sa biographie énergique et précise, très lisible, inspirée du bicentenaire de la naissance de l’artiste-historien, est fondée sur une connaissance impeccable et compréhensive de cette œuvre immense et variée.
Respectant l’ordre chronologique, l’auteur approfondit la conception, la création, et la réception des livres et de l’enseignement, à l’aide surtout des journaux intimes et de la correspondance. De nombreux détails biographiques et historiques précis, tels que l’historien les avait (ou les aurait) notés, nous plongent entièrement dans sa sensibilité, avec des citations qui relient, de manière quasi-encyclopé-dique, les différentes périodes de sa carrière. C’est une véritable somme de la vie, intérieure autant qu’extérieure, de Michelet et de son temps, le quotidien et les grandes idées, tous les amours et toutes les amitiés, et tous les deuils.
La chronique (comme P. Viallaneix l’appelle) se déploie avec la verve et l’éloquence qui lui sont habituelles, sans ménager les perspectives sceptiques, parfois inquiétantes, de contemporains qui comprenaient le mieux Michelet, tels que Sismondi, Heine, Quinet, son gendre, A. Dumesnil, les Goncourt, Athénaïs déçue, Vallès. P. Viallaneix met en valeur l’histoire des idées (philosophie, historiographie, religion, sciences) et des institutions sans négliger les rencontres (souvent romanesques) et les rêveries de l’homme. Un index des noms propres, un dossier des manuscrits, des éditions et des études, et un résumé chronologique permettent au lecteur de repérer facilement les étapes de cette vie exemplaire et toujours surprenante [1].
EDWARD K. KAPLAN.
 
Nord’. Revue de critique et de création littéraire du Nord/PasdeCalais, n° 50, décembre 1997. Un vol. 16 × 24 de 114 p.
 
 
Consacré aux naturalismes, le dossier critique de ce numéro de Nord’rassemble sept articles qui s’intéressent à des écrivains que le discours critique tient volontiers pour des disciples de Zola. Trois études (Paul Gorceix, Isabelle Krzywkowski, Jean de Palacio) s’arrêtent ainsi à la personnalité et à la carrière de Camille Lemonnier dont l’esthétique est envisagée dans sa diversité à travers le jeu de certaines thématiques (le rêve de l’âge d’or, la confusion des sexes). Les relations que Georges Eekhoud a entretenues avec les naturalistes français font par ailleurs l’objet d’une présentation documentée (Mirande Lucien) que conclut l’interprétation d’une nouvelle parue dans Dernières kermesses (1920). Une réflexion (Georges Dottin) est par la suite consacrée à Chair molle (1885), œuvre qui est présentée comme « la première et dernière incursion de Paul Adam du côté du groupe de Médan » (p. 54). Cette lecture s’appuie sur une brève analyse de la préface de Paul Alexis ainsi que sur un suivi détaillé de la représentation de diverses formes de prostitution dans ce roman qui fait scandale lors de sa parution. Les deux dernières études (Janine Hache, Paul Renard) s’intéressent à des écrivains comme Léon Bocquet et Maxime Van der Meersch dont les relations avec le naturalisme paraissent plus lointaines. Cette livraison se clôt sur des informations s’arrêtant aux activités littéraires et culturelles régionales et revient sur l’ensemble des manifestations et des publications récentes qui ont envisagé le développement des relations franco-belges à la fin du siècle dernier.
DENIS PERNOT.
 
MIREILLE NATUREL, Proust et Flaubert. Un secret d’écriture. Éd. Rodopi, Amsterdam-Atlanta, GA, 1999. Un vol. de 424 p.
 
 
On savait l’importance de Flaubert chez Proust, des premiers pastiches à l’article critique de 1920. Mais on n’avait pas regardé en détail le travail de transformation textuelle du modèle flaubertien dans l’œuvre. C’est le dossier qu’ouvre Mireille Naturel en se fondant sur une approche génétique du texte proustien. Si Flaubert n’est cité que trois fois dans le texte publié de la Recherche, les brouillons font affleurer l’hypotexte flaubertien de manière plus explicite.
M. Naturel étudie d’abord la présence de Flaubert et son évolution dans la correspondance de Proust (une anthologie figure en fin de volume) et propose une étude de genèse des pastiches et des études critiques de Proust sur Flaubert (du premier fragment, « A ajouter à Flaubert ») [2]. Des pastiches, des références de la correspondance, ou du Carnet dit de 1908, il ressort bien une fascination pour le Flaubert de L’Éducation sentimentale, de Trois contes, de Bouvard et Pécuchet, mais on s’aperçoit en fait que c’est tout l’œuvre qui advient à la mémoire de l’écrivain, avec une intensité variable selon la période. L’un des mérites du livre de M. Naturel est ainsi de nous faire prendre conscience de l’actualité de l’édition flaubertienne dans les dernières années du XIXe siècle et au début du XXe siècle — en particulier de l’émergence des œuvres de jeunesse qui offrent aux lecteurs des années 1900 un autre Flaubert. Ainsi, Proust lit à 25 ans Par les champs et par les grèves dans sa version tronquée de 1886, pendant la rédaction de Jean Santeuil, et peut le relire en 1910 dans l’édition Conard des Œuvres complètes, qui publie Novembre, alors que les Mémoires d’un fou paraissent en 1901 et la Tentation de 1849 en 1908. Un passage des Mémoires d’un fou est ainsi identifié comme hypotexte de la « regarder dormir », et l’œuvre est avec d’autres récits flaubertiens au cœur de la genèse onomastique proustienne : celle de Maria-Albertine, par exemple, comme le sont les noms de Félicité (dans Jean Santeuil) ou de Théodore. Mais la recherche de M. Naturel ne porte pas sur les sources du texte proustien, mais bien sur le travail d’engendrement textuel, d’endogenèse du texte proustien dans les brouillons — qu’elle s’attache aux femmes de la Recherche (étude par exemple de la rencontre, dans L’Éducation sentimentale, de Louise et Frédéric, réécrite dans la scène de première vue entre Gilberte et le narrateur), qu’elle revienne sur le motif des fleurs en quenouille amarante, ou analyse l’intertextualité du soleil-ostensoir, qui mêle Baudelaire, Flaubert et Gustave Moreau dans la réécriture proustienne. De ce point de vue, l’étude ne s’arrête pas sur un modèle mais souligne la multiplicité intertextuelle de la Recherche. La présence flaubertienne est repérée en dernier lieu dans des moments de la Recherche qui réfléchissent la question de la création littéraire, par exemple dans la scène des glaces et de l’auto-pastiche du narrateur par Albertine (reprise de la description de la pièce montée et du passage sur la glace au marasquin dans Madame Bovary), ou dans le lien des réminiscences du narrateur avec des motifs flaubertiens (la coquille, le paon, l’azur, le marteau des calfats). On se rend compte de ce point de vue que l’ouvrage est bien composé du côté de Proust, de l’appropriation rétrospective de Flaubert par Proust. S’il étudie d’indiscutables hypotextes flaubertiens, il met aussi en valeur par rétrospection, par « plagiat anticipé », le devenir génétique de thèmes proustiens (comme, par ailleurs, celui des coquelicots). Il ouvre, aussi, par sa richesse, à d’autres rapprochements intertextuels. Ainsi, pour la mort de la grand-mère, si l’on peut lire dans la satire des témoins un remake de Madame Bovary, il faut ajouter à l’hypotexte stylistique la fin d’Un cœur simple, qu’évoque, dans les brouillons, la comparaison du souffle de la grand-mère à « une source qui s’épuise ». Là réside l’infinitude de cette lecture intertextuelle, qui nous renvoie à la complexité de l’invention proustienne.
ANNE HERSCHBERG PIERROT.
 
PAUL CLAUDEL, Le Poète et la Bible, vol. 1 (regroupant tous les commentaires écrits entre 1910 et 1946). Édition établie, présentée et annotée par MICHEL MALICET, avec la collaboration de DOMINIQUE MILLET et XAVIER TILLIETTE. Paris, Gallimard, 1998. Un vol. in-8° de 1916 p.
 
 
Il y avait depuis longtemps urgence. Les œuvres de Claudel dites « exégétiques » (mais lui-même n’emploie que les mots de « commentaires » ou de « poèmes ») étaient devenues quasiment introuvables. Certaines, publiées par des éditeurs aujourd’hui disparus comme Egloff, ne figuraient plus que dans l’édition rare et coûteuse de ses Œuvres complètes chez Gallimard. Cette situation était d’autant plus regrettable qu’elle accréditait le préjugé, fort répandu même parmi les admirateurs de Claudel, que ces « pavés », sans doute pleins de bonnes intentions, n’étaient que les « divagations » (le mot est bien de Claudel) anachroniques, torrentielles et extravagantes, d’un vieux poète affaibli par l’âge et en panne d’inspiration.
En outre, une violente controverse entre les exégètes et biblistes patentés (notamment les pères de l’École de Jérusalem) et le poète « amateur », ou plutôt passionné, avait jeté le discrédit sur sa tentative de retrouver l’esprit des Pères de l’Église. Claudel aurait pu défendre l’originalité et la liberté de sa démarche ; il a préféré, fidèle à son tempérament bouillonnant, ferrailler contre ces « littéralistes » réducteurs qui traitaient la Bible comme un quelconque document historique, alors qu’elle était pour lui le Livre donné aux hommes par l’Esprit Saint, un aliment quotidien de l’âme, son véritable pain, dont chaque inflexion, chaque détail devait être, non disséqué avec de laborieux outils profanes, mais médité dans la ferveur et l’enthousiasme.
C’est donc avec bonheur et espoir qu’on accueille le premier des deux volumes regroupant ces textes essentiels.
Bonheur, parce que Gallimard a bien fait les choses : un volume épais, certes, mais de bel aspect, cartonné, imprimé avec soin sur un beau papier (au lieu du « papier bible » attendu), agréable à manier et à lire. Bonheur, aussi, parce que l’équipe chargée de cet énorme travail d’édition et de présentation a comblé, voire dépassé notre attente : Michel Malicet, infatigable et méticuleux maître d’œuvre, qui a relu tous les manuscrits, arrêté le texte à publier, rédigé la préface et annoté un bon tiers de ces ouvrages — et ses fidèles collaborateurs, Dominique Millet-Gérard qui leur a apporté toute sa culture littéraire et philosophique, et le père Xavier Tilliette, sa haute compétence scripturaire et théologique. Grâce à eux, les commentaires de Claudel, revisités avec le plus grand soin et nettoyés des nombreuses erreurs et négligences des éditions précédentes (1 378 pages) sont suivis de 400 pages serrées de « notes et variantes » aussi diverses que passionnantes (et il a fallu opérer des sélections douloureuses) qui constituent un véritable apparat critique, et d’un double index, des sujets traités et des noms cités, établi également par Michel Malicet. Énorme travail, qui s’imposait, mais qui donne à cette réédition monumentale une valeur qu’on osera qualifier de définitive.
On peut regretter que ce pan capital de l’œuvre de Claudel n’ait pas trouvé place dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade », à côté du Théâtre, des Œuvres poétiques, des Œuvres en prose et du savoureux Journal. Il aurait fallu trois ou quatre volumes, au lieu de deux, mais ces œuvres, encore mal aimées et mal connues, auraient été enfin placées sur le même plan que les autres et seraient sorties de leur ghetto pour spécialistes.
Cette édition fait toutefois espérer que ces poèmes bibliques, si souvent ignorés ou méprisés pour de mauvaises raisons, trouvent enfin pleinement droit de cité non seulement dans l’œuvre du poète, qui leur a principalement consacré ses vingt-cinq dernières années et croyait en eux autant qu’à son théâtre, mais parmi les sommets de la prose d’art française. Pour les avoir lues chronologiquement pendant toute une année à la Bibliothèque nationale, allant de découverte en émerveillement, d’émotion en jubilation, je crois pouvoir le clamer avec les auteurs de cette magnifique édition : ces textes tardifs sont du très grand Claudel, ils ne sont pas indignes de succéder au Soulier de satin. Leur densité est peut-être moindre, il y a quelques tunnels où le poète s’embrouille ou se bat les flancs, mais tout à coup les ailes lui repoussent comme les cheveux de Samson, on retrouve le lyrisme exalté des Odes, la vie palpitante et les tensions extrêmes de son théâtre, l’acuité du regard et le génie symbolique de L’Œil écoute (voir les superbes « exégèses » de la Descente de Croix de Rubens dans Un Poète regarde la croix, de la Clef de Maës, du Philosophe de Rembrandt, du Combat de Jacob contre l’Ange de Delacroix dans ce très beau recueil au titre si modeste qu’il en serait dissuasif : Seigneur, apprenez-nous à prier). Le lecteur armé d’un peu de patience peut être sûr de retrouver rapidement la jubilation que donne la poésie, l’émotion bouleversante du drame, la nourriture intime des plus hauts écrits de spiritualité.
En vérité, aucune rupture entre ces textes et ceux qui les ont précédés. « Paul Claudel interroge l’Apocalypse » ou « le Cantique des Cantiques », tel était le titre original de deux d’entre eux, et j’aurais peut-être préféré Paul Claudel interroge la Bible au titre qui a été retenu : Le Poète et la Bible. Mais tous deux ont le mérite de souligner la continuité de l’œuvre. De même que la poésie et le théâtre de Claudel essayaient de répondre à la question mallarméenne « Qu’est-ce que cela veut dire ?», comme le rappelle fort bien M.Malicet, ses commentaires bibliques s’emploient avec la même ferveur admirative et le même enthousiasme à déchiffrer les sens cachés de la Bible, au-delà des apparences. Le « Promeneur » de Connaissance de l’Est, interprétant génialement les paysages et les coutumes de Chine, le poète des Odes qui entend « recenser », « rassembler » et « célébrer » tous les aspects de la terre et toutes les œuvres des hommes, se consacre désormais avec la même passion à ce Livre qui est pour lui, véritablement, le Livre dont rêvait Mallarmé, un livre qui pourrait se substituer au monde matériel, car pour Claudel, toute l’histoire du monde, et l’histoire de chaque être en particulier, est déjà contenue dans la Bible.
Lisons donc, ou relisons, ces grands textes, maintenant qu’une si belle occasion nous est offerte, non comme une exégèse prudente, sûre et soucieuse d’orthodoxie, mais comme les rêveries passionnées d’un grand poète, amoureux de la Bible depuis ses dix-huit ans. Pour lui, la Bible est « une histoire d’amour », la plus belle qui soit, et le lecteur le plus agnostique ne peut lire cette partie centrale de son Livre d’Isaïe sans céder par instants à l’émotion du poète. Une telle passion et une si longue familiarité lui donnent le droit, qu’il revendique maintes fois, à l’impertinence, voire à l’incongruité, et il ne s’en fait pas faute. Tout comme le roi David dansant et bondissant devant l’Arche avec tant d’exaltation qu’il en laisse voir sa nudité, passage que Claudel affectionne et a maintes fois commenté. La prude reine Michâl s’en scandalise, comme les exégètes savants et les dévots (fussent-ils, ou se crussent-ils, claudéliens) mais Claudel, lui, jubile avec le Roi, et tous ceux qui pensent comme lui que le « cosmique » et le « comique » peuvent faire bon ménage, partageront cette jubilation.
Et pourtant, j’avouerai que la longue et passionnante préface de M. Malicet me gêne un peu. L’immense reconnaissance qu’on lui doit pour ce travail de Titan, l’admiration que j’ai toujours eue pour sa thèse, Lecture psychanalytique de Claudel, un des ouvrages fondamentaux de la critique claudélienne qui a fait de lui le digne héritier de Jacques Madaule et de Jacques Petit, ne m’empêcheront pas de regretter que cette magistrale étude soit devenue la Préface, et la préface unique, de ce magnifique ouvrage (voir le Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 154-155 et n° 156).
Certes, il était légitime que M. Malicet étende à l’œuvre biblique de Claudel l’enquête déjà menée à bien (et si bien menée) sur le théâtre et l’œuvre lyrique. On retrouve, tout au long de ces 35 pages d’impression serrée, la même « traque » habile des images récurrentes, des lapsus, des procédés stylistiques qui permettent d’étranges « dérivations », — ainsi les glissements successifs des pronoms, depuis un Elle désignant la vierge Marie jusqu’au moi du poète, dans une étonnante tirade de L’Épée et le Miroir, page XLIII. Cette préface, il faut la lire, et d’ailleurs elle se lit, comme un roman policier. A cela près que le mot de la fin est connu dès le commencement : l’origine de ce « roman » que Claudel élabore à partir de quelques grands récits bibliques, cosmogoniques, historiques ou mystiques, auxquels il revient de façon obsédante, c’est bien sûr (voir Marthe Robert) le « roman des origines », l’invariable complexe d’Œdipe —, même si M.Malicet, par coquetterie ou crainte de la banalité, évite de le nommer (voir, page XXXVIII, « le vœu parricide articulé sur le vœu incestueux »). Cette conclusion universelle n’est guère discutable, certains passages des ces œuvres sont vraiment étranges et troublants, et on ne peut qu’acquiescer aux analyses qu’il en fait.
Mais ici, ce n’est plus Paul Claudel interroge la Bible, c’est Michel Malicet interroge Claudel, quitte, parfois, à le mettre à la question. Et de même qu’il relève avec raison certains choix arbitraires de Claudel (page XXXIV, « on prend ici le poète en flagrant délit d’interprétation »), il lui arrive aussi de céder aux facilités de cette « méthode accommodatice » (« citer un fragment indépendamment de son contexte et de son sens littéral », page XXXI ) qui, selon lui, disqualifierait l’exégèse claudélienne… tout en ravissant le psychanalyste, à qui elle fournit de précieux indices. Là où Claudel écrivait, à propos de Jacob arrêté par l’Ange, qu’il cherchait alors à rejoindre « cette épouse et cette mère » qu’il a reçu « le devoir de se procurer », pensant à Rachel et Rebecca, alors que le texte biblique évoque, lui, ses « deux épouses », Rachel et Léa, le préfacier décide que cet et signifie c’est-à-dire et l’autorise à confondre la mère et l’épouse (p. XXXIX ). Il lui arrive même, comme à Claudel, d’inventer ce qui n’est pas dans le texte : où Claudel a-t-il jamais écrit cette absolue hérésie théologique, que Lucifer était le Fils aîné de Dieu, et le Fils proprement dit, son cadet (p. XXX ) ? Les deux références données, toutes deux relatives à l’Antéchrist, suggèrent exactement l’inverse : l’Antéchrist est pour Claudel la copie, l’ombre difforme du Christ. Que M. Malicet voie dans la cécité du père une image de sa castration selon le désir secret du fils, soit, c’est classique — mais qu’il donne comme exemples Wotan (un père, mais seulement borgne, et de son propre choix, bien avant la conception de Siegfried) et Œdipe, le fils extralucide, le trouveur d’énigmes, qui s’aveugle lui-même parce qu’il n’a pas su « reconnaître » un père qui, lui, n’était nullement aveugle, voilà qui révèle une certaine imprudence du commentateur et l’entraîne à des négligences.
Ces petites dérives, si fréquentes dans ce type de lecture, ici rares et bénignes, ne sauraient gâter la démonstration. Mais en exhibant ainsi, en tête du volume, cette « nudité » de Claudel dansant devant l’Arche biblique, en braquant le projecteur presque exclusivement (30 pages sur 35) sur ces « dessous » de l’œuvre, le préfacier risque de faire douter du sérieux de l’entreprise claudélienne : l’érudition considérable qui la sous-tend, l’humilité fervente du poète devant son impressionnant sujet (même s’il l’oublie souvent dans le feu de l’écriture), la profondeur spirituelle de sa méditation, la grande beauté littéraire de ses envolées lyriques. A tout cela, M. Malicet se montre sensible en bien des occasions, mais en privilégiant ce « fil » souterrain, ne risque-t-il pas, pour le lecteur qui abordera à travers lui ces textes quasiment inconnus, d’effilocher par avance toute la tapisserie ? Si l’on veut faire visiter un château inconnu du public, commencera-t-on par le faire bourlinguer dans les caves ?
Il faudrait donc lire cette préface comme un « commentaire » sur ces Commentaires, et non comme une préface ordinaire, — je dirai même : la lire comme une postface, la lire après. D’autant plus que l’auteur s’appuie surtout sur les ouvrages les plus tardifs, qui ne trouveront place que dans le second volume : la plupart de ses références renvoient donc aux Œuvres complètes, ce qui ôtera à beaucoup de lecteurs curieux la possibilité d’y aller voir eux-mêmes. Raison de plus pour regretter que cette magnifique étude n’ait pas constitué une postface. Car, lue comme telle, elle couronne somptueusement ce magnifique édifice qui réserve à ses lecteurs d’innombrables et exaltantes découvertes.
JEAN-NOËL SEGRESTAA.
 
Jean Giraudoux - Europe, mai 1999, n° 841. Un vol. 13 × 21,5 de 301 p. ISSN 0014-2751.
 
 
Ce numéro spécial de la revue Europe essentiellement consacré à Jean Giraudoux rassemble de courtes mises au point sur divers thèmes importants, du roman et du théâtre giralduciens, ou plus généralement sur des aspects fondamentaux de sa pensée, comme le féminisme, la préciosité, la beauté, la guerre, l’école, la ville. Les œuvres le plus souvent choisies sont Adorable Clio, Suzanne et le Pacifique, Les Aventures de Jérôme Bardini et Choix des élues pour le roman, Ondine et Electre pour le théâtre. Deux inédits, de Philippe Soupault et de Roger Caillois, offrent des portraits nuancés, sans complaisance, complétés par Jacques Body (« Innocent et coupable »). Ajoutons à cela un texte étonnant de Jean Giraudoux présenté par Guy Teissier, et centré sur l’héroïne Renée Salvat, puis sur les animaux, chers à l’auteur. Alain Duneau propose une approche plus globale sur l’idéalisme et le rêve dans l’œuvre giralducienne ; Paul-Louis Mignon rappelle la complicité créatrice entre Jean Giraudoux et Louis Jouvet, et Catherine Nier met l’accent sur la modernité du théâtre giralducien.
NATHALIE BARBIER.
 
ELISABETH SCHEELE, Le « Discours aux morts » de Jean Giraudoux. Publications Universitaires Européennes, Peter Lang, 1997. Un vol. 15 × 21 de 292 p. ISBN 3-906754-82-0.
 
 
Elisabeth Scheele présente une étude minutieuse d’un morceau fameux de La Guerre de Troie n’aura pas lieu : le « Discours aux morts » d’Hector. Sans prétendre à une édition critique des différentes versions du texte, l’auteur les reproduit à la fin de son ouvrage. Cette étude, fidèle au texte, suit, en un plan très morcelé, le déroulement du texte. L’analyse se veut précise, tant au niveau de l’idéologie que des figures de rhétorique, pour mieux montrer que Giraudoux n’est pas un précieux séparant artificiellement beauté du style et profondeur de la pensée. L’enjeu essentiel de ce « Discours » est en effet la dénonciation de la guerre et de ses conséquences malheureuses, la réflexion sur le problème de la culpabilité (problème antique et moderne) et l’éloge peu attendu de la vie. Pour bien interpréter ce texte, l’auteur ne cesse de citer et de commenter d’autres œuvres à l’idéologie analogue ou antithétique ; elle veut ainsi démontrer que ce « Discours » est en rupture ironique avec la glorification traditionnelle des héros et l’emphase des discours exhortant à la guerre, y compris dans l’usage de certains topoi (comme la mort du « petit écuyer » ou le thème de la beauté d’Hélène). Analyse très riche et pertinente.
NATHALIE BARBIER.
 
EVELYNE GROSSMAN, L’esthétique de Beckett. Paris, SEDES, « Esthétique », 1998. Un vol. 15 × 21,5 de 219 p. ISBN 2-7181-9253-4.
 
 
Le plan de l’ouvrage, chronologique dans sa partie analytique et dans son anthologie, permet de bien saisir l’évolution que connaît le sens de l’art dans l’écriture beckettienne, mais aussi la diversité des genres littéraires abordés par cet écrivain : critique d’art (trilogie sur Joyce, Dante et Proust, textes sur la peinture si importante à ses yeux), trilogie romanesque (Molloy, Malone meurt, L’Innommable), pièces de théâtre également très variées et tendant vers des tableaux de la mort (« texte-tombeau »), et même poèmes. Evelyne Grossman rappelle le pouvoir que Beckett attribue à la littérature de « transfigurer pour l’éternité la puissance ravageante de la mort » (p. 23), grâce à une esthétique révolutionnaire remettant en question la notion traditionnelle de représentation. L’auteur montre le travail de néantisation ou de décomposition croissant au cours de cette carrière théâtrale, tout en notant que l’œuvre fait échapper à la folie menaçant l’écrivain. Spécialiste d’Artaud, E. Grossman rappelle le lien étroit entre cette dramaturgie et le théâtre de la Cruauté, mais aussi l’analogie avec le rire féroce de Céline. L’accent est mis sur le rôle nouveau du langage désarticulé, à la fois intarissable et troué par le vide, et sur l’alliance étrange du rire et de l’horreur.
NATHALIE BARBIER.
 
Lire Beckett. En attendant Godot et Fin de partie. Actes de la Journée d’études d’agrégation organisée à l’Université Lumière-Lyon 2 le 21 novembre 1998. Textes réunis par DIDIER ALEXANDRE et JEAN - YVES DEBREUILLE. Presses universitaires de Lyon, 1998. Un vol. 15,5 × 24 de 124 p. ISBN 2-7297-0624-0.
 
 
Certaines analyses relèvent de la thématique, essentielle chez Beckett, du néant (François Noudelmann) ou de la mort (Marie-Claude Hubert ou Jean-Claude Lieber qui étudie plus précisément le grand monologue de Lucky), ou encore du silence (Pascale Alexandre). D’autres articles portent sur des problèmes dramaturgiques et philosophiques à la fois : le temps dans l’article de Michel Lioure, le langage (de nouveau le silence étudié par P. Alexandre, le lexique analysé par Henri Béhar qui rattache Beckett à la génération de 1910). On s’intéressera aussi au rapprochement évoqué par Antoinette Weber-Caflisch entre Beckett et le peintre Bram Van Velde, à l’étude des sources beckettiennes (Hédi Kaddour, Jean-François Louette). Généralement, les auteurs de ces articles insistent sur la dimension contestataire et dérangeante (mais en même temps comique, comme le montre bien H. Kaddour) de l’œuvre beckettienne, tant du point de vue dramaturgique que métaphysique ou idéologique.
NATHALIE BARBIER.
 
ALAIN SATGÉ, Samuel Beckett. En attendant Godot. PUF, « Études littéraires », 1999. Un vol. 11,5 × 17,5 de 125 p. ISBN 2-13-050032-3.
 
 
Cet ouvrage étudie de manière détaillée et systématique la dramaturgie du drame le plus connu de Beckett : En attendant Godot. Il présente d’abord avec simplicité et netteté les grandes étapes de l’intrigue, le contexte et les caractéristiques du courant appelé « Nouveau Théâtre » ou « Théâtre de l’Absurde », l’évolution de la carrière beckettienne, puis une étude dramaturgique du texte proprement dit (didascalies devenues si importantes et peut-être tyranniques pour tout metteur en scène ; structure circulaire et en miroir ; personnages et couples de personnages ; dialogues). L’ouvrage s’achève sur une synthèse des principales mises en scène de l’œuvre et sur une explication de texte méthodique. L’interprétation se garde bien de retomber dans les clichés tels que la « surdité » des personnages beckettiens ou la dialectique du maître et de l’esclave.
NATHALIE BARBIER.
 
PIERRE OSTER, Paysage du Tout. Paris, Gallimard, « Poésie », 2000. Un vol. 11 × 18 de 305 p. ISBN 2-07-041146-X.
 
 
Pierre Oster est un poète aussi exigeant que discret. Dans la préface qu’il lui consacre dans ce volume, Henri Mitterand propose de le considérer comme un des artistes « les plus honnêtes, les plus inspirés et les plus libres » de notre « entre-deux-siècles ». L’anthologie que publient aujourd’hui les éditions Gallimard sous le titre Paysage du Tout rassemble des poèmes écrits entre 1951 et 2000. Le lecteur y trouvera d’abord des pièces qui, malgré leur musique propre, peuvent rappeler, ici ou là, l’admiration du poète pour Saint-John Perse (« Fraîche de la fraîcheur des mers frappées de gloire / La pluvieuse épée tirée des prémices de Mars »), puis les poèmes virgiliens de La grande année et des Dieux. Enfin, des Notes qu’on serait tenté de lire comme les apophtegmes d’un poète du désert (« Seul l’amour ressemble à Dieu; seul il étonne l’Eternité »).
FRANÇOIS DE SAINT-CHÉRON.
 
THIERRY GLON, Pierre-Jakez Hélias et la Bretagne perdue. Presses Universitaires de Rennes, 1998. Un vol. 13,5 × 22 de 113 p. ISBN 2-86847-311-3.
 
 
Cette étude sur les œuvres théâtrales et romanesques de Pierre-Jakez Hélias a le mérite de situer l’auteur breton le plus populaire par rapport à la littérature régionaliste moderne. Thierry Glon veut montrer que la société bigoudène, étrange et étrangère, est regardée non par un ethnologue, mais par un témoin subjectif tâchant de revaloriser le paysan et le temps passé, mais prenant malgré tout une certaine distance lucide. Le romancier n’insiste pas seulement sur le folklore pittoresque, mais aussi sur une morale et une philosophie particulières (notamment l’aspiration vers l’Ailleurs et la « morale de l’orgueil »), sur l’obsession de la déchéance liée au « basculement historique », sur la confrontation avec la modernité urbaine et l’oubli de la langue bretonne. Sont analysés la technique de l’écrivain, les problèmes du narrateur, du récit oral et du ton de la conversation, la question épineuse de la langue bretonne, la relation entre le réel et la fiction. T. Glon étudie l’œuvre à partir des concepts personnels de l’écrivain breton, et souligne la construction-déconstruction du mythe du paradis bigouden perdu qui justifie la double tonalité de l’œuvre : poésie et dérision, à laquelle s’ajoute un mélange d’émotion et de pudeur.
NATHALIE BARBIER.
 
FRIEDRICH WOLFZETTEL, Le Discours du voyageur. Le Récit de voyage en France, du Moyen Age au XVIIIe siècle. Paris, Presses Universitaires de France, « Perspectives littéraires », 1996. Un vol. 15 × 21,6 de 334 p.
 
 
L’entreprise de Friedrich Wolfzettel est d’autant plus méritoire qu’il n’existait pas jusqu’à présent d’ouvrage d’ensemble sur la littérature de voyage avant l’âge romantique, « lorsque le genre acquiert une dimension esthético-littéraire qu’il ne connaissait pas auparavant » (p. 6) ; d’autant plus nécessaire aussi que cette littérature en est à peine une et se trouve souvent rejetée dans la paralittérature. Il fallait donc circonscrire un corpus, le baliser, l’arpenter, et surtout le réhabiliter globalement.
Or plusieurs difficultés se présentaient d’emblée. La littérature de voyage ne définit pas un genre unique, mais résulte de la réunion de sous-genres composites, tels que le récit de pèlerinage, la guide des chemins, le rapport de mission, le journal de bord, la « description du monde » où le fabuleux Mandeville côtoie le plus véridique Marco Polo (p. 24), la lettre humaniste, le recueil épistolaire, l’« histoire » autobiographique, la somme cosmographique, etc. Ce que l’auteur appelle « discours du voyage » (p. 9) dépasse précisément les limites des genres établis « pour englober toutes les formes de la quête, de la vision religieuse et allégorique » des itinéraires du Moyen Age déclinant au voyage philosophique des Lumières.
Une autre difficulté vient de ce que cette « littérature » hétérogène et mouvante n’a guère de statut littéraire avant le dix-septième ou même le dix-huitième siècle. Dès lors, il est tentant d’accorder à cette littérarité rudimentaire une importance qu’elle n’a peut-être pas et de surinterpréter des textes trop diaphanes et trop lisses, trop peu « rusés » en définitive pour ne pas receler un sens caché. D’une anecdote on fera un exemplum, d’une notation furtive un emblème de l’œuvre entière, en forçant et en généralisant. L’auteur n’a pas toujours évité ce risque.
Excellent connaisseur du romantisme et de la littérature de voyage au XIXe siècle, l’auteur est en revanche mal à l’aise avec les siècles plus éloignés. Son information concernant le Moyen Age ou la Renaissance est souvent de seconde main, ce qui explique des évaluations trop rapides, des jugements sommaires et des noms écorchés (Ilacominus pour Hylacomylus, Saint-Dieu pour Saint-Dié, Plattner pour Platter, Pline le second pour Pline Second, plus connu sous le nom de Pline l’Ancien, les Sept Villes au lieu des Sept Cités, Lancton pour Lanctôt, Lexmelin au lieu d’Oexmelin, etc.). Certes l’auteur a raison de corriger G. Atkinson et de reconnaître aux voyageurs de la Renaissance une subjectivité et un lyrisme que ce critique leur déniait, mais il est un peu arbitraire de ranger dans la même catégorie des « missionnaires » François-Xavier, Luís Fróis (plutôt que Froës, graphie ancienne et inadéquate), Léry et Lescarbot, les deux derniers ne répondant aucunement à cette définition (p. 48). L’anachronisme guette, quand l’auteur croit entrevoir chez Verrazano « la conception du progrès des connaissances », alors qu’il est question en fait d’un accomplissement et d’une « restitution », conformément à la prophétie de l’Évangile (p. 79). Il est pour le moins discutable de parler de « l’objectif missionnaire » de Jean de Léry, l’auteur de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil où Claude Lévi-Strauss a vu récemment le « bréviaire de l’ethnologue » et dont il serait à peine exagéré de faire un manifeste anticolonialiste (p. 99). Le concept de « bon sauvage » (p. 96), inséparable du siècle des Lumières, s’applique décidément mal à la vision pessimiste de l’homme déchu que professe, dans la lignée augustinienne, ce pasteur réformé et calviniste militant. Dans la plupart des cas, semble-t-il, le défaut qui obère l’analyse tient moins à un manque d’information qu’à une erreur de perspective découlant de l’illusion téléologique. Quand on est parti, comme l’auteur, du proche et familier XIXe siècle pour remonter, non sans courage ni témérité, vers les profondeurs inconnues des époques plus lointaines, il est difficile de ne pas raisonner en termes de progrès et de résister à la tentation du finalisme.
Ce défaut, au demeurant, est excusable, comparé à des imperfections plus criantes : négligences de tous ordres, de langue (l’auteur a du moins le mérite d’écrire en français, mais n’a, semble-t-il, pas été relu), de correction grammaticale ou simplement typographique, mais aussi concernant les références et les citations. Une simple phrase de Jean de Léry (p. 97) contient trois erreurs de lecture, dont deux peut-être sont imputables à une édition qui depuis longtemps ne fait plus autorité, mais dont la troisième revient sans conteste à l’auteur. La bibliographie, certes impressionnante au premier coup d’œil, n’est pas à jour et n’a pas toujours été vraiment exploitée. Sans parler de travaux importants, comme la thèse du regretté Giuliano Gliozzi sur Adam et le Nouveau Monde (Florence, 1977) ou de Jean-Michel Racault sur L’Utopie narrative (Oxford, 1991), l’auteur semble ignorer les éditions critiques de Jacques Cartier par Michel Bideaux, de Lahontan par Réal Ouellet, etc. On est un peu surpris de voir le Journal de voyage de Montaigne cité dans une édition certes estimable, mais renouvelée à date récente par celles de Fausta Garavini et de François Rigolot. Des voyageurs de l’importance de Pierre Belon ou de Guillaume Postel sont tout juste mentionnés en passant.
À la décharge de Friedrich Wolfzettel, on peut avancer plusieurs arguments. Dès lors qu’il était inévitable de procéder à un échantillonnage, l’exhaustivité ne pouvait être atteinte. Dans la masse souvent indigeste et répétitive des récits de voyage, il fallait faire des choix, élire des repères, consacrer des paradigmes. La démonstration est déjà plus convaincante pour l’âge classique, qui n’est pas terra incognita pour l’auteur. On lira avec profit, et sous réserve de menues corrections, l’avènement d’« un discours de l’ordre » au XVIIe siècle, quand la prétendue supériorité française fait reculer en définitive la compréhension des autres civilisations (chap. III). Les témoignages les plus précieux sont alors ceux qui émanent de personnages marginaux par rapport à l’empire du Roi-Soleil, des excentriques au sens géométrique du terme, des errants ou des exilés comme le protestant Jean Chardin, auquel sont consacrées de précieuses pages, des esprits cosmopolites comme Du Mont, Burnet ou Maximilien Misson, auteur, avec le Nouveau Voyage d’Italie, d’un « récit pédagogique » à succès, où la satire anticatholique, assez peu originale, vaut moins que l’invention d’« une esthétique du quotidien in nuce » (p. 220). Du même sens des nuances et des proportions témoigne le quatrième et dernier chapitre consacré au « discours contradictoire des Lumières ». On y voit comment l’universalisme, pour reprendre une hypothèse formulée par Tzvetan Todorov, n’a pas toujours servi la cause de la tolérance et de l’intelligence de l’autre, mais a tendu souvent à simplifier et à conforter les idées reçues. En définitive, la vraie et principale rencontre que fait la conscience au cours de cette période qui prépare le romantisme et qui invente avec Sterne le voyage sentimental, c’est la subjectivité du voyageur, le moi dans les résonances infinies que suscite la confrontation toujours recommencée avec l’autre.
Il serait hautement souhaitable que ce livre très inégalement mûri selon ses parties et les époques qu’il parcourt, de façon bien cavalière parfois, puisse connaître les honneurs d’une seconde édition amendée, révisée et refondue pour une large première moitié. C’est à ces conditions qu’il pourra servir de guide fiable à travers une région des lettres encore mal connue.
FRANK LESTRINGANT.
 
Architectes et architecture dans la littérature française, Travaux de littérature. Actes du colloque de l’ADIREL, Paris IV-Sorbonne, les 23-25 octobre 1997, par MADELEINE BERTAUD. Paris, Klincksieck, XII, 1999. Un vol. de 462 p.
 
 
La conférence inaugurale de l’historien Jean-Pierre Poussou (p. 9-22) à propos de l’urbanisme français, élaboré au Moyen Âge et relativement figé depuis les transformations du Second Empire, lance les débats de ce colloque au sujet original, puisque la littérature est plus souvent associée à la peinture et à la musique qu’à l’architecture. Les quatre parties du volume, intitulées « Le crayon et la plume », « Discours de l’architecture », « Architectures rêvées », « Ut pictura poesis », offrent des communications diachroniques groupées en thématiques pertinentes. En émergent plusieurs axes de réflexion.
D’abord la confrontation entre les écrits sur l’architecture et la réalité des monuments vus par les écrivains. L’humaniste Blaise de Vigenère (Richard Crescenzo, p. 123-135), partagé entre sa connaissance des textes antiques et son expérience de voyageur, se passionne pour les prouesses techniques, mais en dégage aussi les portées esthétique et philosophique. Le Parallèle de l’architecture antique avec la moderne de Fréart de Chambray (Frédérique Lemerle, p. 37-47) récuse Vitruve et les modèles modernes de la Renaissance italienne, au profit d’un retour aux ordres grecs admirés dans les vestiges archéologiques. Le « concours » auquel ont été conviés les poètes d’Henri II pour la célébration architecturale du « paradis d’Anet » et la louange de la nouvelle Diane-Artémise exposent Du Bellay à s’ériger en Lescot atticiste face à un Ronsard asianiste à la manière de Philibert (Jean Balsamo, p. 339-349). Qu’il s’agisse de Rome présentée par Du Bellay en leçon morale et métaphysique de l’histoire, des bâtiments érigés par les rois après les guerres de religion selon Malherbe ou de la maison de plaisance du duc de Retz, le protecteur de Saint-Amant, les poètes se passent le relais pour assurer aux pierres une survie par les mots (Marie-Odile Sweetser, p. 351-364).
Il y a souvent un dialogue, de communion ou d’affrontement, entre architecture et littérature. A la Renaissance, quand, plus complices que concurrentes, elles se nourrissent l’une l’autre, Alector (Marie-Madeleine Fontaine, p. 275-287) donne l’exemple d’un roman où la réalité architecturale ouvre la voie à l’imagination inexacte, apte à une plus profonde restitution des problèmes humains. Tandis que Philibert de l’Orme et Rabelais (Yves Pauwels, p. 25-35) mettent leur imagination créatrice au service de l’enrichissement du vocabulaire national de leurs arts, notamment par leur sens de la composition, de la métamorphose et de la liberté ornementale, Ronsard (James Dauphiné, p. 255-260), quoique fasciné par « l’architecture des origines » dans ses Hymnes, constitue par sa métaphorisation figée un adieu à la tradition livresque. Les relations d’estime et de confiance entre Mérimée et Viollet-le-Duc (Françoise Bercé, p. 77-86) ont beaucoup contribué à la représentation littéraire des monuments médiévaux au XIXe siècle. Le Dictionnaire raisonné de l’architecture française (Luc Fraisse, p. 87-108) révèle non seulement tout l’apport du grand architecte sur la structure de la cathédrale, mais aussi une philosophie de l’art susceptible d’inspirer aux écrivains de la fin du siècle la résolution des querelles entre classicisme et romantisme, naturalisme et symbolisme. Stendhal (Francis Claudon et Andrée Mansau, p. 379-390) donne la part belle à l’architecture dans ses relations de voyages, du néoclassicisme romain au pays d’oc. Si George Sand (Annarosa Poli, p. 301-312) est déçue par la découverte de Rome en 1855, les villas de Frascati l’inspirent tant dans Consuelo sur le rapport entre nature et culture que pour la vision du héros de sa Daniella. Dans son Voyage du Condottiere, Suarès (Dominique Millet-Gérard, p. 391-407) porte un regard original sur l’Italie : l’architecture l’aide à cerner son art poétique par sa fonction métaphorique et la réflexion qu’elle sécrète sur la fusion du paganisme et du christianisme. Alors que la Description de San Marco offre à Butor (Pierre Brunel, p. 197-204) l’occasion suprême d’utiliser l’ekphrasis essentielle à son écriture, les notations de voyages de Le Corbusier (Giuliano Gresleri, p. 109-113) jouent un rôle fondamental dans sa formation d’architecte.
Puis ressort l’usage symbolique que la littérature peut faire de l’architecture. Le drame épique d’Anseÿs de Mes (Alain Labbé, p. 215-236) emprunte le langage des monuments abolis, des campagnes dévastées, des masures embrasées pour illustrer le deuil d’une humanité condamnée au désordre, sans espoir eschatologique. La description du Temple de Salomon, dans La Magnificence de Du Bartas (Gilbert Schrenck, p. 261-274), se fait contemplation des noces mystiques du roi et du poète, du sanctuaire et du livre, du ciel et de la terre. La Fontaine (Jean-Pierre Collinet, p. 365-378), du Songe de Vaux au Voyage en Limousin et à Psyché, construit une vraie poétique du château : voix de l’âme, parcours initiatique, principe de composition et de cristallisation, il est surtout objet de méditation morale sur les fastes terrestres. Chez Maeterlinck (Wieslaw Mateusz Malinowski, p. 323-331), les châteaux sont en quête d’architecture irrationnelle, les motifs de pontlevis, portes closes, galeries souterraines, grottes et labyrinthes révélant les angoisses de l’inconscient.
Intéressante aussi est la relecture des architectures au fil des générations et des besoins littéraires. Du Songe de Poliphile à Mlle de Scudéry, l’évolution est sensible (Noémi Hepp, p. 289-300) : L’Astrée, Polexandre et Clélie, par leurs dérives vers le décor, le paysage ou la psychologie, individualisent la pratique romanesque de la description. Le motif du château aux « cent/mille fenêtres » (Michel Stanesco, p. 237-254), lieu d’épreuves initiatiques vers le palais de cristal paradisiaque, a pu s’inverser en château gothique propice à l’irrationnel abyssal dans les romans noirs du XVIIIe siècle. Le Voyage de Norden et les dessins de Chambers (Roger Marchal, p. 137-147) ont écarté la vision d’un art chinois lié à une mythique colonisation égyptienne et la connaissance déformée qu’en donnait le goût des "chinoiseries" de salons. Si, de Malègue et Mauriac à Green et Cabanis (Alain Lanavère, p. 409-423), l’architecture religieuse est bien présente chez les romanciers catholiques du XXe siècle, loin des descriptions majestueuses pratiquées jusqu’à Huysmans, de modestes édifices sont plutôt pour eux lieux de conversion ou poésie de l’enfance.
La réflexion littéraire sur l’architecture se met aussi au service de la société. Contrairement au jugement peu amène de Diderot sur son ignorance architecturale, Voltaire (François Bessire, p. 49-62) a consacré beaucoup d’efforts à modeler ses demeures, de son apprentissage des commodités, aux Délices, à un Ferney symbolique de sa philosophie, par une nature domestiquée en industrieux domaine. Diderot (Laurent Versini, p. 149-162), censé privilégier musique et peinture, mène en fait une réflexion très poussée sur l’architecture, liée à la pensée des Lumières : aux connaissances techniques s’ajoute chez l’ordonnateur de l’Encyclopédie une véritable esthétique de sobriété. Le parallèle entre la description d’un boudoir par Le Camus de Mézières et d’un cabinet sous la plume de Vivant Denon, dans Point de lendemain (Pierre Naudin, p. 63-70) révèle leurs parentés de réflexion — et parfois même de style — sur l’adéquation des lieux de vie et de sentiments de leurs habitants. La vision des pyramides par Vivant Denon (Olivier Bonnerot, p. 71-76) lui insuffle l’énergie pour faire du Louvre le monument de l’avenir. Hugo (José Manuel Losaya Goya, p. 63-171) exprime par Notre-Dame de Paris son désir de réhabilitation, tant nostalgique que visionnaire, pour la manifestation sociale de l’homme qu’est l’architecture. Alors que pour l’amateur d’art, le penseur historique et spirituel qu’est Claudel (Michel Lioure, p. 425-435), l’architecture est un modèle du corps social en route vers la Cité idéale du suprême Architecte, le « parfait architecte » incarné chez Valéry (Monique Parent, p. 173-183) en Eupalinos, Orphée et Amphion assigne à « l’art de construire » mission de victoire sur l’éphémère, amour du beau, poésie des facultés humaines. L’architecture tient une place importante dans la réflexion anthropologique de Bataille (Gilles Ernst, p. 185-196), dès ses articles de 1929-1930 : elle est donc déterminante dans les « maisons » — théâtres, labyrinthes, seuils et portes — qui habitent ses récits littéraires. Peuvent se dégager des réflexions générales (Philippe Hamon, p. 313-321) sur les dimensions éthique et sociologique de l’organisation de l’espace qu’opère l’architecture et leurs conséquences sur la représentation qu’en tire la littérature.
Comme le montrent les conclusions proposées par Madeleine Bertaud (p. 441-446), les parentés sont grandes : non seulement la littérature s’adonne bien souvent à la description de l’architecture, mais surtout livres de pierre et de papier expriment des aspirations partagées : besoin de structures, métaphorisation des rêves, symbolisme de la condition humaine dans la société, représentation sensible de l’harmonie cosmique.
LISE SABOURIN.
 
NOTES
 
[1]A signaler au passage, dans la notice 354, une confusion entre Emmanuel Viollet-le-Duc, le littérateur, et son fils Eugène-Emmanuel, l’architecte.
[1]Voir également la biographie combative d’Éric Fauquet, Michelet ou la gloire du professeur d’histoire (Le Cerf, 1990) et celle d’Arthur Mitzman, Michelet ou la subversion du passé (La Boutique de l’histoire, 1999).
[2]À compléter par l’excellent article de Nathalie Mauriac-Dyer, « Défense de Flaubert, 1919-1922 », Bulletin d’Informations Proustiennes, numéro 30,1999, qui ouvre un nouveau dossier génétique pour l’article de 1920, et souligne la complexité du rapport de modèle entre les deux écrivains.
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